Madame de Joinville a trouvé cependant le moyen d'échapper u

Produced by Rénald Lévesque

L'Illustration, No. 0024, 12 Août 1843

L'ILLUSTRATION,

JOURNAL UNIVERSEL.

Nº 24. Vol. I.--SAMEDI 12 AOÛT 1843.

Bureaux, rue de Seine, 33.--Réimprimé.

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.

Prix de chaque Nº 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr. Un an, 32 fr.

Pour l'Étranger. - 10 - 20 - 40

SOMMAIRE.

Ahmed-Pacha, bey de Tunis _Portrait_.--Courrier de

Paris.--Embellissements de Paris. Nouvelle Porte de l'hôpital de la

Charité. _Gravure_.--Les Automates de M. Stevenard. _L'Escamoteur; le

Jour de Flûte; le Magicien_.--Martin Zurbano. (Suite) _Orateur appelant

le peuple à se prononcer; Villageois espagnols fuyant devant Van

Halen_.--Des Irrigations. M. Dangeville; M. Nadault de Buffon; Ministère

de l'Agriculture. _Quatre Gravures_.-L'été du Parisien--(Suite.)

_Établissement thermal d'Enghien; Eaux-Bonnes; Baréges; Bagnères de

Luchon; Bagnères de Bigorre; Mont-Dore_.--Le Jeune Lapin et le Renard.

Fable par M. S. Lavalette.--Margharita Pusterla, Roman de M. C. Cantù.

Chapitre II, l'Amour. _Cinq Gravures_.--Bulletin

bibliographique.--Annonces.--Modes. _Gravure_.--Caricature. _Un Tiroir

difficile_.--Amusements des Sciences.--Échecs (5e problème).--Rébus.

Ahmed-Pacha,

BEY DE TUNIS.

Pendant plusieurs siècles, la régence De Tunis a été l'affreux théâtre

de révolutions et de crimes de toute espèce. Les derniers événements qui

se sont passés en Europe, et surtout la conquête d'Alger par les

Français, ont amené de grands changements dans la situation de ce pays.

L'esprit de progrès, qui s'est emparé de tout le genre humain, entraîne

aussi les Musulmans, si longtemps stationnaires, et les pousse, presque

à leur insu, vers une nouvelle civilisation. Le bey actuel de Tunis,

Ahmed-Pacha, seconde ce mouvement, et ses efforts intelligents semblent

devoir être couronnés de succès.

Ahmed-Pacha sort d'une dynastie dont le chef, Hassan-ben-Ali, s'empara

du pouvoir en 1705. Quoique le gouvernement soit en quelque sorte

héréditaire dans la famille régnante, les successions ne sont pas

réglées d'une manière tellement précise, que souvent elles n'aient été

sujettes à de sanglantes contestations. La force et le génie ne sont pas

moins que la naissance des titres et des droits à l'exercice de

l'autorité suprême.

Depuis 1814, la régence de Tunis a été gouvernée par six beys:

Hammoud-Pacha, Othman, Mahmoud, Hassan-ben-Mahmoud, Mustapha et Ahmed.

Ahmed-Pacha a succédé, le 18 octobre 1837, à son oncle Mustapha, décédé

après un règne de trois mois et quelques jours, à la suite d'un

événement tragique.

Le premier ministre de Mustapha-Bey, Chekib-Sabtah, ministre de la

guerre, avait rempli les mêmes fonctions sous le précédent souverain,

Hassan-ben-Mahmoud. Poussé par une ambition effrénée, et encouragé,

assure-t-on, par des conseils venus de Constantinople, Chekib voulut

profiter de l'avènement du nouveau bey pour se mettre à sa place, et

travailla sur-le-champ à le renverser du trône, avant qu'il n'eût le

temps de s'y affermir. Chekib jouissait d'une telle influence dans toute

la régence, et par lui-même, et par sa famille, l'une des plus

puissantes du pays, que le bey Mustapha, informé du complot qu'il

ourdissait contre sa personne, n'osa pas d'abord le faire arrêter.

Cependant, après avoir rassemblé autour de lui ses amis les plus

fidèles, Mustapha, au milieu d'une grande revue que passait Chekib, le

fit appeler au Bardo, sous prétexte de lui communiquer des nouvelles

importantes que venait d'apporter un courrier de la Porte. Chekib n'osa

pas désobéir publiquement; il arriva à la résidence avec une suite

nombreuse; mais séparé de ses adhérents, sans violence et comme par

hasard, par les gens du bey, il fut mené dans une salle basse, où on lui

apprit qu'il ne lui restait que le temps de faire sa prière avant de

mourir. Il lut aussitôt étranglé dans ce lieu même par des chaouchs,

tandis que le bey faisait publier par des crieurs son crime et sa

punition, avec avertissement qu'un châtiment semblable était réservé à

ceux qui seraient tentés de l'imiter. Le complot, dont Chekib était

l'âme, fut détruit immédiatement par sa mort, et le bey, qui, par cet

acte d'énergie, avait imposé à ses ennemis, aurait pu jouir d'un règne

long et paisible; mais Mustapha était un homme d'un caractère très-doux,

comme, au reste, presque tous les Tunisiens, et la violence qu'il fut

obligé de se faire, en ordonnant la mort de son ministre, lui fit

contracter une maladie qui le conduisit au tombeau peu de semaines après

cette exécution. Il laissa à son neveu Ahmed, le bey actuel, le

gouvernement de la régence.

Ahmed-Pacha, âgé aujourd'hui de trente-six à trente-sept ans, est un

homme d'un caractère plus ferme que son oncle, d'une capacité réelle,

plus éclairé et surtout plus libéral que ne l'a été jusqu'à ce jour

aucun des princes de la côte d'Afrique. Pour n'en citer qu'une preuve,

les enfants de Chekib, placés au Bardo avec les siens, partagent

l'éducation européenne qu'il fait donner à ses fils.

[Illustration: Le bey de Tunis.--_Fac-similé_ du croquis d'un voyageur.]

La capitale de la régence, Tunis, occupe une plaine resserrée entre deux

lacs. La ville a deux enceintes; celle intérieure, de construction

mauresque, est flanquée de tours très-rapprochées sur quelques parties;

l'enceinte extérieure, qui semble être un ouvrage européen, est formée

de bastions et de courtines; elle entoure en grande partie les

faubourgs, et se rattache, sur les hauteurs de l'ouest, à la kasbah,

appuyée aux deux enceintes. En avant de Tunis, à l'entrée d'un canal

débouchant dans la mer, est la Goulette, vieux fort à double rang

d'embrasures, première ligne de défense de Tunis, et célèbre par la

résistance qu'il a plus d'une fois opposée aux armées débarquant sur

cette plage.

La résidence habituelle du bey est le Bardo, forteresse située en rase

campagne, à environ 2,200 mètres de Tunis, entourée d'un carré de

remparts élevés, dont les quatre coins sont flanqués d'ouvrages avancés

et de tours. Sur le plus haut et le plus magnifique des bâtiments

intérieurs, flotte le drapeau rouge. Plusieurs jolis petits bois ornent

les environs, et, au milieu, on distingue les dômes, les kiosques et les

vastes jardins de la Manouba, maison de plaisance du bey.

Les habitants de la régence de Tunis, comme ceux de l'Algérie,

appartiennent à diverses origines. Les Turcs et les Maures habitent les

villes et les villages; toute la population arabe est nomade, ainsi

qu'une grande partie des Berbers, anciens habitants du sol. Une autre

partie des Berbers, qui porte plus spécialement le nom de Kabaïles, ou

Kabyles, habite des villages et des hameaux au milieu des montagnes. Les

Turcs ont beaucoup perdu de leur importance, depuis que le bey de Tunis

a organisé des troupes régulières, organisation par suite de laquelle

ils ont été privés de leurs privilèges assimilés aux troupes indigènes.

Les Andalous, descendants des anciens Maures d'Espagne, forment une des

classes les plus notables de la population maure. A la civilisation, aux

moeurs et à l'industrie qui les caractérisaient lors de leur arrivée

d'Espagne, on doit la restauration de plusieurs villes détruites par les

invasions des Arabes au septième et au huitième siècle, et même la

fondation de quelques-unes, comme Testour, Soliman, Zaghwan, etc. Les

habitants des villes et villages sont désignés par le nom générique de

Beldani (citadins). Les Arabes, dont la majeure partie tire son origine

des hordes qui ont pris part à la conquête, ou qui ont été appelés de

l'Égypte et de la Syrie par les khalifes de Kaïroan, conservent leur

dénomination d'Arabes. Quant à ceux qui, dans les temps anciens, avaient

accompagné les fondateurs de Carthage, ils se sont successivement mêlés

avec les Berbers, avec les Romains, les Vandales et les Grecs byzantins.

Il est à remarquer que les anciens Berbers nomades ne veulent pas qu'on

les nomme Arabes, alors même qu'ils offrent avec ceux-ci une parfaite

ressemblance pour les moeurs et les coutumes; ils disent qu'ils sont

Chaouïa (pasteurs), et se distinguent ainsi de cette partie de leur race

qui habite sous des toits. Ils paraissent être, en effet, les Numides de

Massinissa et de Jugurtha.

Les habitants des parties du désert, où le sol est composé de sables

mouvants, acquièrent une grande dextérité à courir sur ces sables sans y

enfoncer les pieds. Pour porter le corps avec l'aplomb nécessaire, on

assure qu'ils se lestent d'un certain poids. Quoi qu'il en soit, un

cavalier ne peut les atteindre à la course à travers ces sables. Ils

vivent de lait de chameau et de dattes; ils entassent des fruits dans

des jarres, mettent un poids par-dessus, et les laissent fermenter: il

en découle une liqueur qu'eux seuls peuvent supporter. Ils sont

d'ailleurs très-habiles à flairer, pour ainsi dire, l'eau sous les

sables. Lorsqu'ils creusent pour en chercher, ils ont grand soin, après

en avoir puisé, de recouvrir la source; aussi le voyageur étranger n'y

rencontre-t-il jamais autre chose que le sable sec et aride.

L'administration est confiée à des Gouverneurs militaires (kikhia) pour

les forteresses ou villes fortes, comme Kef, la Goulette, Kaïroan,

Porto-Farina, etc.; à des anciens cheikhs pour plusieurs petites villes

ou villages, avec le territoire qui en dépend, connue Testour, Zaghwan,

etc.; enfin, à des gouverneurs civils ou préfets (kaïds) pour les

provinces en général. Ces derniers sont les plus nombreux: ils sont en

même temps fermiers des revenus de l'État, c'est-à-dire qu'ils

perçoivent les impôts de leur département et les gardent, moyennant une

redevance au bey, préalablement fixée. Ces trois classes

d'administrateurs ont la juridiction dans leurs départements respectifs:

le droit d'appel au tribunal du bey est ouvert à tous. Les kikhias sont

nommés par le bey; les cheikhs et les kaïds seul proposés au bey par le

suffrage de leurs administrés, et le bey les confirme ordinairement,

comme aussi il est d'usage qu'il les révoque sur les plaintes de leurs

administrés. Indépendamment des cheikhs de villes et de villages qui ne

dépendent pas d'un kaïd, il y en a pour chaque subdivision dont se

forment ces diverses peuplades d'Arabes nomades.

Le gouvernement tunisien, sous les successeurs des khalifes, et depuis

sous les beys qui ont exercé le pouvoir, après l'établissement dans la

régence de la suprématie du grand Seigneur, était tombé dans l'erreur la

plus grave et la plus contraire à ses propres intérêts, en se servant

des Arabes pour opprimer la population des villes et des villages. C'est

ainsi que les habitations ont été dévastées, que l'industrie et

l'agriculture oui été ruinées. Un long état de paix extérieure pourra

seul permettre à un gouvernement réparateur et ferme de protéger les

habitants sédentaires, en comprimant avec persévérance la population

nomade, cette véritable plaie du pays.

Les environs de Tunis, quoique mieux garnis de villages et de fermes

qu'aucune autre partie de la régence, ont aussi leur population nomade;

elle n'est cependant pas organisée en arch (tribu) ou en nouadja

(branches de tribu), mais elle se compose de familles occupant quatre,

six, huit tentes, et appartenant à la même tribu. Ces Arabes sont

souvent au service du bey ou d'un propriétaire quelconque du sol sur

lequel ils campent et qu'ils labourent; quelquefois aussi ils louent des

champs à l'année et les cultivent pour leur compte.

Il est difficile de fixer d'une manière exacte la délimitation précise

entre le territoire de la régence de Tunis et celui de l'ancienne

régence d'Alger. Les tribus qui habitent le pays voisin des limites,

sont d'autant plus intéressées à laisser cette question incertaine et

douteuse, qu'elles ont pu trouver, de tout temps, protection dans l'une

des régences pour les brigandages quelles commettaient dans l'autre. Le

camp du bey de Tunis, qui, tous les ans, se rend à Bedjia et à Kef pour

lever les impôts, ne peut presque jamais remplir sa mission sans

guerroyer, et, de temps à autre, la résistance est très-sérieuse. La

limite la plus naturelle entre les deux États, et qui semble le plus

généralement reconnue par les voyageurs, est celle de la rivière

El-Zain.

L'inimitié la plus profonde a presque constamment existé entre les deux

régences d'Alger et de Tunis, et celle-ci était sans cesse inquiétée sur

ses frontières par le bey de Constantine. Après la chute du gouvernement

turc et l'occupation d'Alger par l'année française, le 5 juillet 1830,

le bey de Tunis, Hassan-ben-Mahmoud, soigneux de conserver l'amitié de

la France, repoussa les offres des principaux habitants de la province,

qui demandaient à se soumettre à sa domination pour se soustraire à

l'anarchie dans laquelle était plongée ce beylik depuis la conquête;

mais en même temps il fit faire par M. de Lesseps, notre consul-général,

des ouvertures au général en chef, M. le lieutenant-général Clauzel, à

l'effet de faire nommer, par le gouvernement français, bey de

Constantine, un prince de la maison régnante de Tunis. Un arrangement

fut conclu le 18 décembre 1830 à Alger, arrangement en vertu duquel

Sidi-Mustapha était nommé bey de Constantine, et s'engageait, sous la

garantie du bey de Tunis, son frère, à payer à la France, à titre de

contributions pour la province, une somme de 800,000 francs en 1831, et

d'un million les années suivantes.

Une convention semblable, et aux mêmes conditions de redevance annuelle,

signée à Alger le 6 février 1831, donna également l'investiture du

beylik d'Oran à un autre prince de la maison régnante de Tunis,

Ahmed-Bey.

Mais ni l'une ni l'autre de ces conventions n'obtint l'approbation du

ministère français, et, quoique celle relative à Oran eût déjà reçu un

commencement d'exécution par l'arrivée d'un corps de troupes

tunisiennes, le bey de Tunis dut renoncer dès lors à la double

suzeraineté stipulée en faveur de deux membres de sa famille. Ses

sentiments d'amitié pour la France n'en furent pas néanmoins altérés, et

son intérêt même lui fit un devoir de resserrer chaque jour plus

étroitement les liens qui l'unissaient à elle; car, en traitant

directement avec le général en chef de l'armée française pour la cession

de deux provinces sur lesquelles la Porte ottomane prétendait avoir un

droit de souveraineté, le bey de Tunis, Hassan, avait ouvertement

méconnu ce droit, et, par cet acte d'indépendance, avait soulevé contre

lui-même et contre toute sa famille la haine du Grand Seigneur, qui la

poursuit encore aujourd'hui.

Après l'insuccès de la première expédition contre Constantine, en

novembre 1836, le sultan Mahmoud, pour encourager dans sa résistance le

vassal qui, en refusant de reconnaître l'autorité de la France, s'était

placé sous la protection de la sienne, voulait lui envoyer des secours

par Tunis. Il lui fallait, à cet effet, se débarrasser du bey de cette

régence, hostile à ses desseins, et le remplacer par un homme dont il

était plus sûr. Dans ce but, une escadre partit de Constantinople le 20

juillet 1837; elle devait se présenter devant Tunis, où la conspiration

dont nous avons parlé plus haut, organisée par les agents de la Porte,

aurait aussitôt renversé le bey régnant (c'était alors Mustapha). Mais,

comme on l'a vu, la conspiration fut découverte, son chef mis à mort, et

deux divisions françaises, fortes l'une de trois, l'autre de quatre

vaisseaux, sous les ordres des contre-amiraux Gallois et Lalande,

obligèrent l'escadre turque du se retirer, avant qu'elle eût pu rien

entreprendre.

Le bey actuel, Ahmed, s'est montré reconnaissant de ce service réel

rendu à son prédécesseur, ainsi qu'à sa famille, qui lui doit la

conservation de sa souveraineté.

Depuis plusieurs générations, les princes de la maison régnante

protègent ouvertement une amélioration intellectuelle très-remarquable

parmi les populations tunisiennes, au risque de s'exposer, en agissant

ainsi, aux excès d'un fanatisme qu'ils bravent, non sans de sérieux

dangers. La régence de Tunis, depuis que nous sommes maîtres d'Alger et

de Constantine, n'a plus à redouter les incessantes incursions de ses

anciens voisins. Du coté de la mer, elle est protégée par nos escadres

contre les prétentions de la Porte, entretenues et excitées par les

menées de la politique anglaise. Aussi Ahmed-Bey met-il habilement à

profit la sécurité que notre voisinage et notre protection assurent à

ses États, pour leur donner tous les développements possibles de

culture, de civilisation et de puissance.

Sa volonté à cet égard s'est manifestée dès les premiers jours de son

règne, et pendant six années sa persévérance n'a jusqu'à ce jour été

rebutée par aucun obstacle. Pour soumettre le pays à une organisation

générale et homogène qui fit à la fois sa force et celle du

gouvernement, Ahmed-Bey a compris que le meilleur moyen était de créer

une armée régulière sur le modèle des armées européennes, avec leur

administration, leurs grades hiérarchiques, leur discipline sévère, leur

instruction: véritable et première école de civilisation pour le pays.

C'est à la France surtout qu'il a fait ses plus utiles emprunts, et il

peut déjà regarder son ouvrage avec orgueil. Avant lui, la régence de

Tunis ne comptait que deux régiments d'infanterie de 2,000 hommes

chaque. Son année comprend aujourd'hui cinq régiments d'infanterie,

chacun de 5,000 hommes, un régiment de cavalerie de 1,100 hommes et un

régiment d'artillerie de 3,000 hommes.

L'uniforme est presque européen. Il se compose, pour les soldats, d'une

veste boutonnée et d'un pantalon un peu large par le haut; la veste est

en drap de couleur bleue ou garance, suivant les régiments. Les

pantalons de drap en hiver sont de couleur garance, et les pantalons

d'été en toile blanche. Les collets et les parements des vestes, et les

bandes des pantalons sont de couleurs tranchantes. Les officiers portent

la capote et le pantalon droit, avec broderies et bandes en or. La

coiffure seule est restée orientale; cependant le turban a été remplacé

par la chichia rouge, élevée et garnie d'un îlot bleu en soie. La

différence des grades est signalée par l'étoile et par le croissant, en

argent pour les sous-officiers, en or pour les officiers subalternes et

en diamant pour les officiers supérieurs. Les officiels portent en outre

des épaulettes distinctives. Les armes sont celles de nos armées. Dans

la cavalerie, la selle arabe a été conservée, mais avec des

modifications. Plusieurs officiers ont adopté la selle française. Le

bey, les princes, les officiers, ressemblent beaucoup, on le voit, à nos

officiers, à l'exception de la coiffure; ils portent même des gants

jaunes et des bottes vernies.

Les troupes sont partagées dans cinq casernes, situées tant à Tunis

qu'aux environs, et dont l'étendue et la bonne distribution pourraient

servir de modèle aux nôtres. La direction de ces casernes et

l'instruction des troupes appartiennent presque exclusivement à des

officiers français. MM. Gillart, chef de bataillon; Collin, chef

d'escadron, et Lavelaine-Manbenge, lieutenant-colonel au 18e de ligne,

sont préposés à l'infanterie. Le régiment de cavalerie a été organisé

par M. Gref, ancien élève de l'École de Saumur. Le régiment d'artillerie

est commandé par M. Lecorbeiller, chef d'escadron d'artillerie, officier

de la Légion-d'Honneur, envoyé au bey sur sa demande, en 1842, par M. le

maréchal Soult. Dans l'ancienne kasbah, une fonderie de canons est

dirigée par M. Bineau, ingénieur français.

Le Hardo, résidence habituelle du bey, réunit (outre les appartements du

pacha), les salles de justice, le sérail, le harem, une vaste caserne,

les prisons d'État, la maison des ministres et employés, des bains, etc.

C'est au Hardo qu'est instituée une Ecole Polytechnique, où sont admis

les fils des officiers et des personnages attachés au service du prince.

Ahmed-Bey, libéral et tolérant, a pour principal ministre M. Raffo,

Italien et catholique, envoyé déjà plusieurs fois par lui en mission à

Paris. Il a concédé, en 1840, à la France, le terrain où est mort saint

Louis, sur la montagne Byrsa, à seize kilomètres de Tunis; et, sur cet

emplacement, une chapelle a été inaugurée, le 25 août 1841, en présence

de ses ministres. Ahmed-Bey introduit la réforme partout où il la croit

nécessaire au progrès matériel et moral du pays. Par ses ordres, les

marchés à esclaves sont abolis et fermés; des manufactures s'élèvent,

des machines se construisent, des haras s'établissent, d'anciens

aqueducs se restaurent, et des puits artésiens en forage vont changer

l'aridité inerte de la terre en fécondité d'une richesse inappréciable.

Bientôt, peut-être cette partie de l'Afrique, tributaire de l'Europe,

rendra à son tour l'Europe sa tributaire.

[Illustration.]

Nous avions dit vrai l'autre jour: le ministère bat la campagne. En sa

qualité de président du conseil, M. le maréchal Soult a pris les devants

et a donné l'exemple; il est parti mardi dernier pour son château de

Saint-Arnaud; M. Guizot est depuis samedi à Lisieux; M. Duchâtel se

propose de passer un mois à Mirambeau, département de la

Charente-Inférieure; M. Cunin-Gridaie prend les eaux de Vichy; M. Teste

est à Néréis; M. Lacave-Laplagne ne dépasse pas Auteuil, et M. Villemain

va jusqu'à Neuilly. En choisissant son Tibur si près de la demeure

royale, ou pourrait croire que M. le ministre de l'instruction publique

fait un acte de galanterie ministérielle et veut se rapprocher de

l'oreille du prince; mais les médisants y seront pris: au moment même où

M. Villemain installait ses pénates champêtres dans le voisinage du

palais de Neuilly, le roi partait dans une berline à six chevaux et

prenait, bride abattue, la route du château d'Eu, toute la famille

royale galopant avec Sa Majesté ou à sa suite. Était-ce pour échapper

aux grâces irrésistibles de M. Villemain, et fuir les attraits de cette

sirène universitaire? Non pas vraiment: le roi, en allant à Eu,

satisfait tout simplement une fantaisie annuelle, et M. Villemain n'y

est pour rien ou pour peu de chose.

Ainsi la royauté et le ministère sont en vacances et prennent du bon

temps: l'austère M. Guizot a déposé son porte-feuille aux pieds de ses

pommiers de Normandie, et M. Duchâtel s'est métamorphosé en Tityre;

Reeubans sub tegmino fagi.

A demain donc les affaires sérieuses.

Madame la princesse de Joinville est du voyage d'Eu; elle a pris place,

en partant, dans la voiture du roi et à côté du roi. A peine lui a-t-on

laissé le temps de faire connaissance avec la bonne ville de Paris.

Depuis son arrivée, madame de Joinville n'a pas eu une heure de libre

fantaisie; l'étiquette et le cérémonial l'attendaient sur le rivage de

Brest, et ne l'ont plus guère quittée jusqu'à Paris. Là, il a fallu

essuyer les harangues de toute espèce et signer les contrats solennels.

Le _Journal des Débats_ a fait de la cérémonie un récit emphatique qui

n'a dû que médiocrement divertir la princesse, à qui l'on accorde du

goût, de la finesse, de la modestie et de la simplicité.--Ce pays-ci est

le pays par excellence pour ennuyer les princes: on les accable, à la

moindre occasion, de salutations et de discours; on les bourre de

douceurs et de flatteries; et puis Dieu sait combien cela dure!

Madame de Joinville a trouvé cependant le moyen d'échapper un instant à

tout cet appareil pour venir à l'Opéra. Il était huit heures; les

rideaux velours grenat et or, qui voilaient depuis un an la loge de feu

le duc d'Orléans, se sont relevés tout à coup, et pour la première fois,

dans cette loge tout à l'heure en deuil, un jeune homme et une jeune

femme ont pris place, l'un svelte et brun, l'autre au visage gracieux,

au fin sourire et aux longs cheveux blonds: c'étaient le prince et la

princesse de Joinville. Il y eut d'abord dans la salle un mouvement

involontaire. En voyant s'ouvrir cette loge depuis longtemps morne,

silencieuse, déserte et fermée comme un tombeau, une sorte de frisson

parcourut le parterre et l'orchestre. Qu'est-ce donc? Et tous les

regards se portaient de ce côté, comme si une ombre allait s'y montrer

pâle et sanglante sous le linceul. Au lieu de l'ombre lamentable, on a

vu deux jeunes époux souriant et heureux l'un de l'autre, Habeneck a

donné le signal: les danses ont commencé, le public a battu des mains,

tandis que la Péri ravissait par sa danse légère le prince, la

princesse, la foule enivrée. Il n'y a qu'un an que le duc d'Orléans est

mort; ce soir-là l'Opéra semblait éloigné de plus de cent années de la

chapelle de Saint-Ferdinand!

Deux loges restent encore en deuil; toutes deux ont appartenu à des

princes de la finance, l'une à M. Schileckler, l'autre à M. Aguado. La

mort ne respecte pas plus les têtes millionnaires que les têtes royales,

elle va de l'une à l'autre et les fauche avec le même plaisir. Avant

peu, nous verrons quelque héritier de la dynastie Aguado et de la

dynastie Schileckler venir, du fond de ces deux loges abandonnées par

les morts, sourire aux bonds voluptueux de la Grisi.

Qu'on ne s'y trompe pas: l'histoire des loges d'avant-scène de l'Opéra

serait une histoire pleine de curieux contrastes, d'émouvantes

catastrophes et de profonds enseignements. Je me propose de l'écrire un

jour, quand je n'aurai rien de mieux à faire. Que de poèmes, en effet,

que de romans, que de mélodrames, dans ces loges privilégiées qui

dominent l'orchestre des musiciens et avoisinent le lustre! A juger les

choses sur la forme et à la surface, c'est là que se donnent rendez-vous

et se réunissent tous les biens qu'on désire et qu'on envie: la

richesse, le luxe, l'insouciance et le plaisir; mais allez au delà de

l'enseigne dorée et regardez au fond: sur le velours et les coussins

moelleux de ces loges, l'ennui, la satiété, le désordre, la vanité,

donnant la main à la banqueroute, se sont souvent assis, tout parés,

tout gantés, tout vernis, et promenant avec grâce sur la salle

l'insolence, du binocle.--De temps en temps, Sainte-Pélagie y va

chercher ses recrues.--L'air y est mortel, car les jeunes y deviennent

vieux très-vite et y meurent aisément; sous les fauteuils, il y a des

trous où les millions tombent et s'engloutissent.--Horreur! plus d'une

fois le suicide à l'oeil hagard y a passé, et je vois encore là, sur

cette loge à gauche, la trace, de sa main sanglante et désespérée.

--Le quartier Saint-Antoine a éprouvé, cette semaine, une très-vive

émotion: quinze bandits sont parvenus à s'échapper des prisons de la

Force; ces honnêtes gens sentant venir le mois de septembre, saison de

l'air libre et du loisir, se seront dit: «Pourquoi ne prendrions-nous

pas aussi nos vacances?» Retenir une place à la malle-poste ou aux

messageries royales, c'était pour eux du fruit défendu. Comment

d'ailleurs percer ces formidables murailles, ces portes crénelées?

comment briser ces terribles verrous? comment éviter les regards

incessamment ouverts des gardiens et des sentinelles?

Ne pouvant aller tête levée sur la grande route, ils ont pris les voies

mystérieuses et souterraines; un matin, un bon bourgeois du voisinage,

occupé à préparer un bain, entend du bruit sous ses pieds: il s'étonne,

il regarde, et voit le sol qui s'entr'ouvre; un homme, ou plutôt un

démon, paraît, pâle, la barbe et les cheveux en désordre, agitant dans

ses mains un couteau menaçant; puis un second, un troisième, un

quatrième, toute une légion de damnés: c'étaient les prisonnier? qui,

depuis un mois et de jour en jour, se creusaient sous terre un chemin

vers la liberté: ce chemin était venu aboutir à la maison du voisin.

Quelle visite, bon Dieu! des voleurs, des forçats en récidive, des

faussaires, des assassins!

L'hôte s'enfuit, effrayé de voir entrer chez lui cette société arrivée

sans lettres d'invitation: «Si tu dis un mot, tu es mort!» lui crient

quinze voix épouvantables. Mais il était déjà loin.

Il donne l'éveil: on se précipite, on arrive, et, quand les bandits

s'élancent dans la rue, effarés, haletants, ils trouvent un rempart de

courageux citoyens qui leur barrent le passage. Figurez-vous les

menaces, les cris, la terreur, les luttes sanglantes, tout le cortège

formidable, et désordonné d'une pareille aventure.--Les sergents de

ville, les soldats de ligne viennent prêter main-forte; et enfin le

crime succombe, ainsi qu'il arrive dans tout mélodrame conduit selon les

règles; on le saisit, on le désarme, on le garrotte, on le renvoie d'où

il était sorti, comme Satan de l'enfer, au fond des cachots de la Force.

Ce qu'on ne saurait trop admirer dans ces catastrophes effrayantes et

inattendues, c'est le courage, et le dévouement du citoyen. Voilà une

bande de malfaiteurs armés qui s'élancent tout à coup de leur tanière et

surprennent des honnêtes gens sans armes; fuira-t-on? cherchera-t-on à

éviter le danger et la mort qu'ils mènent avec eux? non: chacun se

prépare intrépidement à la lutte; ces simples bourgeois, ces marchands

paisibles que vous voyiez tout à l'heure, regarder nonchalamment les

passants, les bras croisés, d'un air bonasse, en se dandinant à leur

fenêtre ou sur le seuil de leur boutique, tout à coup deviennent des

combattants pleins de résolution, des lions, des héros; ils se jettent

au-devant des bandits, ils les arrêtent, ils les terrassent; ni le

couteau, ni le poignard, ni les fureurs de ces hommes horribles ne les

épouvantent et ne les font, reculer; ils tiennent jusqu'au bout,

meurtris, blessés, sanglants. C'est là, sans contredit, un courage bien

au-dessus du courage du soldat: le soldat obéit et marche au danger par

ordre; nos gens vont le chercher de propos délibéré; le soldat est

séduit, étourdi, enivré par l'appât, de la récompense, par le prestige

de ce qu'on appelle la gloire; eux ne cèdent qu'à un entraînement

désintéressé; ils n'ont en le temps d'apprendre ni le pas oblique, ni la

charge en douze temps; le soldat enfin est un rude compère préparé avec

soin aux blessures et à la mort; nos héros, encore un coup, sont de bons

bourgeois qui viennent de manger paisiblement leur soupe et d'embrasser

leurs femmes et leurs enfants.

Deux courageux citoyens se sont distingués particulièrement dans cet

épisode des bandits de la Force; il est juste de les mentionner ici, de

même qu'après la victoire on porte les noms glorieux au bulletin de la

bataille. L'un s'appelle M. Pons, l'autre M. Morel; tous deux ont donné

l'exemple d'une rare intrépidité; M. Pons est dangereusement blessé d'un

coup de poignard qui a pénétré dans la poitrine.

Eh bien! vous pouvez m'en croire, on ne donnera la croix d'honneur ni à

M. Morel ni à M. Pons. Il est bien plus juste et plus honnête de la

réserver pour un oisif, un faiseur de courbettes ou un inutile, je n'ose

pas dire pour un sot, un méchant et pour une poitrine déshonorée.

On voit que Paris n'est pas précisément la terre promise, et qu'il est

bon de s'y tenir sur ses gardes; tandis que vous flânez

consciencieusement, et que vous collez votre nez candide aux vitres de

Susse ou de Martinet, un larron subtil passe et vous enlève votre montre

ou votre tabatière, sous prétexte de vérifier si vous avez l'heure des

Tuileries ou de l'Hôtel-de-Ville, et si vous consommez du pur Virginie.

Dormez-vous on prenez-vous un bain? un scélérat vous éveille en sursaut

dans votre lit, et sort par-dessous votre, baignoire; vous n'avez plus

qu'à vous débattre et à recevoir trois ou quatre bonnes blessures, en

attendant que M. le commissaire de police soit averti et que le sergent

de ville ait mis ses guêtres. Paris a beau faire, il a beau s'éclairer

au gaz, se paver, s'aligner, dorer ses maisons et ses boutiques, il est

toujours un peu le Paris que Boileau appelait un coupe-gorge.

Je ne suis ni misanthrope ni calomniateur, et j'apporte les preuves à

l'appui de mes reproches. Voici donc un échantillon des agréments de

Paris, scrupuleusement emprunté à la statistique: on commet, dans ce

charmant Paris, soixante-dix-huit crimes ou délits par jour; il y a deux

morts violentes et quatre-vingts morts par maladie; les voitures

écrasent deux personnes, le tribunal de commerce enregistre deux

faillites, le Mont-de-Piété reçoit trois cent quinze dépôts, l'hôpital

s'ouvre pour quatre cent soixante-dix malades, les commissaires-priseurs

procèdent à cinquante ventes par autorité de justice, et MM. les

huissiers fabriquent, trois mille exploits: le joli pays vraiment, et

comme il emploie agréablement sa journée! Si Paris ne coûtait pas si

cher, on pourrait encore en prendre son parti; mais savez-vous ce qu'il

faut à cette ville si pleine d'huissiers, de morts et de malades, pour

se loger et se nourrir? quatre millions par jour; et encore quatre

millions ne suffisent pas! Paris possède une foule de citoyens plus ou

moins honnêtes, qui ne mangent pas, qui ne se logent, pas, et qui vivent

Dieu sait de quoi, de l'air, du ruisseau apparemment. Il n'y a que Paris

pour ces choses-là; ce n'est qu'à Paris qu'on peut mourir de faim tous

les jours et recommencer le lendemain, pendant de longues années;

ailleurs, si vous n'avez pas votre pain quotidien tous les matins, le

soir vous êtes mort à coup sûr.

--Un événement encore a fait grand bruit cette semaine, plus de bruit

même que le courage de MM. Pons et Morel, et que l'évasion des quinze

voleurs.--Vous m'avez deviné: je veux parler de lu mémorable querelle

qui a mis la plume à la main à un critique et à un dramaturge; le sujet

du duel était peu de chose, une pauvre comédie nouvelle en cinq actes et

en prose, moins que rien. Le critique trouvant la comédie mauvaise, l'a

très-positivement et très-spirituellement imprimé, ce qui était dans son

droit; le dramaturge s'est fâché, et, dans une lettre assez grossière et

peu concluante, il a déclaré que l'ouvrage était excellent;

Pour le trouver ainsi vous aviez vos raisons.

Le critique n'a pas reculé d'une semelle; à la lettre peu séante il a

riposté par un feuilleton plein de verve, de finesse, d'esprit et de bon

sens, qui a mis la lettre en lambeaux, laissant ses débris épars sur le

champ de bataille, sans honneur et sans sépulture.

L'attaque et la riposte étaient si personnelles et si mordantes, que les

amis des deux adversaires se sont alarmés, le bruit s'est répandu que le

dramaturge et le critique avaient jeté là leur plume, pour prendre une

arme moins innocente; déjà même la rumeur publique en perçait un de part

en part, si ce n'est tous les deux.--«Hé bien! dit à un homme d'esprit

qu'il venait de remontrer, un ami de l'un des deux champions; vous savez

ce qui est arrivé?--Quoi donc?--Mais la grande nouvelle!--Je ne m'en

doute pas.--Tout le monde en parle.--Dites toujours.--La rencontre de J.

et de D.--Ah! oui, je sais; ils se sont rencontrés, et... ils ne se sont

pas salués!»

--Hier, j'ai assisté à un mariage; l'époux avait vingt-cinq ans, mais

l'épouse n'était pas précisément de la première jeunesse; il y a quelque

cinquante ans que son étoile s'est levée à l'Orient, et que l'Aurore,

aux doigts de rose, a semé sur son teint ses rubis et ses perles. On

alla à la mairie en grande pompe; l'époux un peu triste et la tête

baissée; l'épouse triomphante, et faisant minauder sa pudeur

quinquagénaire sous sa couronne d'oranger. Le maire arriva paré de son

écharpe et avec toute la gravité convenable; puis, s'adressant aux époux

et à l'honorable compagnie, il s'exprima ainsi: «Entre M. J. D., âgé de

vingt-cinq ans, d'une part; et, de l'autre, demoiselle A. B., fille

majeure, âgée de cinquante-et-un ans...» tout le chapelet du

_matrimonium_ enfin.

A ces mots: fille majeure, âgée de cinquante-et-un ans, une envie de

rire me gagna malgré moi; je me contins de mon mieux cependant; mais qui

peut échapper à l'oeil d'une fille majeure? celle-ci m'avait vu

étouffant mon rire, et ne me quittait pas des yeux.

Après la cérémonie, je cherchais à m'esquiver prudemment. Vains efforts!

elle s'approcha de moi par un détour, et me prenant à part: «Pourquoi,

dit-elle, avez-vous ri tout à l'heure?--Mais, je ne sais... Un de vos

témoins... ce maire, peut-être.--Ah! oui, ce maire, s'écria-t-elle avec

un accent dont je ne puis vous donner une idée, ce maire est un drôle!

Est-ce que vous avez, par hasard, confiance en cet homme-là? Il n'y a

jamais un mot de vérité dans ce qu'il dit.»

Tout le monde connaît M. Marco Saint-Hilaire, l'homme du siècle qui a

inventé Napoléon. Sans M. Marco, l'Empereur et l'Empire n'existeraient

pas. C'est M. Marco qui a gagné la bataille de Marengo et la bataille

d'Austerlitz; et je ne sais pas si M. Marco n'est pas mort à

Sainte-Hélène, bien qu'il fabrique des feuilletons à Paris.

Un autre se contenterait d'être un grand historien; M. Marco ajoute à ce

mérite plus d'un genre d'agrément; M. Marco Saint-Hilaire connaît les

poètes sur le bout du doigt. Êtes-vous embarrassé pour savoir de quel

père poétique tel ou tel hémistiche est le fils? allez consulter M.

Marco Saint-Hilaire; il vous tirera d'embarras, vous disant: Ceci est de

Virgile, ceci d'Ovide, ceci de Pindare, ceci de Dante, ceci de Boccace,

de Shakspeare, de Corneille ou de Lamartine.

Dans un de ses derniers feuilletons, M. Marco donne une preuve

magnifique de ce profond savoir. Il s'agit d'une entrevue entre Talma et

Napoléon. Talma, suivant M. Marco, est occupé à donner à Napoléon un

échantillon de son savoir-faire. Après plusieurs exercices, il arrive

enfin à ce vers:

Il s'en présentera, gardez-vous d'en douter.

«Vers admirable, ajoute M. Saint-Hilaire, vers si connu que Racine met

dans la bouche d'Agamemnon.»

Je voudrais savoir ce que Tancrède et Voltaire pensent de l'érudition

poétique de M. Marco.

Et voilà justement comme il écrit l'histoire.

--Un ancien acteur vient de mourir, un des vieux compagnons d'Odry, de

Potier et de Tiercelin; Bosquier-Gavaudan n'était pas de la force de ces

trois illustres camarades; il n'avait ni leur talent original ni leur

popularité; mais il s'était fait aussi des partisans et des admirateurs:

c'était un gros bonhomme rond, roulant, joyeux, qui aurait chanté cent

couplets de suite sans reprendre baleine.

Chaque chose vient à propos, chaque homme arrive à sa place;

Bosquier-Gavaudan était contemporain de Désaugiers et du caveau, il

naquit certainement pour chanter; il vécut en chantant: il est mort dans

un temps où l'on ne chante plus.

Embellissements de Paris.

NOUVELLE PORTE DE L'HÔPITAL DE LA CHARITÉ.

L'ancienne entrée de l'hôpital de _la Charité_, du côté de la rue Jacob,

vient de faire place à une nouvelle porte d'un style assez insignifiant,

mais qui, du moins, ne choque pas l'oeil comme la noire et triste

palissade de planches qu'on a tolérée pétulant tant d'années. La

construction représentée sans aucune gravure n'a rien de remarquable;

c'est une simple porte cintrée, assez semblable à une porte cochère

quelconque, et suivie d'une espèce de lourd péristyle soutenu par quatre

colonne, sans aucun caractère architectural. Cette machinerie, commencée

l'année dernière, n'est pas encore complètement achevée; si nous sommes

bien informés, un pélican sculpté doit se pavaner au fronton du porche.

Le choix d'un pareil ornement ne fait guère plus d'honneur au goût de

l'architecte qu'à ses connaissances de l'histoire naturelle; comme

chacun le sait, en effet, le symbole du pélican, _qui se déchire les

flancs pour nourrir ses enfants_, a le double malheur d'être un peu usé

et parfaitement faux. S'il fallait absolument une figure au fronton, on

aurait de quoi choisir parmi les apôtres de la charité chrétienne;

l'image du saint homme _Jean-de-Dieu_, par exemple, eût été aussi bien à

sa place ici peut-être que celle du pélican, et nous ne comprenons pas

qu'on pousse le goût de l'allégorie jusqu'à sacrifier à des niaiseries

fabuleuses la bonne et belle histoire des vrais dévouements.

Puisque nous avons prononcé le nom de _Jean-de-Dieu_, on nous permettra

de dire quelques mots de sa vie et de montrer comment elle se rattache à

l'histoire de l'hôpital de la Charité.

Jean, surnommé _Jean-de-Dieu_, à cause de ses vertus et des oeuvres

d'ardente charité qui remplirent les dernières années de sa vie, était

un Portugais du diocèse d'Yvora. Il avait passé une partie de sa vie à

porter les armes, lorsqu'à l'âge de quarante-cinq ans il se voua tout

entier à la pénitence et au service des malades. Dix ans plus tard, le 8

mars 1550, il mourait, laissant une telle réputation de sainteté, que le

pape Alexandre VII le canonisa en 1690. Jean-de-Dieu n'avait jamais eu

la prétention de fonder un ordre religieux, mais il laissa des disciples

ou plutôt des imitateurs qui continuèrent, après lui, à servir les

pauvres malades, et formèrent une congrégation nouvelle, approuvée

d'abord par les papes Pie V et Clément VIII, puis érigé en ordre

religieux par le pape Paul V. Le bref constitutif de ce dernier pontife,

daté du 13 février 1617, obligeait ceux, qui voulaient entrer dans

l'_ordre de Saint-Jean-de-Dieu_, ou des _frères de la Charité_, aux

trois voeux ordinaires et a un quatrième voeu, celui de servir les

malades. Il permettait en même temps à chaque maison de cet ordre d'avoir

un _religieux prêtre_, qui ne pourrait exercer aucune charge, aucun

office dans la congrégation.

La congrégation de Jean-de-Dieu rendait de tels services qu'elle se

répandit avec une grande rapidité. Elle n'était pas encore constituée

définitivement comme ordre religieux, lorsque Marie de Médicis, seconde

femme de Henri IV, songea à en doter la France. Elle fit venir de

Florence à Paris cinq frères de cette congrégation, qu'elle installa,

sous le titre de _religieux de la Charité_, dans une maison de la rue de

_Petite-Seine_, appelée depuis rue des _Petits-Augustins_. Les lettres

patentes par lesquelles Henri IV autorisa cet établissement au mois de

mars 1602, enregistrées au Parlement le 11 avril 1609, furent confirmées

par Louis XIII au mois d'août 1628, et plus lard par Louis XIV en 1643

et 1665.

En 1607, la reine Marguerite désirant fonder, dans la maison même

occupée par les religieux de la Charité, un couvent d'_Augustin

Dechausses_, les cinq frères allèrent s'établir dans un emplacement

occupé par de vastes jardins, près d'une chapelle de _Saint-Pierre_,

dont on a fait depuis _Saint-Père_ et enfin Saints-Pères, nom qui est

resté à la rue. Marie de Médicis leur fit construire, dans le voisinage

de cette chapelle, un hôpital, une maison, et les dota. Les religieux de

la Charité devaient, aux termes de leurs règlement, être à la fois

chirurgiens, pharmaciens, et soigner eux-mêmes leurs malades. Bientôt le

chiffre des bons frères s'éleva de cinq à soixante, et la maison de Pans

devint le chef-lieu de toutes les maisons du même ordre, répandues dans

le royaume et dans ses colonies.

Six ans après la fondation dont nous venons de parler, les religieux de

la Charité élevèrent, à la place de la chapelle de Saint-Pierre, une

église qu'ils mirent sous le vocable de saint Jean-Baptiste. Marie de

Médicis en posa la première pierre, sur laquelle fut gravée cette

inscription:

_Maria Mediciva, Galliae et Navarrae regina regens, fundatrtx, anno

1615._

L'architecture de cette église ne se recommandait guère que par un assez

joli portail construit, en 1722, sur les dessins de Cotte; mais

l'intérieur était orné de quelques oeuvres d'art assez remarquables; on

citait, entre autres, la _Résurrection de Lazare_, par _Galloche_,

tableau dans lequel cet artiste avait fait les portraits de sa femme, de

ses filles, de sa domestique et de son porteur d'eau;--un tableau dans

lequel _Dulin_, membre de l'Académie royale de Peinture, avait figuré le

_Christ guérissant les malades_;-dans le choeur, un autre Christ de

Benoît;--dans une chapelle, à gauche de l'autel, l'_Apothéose de saint

Jean-de-Dieu_ qu'on voyait enlevé par les anges, oeuvre due au pinceau

de _Jouvenet_; enfin, une vierge de marbre sculptée par _Le Pautre._

D autres tableaux, répartis dans les salles de l'hôpital, appelaient

encore l'attention: dans la salle Saint-Louis, Testelin avait représenté

ce prince pansant un malade: Restout avait peint deux sujets tirés de

l'Évangile; dans la salir Saint-Michel, Lebrun avait figuré la Charité

sous l'emblème d'une femme versant de l'eau sur des flammes; c'était

l'un des premiers ouvrages de ce maître; enfin, d'autres artistes en

renom, tels que Labite, de Sève, etc.. avaient apporté à la décoration

de l'hôpital le tribut de leurs talents. Aujourd'hui toutes ces oeuvres

sont dispersées ou anéanties..

L'hôpital de la charité était le noviciat des frères de

Saint-Jean-de-Dieu et la retraite des religieux hors de service. Il

était administré par les religieux eux-mêmes, qui en occupaient une

grande partie. C'était là aussi que se tenait les assemblées, triennales

convoquées pour l'élection des supérieurs de toutes les maisons de

l'ordre.

On ne recevait autrefois à l'hôpital de la Charité que des hommes

attaqués de maladies curables, et encore fallait-il que ces maladies ne

fussent point contagieuses ni honteuses. On s'accordait généralement à

louer les soins, la propreté, la bonté, la charité véritable, avec

lesquels les malades étaient traités. Parmi les garçons chirurgiens

attachés à rétablissement, il y en avait un à qui six ans de service

conféraient de droit la maîtrise. La Charité s'appelait, pendant la

Révolution, _hospice de l'Unité_: Ce n'est qu'en 1818 qu'elle a repris

son premier, son véritable nom.

L'établissement de l'école clinique interne de cet hôpital date de l'an

X (1801).

[Illustration: Nouvelle Porte de l'Hôpital de la Charité.]

La Charité est ce qu'on appelle un _hôpital général_, c'est-à-dire

destiné aux personnes des deux sexes atteintes de maladies aiguës, ainsi

qu'à celles qui sont blessées ou attaquées de maladies chirurgicales.

Situé sur une pente qui se prête parfaitement à l'écoulement des eaux,

il occupe un terrain considérable et jouit de forts revenus. Au

dix-septième, siècle on y comptait cent cinquante lits; en 1790, il n'y

en avait pas plus de deux cent huit, dont plus de moitié provenaient de

dotations particulières; la fondation d'un lit, au commencement de la

Révolution, coûtait 12,000 fr.; chaque malade, alors comme aujourd'hui,

avait le sien; mais les places étaient trop rares, et l'on n'était admis

que sur de puissantes recommandations. Aujourd'hui le nombre des lits

est de quatre cent soixante-seize, et il s'élèvera en 1844 à quatre cent

quatre-vingt-douze. On est mieux traité que jamais; y un reçoit

indistinctement les hommes et les femmes, et le seul litre d'admission

exigé, c'est d'être malade.

Depuis qu'il est sorti des mains des frères de l'ordre de

Saint-Jean-de-Dieu, l'hôpital de la Charité est administré et régi comme

tous les autres hôpitaux civils. Ses médecins actuels sont: MM.

Fouquier, Rayer, Cruvelhier, Bouillaud et Andral; les chirurgiens: MM.

Velpeau et Gerdy; enfin, il a pour pharmacien M. Quevenne.--La mortalité

moyenne, à cet hôpital, est d'environ un sur sept.

Les Automates de M. Stevenard,

BOULEVARD MONTMARTRE..

Sous le péristyle d'une porte élégamment sculptée, un domestique, revêtu

d'une livrée irréprochable, présente d'une manière respectueuse et tout

automatique le programme des sujets mécaniques offerts à la curiosité

publique par M. Stevenard, horloger de Boulogne-sur-Mer. Au second

étage, une femme élégante, dont les mouvements sont aussi réglés que

ceux du valet, remet à travers un guichet surmonté d'une glace une carte

devant laquelle s'ouvre d'elle-même une porte de tapisserie donnant

entrée dans une antichambre; un monsieur (M. Stevenard en personne)

s'avance, salue poliment, et commence au sujet de ses ingénieux

mécanismes une petite harangue de laquelle il résulte naturellement que

l'orateur est Vaucanson second, ou plutôt Vaucanson premier, ou même

encore le seul Vaucanson véritable; les célèbres automates de Vaucanson

pouvant faire soupçonner quelque supercherie, parce qu'ils avaient la

taille de personnages vivants, tandis que M. Stevenard a perfectionné

l'art et créé des automates pygmées. Axiome: La gloire de l'artiste

mécanicien grandit en raison de la petitesse de ses oeuvres.

L'Illustration, No. 0024, 12 Août 1843 · 第 1 / 7 段