On le voit donc, notre unité a dans son sein un ennemi intérieur qu'il

lui faut apaiser sans cesse: c'est le défaut d'homogénéité de nos

productions sur toute l'étendue du sol national. Une même loi, un même

règlement, une même vue politique, ne peuvent embrasser l'universalité

des intérêts des deux grandes divisions du royaume; une loi complète et

énergique, un règlement franchement protecteur, qui auraient pour but de

mettre l'une de nos industries ou l'une de nos productions, dans le

nord, par exemple, au niveau où au-dessus de l'industrie et de la

production similaires chez un peuple rival, soulèveraient en France une

tempête; car cette loi et ce règlement ne se pourraient appliquer sans

blesser profondément les intérêts de quelques-unes des productions ou

des industries du midi. Sous ce point de vue, il serait presque

impossible à la France de lutter, dans les productions et dans les

industries spéciales, contre les nations étrangères plus homogènes, et

chez lesquelles la législation peut être exclusivement favorable à une

production ou à une industrie déterminée.

Le gouvernement français serait donc placé, au point de vue matériel,

dans cette alternative, ou de faire des lois bâtardes, des lois de

transaction qui laissent tout languir et qui _organisent_ en quelque

sorte _une infériorité relative_, ou bien des lois qui oppriment les

intérêts d'une partie de la nation.

Si nous revenons aux irrigations, après ces considérations générales,

que voyons-nous? un agent d'une puissance sans égale pour modifier

l'agriculture du midi, pour y établir des prairies immenses et pour y

nourrir d'innombrables troupeaux. Irriguons le midi, et nous

introduirons la régularité dans ses productions; nous le placerons dans

les mêmes conditions que les provinces septentrionales; nous établirons

le fermage fixe à prix d'argent. Lorsque les racines et les plantes

fourragères auront remplacé, grâce à l'irrigation, les bruyères des

landes stériles et desséchées; lorsque la culture des vignes ne sera

plus la culture presque exclusive; lorsque les _métayers_ auront cédé la

place aux fermiers; lorsque l'industrie manufacturière sera introduite

dans le midi, à l'aide des chutes d'eau et des voies de communication

produites par l'amélioration du régime des eaux, à l'aide aussi des

loisirs du propriétaire, de la régularité des productions et de la

nouvelle nature de récoltes que l'irrigation permettra d'obtenir; alors

les intérêts des cultivateurs méridionaux seront conformes aux intérêts

des cultivateurs septentrionaux; alors le bénéfice des cultures arrosées

du midi leur compensera l'alanguissement de l'industrie vinicole, alors

seront resserrés les liens de notre unité nationale.

[Illustration: Fig.--Conduite d'eau le long des flancs des montagnes.]

C'est finalement par la chaleur et par la sécheresse qui en résulte, que

le midi diffère du nord. Quoi de plus simple, quoi de plus efficace que

de conjurer cette chaleur et cette sécheresse par les eau de sources, de

ruisseaux et de rivières qu'on laisse avec insouciance descendre des

hauteurs d'où Dieu nous les envoie, et se perdre dans les profondeurs de

l'Océan?

Nous ne pouvons ici nous étendre sur ces considérations économiques et

publiques que nous avons succinctement énoncées; on en trouvera le

développement très-étendu dans, un Mémoire publié en 1841. Un ouvrage

d'une tout autre nature et d'un intérêt tout de circonstance vient de

paraître chez Carilian Goeury. Nous le recommandons fortement à tous

ceux qui s'occupent d'arrosages. C'est un traité théorique et pratique

des irrigations par M. Nadault de Rallon, ingénieur en chef des

ponts-et-chaussées et chef de la division des cours d'eaux au ministère

des travaux publics. L'auteur donne, dans le premier volume, la

description et l'histoire des grands canaux d'arrosage du midi de la

France et de l'Italie septentrionale. Le second volume est spécialement

consacré aux ingénieurs: il traite de la mesure des eaux courantes, et

renferme un chapitre du plus haut intérêt, celui où l'auteur décrit les

régulateurs, c'est-à-dire les appareils destinés à débiter l'eau

courante en quantités exactement connues. Les recherches et les

expériences personnelles de M. de Buffon l'ont mis à même de donner des

procédés entièrement nouveaux et d'une exactitude rigoureuse, propres à

prévenir ces contestations séculaires que m; lèguent si souvent, de

générations en générations, ceux qui empruntent leurs eaux d'arrosage à

une bouche commune. Le troisième volume doit traiter les questions

législatives, administratives et contentieuses.

Nous avons indiqué le sommaire de cet ouvrage, parce qu'il n'existe en

France aucun traité complet des irrigations au point de vue de l'art, et

que celui-ci va servir de point de départ à tous ceux qui se produiront

plus tard.

Sous l'heureuse plume de l'auteur, la matière est loin d'être d'une

lecture difficile. La science est tempérée par d'agréables descriptions;

les questions d'art sont colorées par les considérations administratives

et par les discussions de jurisprudence; celles-ci enfin sont animées

par de savantes et curieuses dissertations historiques. On voit que M.

de Buffon est aussi bon légiste et habile écrivain qu'il est ingénieur

érudit. Il ne fallait pas moins que toutes ces qualités pour bien

traiter le sujet, car rien n'est plus complexe que les difficultés

auxquelles donne lieu la matière des eaux, surtout en fait

d'irrigations; s'il faut réunir à la plus haute science de l'ingénieur

la pratique la plus exercée du constructeur, s'il est indispensable

d'être versé dans les théories et les applications agricoles, il est non

moins important d'avoir étudié à fond la législation civile qui se

rattache aux cours d'eau, et d'être familiarisé avec la jurisprudence

administrative.

Le mélange des droits de propriété des particuliers avec les droits de

police de l'administration, la nécessité de concilier ces droits avec

les lois physiques qui régissent le mouvement des eaux, l'importance de

faire concourir ces forces au bénéfice de l'agriculture sans cependant

nuire aux usiniers, si souvent en concurrence avec les cultivateurs:

toutes ces exigences diverses hérissent la matière des eaux de

difficultés sérieuses, que M. Buffon semble s'être proposé d'aplanir.

[Illustration: Fig. 2.--Conduite d'eau le long des flancs des

montagnes.]

Aussi sa publication doit-elle être considérée comme une bonne fortune

par toutes les personnes qui auront à traiter les questions d'irrigation;

elle a été considérée comme le _vade mecum_ des arrosants par la

commission qui a eu à prononcer sur la proposition qu'a faite M.

Dangeville.

[Illustration: Fig. 3.--Conduites d'eaux courantes, au-dessus et

au-dessous des canaux.]

Les agriculteurs sont, en général très-peu au courant des questions de

droit, de police et d'art qui se rattachent aux irrigations; ils les

envisagent même avec une sorte de dédain. Cette disposition d'esprit,

très-fâcheuse et très-nuisible aux progrès agricoles, finit même, à la

longue, par envahir les administrateurs les plus haut placés; on les

voit entourés exclusivement par des routiniers, par des praticiens,

classes fort honorables et qui doivent sans contredit former la majeure

partie de leurs conseils, mais peu favorables, pour ne pas dire

hostiles, aux progrès agricoles.

Un mot à ce sujet.

Les progrès agricoles sont surtout une affaire de patience et de

persévérance; ils résultent d'une et de plusieurs séries d'expériences

avortées, d'essais infructueux d'abord, de dépenses considérables

ensuite, qui ne peuvent être faites que par des cultivateurs puissants

et courageux; ceux-ci n'ont pas, comme en Angleterre, en Allemagne et

dans les autres contrées de l'Europe, le patronage d'une aristocratie

constituée dont les générations se succèdent en se léguant, les unes aux

autres, le trésor de leur expérience et la continuation de leurs

travaux, travaux qui, précipitamment exécutés, deviennent une cause de

ruine, et qui sont, au contraire, une source de richesses quand ils sont

faits avec la sage lenteur que la nature agricole apporte dans ses

oeuvres. Ce ne peut donc être que sur l'administration publique, sur le

zèle du ministère de l'agriculture surtout, que la France doit compter

pour le développement progressif de la science et de la pratique,

agricoles.

Malheureusement, ce ministère est d'une timidité incroyable, il a peur de

son ombre; sa bonne volonté est stérile, ses désirs impuissants; il

s'effraie de sortir de la route battue, sans remarquer qu'il est surtout

créé pour rechercher, pour améliorer, pour innover; car il n'administre

rien, ou presque rien, et la principale force financière de son budget

consiste dans ce qu'on appelle le fonds _d'encouragement_. Il sait que

les hommes lui manquent encore, et il redoute de se recruter d'hommes

nouveaux, tant il a peur que les députés ne lui reprochent son ambition

et ne lui rognent son pauvre fonds d'encouragement. Il a tout récemment

conquis un homme, capable, M. Royer, qui est venu prendre rang parmi les

inspecteurs-généraux de l'agriculture; il doit continuer ainsi, et ce

sera le meilleur moyen de sauver son budget; il a besoin plus qu'aucune

autre branches des services publics, de s'appuyer sur des hommes qui lui

prêtent leur crédit, au lieu de recevoir leur lustre du diplôme officiel

et du titre de leur grade.

[Illustration: Fig. 4.--Batardeau de chômage.]

En lisant l'ouvrage de M. Nadault, on voit à chaque instant combien il

serait utile aux agriculteurs qui entament des canaux d'arrosage d'être

aidés de conseils éclairés. Tous les fondateurs des grands canaux du

Midi de la France ont été victimes de leur zèle et de leurs efforts

faute d'une réunion de connaissances suffisantes en hydraulique, en

droit civil et en jurisprudence administrative; ils ont été obligés de

céder gratuitement leurs eaux aux propriétaires des terrains que les

canaux traversent, et ils n'ont pu arriver à la fin de leur oeuvre sans

être ruinés par ces vampires cupides. L'adoption de la proposition de M.

Dangeville, combiner avec l'adjonction au ministère de l'agriculture

d'une fraction d'ingénieurs spécialement attachés aux questions de

dessèchements et d'arrosage, éviterait bien des mécomptes, et doterait

la France méridionale, dans un avenir rapproché, des avantages dont

jouit la Lombardie.

[Note 1: _De l'influence des irrigations dans le midi de la France_; par

M. Cazeaux; chez Huzard.]

Nos gravures, tirées du grand ouvrage de M. Nadault, avec son obligeante

autorisation, montrent à quel point on a poussé, dans ce dernier pays,

la pratique des irrigations. Les deux première figures donnent des

exemples de conduites d'eau le long des flancs des montagnes. La

troisième, fort curieuse, a été prise sur le canal d'arrosage de la

famille Taverna (province de Milan): à l'endroit que représente le

dessin, le canal passe au-dessus d'une rigole d'irrigation, dite du

_Viale, au-dessus_ de la route communale de _Grazie_, et, en quittant

cette route, il plonge encore plus profondément sous terre pour

traverser par un siphon un troisième canal d'arrosage nommé Tehenne. On

voit ainsi l'eau bienfaisante se croiser en tous sens, sans se

confondre, et profiter des doubles courbures du sol pour se rendre, par

les pentes naturelles, sur tous les points, où la terre altérée la boit

avidement au grand profit de l'agriculture. La dernière figure donne le

modèle d'un batardeau employé au moment des réparations nommé _batardeau

de chômage_: il a le grand mérite d'être simple, parfaitement efficace,

facile à installer, et surtout économique: avec un chevalet de cette

espèce, coûtant de 300 à 500 francs, on barre le cours d'eau de 10

mètres de largeur et de 1m. 60 de hauteur d'eau. Puisent ces dessins,

qui indiquent tant de difficultés vaincues, inspirer à quelque lecteur,

possesseur d'une source dédaignée, dans un coin de sa terre, l'idée d'en

tirer parti; en augmentant sa fortune, il rendra service à sa commune,

dont il accroîtra les bestiaux, source de toute richesse agricole; et

_l'Illustration_, si elle l'apprend, se félicitera de l'heureux résultat

obtenu par ses dessins, qui, souvent, en disent plus en un coup d'oeil

qu'on n'en pourrait exprimer en vingt pages de prose.

L'été du Parisien.

(Voir page 275.)

Nous ne vous avons parlé dans notre premier article que de quelques

bains de mer du littoral de la Manche: nos stations ont été le Havre,

Dieppe et Boulogne. Nous avons suivi en cela la mode et le monde de

l'aristocratie. Qui oserait avouer, dans un salon de Paris, que pour

prendre des bains de mer, il a été tout simplement trouver la mer,

n'importe où, au bout des belles prairies de la Normandie, où la tangue

scintille au soleil comme des diamants, ou dans quelque petite crique

ignorée qui donne abri aux bateaux pêcheurs et que bordent les pauvres

cabanes de ces rudes travailleurs? Pour prix de son aveu, le

malencontreux baigneur ne recueillerait que les sarcasmes et le titre

d'original, qui n'est plus aussi recherché, depuis qu'il y en a tant.

Et cependant, nous vous le demandons, quelle comparaison peut-on établir

entre une mer muselée, dominée, vaincue, comme est celle des ports que

nous vous citions, une mer où nul danger n'est possible, où l'espace que

peut franchir sans crainte le timide baigneur est circonscrit par des

cordes, comme un cirque de Franconi, où, pour assister au spectacle

d'une tempête dans un verre d'eau, on peut prendre sa stalle, s'asseoir

commodément, et battre des mains ou siffler à son aise, suivant que la

mer a plus ou moins bien joué son rôle, brisé le mat d'un navire en

détresse ou arraché un des anneaux de la jetée; et cette mer terrible et

majestueuse, qui, dans sa fureur, respecte à peine, les limites que Dieu

lui a posées, qui pousse l'une après l'autre ses vagues menaçantes

contre tout ce qui lui fait obstacle, et ne se repose que quand elle a

dit le dernier mot de sa colère et jeté à l'homme le défi de lutter avec

elle? C'est là qu'il faut aller, ô vous tous que n'a pas encore étiolés

l'atmosphère de Paris, vous tous qui vous sentez de l'énergie au coeur

et de la vigueur dans les membres; car c'est là qu'est le danger, c'est

là que vous pourrez jouer avec la lame, et éprouver ces puissantes

émotions qui font naître et entretiennent les grandes pensées. Allez

donc le long des falaises, loin des villes et des ports; cherchez un

petit coin bien ignoré du monde des touristes, et vivez de la vie de ces

braves et dignes pêcheurs qui passent leurs jours entre le ciel et

l'eau, et reviennent le soir près de leurs fidèles ménagères raconter

les dangers de la journée et faire leurs projets du lendemain. Certes,

cette vie d'un aspect si monotone est la vie poétique en réalité; rien

n'y manque: ni l'ardeur aventurière, ni l'amour du foyer, ni la croyance

naïve dans la protection de la Vierge-de-Bon-Secours, qu'on vient prier

et remercier au retour. Mêlez-vous à ces hommes dont la rude écorce

recouvre et conserve une sève généreuse; prenez part à leurs dangers et

à leurs joies, et vous comprendrez alors la nature dans toute sa

splendeur, la grandeur de l'oeuvre de Dieu dans l'ordre matériel et dans

l'ordre intellectuel.

[Illustration: Vue de l'Établissement thermal d'Enghien]

[Illustration: Eaux-Bonnes.]

[Illustration: Établissement thermal de Baréges.]

La mer appartient à tous, au riche comme au pauvre, au fort comme au

souffrant, et on ne peut pas plus empêcher le malheureux d'aller y

baigner ses membres affaiblis que de jouir de la vue de la nature et de

la beauté d'un paysage. D'ailleurs on ne boit pas les eaux de mer; nul

médecin, que nous sachions, ne s'est encore avisé de les ordonner comme

boisson, ce qui fait qu'il n'y a pas de propriétaire, pas de fermier de

la mer, comme il y en a pour une foule d'eaux minérales dont nous allons

vous entretenir. Il est fâcheux qu'on n'ait pas encore songé à faire de

cette boisson l'accompagnement obligé de quelque régime, car il serait

vraiment curieux de voir chaque port vanter les propriétés de sa mer.

Venez boire au Havre, car si vous buvez à Boulogne ou à Dieppe, ou à

Ostende, vous êtes perdu. Jusqu'à présent, grâce à Dieu, le climat seul

est la considération qu'invoquent les médecins pour vous envoyer à tel

port plutôt qu'à tel autre, et, le costume aidant, il est aussi

difficile de distinguer dans le bain commun le millionnaire de l'employé

à douze cents francs, que dans un cimetière les ossements de hauts et

puissants seigneurs de ceux d'un vilain.

La Providence, en répandant d'une main si libérale les maladies sur la

surface du globe, a mis presque partout le remède à côté du mal. La

France, notamment, compte une immense quantité de sources d'eaux

minérales, et il est aussi difficile de trouver une maladie à laquelle

on ne puisse appliquer le topique d'une source quelconque, qu'une source

qui soit dénuée de maladies pour lesquelles elle est déclarée et

reconnue le souverain remède.

D'où viennent ces sources si chaudes que la main ne peut en supporter la

chaleur, si chargées de sel que souvent il est impossible de les boire

pures? C'est là un problème que nos géologues n'ont pas encore

complètement résolu: sa solution tient aux plus grands mystères de la

formation de notre globe. La terre a-t-elle été jadis une masse de

matières en ignition, qui, emportée dans l'espace par un mouvement

rapide de rotation autour de son axe, s'est refroidie peu à peu à la

surface? La forme constatée actuellement de la terre semble démontrer la

réalité de cette hypothèse. En effet, elle est renflée à l'équateur et

aplatie aux deux pôles, par lesquels passe cet axe de rotation.

Mais jusqu'à quel point la terre s'est-elle refroidie? Quelle est

l'épaisseur de la croûte solide sur laquelle nous marchons et nous

bâtissons? Questions insolubles, ou du moins non encore résolues. Quant

à l'épaisseur de la croûte solide, si loin que l'homme ait fait pénétrer

les instruments de la science, il a toujours trouvé des couches dures et

résistantes qu'il a dû percer, et sans arriver à la moindre diminution

de cohésion. Pour la température que garde l'intérieur de la terre, les

données sont plus positives, dans un cercle toutefois assez restreint.

Ainsi, on a constaté une élévation de température à mesure qu'on

pénétrait dans les profondeurs de la terre; mais pour cette question

comme pour la première, l'homme a dû s'arrêter dans la vérification

scientifique et s'en tenir encore au grand POURQUOI? dernier mot de

toute science humaine, premier mot de la science divine. Les eaux que

projette un puits artésien sont chaudes, et cependant ces eaux ne

proviennent que des pluies, des fontes de neige, des filtrations qui,

partant des plus hautes montagnes, se fraient un chemin souterrain pour

jaillir là où l'homme les attend. Elles se sont échauffées dans ce

parcours: la terre renferme donc un foyer de chaleur sans cesse

alimenté! Mais où est-il? quel est-il? qui l'alimente? Et après ces

questions, il faut courber la tête et reconnaître le vide des

connaissances de l'homme.

Pour les eaux minérales, la géologie est un peu plus avancée; non pas

qu'elle donne le _pourquoi_ de la chaleur de ces eaux, mais elle a

reconnu que les chaînes de montagnes provenaient de soulèvements

postérieurs au refroidissement du la terre, et qu'on ne peut attribuer

qu'à des convulsions extraordinaires du globe, aux efforts des gaz et du

feu emprisonné qui ont tenté de se frayer un chemin, enfin à des

éruptions de volcans, dont un grand nombre de ces montagnes gardent

encore les cicatrices. Tout cela est l'effet, la cause est inconnue;

quoi qu'il en soit, les eaux minérales chargées de fer, de soufre et de

mille autres matières que l'analyse a fait reconnaître dans les

déjections des volcans, sont dues à l'action de ces volcans, dont

quelques-uns sont éteints à la surface de la terre, mais qui n'en

continuent pas moins au dedans l'oeuvre que Dieu leur a assignée.

Après tout, mortels pauvres et bornés que nous sommes, contentons-nous

de jouir des bienfaits de la Providence, sans en comprendre les causes.

Qu'avons-nous besoin de connaître la filiation des plantes, la formation

des fleurs, pour jouir de leur vue, de leurs parfums, de leur saveur? La

couleur, la forme et le goût, c'est plus qu'il n'en faut pour être

émerveillé et se déclarer heureux de vivre, au milieu de cette

magnifique création, où tout semble avoir été fait pour l'homme.

Les premières eaux que nous visiterons sont celles d'Enghien; elles ne

sont pas le rendez-vous de ces intrépides touristes qui vont chercher

leurs impressions aux quatre coins de l'horizon, et qui croiraient avoir

perdu leur été s'ils ne rapportaient pas un peu de poussière des

contrées les plus lointaines; elles ne voient pas ces charmantes femmes

que nous vous avons montrées dans notre dernier numéro, s'envolant de

Paris pour aller s'abattre soit aux bains de mer, soit dans leurs

châteaux: pour celles-là Enghien c'est encore Paris, et Paris en été

c'est Botany-Bay. Mais pour nous, Parisiens, que le devoir retient il

Paris, et qui ne pouvons voler que jusqu'au point où se fait sentir le

fil qui nous attache, c'est-à-dire dans un rayon de quatre à cinq lieues

autour de notre prison, c'est là que nous irons tout d'abord. Nous y

trouverons peu de foule, mais de charmants ombrages, et si nous pouvions

y rester quelques jours, nous sentons que nous nous attacherions à cette

suave et fraîche nature, à tous ces beaux arbres dont le pied baigne

dans l'eau, et dont les cimes touffues projettent sur le lac l'ombre, la

verdure et le silence.

Les eaux thermales d'Enghien sont sulfureuses; l'établissement des bains

est bâti dans une situation charmante, sur le bord oriental de l'étang

de Montmorency, connu plus généralement sous le nom de lac d'Enghien.

Dans cet établissement sont renfermées les sources, et l'on peut y

trouver des logements qui, grâce à la position pittoresque du bâtiment,

ont des échappées de vue magnifiques sur les plus beaux sites de la

vallée de Montmorency. Le beau parc de Saint-Gratien et les bords de

l'étang sont une dépendance admirable de l'établissement sanitaire.

Les eaux d'Enghien se boivent aussi, et le nombre de verres d'eau que

viennent y consommer les habitants de Paris ou des communes voisines est

incalculable. Bientôt même le chemin de fer de Belgique viendra y

déposer et y reprendre les buveurs et les baigneurs, et alors ces bains

seront encore plus solitaires qu'ils ne le sont maintenant: le village

pourra y perdre, mais ceux qui aiment la belle nature et la solitude y

gagneront.

Le lac d'Enghien est entouré de tous côtés par ces beaux arbres dont

nous vous parlions tout à l'heure, et parsemé d'îles verdoyantes qui

ressemblent à des corbeilles de fleurs sorties du sein de l'eau. Le

terrain qui borde le lac a été partagé en lots, et de toutes parts se

sont élevées d'élégantes constructions, chalets suisses ou cabanes

rustiques, des parterres avec leur sable d'or et de petits embarcadères,

au pied desquels se balancent gracieusement des chaloupes, des canots et

jusqu'à, de petits navires, ravissantes miniatures. Le matin et le soir

on voit ces frêles embarcations sillonner le lac et aller d'une île à

l'autre, jusqu'à ce qu'elles abordent, débarquant les provisions qui

doivent servir aux pique-niques; ou bien on imite les nuits vénitiennes:

les gondoles partent à la nuit tombante, et, du milieu du lac, les

accords les plus suaves, dont le silence complet de la nature double le

charme, vous transportent en imagination dans ces contrées où les nuits

sont plus belles que les plus beaux jours.

Pour promenades aux environs, on a la vallée de Montmorency avec sa

magnifique forêt, Écouen et son admirable château du temps de François

Ier, Saint-Leu-Taverny, et vingt autres charmants villages posés

coquettement sur le revers des collines avoisinantes et presque tous

ombragés par des arbres séculaires.

L'Illustration, No. 0024, 12 Août 1843 · 第 3 / 7 段