Buonvicino des Landi, d'une des premières familles de Plaisance, avait

été conduit fort jeune à Bologne pour y prendre part aux études qui

attiraient alors dans cette ville l'ardente jeunesse de l'Italie

renaissante. Les lettres offraient désormais une nouvelle voie pour

s'élancer à ces sommets qu'on n'atteignait autrefois que par l'exercice

des armes. Les études de ce temps se réduisaient, il est vrai, à de

pédantesques règles de grammaire et de rhétorique, à la philosophie des

commentateurs d'Aristote et à la connaissance des décrétales. Mais

l'amour des belles-lettres et la résurrection des classiques latins

pouvaient, lorsqu'ils trouvaient un terrain propre à féconder le germe,

faire fleurir dans les coeurs les affections nobles et les pensées

généreuses. C'est le fruit que Buonvicino sut tirer de ses veilles.

Nourri, dès ses premières années, des écrits et des actes de cette

antiquité glorieuse, son âme s'élevait au-dessus des misérables débats

de son siècle. Il nourrissait ainsi des idées peu compatibles, à la

vérité, avec la civilisation nouvelle, de ces idées dont l'influence fut

si nuisible au développement des républiques italiennes; mais le nom de

la patrie, thème éternel des lettres romaines, avait enflammé

l'imagination du jeune homme, qui n'ambitionnait rien que d'avancer en

âge pour servir son pays dans la magistrature ou dans la guerre.

Infortuné! les années vinrent, mais avec elles le malheur et la pente

désolante des illusions, cette plaie des nobles âmes.

Plaisance, sa patrie, était tombée au pouvoir de Matteo Visconti, qui la

laissa à Galéas. Celui-ci, moins habile et plus corrompu que son père,

se croyait tout permis dans les villes conquises. Sans parler des ruses

dont il se servit pour aggraver la servitude de Plaisance, il tenta de

déshonorer Bianchina, femme d'Olpizino Lando, dit Versuzio, frère de

notre Buonvicino. Sa témérité ne lui réussit pas: la femme fut vertueuse

et le mari se vengea. Ayant noué des intelligences avec quelques loyaux

citoyens, il renversa la puissance des Visconti, et offrit la seigneurie

au cardinal Poggetto, légat du pape.

Buonvicino était dans cet âge où le coeur est tout sentiment, sans

arrière-pensée ni calcul: plein des idées du patriotisme antique,

inspiré par les préjugés nouveaux qui donnaient le nom d'étranger à

l'habitant de la cité voisine et appelaient tyrannie la domination du

pays limitrophe, lorsqu'il eut vent du complot, il rassembla un bon

nombre de ses condisciples, et arriva assez à temps à Plaisance pour que

sa valeur y fût utile aux conjurés, et pour y déployer sa générosité

naturelle. Le jour où éclata la révolte, Béatrice, femme du seigneur

Galéas, était dans la ville avec son jeune fils Azone. Uniquement

occupée du salut de son enfant, la mère trouva moyen de le faire évader.

Quant à elle, elle demeura dans le palais pour ne pas éveiller les

soupçons, résolue à braver la colère et la brutalité d'un peuple en

délire, pourvu que son fils fût sauvé. Ce dénouement fut connu de

Buonvicino; plein de respect et de vénération pour cette sainte

tendresse d'une mère, non-seulement il empêcha qu'aucun outrage fut fait

à Béatrice, mais il la conduisit lui-même hors du territoire de

Plaisance, et la remit saine et sauve aux gardes de Galéas.

Ceci se passait en 1322. A cette époque, le gouvernement républicain se

rétablit à Plaisance. La seigneurie, du pape pouvait en effet se regarder

comme un état d'entière liberté. Les souverains pontifes, qui siégeaient

alors à Avignon, n'exerçaient guère de si loin qu'un protectorat

honoraire, et d'ailleurs, engagés dans le parti du roi de France, ils

avaient intérêt à contrecarrer les manoeuvres des Gibelins, qui

voulaient restreindre au profil de l'empereur les franchises de la

Lombardie.

Pendant les huit années qui suivirent, Buonvicino se mûrit dans les

généreux emplois d'un pays libre; il prit cette hauteur de sentiments

que donnent une vie toute publique et dégagée des mesquineries de la vie

privée, et l'habitude de s'intéresser plus au bien public qu'à l'intérêt

particulier. C'est à cette éducation des citoyens que l'Italie dut les

progrès de sa prospérité, tant que durèrent les républiques.

La fortune des Visconti allait diminuant de jour en jour: ils eurent à

soutenir les armes de l'empereur Louis de Bavière, appuyé par tous les

ennemis que leur insolence leur avait attirés, et par ce Versuzio Laudo,

dont la haine persévérante ne perdait pas une occasion de les combattre.

Enfin, les choses en vinrent à ce point, que Galéas, Luchino, Giovanni

et Azone se virent enfermés dans les horribles prisons de Monza,

appelées les Fours. Ils y restèrent depuis le 5 juillet 1327 jusqu'au 23

mars de l'année suivante.

Mais, quand Galéas mourut, la haine qu'il avait inspirée aux princes et

aux peuples finit avec lui, et la fortune des Visconti prit une face

nouvelle. Azone, plus intelligent que son père, proclamé seigneur de

Milan le 14 mars 1330, pensa à recouvrer les villes qu'on avait perdues:

il réussit à reprendre Bergame, Vercelli, Vigevano, Pavie, Crémone,

Brescia, Lodi, Crème, Côme, Borgo-San-Domingo, Traveglio et

Pizzighettone. Il attachait en outre des yeux d'envie sur Plaisance:

mais la conquérir n'était pas une facile entreprise. Comme elle

jouissait de la liberté sous la protection du pape, Visconti n'aurait pu

l'attaquer sans se mettre en rupture ouverte avec le saint-siège. Il

commença donc une guerre sourde et digne de sa politique perfide: il

enfla je ne sais quelle, récapitulation de griefs, de violations et de

représailles des habitants de Plaisance contre ses sujets. Il menaça; il

fallut lui envoyer à Milan des députés et des otages, parmi lesquels se

trouvait Buonvicino. Son frère Versuzio avait péri, ses plus proches

parents étaient morts, morts ses amis les plus chers pendant les guerres

passées. Il avait pu voir combien la vie réelle est différente des rêves

que l'imagination enfante. Les splendides fantômes de sa jeunesse se

décolorèrent encore davantage, lorsque arrivé à la cour de Milan, il vit

de près avec quelles intrigues, quelles voies couvertes, quels pièges et

quelle duplicité les intérêts publics s'administrent; détours qu'une âme

simple ne saurait même deviner, mais que les sages de ce monde

prétendaient et prétendront toujours nécessaires à la prospérité des

États. Il s'indigna d'abord, puis une sombre fureur le saisit. Mais, à

force d'avoir sous les yeux le même spectacle, il contracta cette

profonde mélancolie qu'engendre le sentiment du bien qu'il faudrait

faire et de l'incurable impuissance de le réaliser.

Du reste, dans sa situation mixte d'otage et d'ambassadeur, et aussi en

souvenir du signalé service rendu à la princesse Béatrice, Buonvicino

était, partout honoré et accueilli; ils avaient été placés, ses

compagnons et lui, chez les premières familles de Milan. On espérait que

des liens d'affection naîtraient des rapports de l'hospitalité, et,

qu'avec le temps, ce qu'ils appelaient la bienveillance universelle et

qui n'était rien que la silencieuse tolérance du joug commun, prendrait

la place des rancunes municipales. Buonvicino avait été confié à la

famille d'Hubert Visconti.

Hubert Visconti était le père de cette Marguerite, qui donne son nom à

notre histoire. Frère de Matteo le Grand, il jouissait d'une grande

considération dans la ville, mais il ne participait point au

gouvernement. L'intégrité de son âme répugnait peut-être à toutes les

menées que la politique conseillait à ses frères pour conserver ou

accroître leur seigneurie; peut-être aussi ces princes mettaient-ils

toute leur haleine à tenir à l'écart un homme assez peu au fait des

choses de ce monde, pour prétendre arrêter avec les scrupules de la

justice la course aventureuse de l'ambition. Ajoutez à cela qui: les

Visconti, en leur qualité de Gibelins, c'est-à-dire de soutiens des

droits impériaux, étaient mal vus des papes qui, de concert avec les

Guelfes, défendaient la cause de l'Église et du peuple. Les passions

politiques s'unissant facilement aux croyances religieuses, il arrivait

fréquemment que les Gibelins professaient des erreurs en matière de foi,

que les pontifes avaient à lancer leurs foudres spirituelles sur leurs

ennemis temporels, et que les peuples regardaient comme hérétiques ceux

qui contrariaient les vues terrestres des papes. Aussi un grand nombre

d'âmes timorées se faisaient un cas de conscience de se ranger sous le

pennon de la vipère; Hubert ne suivait qu'avec répulsion le parti de ses

parents, et seulement autant que l'exigeaient son honneur et son serment

de chevalier. Dans une mêlée qui eut lieu à Milan, lorsqu'en 1302 les

Torriani firent un dernier effort pour y rentrer, Hubert avait été jeté

à bas de cheval. Au milieu des combattants, sous les pieds des chevaux,

il avait senti pendant un moment pour ainsi dire le souffle de la mort.

Il fit voeu à la madone de déposer les armes prises pour une injuste

cause, et il considéra comme un effet de son voeu la générosité avec

laquelle un des chefs ennemis, Guido della Torre, lui avait tendu la

main pour le relever, le remettre à cheval et lui donner le champ libre

en lui disant: «Il ne sera pas dit que je prive ma patrie d'un citoyen

tel que toi. Heureuse si elle en comptait un grand nombre!»

[Illustration.]

Dés lors Hubert s'abstint de prendre parti pour ses frères Ils

l'abreuvèrent de tant de dégoûts, qu'il demeura longtemps confiné à

Asti. Ensuite ils le rappelèrent et le comblèrent de ces honneurs qui

peuvent contenter l'amour-propre sans donner aucun crédit réel, comme de

l'envoyer en qualité de podestat dans quelqu'une de leurs villes, de le

joindre au cortège de l'empereur lorsqu'il allait à Rome, de lui faire

remplir des ambassades de pure cérémonie.

Enfin les Visconti se déclarèrent ouvertement contre le pape. Le

cardinal-légat ayant déployé l'étendard de Saint-Pierre sur le front de

son palais d'Asti, prêcha que tous ceux, hommes et femmes, qui

concourraient avec lui à la destruction de Matteo et des siens, seraient

délivrés (ainsi le disent les vieilles chroniques) du châtiment et de la

coulpe de tous leurs péchés. Il excommunia les Visconti jusqu'à la

quatrième génération, comme hérétiques et coupables de vingt-cinq

crimes. Les principaux qu'il leur reprochait consistaient dans

l'exercice d'une juridiction illégale: sur les personnes et les biens

ecclésiastiques, dans l'opposition qu'ils avaient mise à ce que les

leurs s'armassent pour la croix, dans les entraves dont ils avaient

chargé l'inquisition; il les accusait enfin d'avoir arraché aux flammes

l'hérétique Manfreda.

C'était une rude épreuve pour Hubert, qui vénérait profondément le

pouvoir du pape, que d'être enveloppé dans cette excommunication; aussi

ne s'épargna-t-il aucune peine pour ramener le calme dans les esprits et

réconcilier les Milanais avec le saint-père. Il paraît que c'est pour

suivre ses conseils que Matteo s'astreignit aux pratiques de la

dévotion, et à visiter les églises. Un jour, il convoqua, dans la

cathédrale, les clercs et le peuple, leur récita le _Credo_, et protesta

qu'il contenait l'expression de sa foi. Mais le pape ne crut point à la

sincérité de cette conversion, et il ne rétracta pas l'anathème, sous le

poids duquel Matteo mourut. Hubert, ne voulant plus se mêler des

affaires publiques, se renferma dans la vie privée, tout en conservant

la splendeur de son rang. Il résidait tantôt à Milan, tantôt sur les

rives heureuses du lac Majeur, où il possédai! des biens immenses. Là,

il se consacrait tout entier aux soins de la famille, et comme ses trois

fils, Victor, Ottorino et Giovanni, d'humeur belliqueuse, ne demeuraient

avec lui qu'à de rares intervalles, il reportait toute sa sollicitude

sur l'éducation de Marguerite, sa fille unique, bien différent du grand

nombre des pères qui semblent n'avoir d'autre but que de former des

jeunes filles sages et des femmes pleines de légèreté.

Détrompé du monde dans sa vieillesse, il sympathisait sincèrement avec

un homme qui, comme Buonvicino, connaissait, dès ses jeunes années,

l'amertume du désenchantement. Une intime amitié s'établit entre le

jeune homme et le vieillard. Le premier, privé de son père, aimait à le

retrouver dans Hubert, et regardait les fils de celui-ci comme des

frères, Marguerite comme une soeur. Les discours de cet homme plein de

jours anticipaient pour Buonvicino sur l'expérience du monde; le peu de

livres qu'on connaissait alors l'emplissaient par d'agréables lectures

les moments de repos. Il composait aussi quelques vers de grossière

facture, et tels qu'on pouvait les faire à cette époque. Il brillait

dans Milan par ses talents d'écuyer, et son habileté à tous les

exercices du corps. Jamais il ne manquait de se mêler aux discussions

politiques, qu'il regardait comme l'école du philosophe et du citoyen.

On l'aimait pour l'aménité de ses manières, relevées par une mâle et

constante franchise. Les seigneurs le respectaient, parce qu'il savait

allier à la soumission qu'exige la force victorieuse la dignité d'une

infortune imméritée.

C'eût été merveille qu'un chevalier si accompli n'inspirât pas d'amour à

Marguerite. Il pouvait compter trente ans, elle en atteignait quinze à

peine, et les soins dont Buonvicino environnait la jeune fille

éveillaient dans ce coeur vierge et ignorant de lui-même le sentiment

d'un pudique plaisir. Toutefois cette inclination resta longtemps un

secret pour tous et pour les amants eux-mêmes. Jamais il ne lui avait

dit: Je vous aime, ce mot qui ne s'échappe des lèvres que lorsque

l'éloquent langage de la passion l'a exprimé de cent façons muettes et

diverses. Elle savait à peine si elle l'aimait, elle ne le lui avait

jamais avoué, jamais elle ne se l'était avoué à elle-même; seulement, à

sa vue, les mouvements de son coeur devenaient plus rapides.

S'éloignait-il, elle restait abattue, comme s'il eût manqué quelque

chose à son âme et qu'elle eût été privée d'une partie d'elle-même. Il

ne lui avait pas dit s'il reviendrait, ni à quelle heure; cependant elle

demeurait dans une continuelle attente. Tardait-il, toutes les angoisses

de l'inquiétude s'emparaient d'elle. Elle le revoyait, et elle nageait

dans la joie, et elle ressentait une plénitude de vie comme (c'est du

moins ce qu'elle croyait) à la vue de son père, au spectacle d'une aube

de mai ou d'une vigne que septembre a chargée de fruits. Elle aurait

voulu lui plaire, lui sembler belle, lui paraître généreuse et bonne.

Sans y songer, lorsqu'elle l'attendait, elle donnait à sa parure un soin

plus attentif. Il lui parlait, et la vie lui renaissait au coeur. Elle

ambitionnait ses regards, et à peine les fixait-il sur elle, elle

baissait les siens, rougissante, confuse, oubliant de répondre aux

questions de Buonvicino, et balbutiant quelques remerciements sans suite

aux témoignages de sa courtoisie. Si, de concert, ils faisaient résonner

les cordes d'un luth, dans son trouble elle confondait les notes; puis

elle se repentait, elle avait honte, se condamnait, s'accusait

d'enfantillage, se promettait de se corriger, et retombait aussitôt dans

les mêmes fautes. Parmi les fleurs de son parterre, il y avait une fleur

préférée; parmi les arbres de son bosquet, in arbre favori: la fleur

était la marguerite pour laquelle il avait montré une vive prédilection;

l'arbre, celui sous lequel il lui était apparu à l'improviste un jour

qu'elle pleurait l'absence du bien-aimé. L'attendre et le voir, se

plonger dans de longs rêves, s'en détacher brusquement, puis le désirer

encore, c'était l'histoire du coeur de Marguerite: vie avare

d'événements, prodigue d'impressions et tout abandonnée à cette

mystérieuse puissance qui répand tant de douceur et de peines sur le

premier amour; sueurs et frissons de la volupté qui s'ignore,

gémissements et chants de joie, larmes et rires sans cause, craintes et

espérances sans motifs; cent fois dans le jour se proclamer au faîte du

bonheur et de la misère! ivresse ou torture, selon que le coeur croit

avoir atteint la félicité suprême, ou qu'il reste foudroyé par

l'isolement et l'abandon!

[Illustration.]

Les sentiments de Buonvicino n'avaient pas cette ondoyante incertitude;

quoiqu'il eût encore la virginité de l'âme et toute la jeunesse de la

vertu, il avait déjà éprouvé le monde et suffisamment expérimenté cette

vie, comédie pour celui qui l'observe, tragédie pour celui qui la sent.

La séduction marche vite quand on ne la craint pas. Rien n'ouvre l'âme à

la tendresse comme la douleur. Buonvicino souffrait. Il sentit qu'il

aimait Marguerite et ne s'en défendit pas. Il connut qu'il était aimé

d'elle, et il s'y complut, heureux d'avoir si bien placé sa passion et

qu'elle fût payée d'un retour si sympathique. Après avoir essuyé les

tempêtes de la vie publique, jeté sur les hommes un oeil mélancolique et

pénétrant, qui du premier coup devinait le but de leurs actions, il se

réconciliait avec l'humanité dans la contemplation d'une âme pure,

étrangère à tout calcul, et vertueuse par tous ses instincts. Il

cherchait la tranquillité dans les émanations d'innocence qui formaient

l'atmosphère où elle vivait, et semblable à cette paix divine que les

anges versent sur les âmes dont le ciel les envoie soulager la douleur.

Mais le calme de cette innocence, en même temps qu'il enflammait sa

passion, l'empêchait de la déclarer à Marguerite. Posséder cette vierge

ingénue qu'un père, excellent formait à la vertu et à la sagesse lui

paraissait bien le bonheur de sa vie; mais pourrait-il lui rendre cette

félicité qu'elle lui donnerait? Les destinées de sa patrie et de sa

maison étaient en suspens. Il pouvait advenir que, dans une contrée

libre, il vécût le premier de ses concitoyens, investi de l'autorité

d'un nom honoré ou d'un caractère plus honoré encore, conduisant sa

patrie dans les voies de la justice et d'une glorieuse paix. Mais ce

séduisant avenir avait pour arbitres des princes connus par leur

habituel égoïsme. S'ils lui manquaient de parole, si les brigues de

l'ambition prévalaient, il pouvait se trouver, non-seulement condamné à

une vie obscure, mais frappé d'un lointain exil, précipité dans ces

périlleuses entreprises où l'homme de coeur, semblable au naufragé dans

la haute mer, veut s'engager seul pour soutenir la lutte avec plus de

fermeté, pour succomber avec moins de douleur lorsque le devoir ou la

générosité lui imposent de se sacrifier. Dans ce doute, il n'aurait donc

alimenté la flamme naissante de Marguerite que pour faire une autre

victime. Il se serait mis au coeur le remords d'avoir troublé le repos

de cette âme virginale, ce sourire printanier de la vie, qui s'efface

rapide et sans retour pour faire place aux chagrins, aux soucis, à

l'amertume du désenchantement, aux inutiles regrets qui dévorent le

reste de nos jours; il se résolut donc à taire toujours sa passion, à la

dissimuler au moins dans ses discours, quelque peine qu'il en dût coûter

à son coeur. Mais comment cacher l'amour? Contre son gré, l'entraînement

d'un transport, d'une parole irréfléchie, une délicate prévenance, un de

ces riens lui échappaient, qui révèlent aux jeunes filles l'homme dont

le souffle brûlant ouvrira dans leur âme la fleur de la volupté.

La fortune réalisa bientôt les craintes qu'il avait conçues, en se

décidant contre Plaisance. Quoique la conquête de cette ville fût un des

désirs les plus vifs d'Azone, et qu'il se crût un droit certain à la

reprendre parce qu'elle avait autrefois appartenu à son père, il ne se

risquait point cependant à l'attaquer en face, de peur de s'attirer la

colère du saint-siège, qui la tenait sous sa protection. Mais il

travaillait, comme dit le proverbe italien, à tirer l'écrevisse de son

trou avec la main d'autrui. Francesco Scotto ambitionnait de gouverner

Plaisance, où sa famille avait autrefois dominé, et de la soumettre à sa

puissance en opprimant les Landi, ses rivaux, et en chassant les

adhérents du pape. Dans ce dessein, il s'entendit avec les Fontana, les

Fulgosi, et d'autres familles du pays, qui, s'étant emparées de la

citadelle, proclamèrent Scotto leur seigneur, abolirent la suprématie du

pape, exilèrent et dépossédèrent à jamais les soutiens des Landi, et

nommément Buonvicino.

Il supportait ce malheur dans la croyance qu'Azone, comme il ne cessait

de le promettre et de le dire, prendrait les armes contre le nouveau

tyran, et remettrait Plaisance libre aux mains du pape et des habitants.

Mais Azone avait deux visages. Il avait lui-même aidé sous main Scotto à

s'emparer de l'autorité à Plaisance, non par amour pour lui, mais pour

pouvoir le dépouiller sans marcher sur les brisées de la cour

pontificale. Il arma en effet; tous les bannis prirent part à

l'expédition; Buonvicino fut des premiers et des plus vaillants, et,

avec le courage qu'inspire le désir de recouvrer la patrie perdue, ils

eurent bientôt enlevé Plaisance à Scotto. Mais, quand ils virent que

Visconti ne proclamait, pas la liberté, qu'il faisait mettre bas les

armes aux deux factions, et qu'il ajoutait Plaisance à ses possessions,

comme bonne et valable conquête, je vous laisse à penser si les

habitants de Plaisance, et, entre tous, Buonvicino, furent honteux de la

duperie dont ils étaient victimes. Ce dernier, dépouillé de ses biens et

soigneusement retenu à Milan, voyait donc s'évanouir à la fois la

grandeur de sa patrie, le lustre de sa famille, les rêves de sa

jeunesse, sans qu'il lui restât autre chose que cet héritage commun à

trop de gentilshommes italiens de ce temps, la valeur de son bras. Mais

il n'était point disposé à se vendre au plus offrant. Il devait recourir

à sa propre vertu et y chercher cette jouissance intime qui, même au

sein des plus affreuses misères, accompagne et console les victimes

d'une juste cause.

Il se persuada dès lors qu'il ne pouvait plus songer, après ce dernier

coup de la fortune, à unir son sort à celui d'une jeune fille de si

haute naissance, et que son amour pour elle lui montrait digne de la

condition la plus sublime. Pour ne point paraître déserter la cause de

ses frères d'infortune, en s'alliant à la famille du tyran de leur

commune patrie, il commença à ne plus voir Marguerite qu'à de longs

intervalles. S'il ne put s'en détacher intérieurement, il cacha du moins

la tendresse qu'il avait pour elle, et il en vint à se convaincre qu'il

l'avait entièrement effacée de son coeur.

Il avait connu, à la cour d'Azone, le chevalier Franciscolo Pusterla,

qui tenait alors un grand état à la cour du prince, et n'avait jamais

abusé de la faveur pour nuire à autrui, ni pour s'enrichir; en outre,

honnête, généreux, plein du souvenir des antiques vertus italiennes,

animé de l'amour du bien de la patrie. Peut-être ce genre de faiblesse,

qui consiste à singer l'activité et l'énergie, une inquiète manie

d'action, une soif de paraître, de jouir de la vie, le rendaient-ils

incapable de résister à la fascination des honneurs ou aux enivrements

du pouvoir. Les fautes du prince ne lui inspiraient point la hardiesse

des remontrances, encore moins osait-il leur montrer de la résistance ou

du mépris; trop séduit par l'attrait du premier rang à la cour et dans

la cité, et ne comprenant point qu'on se distingue d'autant plus qu'on

dédaigne davantage les biens où la foule se rue.

Buonvicino le crut fait pour rendre Marguerite heureuse. Les deux

familles étaient déjà liées d'amitié. Les défauts de la jeunesse s'en

iraient avec la jeunesse, et Pusterla avait en lui tout ce qu'il fallait

pour satisfaire les yeux, la raison et l'imagination d'une jeune fille,

Marguerite, placée dans une haute position et digne de ses vertus,

pouvait, heureuse dans son intérieur, être au dehors le modèle des

femmes lombardes. Ami familier des deux maisons, Buonvicino ménagea

entre elles cette alliance, qui plaisait singulièrement à Hubert

Visconti, joyeux d'unir une fille si chère à un chevalier si accompli.

Pusterla était encore plus flatté d'une telle union, qui devait lui

faire posséder une femme sans rivales, partout renommée pour sa beauté

et ses grâces, et le faire entrer dans la maison régnante.

[Illustration.]

L'Illustration, No. 0024, 12 Août 1843 · 第 5 / 7 段