[Illustration: Automates Stevenard.--L'Escamoteur.]

[Illustration: Automates Stevenard.--Le Joueur de Flûte.]

Après ce préambule, M. Stevenard introduit les visiteurs dans le salon,

où sont exposés trois automates en miniature.

A gauche en entrant est assis sur un divan un petit prestidigitateur

haut de seize centimètres (six pouces), et revêtu d'un riche costume

oriental: il promène ses regards sur l'assemblée et se lève pour faire à

ses spectateurs un respectueux salut; il s'approche d'une table

supportée par quatre pieds délicats, prend sur un autre meuble trois

gobelets d'argent, et après avoir montré qu'ils ne contiennent rien, en

fait successivement sortir, d'abord des muscades d'argent, et enfin un

oeuf qui s'entr'ouvre et livre passage à un brillant oiseau-mouche,

lequel s'élance, bat des ailes et chante sa délivrance.

Le voisin du prestidigitateur est un musicien haut de trente-deux

centimètres (un pied), élégamment vêtu à l'espagnole; il exécute sur la

flûte les plus ravissantes mélodies de Rossini et de Bellini; ses doigts

s'élevant et s'abaissant selon toutes les règles de l'art des Tulou,

brodent sur ces mélodies des variations fort compliquées.

Quand M. Stevenard estime que l'on a suffisamment admiré la musique et

le musicien, il appelle l'attention du public vers le troisième

automate, son chef-d'oeuvre.

Aux portes d'un temple construit dans le style de la Renaissance et

supporté par un magnifique meuble en bois d'ébène sculpté, enrichi

d'ornements en bronze doré, est assis un nécromancien de même grandeur

que le petit musicien, tenant d'une main la baguette magique, et de

l'autre le livre du destin.

[Illustration: Automates Stevenard.--Le Magicien.]

Dans le socle qui soutient le monument est pratiqué un tiroir renfermant

d'élégantes tablettes sur chaque côté desquelles sont gravées des

questions en langues française et anglaise.

La tablette contenant la question choisie est confiée à quatre cygnes

qui s'avancent pour la recevoir, et rentrent d'eux-mêmes pour la porter

au nécromancien; celui-ci, au son d'une musique cachée, tourne les yeux

vers la personne qui lui a adressé la question, consulte son grimoire et

frappe sur les portes du temple, qui, en s'ouvrant, laissent apercevoir

un cartouche en émail noir entouré de brillants.

A un nouvel appel apparaît un petit démon familier porteur d'un vase

rempli d'encre d'or dans laquelle le magicien trempe sa baguette pour

tracer successivement au milieu du cartouche les lettres qui forment une

réponse courte, précise et sans réplique, dont la plus extraordinaire

est sans contredit celle qui indique le nombre d'heures et de minutes

marquées au même instant à la pendule du salon.

Un nouveau coup de baguette fait disparaître le petit génie, les portes

du temple se referment, le magicien se rassied pour reprendre ses

méditations et attendre des questions nouvelles. M. Stevenard salue, la

porte du salon s'ouvre, et les visiteurs s'écoulent pour faire place à

d'autres.

Martin Zurbano.

(Voir page 311.)

Le traité de Bergara, signé le 3 août 1839, mit fin à la guerre des

carlistes et des christinos, mais il ne détruisit pas tous les germes de

discorde qui naissaient successivement des mauvaises institutions

sociales de l'Espagne. Il existait des mécontentements dans l'armée,

dans l'administration, dans le peuple; ils ne tardèrent pas à se

manifester au dehors, à se traduire en émeutes; l'une d'elles éleva

Espartero au niveau de la reine régente; une seconde émeute lui donna la

première place et renversa Christine.

Le soldat parvenu fut à peine assis sur son trône de régent que de

nouvelles insurrections troublèrent le pays, Espartero savait manier le

sabre, il ne sut pas tenir le sceptre. Trop souvent, pour faire

triompher l'ordre et la loi, il frappa du sabre au lieu de se servir de

la main de justice. On sait tous les abus de puissance dont s'est rendu

coupable le régent dans sa courte administration. Loin de songer à

réconcilier les partis, à harmoniser les intérêts généraux sans froisser

les intérêts particuliers, loin de donner une bonne direction aux belles

qualités de la nation espagnole, loin de la pousser dans la voie du

progrès intellectuel et physique où elle peut conquérir un si brillant

avenir, il ne sut que comprimer, qu'exiler, que tuer tout ce qui faisait

ombrage à son despotisme soldatesque.

Aussi l'esprit public, qui avait salué son avènement comme l'aurore d'un

beau jour, comme le commencement d'une ère de grandeurs et de

prospérités, l'esprit public ne tarda pas à réagir contre lui. Le

dévouement fit bientôt place à la froideur, puis quelques fautes encore

firent naître la haine, et, chez la nation espagnole, la haine conduit à

la lutte, à la mort. Les cités qui avaient montré le plus d'enthousiasme

lors de l'élévation d'Espartero furent les premières à protester contre

ses actes. Barcelone, par son émeute de 1840, l'avait porté sur le

pavois, Barcelone se leva avant toute l'Espagne pour le renverser. Au

mois d'octobre 1841 Barcelone s'insurgeait déjà contre le despotisme

militaire du régent. Mais l'heure de sa chute n'était pas arrivée

encore; cette tentative prématurée, qui s'étendit sur une partie de la

Catalogne, n'eut pour résultat que d'alourdir le joug du régent.

Dans ces premières luttes du pouvoir et de la nation, Zurbano fut pour

le régent un dogue bien dressé; rien ne l'arrêtait quand il s'agissait

de prouver son dévouement. L'âge, la faiblesse, la douleur, ne

trouvaient nulle pitié en lui; il tuait impitoyablement tout ce que lui

désignait le doigt du maître. Cette sanguinaire soumission fut poussée

si loin dans les troubles de 1841, que le nom de Zurbano devint en

horreur à l'Espagne, et que plusieurs villes, Vittoria entre autres,

mirent sa tête à prix.

[Illustration: Orateur appelant le peuple à se prononcer.]

Ce fut dans ces circonstances que le régent nomma Martin Zurbano

maréchal-de-camp des armées nationales. Le décret est du mois d'octobre.

L'année suivante, de nouvelles faveurs tombèrent sur ce favori;

Espartero lui donna le commandement supérieur de la province de Gironne.

Sur ce nouveau théâtre Zurbano déploya une activité sans égale; il

poursuivit sans relâche les bandes de carlistes, de contrebandiers et de

bandits qui désolaient le pays. C'était une oeuvre utile, mais, dans

cette oeuvre de destruction. Zurbano dépassa les limites ordinaires de

la cruauté; il ne se contenta pas de frapper les bandits, il menaça de

mort toute personne qui, arrêtée par eux, leur paierait rançon pour se

délivrer de leurs mains; sa menace s'étendit même sur les parents ou

amis qui auraient payé cette rançon; cette menace reçut son exécution

dans plusieurs cas, et quelques personnes furent fusillées. Les plaintes

que souleva cette férocité furent si vives et si multipliées que le

général Rodil ordonna à Zurbano de révoquer cette mesure et d'agir

désormais avec plus de douceur.

[Illustration: Villageois espagnols fuyant devant Van Halen.]

Peu de temps après, malgré cet ordre, il recommanda de nouveau aux

commandants militaires de sa province de fusiller immédiatement, sans

jugement, comme bandits, les contrebandiers et même ceux qui leur

donneraient asile ou secours. Espartero aimait les dévouements aveugles

que lui importait la vie de quelques personnes? Il approuva

solennellement la conduite de Zurbano en le nommant, à la face de

l'Espagne, en août 1842, grand-croix de l'ordre d'Isabelle la

Catholique.

En septembre, un de nos compatriotes eut à souffrir de caractère

grossier de Zurbano. Zurbano connaissait la haine d'Espartero contre la

France; il crut donc pouvoir agir brutalement avec M. Lefebvre,

honorable négociant de Gironne, vieillard inoffensif, dont le nom est

respecté de toute la province, à cause du grand nombre de bienfaits dont

il a doté le pays. Zurbano prétendit avoir besoin, pour loger ses

soldats, d'un vaste bâtiment qu'occupaient les fabriques de M. Lefebvre

depuis longues années. Il voulut, l'absurde soldat, l'avoir dans

vingt-quatre heures. M. Lefebvre lui demanda au moins huit jours:

Zurbano ne voulut rien écouter, et ordonna au négociant d'obéir sans

plus tarder; celui-ci voulut foire quelques observations sur une cette

rigueur. Ce farouche général maltraita ce vieillard. Il fallut la

chaleureuse intervention de notre consul-général de Barcelone, M. de

Lesseps, pour le garantir de nouvelles persécutions.

Les Anglais, profitant, des troubles de l'Espagne, inondaient ce pays de

leurs marchandises. La contrebande se faisait au grand jour sur tout le

littoral; les côtes de la Catalogue surtout étaient couvertes de petits

navires qui venaient de Gibraltar et débarquaient leur cargaison sous

les yeux mêmes des carabineros; ceux-ci étaient évidemment gagnés par

l'or anglais. Les manufacturiers de la Catalogue se plaignirent

hautement d'un commerce qui les ruinait; ils accusèrent l'administration

des douanes de faiblesse ou de corruption. Le régent, tout ami des

Anglais qu'il était, ne put rester sourd aux justes plaintes des

fabricants; il destitua quelques chefs de la douane, mais il les

remplaça par des gens de même étoile; il nomma un nouvel

inspecteur-général, mais à qui donna-t-il cet emploi important? à un

administrateur éclairé et probe, sans doute? Non, à Zurbano, à l'ancien

contrebandier. Ce fut lui qu'un décret du mois d'octobre 1842 nomma

inspecteur-général des douanes de terre et de mer d'Espagne, avec des

pouvoirs très-étendus; il n'en conserva pas moins le commandement

militaire de la province de Girone.

Cependant les esprits s'agitaient de plus en plus à Barcelone.

L'installation d'une commission d'emprunt forcé pour payer les troupes,

des mesures rigoureuses prises pour la conscription, la suppression

d'une fabrique de cigares qui occupait beaucoup d'ouvriers, enfin des

négociations entamées à Madrid point un traité de commerce avec

l'Angleterre, et qu'on savait contraire aux intérêts de l'Espagne,

mirent le comble au mécontentement de la population: il ne fallait plus

qu'une étincelle pour faire éclater l'incendie.

Le 13 novembre, quelques ouvriers cherchèrent à entrer une pièce de vin

sans payer les droits d'octroi. Les employés les arrêtèrent et les

maltraitèrent. La foule s'assembla à leurs cris, prit leur défense et

les arracha des mains des douaniers. Le poste militaire voisin accourut,

la foule se rua contre lui et le désarma. Dans la soirée, de nombreux

rassemblements se formèrent sur tous les points de la ville, les

passions s'échauffèrent par le contact. Le lendemain, la ville était sur

pied; tous les griefs de la nation contre le régent furent exposés et

développés par des orateurs populaires; des milliers d'ouvriers

parcouraient les rues et les places en poussant des cris de révolte.

Le mouvement devenait sérieux; le capitaine-général Van Halen fait

prendre les armes à la garnison et place un régiment et 6 pièces de

canon sur la _Rambla_, promenade intérieure. Les garnisons des villes

voisines sont appelées. La garde nationale, qui compte plus de 10,000

ouvriers, s'arme de son côté. La journée du 14 se passa ainsi; il eut

été possible encore cependant d'éviter une collision: quelques paroles

de conciliation pouvaient arrêter ce commencement d'insurrection et

rétablir l'ordre; les esprits sages, des deux cotés, y songeaient et

avaient entamé quelques pourparlers, lorsque, dans la soirée, la

garnison de Girone, Zurbano en tête, entra dans la ville et prit

position sur une place, écartant avec violence les habitants qui

gênaient ses mouvements. L'arrivée de Zurbano et de sa troupe fut à

peine connue, qu'une recrudescence d'agitation se manifesta tout à coup.

Le bourreau d'Espartero était dans Barcelone, il n'y avait plus de

réconciliation possible.

La nuit du 14 au 15 fut consacrée à des préparatifs d'attaque et de

défense. Dès le matin, des combats partiels éclatèrent dans les rues et

dans les places. Chaque maison devint une citadelle d'où partaient des

feux plongeants qui mettaient le désordre dans les rangs des troupes.

Zurbano, qui avait encouragé ses soldats par la promesse du pillage,

courait de rue en rue, de place en place, mitraillant la population,

saccageant les maisons et n'épargnant personne. La rue de _las

Platerias_ garde un douloureux souvenir de ce jour. Mais la férocité de

Zurbano ne fit que grandir le courage des habitants: les femmes

elles-mêmes prirent part à la lutte. Avant la nuit la victoire s'était

déclarée pour la ville. Les troupes, après avoir perdu plus de 500

hommes, furent forcées de se retirer dans la citadelle et dans le fort

_Atarazanas_. Le 16, des négociations s'ouvrirent entre le général Van

Halen et la junte qui s'était formée la veille; les hostilités furent

suspendues et les troupes se retirèrent à _San Felice_, à deux lieues de

la ville.

On ne sait que trop la suite déplorable de ce succès. Fière de sa

victoire, la ville ne songea pas à se prémunir contre les représailles

du régent. Elle aurait pu, dans les premiers instants, s'emparer du fort

Montjouich; elle le laissa entre les mains de Van Halen. Celui-ci n'eut

garde de négliger un tel point. A peine bivouaqué à San Felice, il

s'occupa de donner à ce fort une bonne garnison, des vivres et des

munitions. Il restait ainsi maître de Barcelone. Sûr d'y rentrer quand

il le voudrait, il la hissa organiser sa junte, sa milice, se livrer à

toutes les illusions d'une victoire sans base solide et il attendit le

régent.

Parti de Madrid le 21, Espartero était le 29 au village de _Saria_, près

de Barcelone; il y établit son quartier-général et s'occupa de réduire

la ville insurgée. Le 30, sommation lui fut faite de déposer toutes ses

armes aux _Atarazanas_ et de se rendre à discrétion, sinon le

bombardement aurait lieu; on lui donna jusqu'au 3 décembre. Le désordre

régnait dans Barcelone; la menace du régent effraya une partie de la

population. On parla de se rendre; les corps francs, quelques bataillons

de milice et les personnages les plus compromis s'y opposèrent. Le 5

arriva, et rien n'était décidé; à onze heures du matin le fort

Montjouich ouvrit son feu et lança des bombes sur toutes les parties de

la ville.

Des vaisseaux anglais, arrivés depuis peu, s'étaient mis en

communication avec le régent et avaient, dit-on, fourni des projectiles

à Montjouich. A peu de distance étaient à l'ancre des navires Français.

Si les premiers donnaient à Espartero les moyens de détruire Barcelone,

les seconds, assistés de notre consul, recueillaient au milieu du danger

les malheureuses victimes de cette anarchie politique, et les sauvaient

de la mort, sans exception de parti. La marine française a joué un noble

rôle dans cette scène déplorable; notre consul, M. de Lesseps, a bien

mérité de l'humanité.

Après un bombardement de treize heures, après avoir reçu 817 bombes,

après avoir vu ses plus beaux quartiers détruits ou incendiés, Barcelone

se rendit le 4 au matin, et ouvrit ses portes aux troupes du régent.

Zurbano y rentra un des premiers et se promena avec une cruelle

ostentation dans les lieux qui avaient le plus souffert du bombardement.

Le même jour de nombreuses arrestations eurent lieu, des commissions se

formèrent, et les fusillades commencèrent le 5, peu après la rentrée de

Van Halen. Les exécutions continuèrent les jours suivants. De son

village de Saria, d'où il n'osait sortir, Espartero donna froidement

l'ordre de décimer les milices. Les chefs de l'insurrection étaient en

fuite; ce fut donc de malheureux soldats égarés que frappa la vengeance

du régent, et ce fut le sort, plus que la gravité de la faute, qui dicta

l'arrêt de mort.

Pendant cette première phase de la réaction, Zurbano fut envoyé dans sa

province de Girone, où des mouvements insurrectionnels avaient lieu. Il

fallait désarmer et museler Figuères et Girone; ou ne pouvait choisir

une meilleure main. Il partit le 14 décembre. Son approche causa un tel

effroi dans ces deux villes, que beaucoup d'habitants les quittèrent.

Après avoir frappé Barcelone d'une contribution de guerre de 12,000,000

de réaux, comme on le fait pour une ville ennemie; après avoir rempli

les prisons, prononcé l'exil, condamné aux galères et à mort le plus

grand nombre possible d'insurgés, Espartero sentant sa soif de vengeance

à peu près satisfaite, quitta le village de Saria, le 22 décembre, et se

mit en route pour Madrid. La veille, pour punir Van Halen de son défaut

de vigueur, il le destitua de ses fondions de capitaine-général de la

Catalogue, et le remplaça par Scoane, sur la Fermeté duquel il pouvait

compter.

(La suite à un prochain numéro.)

Agriculture

DES IRRIGATIONS.

M. DANGEVILLE.--M. NADAULT DE BUFFON.--MINISTÈRE

DE L'AGRICULTURE.

Nous sommes arrivés au milieu de cette époque où, dans les années

ordinaires, les ardeurs du soleil, si bienfaisantes à la maturité de nos

blés, descendent en pluies de feu sur les herbes prêtes à renaître.

L'atmosphère altérée pompe le suc des plantes et revêt d'une jaunâtre

draperie la fraîche verdure des prés, repos des yeux, espoir des joyeux

troupeaux.

Les angoisses des cultivateurs au moment où le soleil étreint de ses

feux la nature végétale sont peut-être celles que les habitants des

villes partagent le plus sincèrement, car ils en souffrent aussi. A

cette heure, lorsque l'ordre des saisons n'est point interverti, comme

en 1840, tous les heureux du siècle, qui peuvent fuir de leur prison de

pierre, secouent la poussière des rues et des quais pour aller aspirer

l'air frais et pur des campagnes embaumées. Qu'y rencontrent-ils?

l'aridité! Ce ne sont qu'arbres poudreux aux feuilles racornies,

parterres foudroyés, herbes brûlées, fruits desséchés, potagers

détruits. Quel enfant n'a gémi à l'aspect du gazon, théâtre de ses jeux,

changé en triste pelouse? Quelle pensionnaire n'a donné une larme aux

souffrances de la fleur altérée dont la tête s'incline sur une tige

flétrie pour implorer du ciel la charité d'une goutte d'eau? Combien de

fois la femme la plus craintive n'a-t-elle point surmonté son effroi du

tonnerre pour appeler de ses voeux les pluies à larges gouttes

qu'amènent les orages!

En présence d'un sentiment si général il y a lieu de s'étonner que tout

le monde gémisse du mal et qu'on ait songé si peu à appliquer le remède.

Cependant les temps paraissent arrivés où nos gouvernants entreront dans

la voie de salut.

A la session qui vient de finir, M. Dangeville a pris l'initiative. Sa

proposition, heureusement amendée par la commission, consiste à donner à

un propriétaire, à la charge d'une indemnité préalable, le simple droit

de passage des eaux d'irrigation sur le champ de son voisin contigu; la

Chambre n'a pu discuter le rapport, faute de temps; mais les journaux

ont applaudi, le public a approuvé les journaux: tout donne donc lieu

d'espérer que la science et la pratique des irrigations seront enfin

appréciées à leur véritable valeur et selon leur degré d'importance.

Les irrigations, en effet, doivent être considérées sous plusieurs

points de vue également dignes de fixer l'attention des économistes et

des hommes d'État.

_Au point de vue des propriétaires_,--elles doublent, triplent et

décuplent parfois la valeur des territoires arrosés, soit qu'elles

changent de médiocres terres à grains en prairies luxuriants, soit

qu'elles couvrent de légumes savoureux les sables jadis vitrifiés sous

les coups de feu du soleil.

_Au point de vue de l'impôt_,--elles enrichissent le Trésor en élevant à

la dignité de terres imposables les friches que le fisc dédaignait, ou

bien en faisant monter les héritages de la dernière classe à la

première, sur le rôle du percepteur.

_Au point de vue des progrès agricoles_,--elles sont, dans le midi, le

plus puissant, si ce n'est le seul agent de l'agriculture fourragère,

c'est-à-dire de l'agriculture qui élève, nourrit et engraisse les

bestiaux, de celle qui donne du lait, du beurre, de la laine, de la

viande au peuple, en même temps que des engrais à la terre épuisée.

_Au point de vue administratif_,--elles exercent une influence

considérable sur le mode de location des terres, parce qu'elles rendent

les récoltes régulières, et qu'elles excitent aussi à établir le fermage

à prix d'argent en remplacement du métayage, régime devenu détestable,

aussi nuisible maintenant aux progrès agricoles qu'aux intérêts du

propriétaire et à ceux du métayer lui-même.

_Au point de vue politique_,--les irrigations, si elles se généralisent

en France, sont destinées à produire la plus heureuse révolution dans le

Midi et à faire disparaître une partie des causes de l'irritation qui

s'accroît sans cesse entre les départements vinicoles et les

départements du Nord.

Quelques mots pour développer cette dernière considération ne seront pas

inutiles dans _l'Illustration_, dont la politique doit planer au-dessus

de la polémique quotidienne, et n'avoir en vue, sans distinction

d'hommes ni de partis, que la grandeur, la force, la durée et l'honneur

de la France.

Or, la France ne sera grande et forte, éternelle et glorieuse, qu'autant

qu'elle continuera à être la première entre toutes les nations par son

incomparable _unité_.

Quel est donc le souci qui doit nous préoccuper davantage, si ce n'est

celui de maintenir cette _unité_, d'en écarter avec soin toutes les

lèpres rongeuses et de lui préparer chaque jour de nouvelles raisons

d'être?

Eh bien! nous disons que l'organisation, dans le midi de la France, d'un

vaste système d'arrosage auquel l'État prendrait la part qui lui

revient, en élevant les travaux généraux d'irrigation au rang de travaux

publics, ainsi qu'il l'a fait pour les ports, les routes, les ponts, les

canaux, et tout récemment pour les chemins de fer; nous disons que cette

organisation aurait pour résultat de détruire la cause la plus active et

la plus patente de l'hostilité de plus en plus vive qui s'est déclarée

entre le nord et le midi de la France.

_Cette cause d'hostilité, en effet, consiste surtout dans la grande,

différence des productions du sol_.--Le midi produit principalement les

vins, les eaux-de-vie, l'huile à manger, la soie et des plantes

aromatiques ou tinctoriales; il manque de grains et de viande pour sa

consommation; il est à peine manufacturier.--Le nord produit

principalement des grains, des bestiaux, des huiles à brûler, des

plantes textiles; il a la houille, qui le rend fabricant et

industriel.--Rien de plus irrégulier que les productions du midi; on n'y

trouve personne qui consente à garantir sur les fruits du sol un revenu

constant au propriétaire; force est, pour celui-ci, de régir lui-même

ses vignes, ses mûriers, ses oliviers, et de donner ses terres

labourables à moitié fruit. Le contraire a lieu dans le nord, où la

régularité des récoltes annuelles a établi le fermage à prix fixe

d'argent.

Dans le midi, la présence du propriétaire est continuellement

nécessaire; il est sans cesse, absorbé dans des luttes et des soins de

détails avec ses métayers; dans le nord, le propriétaire a de grands

loisirs, il peut tourner ses forces intellectuelles au profit de son

pays, et appliquer son temps et son travail à l'industrie.

Indépendamment de la différence morale qui doit résulter de cet état de

choses entre les propriétaires de ces deux grandes divisions de la

France, il y a une si grande opposition entre les productions

matérielles, que leurs intérêts ne peuvent cesser un instant de

combattre les uns contre les autres. N'est-il pas impossible, en effet,

de faire des lois de douane, d'établir des droits d'octroi, de signer

des traités de commerce qui puissent donner satisfaction aux intérêts

agricoles et manufacturiers des départements septentrionaux, et qui,

cependant, puissent favoriser les voeux du midi, c'est-à-dire, par

exemple, la vente des vins et des eaux-de-vie à l'extérieur,

l'introduction à l'intérieur des bestiaux, des fers et des tissus?

L'Illustration, No. 0024, 12 Août 1843 · 第 2 / 7 段