un vaisseau turc ou grec; il se rendra à Jaffa; il portera la lettre
que je vous envoie à Achmet-Pacha; il demandera à se présenter devant
lui, et il réitérera de vive voix que les musulmans n'ont pas de plus
vrais amis en Europe, que nous; que j'ai entendu avec peine que l'on
croyait en Syrie que j'avais dessein de prendre Jérusalem et de
détruire la religion mahométane; que ce projet est aussi loin de notre
coeur que de notre esprit; qu'il peut vivre en toute sûreté, que je le
connais de réputation comme un homme de mérite; qu'il peut être assuré
que, s'il veut se comporter comme il le doit envers les hommes qui ne
lui font rien, je serai son ami, et bien loin que notre arrivée en
Égypte soit contraire à sa puissance, elle ne fera que l'augmenter;
que je sais que les Mameloucks que j'ai détruits étaient ses ennemis,
et qu'il ne doit pas nous confondre avec le reste des Européens,
puisque, au lieu de rendre les musulmans esclaves, nous les délivrons;
et enfin, il lui racontera ce qui s'est passé en Égypte, et ce qui
peut être propre à lui ôter l'envie d'armer et de se mêler de cette
querelle. Si Achmet-Pacha n'est pas à Jaffa, le citoyen Beauvoisin se
rendra à Saint-Jean d'Acre; mais il aura soin, auparavant, de voir les
familles européennes, et principalement le vice-consul français, pour
se procurer des renseignements sur ce qui se passe à Constantinople et
sur ce qui se fait en Syrie.
_Signé_, BONAPARTE.
_Lettre du général Bonaparte,_
_A Achmet-Pacha[10], gouverneur de Séid et d'Acra
(Saint-Jean-d'Acre.)_
Au Caire, le 5 fructidor an VI (22 août 1798.)
En venant en Égypte faire la guerre aux beys, j'ai fait une chose
juste et conforme à tes intérêts, puisqu'ils étaient tes ennemis; je
ne suis point venu faire la guerre aux musulmans. Tu dois savoir que
mon premier soin, en entrant à Malte, a été de faire mettre en liberté
deux mille Turcs, qui, depuis plusieurs années gémissaient dans
l'esclavage. En arrivant en Égypte, j'ai rassuré le peuple, protégé
les muphtis, les imans et les mosquées; les pélerins de la Mecque
n'ont jamais été accueillis avec plus de soin et d'amitié que je ne
l'ai fait, et la fête du prophète vient d'être célébrée avec plus de
splendeur que jamais.
Je t'envoie cette lettre par un officier qui te fera connaître de vive
voix mon intention de vivre en bonne intelligence avec toi, en nous
rendant réciproquement tous les services que peuvent exiger le
commerce et le bien des états: car les musulmans n'ont pas de plus
grands amis que les Français.
_Signé_, BONAPARTE.
[10] Le même que le célèbre Djezzar pacha.
_Lettre du général Bonaparte,_
_Au grand-visir._
Au Caire, le 5 fructidor an VI (22 août 1798.)
L'armée française, que j'ai l'honneur de commander, est entrée en
Égypte pour punir les beys mameloucks des insultes qu'ils n'ont cessé
de faire au commerce français.
Le citoyen Talleyrand-Périgord, ministre des relations extérieures à
Paris, a été nommé, de la part de la France, ambassadeur à
Constantinople, pour remplacer le citoyen Aubert-Dubayet, et il est
muni des pouvoirs et instructions nécessaires, de la part du
directoire exécutif, pour négocier, conclure et signer tout ce qui est
nécessaire pour lever les difficultés provenant de l'occupation de
l'Égypte par l'armée française, et consolider l'ancienne et nécessaire
amitié qui doit exister entre les deux puissances. Cependant, comme il
pourrait se faire qu'il ne fût pas encore arrivé à Constantinople, je
m'empresse de faire connaître à votre excellence l'intention où est la
république française, non-seulement de continuer l'ancienne bonne
intelligence, mais encore de procurer à la Porte l'appui dont elle
pourrait avoir besoin contre ses ennemis naturels, qui, dans ce
moment, viennent de se liguer contre elle.
L'ambassadeur Talleyrand-Périgord doit être arrivé. Si, par quelque
accident, il ne l'était pas, je prie votre excellence d'envoyer ici
(au Caire), quelqu'un qui ait votre confiance et qui soit muni de vos
instructions et pleins-pouvoirs, ou de m'envoyer un firman, afin que
je puisse envoyer moi-même un agent, pour fixer invariablement le sort
de ce pays, et arranger le tout à la plus grande gloire du sultan et
de la république française, son alliée la plus fidèle, et à
l'éternelle confusion des beys et Mameloucks, nos ennemis communs.
Je prie votre excellence de croire aux sentiments d'amitié et de haute
considération, etc.
_Signé_, BONAPARTE.
_Lettre du général Bonaparte,_
_Au vice-amiral Thévenard._
Au Caire, le 18 fructidor an VI (4 septembre 1798.)
Votre fils est mort d'un coup de canon sur son banc de quart: je
remplis, citoyen général, un triste devoir en vous l'annonçant; mais
il est mort sans souffrir et avec honneur. C'est la seule consolation
qui puisse adoucir la douleur d'un père. Nous sommes tous dévoués à la
mort: quelques jours de vie valent-ils le bonheur de mourir pour son
pays? compensent-ils la douleur de se voir sur un lit, environné de
l'égoïsme d'une nouvelle génération? valent-ils les dégoûts, les
souffrances d'une longue maladie? Heureux ceux qui meurent sur le
champ de bataille! ils vivent éternellement dans le souvenir de la
postérité. Ils n'ont jamais inspiré la compassion ni la pitié que nous
inspire la vieillesse caduque, ou l'homme tourmenté par des maladies
aiguës. Vous avez blanchi, citoyen général, dans la carrière des
armes; vous regretterez un fils digne de vous et de la patrie: en
accordant, avec nous, quelques larmes à sa mémoire, vous direz que sa
mort glorieuse est digne d'envie.
Croyez à la part que je prends à votre douleur, et ne doutez pas de
l'estime que j'ai pour vous.
_Signé_, BONAPARTE.
_Lettre du général Bonaparte,_
_Au général Kléber._
Au Caire, le 24 fructidor an VI (10 septembre 1798.)
Un vaisseau comme _le Franklin_, citoyen général, qui portait
l'amiral, puisque _l'Orient_ avait sauté, ne devait pas se rendre à
onze heures du soir. Je pense d'ailleurs que celui qui a rendu ce
vaisseau est extrêmement coupable, puisqu'il est constaté par son
procès-verbal qu'il n'a rien fait pour l'échouer et pour le mettre
hors d'état d'être amené: voilà ce qui fera à jamais la honte de la
marine française. Il ne fallait pas être grand manoeuvrier ni un homme
d'une grande tête, pour couper un câble et échouer un bâtiment; cette
conduite est d'ailleurs spécialement ordonnée dans les instructions et
ordonnances que l'on donne aux capitaines de vaisseau. Quant à la
conduite du contre-amiral Duchaila, il eût été beau, pour lui, de
mourir sur son banc de quart, comme du Petit-Thouars.
Mais ce qui lui ôte toute espèce de retour à mon estime, c'est sa
lâche conduite avec les Anglais depuis qu'il a été prisonnier. Il y a
des hommes qui n'ont pas de sang dans les veines. Il entendra donc
tous les soirs les Anglais, en se soûlant de punch, boire à la honte
de la marine française! Il sera débarqué à Naples pour être un trophée
pour les lazzaronis: il valait beaucoup mieux pour lui rester à
Alexandrie ou à bord des vaisseaux comme prisonnier, sans jamais
souhaiter ni demander rien. Ohara, qui d'ailleurs était un homme
très-commun, lorsqu'il fut fait prisonnier à Toulon, sur ce que je lui
demandais, de la part du général Dugommier, ce qu'il desirait,
répondit: _Être seul, et ne rien devoir à la pitié_. La gentillesse et
les traitements honnêtes n'honorent que le vainqueur, ils déshonorent
le vaincu, qui doit avoir de la réserve et de la fierté.
_Signé_, BONAPARTE.
_Le général Bonaparte,_
_A l'armée._
Au Caire, le 1er vendémiaire an VII (22 septembre 1798.)
Soldats!
Nous célébrons le premier jour de l'an VII de la république.
Il y a cinq ans, l'indépendance du peuple français était menacée: mais
vous prîtes Toulon, ce fut le présage de la ruine de nos ennemis.
Un an après, vous battiez les Autrichiens à Dégo.
L'année suivante, vous étiez sur le sommet des Alpes.
Vous luttiez contre Mantoue il y a deux ans, et vous remportiez la
célèbre victoire de Saint-George.
L'an passé, vous étiez à la source de la Drave et de l'Isonzo, de
retour de l'Allemagne.
Qui eût dit alors que vous seriez aujourd'hui sur les bords du Nil, au
centre de l'ancien continent?
Depuis l'Anglais, célèbre dans les arts et le commerce, jusqu'au
hideux et féroce Bédouin, vous fixez les regards du monde.
Soldats, votre destinée est belle, parce que vous êtes dignes de ce
que vous avez fait et de l'opinion que l'on a de vous. Vous mourrez
avec honneur comme les braves dont les noms sont inscrits sur cette
pyramide, ou vous retournerez dans votre patrie couverts de lauriers
et de l'admiration de tous les peuples.
Depuis cinq mois que nous sommes éloignés de l'Europe, nous avons été
l'objet perpétuel des sollicitudes de nos compatriotes. Dans ce jour,
quarante millions de citoyens célèbrent l'ère des gouvernements
représentatifs; quarante millions de citoyens pensent à vous. Tous
disent: C'est à leurs travaux, à leur sang, que nous devrons la paix
générale, le repos, la prospérité du commerce, et les bienfaits de la
liberté civile.
_Signé_, BONAPARTE.
_Lettre du général Bonaparte,_
_Au directoire exécutif._
Au Caire, le 27 frimaire an VII (17 décembre 1798.)
Je vous ai expédié un officier de l'armée, avec ordre de ne rester que
sept à huit jours à Paris, et de retourner au Caire.
Je vous envoie différentes relations de petits évènements et
différents imprimés.
L'Égypte commence à s'organiser.
Un bâtiment arrivé à Suèz a amené un Indien qui avait une lettre pour
le commandant des forces françaises en Égypte: cette lettre s'est
perdue. Il paraît que notre arrivée en Égypte a donné une grande idée
de notre puissance aux Indes, et a produit un effet très-défavorable
aux Anglais: on s'y bat.
Nous sommes toujours sans nouvelles de France; pas un courrier depuis
messidor. Cela est sans exemple dans les colonies mêmes.
Mon frère, l'ordonnateur Sucy, et plusieurs courriers que je vous ai
expédiés, doivent être arrivés.
Expédiez-nous des bâtimens sur Damiette.
Les Anglais avaient réuni une trentaine de petits bâtiments, et
étaient à Aboukir: ils ont disparu. Ils ont trois vaisseaux de guerre
et deux frégates devant Alexandrie.
Le général Desaix est dans la haute Égypte, poursuivant Mourah-Bey,
qui, avec un corps de Mameloucks, s'échappe et fuit devant lui.
Le général Bon est à Suèz.
On travaille, avec la plus grande activité, aux fortifications
d'Alexandrie, Rosette, Damiette, Belbeis, Salahieh, Suèz et du Caire.
L'armée est dans le meilleur état et a peu de malades. Il y a, en
Syrie, quelques rassemblements de forces turques. Si sept jours de
désert ne m'en séparaient, j'aurais été les faire expliquer.
Nous avons des denrées en abondance, mais l'argent est très-rare, et
la présence des Anglais rend le commerce nul.
Nous attendons des nouvelles de France et d'Europe; c'est un besoin
vif pour nos ames: car si la gloire nationale avait besoin de nous,
nous serions inconsolables de ne pas y être.
_Signé_, BONAPARTE.
_Lettre du général Bonaparte,_
_A Tipoo-Saïb._
Au Caire, le 6 pluviose an VII (25 janvier 1799.)
Vous avez déja été instruit de mon arrivée sur les bords de la mer
Rouge avec une armée innombrable et invincible, remplie du desir de
vous délivrer du joug de fer de l'Angleterre.
Je m'empresse de vous faire connaître le desir que j'ai que vous me
donniez, par la voie de Mascate et Mokka, des nouvelles sur la
situation politique dans laquelle vous vous trouvez. Je desirerais
même que vous pussiez envoyer à Suèz ou au grand Caire quelque homme
adroit qui eût votre confiance, avec lequel je pusse conférer.
_Signé_, BONAPARTE.
_Lettre du général Bonaparte._
_Au Directoire exécutif._
Au Caire, le 22 pluviose au VII (10 février 1799.)
Un bâtiment ragusais est entré, le 7 pluviose dans le port
d'Alexandrie: il avait à bord les citoyens Hamelin et Liveron,
propriétaires du chargement du bâtiment, consistant en vins, vinaigres
et draps: il m'a apporté une lettre du consul d'Ancône, en date du 11
brumaire, qui ne me donne point d'autre nouvelle que de me faire
connaître que tout est tranquille en Europe et en France; il m'envoie
la série des journaux de Lugano depuis le nº 36 (3 septembre) jusqu'au
nº 43 (22 octobre), et la série du _Courrier de l'armée d'Italie_, qui
s'imprime à Milan, depuis le nº 219 (14 vendémiaire) jusqu'au nº 230
(6 brumaire).
Le citoyen Hamelin est parti de Trieste le 24 octobre, a relâché à
Ancône le 3 novembre, et est arrivé à Navarino, d'où il est parti le
22 nivose.
J'ai interrogé moi-même le citoyen Hamelin, et il a déposé les faits
ci-joints.
Les nouvelles sont assez contradictoires: depuis le 18 messidor je
n'avais pas reçu des nouvelles d'Europe.
Le 1er novembre, mon frère est parti sur un aviso. Je lui avais
ordonné de se rendre à Crotone ou dans le golfe de Tarente: j'imagine
qu'il est arrivé.
L'ordonnateur Sucy est parti le 26 frimaire.
Je vous expédie plus de soixante bâtiments de toutes les nations et
par toutes les voies: ainsi vous devez être bien au fait de notre
position ici.
* * * * *
Le rhamadan, qui a commencé hier, a été célébré de ma part avec la
plus grande pompe. J'ai rempli les mêmes fonctions que remplissait le
pacha.
Le général Desaix est à plus de cent soixante lieues du Caire, près
des cataractes. Il a fait des fouilles sur les ruines de Thèbes.
J'attends, à chaque instant, les détails officiels d'un combat qu'il
aurait eu contre Mourah-Bey, qui aurait été tué, et cinq à six beys
faits prisonniers.
L'adjudant-général Boyer a découvert, dans le désert, du côté de
Fayoum, des mines qu'aucun Européen n'avait encore vues.
Le général Andréossy et le citoyen Berthollet sont de retour de leur
tournée aux lacs de natron et aux couvents des Cophtes. Ils ont fait
des découvertes extrêmement intéressantes; ils ont trouvé d'excellent
natron que l'ignorance des exploiteurs empêchait de découvrir. Cette
branche de commerce de l'Égypte deviendra encore par-là plus
importante. Par le premier courrier, je vous enverrai le nivellement
du canal de Suèz, dont les vestiges se sont parfaitement conservés.
Il est nécessaire que vous nous fassiez passer des armes, et que vos
opérations militaires et diplomatiques soient combinées de manière
que nous recevions des secours: les évènements naturels font mourir du
monde.
Une maladie contagieuse s'est déclarée depuis deux mois à Alexandrie:
deux cents hommes en ont été victimes. Nous avons pris des mesures
pour qu'elle ne s'étende pas: nous la vaincrons.
Nous avons eu bien des ennemis à combattre dans cette expédition:
déserts, habitants du pays, Arabes, Mameloucks, Russes, Turcs,
Anglais.
_Si, dans le courant de mars, le rapport du citoyen Hamelin m'était
confirmé, et que la France fût en guerre contre les rois, je passerais
en France._
Je ne me permets, dans cette lettre, aucune réflexion sur les affaires
de la république, puisque, depuis dix mois, je n'ai plus aucune
nouvelle.
Nous avons tous une entière confiance dans la sagesse et la vigueur
des déterminations que vous prendrez.
_Signé_, BONAPARTE.
_Lettre du général Bonaparte,_
_Aux scheicks, ulémas, et autres habitants des provinces de Gaza,
Ramleh et Jaffa._
Jaffa, le 19 ventose an VII (9 mars 1799).
Dieu est clément et miséricordieux.
Je vous écris la présente pour vous faire connaître que je suis venu
dans la Palestine pour en chasser les Mameloucks et l'armée de
Djezzar-Pacha.
De quel droit, en effet, Djezzar a-t-il étendu ses vexations sur les
provinces de Jaffa, Ramleh et Gaza, qui ne font pas partie de son
pachalic? De quel droit avait-il également envoyé ses troupes à
El-Arich? Il m'a provoqué à la guerre, je la lui ai apportée; mais ce
n'est pas à vous, habitants, que mon intention est d'en faire sentir
les horreurs.
Restez tranquilles dans vos foyers: que ceux qui, par peur, les ont
quittés, y rentrent. J'accorde sûreté et sauve-garde à tous.
J'accorderai à chacun la propriété qu'il possédait.
Mon intention est que les cadis continueront comme à l'ordinaire leurs
fonctions et à rendre la justice, que la religion, surtout, soit
protégée et respectée, et que les mosquées soient fréquentées par tous
les bons musulmans: c'est de Dieu que viennent tous les biens, c'est
lui qui donne la victoire.
Il est bon que vous sachiez que tous les efforts humains sont inutiles
contre moi, car tout ce que j'entreprends doit réussir. Ceux qui se
déclarent mes amis, prospèrent; ceux qui se déclarent mes ennemis,
périssent. L'exemple de ce qui vient d'arriver à Jaffa et à Gaza doit
vous faire connaître que si je suis terrible pour mes ennemis, je suis
bon pour mes amis, et surtout clément et miséricordieux pour le pauvre
peuple.
_Signé_, BONAPARTE.
_Lettre du général Bonaparte,_
_A Djezzar-Pacha._
Jaffa, le 19 ventose an VII (9 mars 1799).
Depuis mon entrée en Égypte, je vous ai fait connaître plusieurs fois
que mon intention n'était pas de vous faire la guerre, que mon seul
but était de chasser les Mameloucks; vous n'avez répondu à aucune des
ouvertures que je vous ai faites.
Je vous avais fait connaître que je desirais que vous éloignassiez
Ibrahim-Bey des frontières de l'Égypte: bien loin de là, vous avez
envoyé des troupes à Gaza, vous avez fait de grands magasins, vous
avez publié partout que vous alliez entrer en Égypte: effectivement,
vous avez effectué votre invasion, en portant deux mille hommes de vos
troupes dans le fort d'El-Arich, enfoncé à six lieues dans le
territoire de l'Égypte. J'ai dû alors partir du Caire, et vous
apporter moi-même la guerre que vous paraissiez provoquer.
Les provinces de Gaza, Ramleh et Jaffa sont en mon pouvoir. J'ai
traité avec générosité celles de vos troupes qui s'en sont remises à
ma discrétion, j'ai été sévère envers celles qui ont violé les droits
de la guerre; je marcherai, sous peu de jours, sur Saint-Jean-d'Acre.
Mais quelle raison ai-je d'ôter quelques années de vie à un vieillard
que je ne connais pas? Que font quelques lieues de plus à côté des
pays que j'ai conquis? et puisque Dieu me donne la victoire, je veux,
à son exemple, être clément et miséricordieux, non-seulement envers le
peuple, mais encore envers les grands.
Vous n'avez point de raisons réelles d'être mon ennemi, puisque vous
l'étiez des Mameloucks. Votre pachalic est séparé par les provinces de
Gaza, Ramleh, et par d'immenses déserts de l'Égypte. Redevenez mon
ami, soyez l'ennemi des Mameloucks et des Anglais, je vous ferai
autant de bien que je vous ai fait et que je peux vous faire de mal.
Envoyez-moi votre réponse par un homme muni de pleins-pouvoirs et qui
connaisse vos intentions. Il se présentera à mon avant-garde avec un
drapeau blanc, et je donne ordre à mon état-major de vous envoyer un
sauf-conduit, que vous trouverez ci-joint.
Le 24 de ce mois, je serai en marche sur Saint-Jean-d'Acre; il faut
donc que j'aie votre réponse avant ce jour.
_Signé_, BONAPARTE.
_Lettre du général Bonaparte,_
_Au directoire exécutif._
Jaffa, le 23 ventose an VII (13 mars 1799).
Le 5 fructidor, j'envoyai un officier à Djezzar, pacha d'Acre: il
l'accueillit mal et ne répondit pas.
Le 29 brumaire, je lui écrivis une autre lettre: il fit couper la tête
au porteur.
Les Français étaient arrêtés à Acre et traités cruellement.
Les provinces d'Égypte étaient inondées de firmans, dans lesquels
Djezzar ne dissimulait point ses intentions hostiles et annonçait son
arrivée.
Il fit plus: il envahit les provinces de Jaffa, Ramleh, et Gaza. Son
avant-garde prit position à El-Arich, où il y a quelques bons puits et
un fort, situé dans le désert, à dix lieues dans le territoire de
l'Égypte.
Je n'avais donc plus le choix: j'étais provoqué à la guerre; je ne
crus pas devoir tarder à la lui porter moi-même.
Le général Reynier rejoignit, le 16 pluviose, son avant-garde, qui,
sous les ordres de l'infatigable général Lagrange, était à Catieh,
situé à trois journées dans le désert, où j'avais réuni des magasins
considérables.
Le général Kléber arriva, le 18 pluviose, de Damiette sur le lac
Menzaleh, sur lequel on avait construit plusieurs barques canonnières,
débarqua à Peluse et se rendit à Catieh.
_Combat d'El-Arich._
Le général Reynier partit le 18 pluviose de Catieh avec sa division,
pour se rendre à El-Arich. Il fallut marcher plusieurs jours à travers
le désert, sans trouver d'eau; des difficultés de toute espèce furent
vaincues: l'ennemi fut attaqué, forcé, le village d'El-Arich enlevé,
et toute l'avant-garde ennemie bloquée dans le fort d'El-Arich.
_Attaque de nuit._
Cependant la cavalerie de Djezzar-Pacha, soutenue par un corps
d'infanterie, avais pris position sur nos derrières à une lieue, et
bloquait l'armée assiégeante.
Le général Kléber fit faire un mouvement au général Reynier; à minuit,
le camp ennemi fut cerné, attaqué et enlevé; un des beys fut tué.
Effets, armes, bagages, tout fut pris: la plupart des hommes eurent le
temps de se sauver, plusieurs Mameloucks d'Ibrahim-Bey furent faits
prisonniers.
_Siége du fort d'El-Arich._
La tranchée fut ouverte devant le fort d'El-Arich: une de nos mines
avait été éventée et nos mineurs délogés. Le 28 pluviose, une batterie
de brèche fut construite, ainsi que deux batteries d'approche: on
canonna toute la journée du 29. Le 30 à midi, la brèche était
praticable; je sommai le commandant de se rendre, il le fit. Nous
avons trouvé à El-Arich trois cents chevaux, beaucoup de biscuit, de
riz, cinq cents Albanais, cinq cents Maugrabins, deux cents hommes de
l'Adonie et de la Caramanie; les Maugrabins ont pris du service avec
nous: j'en ai fait un corps auxiliaire.
Nous partîmes d'El-Arich le 4 ventose; l'avant-garde s'égara dans le
désert et souffrit beaucoup du manque d'eau: nous manquâmes de vivres,
nous fûmes obligés de manger des chevaux, des mulets, des chameaux.
Nous étions, le 6, aux colonnes placées sur les limites de l'Afrique
et de l'Asie; nous couchâmes en Asie le 6.
Le jour suivant nous étions en marche sur Gaza: à dix heures du matin,
nous découvrîmes trois ou quatre mille hommes de cavalerie qui
marchaient à nous.
_Combat de Gaza._
Le général Murat, commandant la cavalerie, fit passer les différents
torrents qui se trouvaient en présence de l'ennemi, par des mouvements
exécutés avec précision.
La division Kléber se porta par la gauche sur Gaza; le général Lannes,
avec son infanterie légère, appuyait les mouvements de la cavalerie,
qui était rangée sur deux lignes. Chaque ligne avait derrière elle un
escadron de réserve: nous chargeâmes l'ennemi près de la hauteur qui
regarde Nebron, et où Samson porta les portes de Gaza. L'ennemi ne
reçut point la charge et se replia: il eut quelques hommes tués, entre
autres le kiaya du pacha.
La vingt-deuxième d'infanterie légère s'est fort bien conduite: elle
suivait les chevaux au pas de course; il y avait cependant bien des
jours qu'elle n'avait fait un bon repas ni bu de l'eau à son aise.
Nous entrâmes dans Gaza: nous y trouvâmes quinze milliers de poudre,
beaucoup de munitions de guerre, des bombes, des outils, plus de deux
cent mille rations de biscuit, et six pièces de canon.
Le temps devint affreux: beaucoup de tonnerre et de pluie; depuis
notre départ de France, nous n'avions pas vu d'orage.
Nous couchâmes le 10 à Eswod, l'ancienne Azot.
Nous couchâmes le 11 à Ramleh; l'ennemi l'avait évacué avec tant de
précipitation, qu'il nous laissa cent mille rations de biscuit,
beaucoup plus d'orge, et quinze cents outres que Djezzar avait
préparées pour passer le désert.
_Siége de Jaffa._
La division Kléber investit d'abord Jaffa, et se porta ensuite sur la
rivière de la Hhayah, pour couvrir le siége; la division Bon investit
les fronts droits de la ville, et la division Lannes les fronts
gauches.
L'ennemi démasqua une quarantaine de pièces de canon de tous les
points de l'enceinte, desquelles il fit un feu vif et soutenu.