mortiers, étaient en état de tirer. La garnison fit une sortie; on vit
alors une foule d'hommes diversement costumés, et de toutes les
couleurs, se porter sur la batterie de brèche: c'étaient des
Maugrabins, des Albanais, des Kurdes, des Natoliens, des Caramaniens,
des Damasquyns, des Alepins, des noirs de Tekrour; ils furent vivement
repoussés, et rentrèrent plus vite qu'ils n'auraient voulu. Mon
aide-de-camp Duroc, officier en qui j'ai grande confiance, s'est
particulièrement distingué.
A la pointe du jour, le 17, je fis sommer le gouverneur; il fit couper
la tête à mon envoyé, et ne répondit point. A sept heures, le feu
commença; à une heure, je jugeai la brèche praticable. Le général
Lannes fit les dispositions pour l'assaut; l'adjoint aux
adjudants-généraux, Netherwood, avec dix carabiniers y monta le
premier, et fut suivi de trois compagnies de grenadiers de la
treizième et de la soixante-neuvième demi-brigade, commandées par
l'adjudant-général Rambaud, pour lequel je vous demande le grade de
général de brigade.
A cinq heures, nous étions maîtres de la ville, qui, pendant
vingt-quatre heures, fut livrée au pillage et à toutes les horreurs de
la guerre, qui jamais ne m'a paru si hideuse.
Quatre mille hommes des troupes de Djezzar ont été passés au fil de
l'épée; il y avait huit cents canonniers: une partie des habitants a
été massacrée.
Les jours suivants, plusieurs bâtiments sont venus de
Saint-Jean-d'Acre avec des munitions de guerre et de bouche; ils ont
été pris dans le port: ils ont été étonnés de voir la ville en notre
pouvoir; l'opinion était qu'elle nous arrêterait six mois.
Abd-Oullah, général de Djezzar, a eu l'adresse de se cacher parmi les
gens d'Égypte, et de venir se jeter à mes pieds.
J'ai renvoyé, à Damas et à Alep, plus de cinq cents personnes de ces
deux villes, ainsi que quatre à cinq cents personnes d'Égypte.
J'ai pardonné aux Mameloucks et aux katchefs que j'ai pris à El-Arich;
j'ai pardonné à Omar Makram, scheick du Caire; j'ai été clément envers
les Égyptiens, autant que je l'ai été envers le peuple de Jaffa, mais
sévère envers la garnison qui s'est laissé prendre les armes à la
main.
Nous avons trouvé, à Jaffa, cinquante pièces de canon, dont trente
formant l'équipage de campagne, de modèle européen, et des munitions,
plus de quatre cent mille rations de biscuit, deux mille quintaux de
riz, et quelques magasins de savon.
Les corps du génie et de l'artillerie se sont distingués.
Le général Caffarelli, qui a dirigé ces siéges, qui a fait fortifier
les différentes places de l'Égypte, est un officier recommandable par
une activité, un courage et des talents rares.
Le chef de brigade du génie Samson a commandé l'avant-garde qui a pris
possession de Catieh, et a rendu dans toutes les occasions les plus
grands services.
Le capitaine du génie Sabatier a été blessé au siége d'El-Arich.
Le citoyen Aimé est entré le premier dans Jaffa, par un vaste
souterrain qui conduit dans l'intérieur de la place.
Le chef de brigade Songis directeur du parc d'artillerie, n'est
parvenu à conduire les pièces qu'avec de grandes peines; il a commandé
la principale attaque de Jaffa.
Nous avons perdu le citoyen Lejeune, chef de la vingt-deuxième
d'infanterie légère, qui a été tué à la brèche: cet officier a été
vivement regretté de l'armée; les soldats de son corps l'ont pleuré
comme leur père. J'ai nommé à sa place le chef de bataillon Magni, qui
a été grièvement blessé. Ces différentes affaires nous ont coûté
cinquante hommes tués et deux cents blessés.
L'armée de la république est maîtresse de toute la Palestine.
_Signé_, BONAPARTE.
DIVERSES
RÉCLAMATIONS
SUR DES FAITS ÉNONCÉS
DANS LES VOLUMES PRÉCÉDENTS.
DIVERSES RÉCLAMATIONS.
_Le maréchal comte Jourdan,_
_A monsieur le général Gourgaud._
Paris, le 12 février 1823.
Monsieur le général,
Dans le premier volume des Mémoires de Napoléon, dont vous êtes
l'éditeur, j'ai lu, page 64, _Bernadotte, Augereau, Jourdan, Marbot,
etc., qui étaient à la tête des meneurs de cette société_ (celle du
Manége), _offrirent à Napoléon une dictature militaire_; et à la page
83, _Jourdan et Augereau vinrent trouver Napoléon aux Tuileries, etc._
J'ignorais que la société du manége, dissoute bien avant l'arrivée de
Bonaparte, eût joué un rôle dans les évènements du 18 brumaire. Quoi
qu'il en soit, j'affirme, sur mon honneur, que je n'ai jamais été
membre de cette société, que je n'ai assisté à aucune de ses séances,
et que je ne suis point allé trouver Napoléon aux Tuileries.
Vers le 10 brumaire, je me présentai, seul, chez le général Bonaparte;
ne l'ayant pas trouvé, je laissai une carte. Le lendemain, il m'envoya
faire des compliments par le général Duroc, son aide-de-camp; peu
après, il m'invita à dîner pour le 16. J'eus lieu d'être flatté de
l'accueil qu'il me fit; en sortant de table, nous eûmes une
conversation qui sera publiée un jour avec d'autres documents sur le
18 brumaire; on y verra que si mon nom fut inscrit peu de jours après
sur une liste de proscription, c'est précisément parce que, prévoyant
l'abus que ferait ce général du pouvoir suprême, je déclarai ne
vouloir lui prêter mon appui que dans le cas où il donnerait des
garanties positives à la liberté publique, au lieu de vagues
promesses; si j'avais proposé une dictature militaire, genre de
pouvoir qui est sans limites, j'aurais été traité plus favorablement.
Je vous prie, monsieur le général, d'avoir la bonté d'insérer ma
réclamation dans le second volume des Mémoires de Napoléon.
J'ai l'honneur d'être, avec la plus parfaite considération,
Monsieur, le général,
Votre très-humble et très-obéissant
serviteur,
_Signé_, le maréchal JOURDAN.
_Réponse de M. le général Gourgaud,_
_A M. le maréchal comte Jourdan._
Paris, 13 février 1823.
Monsieur le maréchal,
Je reçois la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser,
relativement à un article qui vous concerne, dans le premier volume
des Mémoires de Napoléon, que je publie (chapitre du 18 brumaire.)
Lors des évènements dont il s'agit, j'étais trop jeune, pour avoir pu,
à Sainte-Hélène, rectifier les erreurs de mémoire dans lesquelles
l'empereur a pu tomber. Je m'empresserai d'insérer votre réclamation
dans le second volume qui va paraître.
Vous affirmez trop positivement, monsieur le maréchal, que vous n'avez
point fait partie de la société du manége, pour qu'il soit permis
d'élever aucun doute à ce sujet; mais l'empereur, comme vous le savez
vous-même, avait la mémoire très-sûre, et je vais m'occuper de
chercher, dans les journaux et les écrits du temps, ainsi que dans le
souvenir des hommes de cette époque, quelle est la circonstance qui a
pu donner lieu à cette méprise.
Quant à la proscription dont vous parlez, monsieur le maréchal, il
paraît qu'elle n'a pas été de longue durée, puisque quelques mois
après le 18 brumaire le premier consul vous nomma ministre de la
république française près le gouvernement piémontais (voyez page 302
des Mémoires cités.)
Agréez, monsieur le maréchal, l'hommage du profond respect avec lequel
j'ai l'honneur d'être,
Votre très-humble et très-obéissant
serviteur,
_Signé_, le baron GOURGAUD.
_Le lieutenant-général de Gersdorff,_
_A monsieur le général Gourgaud, à Paris._
Dresde, 25 février 1823.
Mon général,
Vous et messieurs vos camarades avez publié des Mémoires bien
intéressants, et avez mérité, par là, un juste tribut de
reconnaissance de vos concitoyens. Ce qui ajoute encore un grand prix
à vos travaux, c'est qu'avec l'impartialité de l'historiographe, vous
ouvrez un champ libre aux réclamations contre des faits douteux ou
susceptibles d'être rectifiés. Voilà ce qui m'enhardit, dans ce
moment, à protester contre un passage des Notes et Mélanges, où
l'honneur des troupes saxonnes est fortement compromis.
Comme chef de l'état-major du corps saxon réuni à l'armée française en
1809, le commandant de ce corps n'existant plus, je me crois en droit
de m'adresser à vous, mon général, me flattant, en outre, que vous
voudrez bien vous rappeler notre connaissance de l'année 1813.
Dans la première partie des Notes et Mélanges, page 217, il est dit:
_Les Saxons lâchèrent pied la veille de Wagram; ils lâchèrent pied le
matin de Wagram: c'étaient les plus mauvaises troupes de l'armée, etc.
etc._
Je ne saurais rien faire de mieux, que de raconter les évènements de
ces deux journées, en ce qui concerne les troupes saxonnes.
Nous formions, conjointement avec la très-faible division Dupas, le
quatrième corps d'armée; nous passâmes le Danube le 5 juillet, vers
midi, pour agir sur la rive gauche. Notre première tâche fut de
prendre le village de Ratzendorff, ce que la brigade de Steindel
exécuta lestement, tandis que le corps entier marchait à sa
destination, qui était de former l'aile gauche de l'armée. Toute la
cavalerie saxonne était rangée dans la plaine de Breitenled, et
quoique sa force fût assez considérable, elle n'était pourtant pas
proportionnée à la cavalerie ennemie opposée. Néanmoins le prince de
Ponte-Corvo ordonna d'attaquer (il pouvait être cinq ou six heures de
l'après-midi). Je fus moi-même le porteur de cet ordre, et trouvai
déja sur le terrain le général Gérard, chef de l'état-major du prince.
On fit les dispositions nécessaires, et je crois qu'il n'y eut jamais
un moment plus glorieux pour la cavalerie saxonne. L'ennemi, qui nous
attendait de pied ferme, fut entièrement culbuté, eut beaucoup de
prisonniers et de blessés. Un bataillon de Clairfait, posté là en
soutien, y perdit son drapeau et grand nombre d'hommes. Dès ce
moment, nous restâmes maîtres de la plaine, et la cavalerie ennemie ne
fit plus d'autre tentative ce jour-là, que d'envoyer des flanqueurs,
contre lesquels nous fîmes avancer les nôtres.
Cependant le corps d'armée du prince avait éprouvé quelques
changements fâcheux. La division Dupas avait été réunie au corps du
maréchal Oudinot, deux bataillons de grenadiers étaient restés à la
garde de l'île de Lobau, le régiment de chevau-légers Prince-Jean, fut
mis sous les ordres du maréchal Davoust. Le prince se plaignit
amèrement de tous ces changements, et envoya plusieurs officiers pour
réclamer ses troupes. Tout fut inutile, jusqu'à ce qu'enfin, vers la
nuit, trois escadrons des chevau-légers revinrent, le quatrième ayant
été retenu pour couvrir une batterie.
Toutes ces contrariétés affectèrent le prince. Il voyait avec chagrin
que les sentiments de l'empereur, à son égard, se manifestaient dans
cette occasion, et que le prince de Neufchâtel agissait, de son côté,
dans le sens du maître. Le caractère du prince, autant que son
amour-propre offensé, lui faisait desirer de terminer cette journée
aussi glorieusement que possible. A cet effet, il fallait emporter le
village de Wagram. Le prince ordonna donc à ses troupes un mouvement
encore plus à gauche, et envoya prévenir l'empereur de ce dessein, en
le priant de le faire soutenir vigoureusement.
Je m'arrête ici un moment pour jeter un coup d'oeil sur la position de
l'ennemi. L'archiduc Charles avait envoyé, par plusieurs courriers,
l'ordre à l'archiduc Jean, de passer la March, et de se mettre en
communication avec l'aile gauche de l'armée autrichienne par
Untersiebenbrun. L'exécution de ce mouvement devait avoir lieu le 6, à
la pointe du jour, et, dans cette attente, l'archiduc Charles
affaiblit son aile gauche. Déja, le 5, les dispositions avaient été
faites pour renforcer l'aile droite en-delà de Wagram, et c'est ainsi
qu'on voulait couper à l'armée française ses communications avec le
Danube. Mais, pour y parvenir, il fallait à tout prix se maintenir
dans Wagram. C'était le pivot de la position ennemie; c'était là où
l'archiduc était accouru, y avait distribué ses ordres vers minuit, et
s'y était arrêté jusqu'au jour.
Sous de telles conjonctures, une attaque sur Wagram, supposé qu'on
l'eût faite, même avec un nombre bien plus considérable de troupes,
n'aurait jamais réussi. Mais le prince n'avait que 7,000 hommes
d'infanterie, il tenta néanmoins plusieurs fois l'attaque, parvint
aussi à prendre poste à l'autre extrémité du village, mais fut obligé
chaque fois de céder aux violents efforts de toutes les forces réunies
des Autrichiens. Quiconque s'est jamais trouvé à de pareilles
rencontres, connaît le désordre inévitable où se trouvent, pour le
moment, les troupes les plus braves, désordre que l'obscurité de la
nuit ne fait qu'augmenter. Telle était notre situation. Nos troupes,
plusieurs fois repoussées, étaient disséminées; mais les officiers
saxons y remédièrent avec tant de promptitude et d'intelligence, qu'à
minuit les brigades saxonnes se trouvaient ralliées près d'Aderkla,
et parfaitement en état d'agir à tout évènement.
On sait que le 6, l'ennemi commença l'attaque par sa droite contre
notre aile gauche. Il avait été renforcé de la division de Collowrath
et des grenadiers. Notre corps avait un peu rétrogradé pour se mettre
en ligne. Il semblait que toutes les forces de l'ennemi fussent
réunies ici, mais il ne put les étendre que bien lentement vers Aspern
et même sur Esslingen. La cavalerie saxonne fit plusieurs charges, et
l'infanterie fut obligé de se former, petit à petit, en potence, parce
que l'ennemi s'étendait toujours davantage vers Enzersdorff. Il n'y
eut pas le moindre désordre: le prince, avec des troupes
très-affaiblies et vingt-sept pièces de canon seulement, dont la
plupart furent successivement démontées, manoeuvra comme sur un
échiquier. La situation de l'aile gauche, malgré que le maréchal
Masséna se fût hâté à neuf heures de venir la soutenir, était
très-critique, lorsqu'à dix heures l'empereur arriva lui-même. Il alla
reconnaître la position de l'ennemi; ordonna une nouvelle attaque,
témoigna sa satisfaction, et me chargea de dire, de sa part, aux
Saxons de tenir ferme; que bientôt les affaires changeraient. Il jeta
encore un coup d'oeil sur les ennemis, en disant: «Ils sont pourtant à
moi!»--Et à ces mots il partit au grand galop, pour se rendre à l'aile
droite.
Effectivement, tout changea dès ce moment. L'aile gauche des
Autrichiens avait vainement attendu l'arrivée d'un corps d'armée dans
la direction de la March; elle fut obligée de céder aux attaques
réitérées du maréchal Davoust, et l'archiduc Charles, voyant les
mouvements considérables qui se faisaient contre son centre, sentit
que sa position entière était menacée. Les avantages de son aile
droite étaient perdus. Le prince de Ponte-Corvo et Masséna prirent,
dans le plus grand ordre, une position rétrograde, afin de faire place
aux Bavarois. En même temps arriva le général Lauriston, avec la plus
terrible batterie dont on se soit jamais servi, les cent canons des
gardes, et foudroya tout ce qu'il trouva devant lui.
Qui, de ceux qui furent témoins de ces évènements, osera dire qu'un
seul homme du corps saxon ait quitté le champ de bataille, autrement
que blessé? Qui niera que l'artillerie et la cavalerie saxonne n'aient
déja été très-actives dès avant la pointe du jour; que l'infanterie
n'ait montré le plus grand sang-froid tout le temps qu'elle se vit
criblée par les boulets ennemis? Cent et trente deux officiers, en
partie grièvement blessés, en partie tués, sur un corps aussi peu
nombreux, prouvent assez que, dans ces deux journées, il a fait son
devoir. Je réclame, pour la véracité de ma narration, le témoignage
d'un juge très-compétant, celui du général Gérard: je suis persuadé
qu'il n'a point encore oublié les Saxons des 5 et 6 juillet.
Le prince nous prédit lui-même le sort qui nous attendait. «Je
voulais, dit-il, vous conduire au champ de l'honneur, et vous n'avez
eu que la mort devant les yeux; vous avez fait tout ce que j'étais en
droit d'attendre de vous, néanmoins on ne vous rendra pas justice,
parce que vous étiez sous mon commandement.» Le lendemain, 6 au matin,
il exprima des sentiments à peu près semblables, et c'était, si je ne
me trompe, envers le comte Mathieu Dumas, en le priant instamment de
rapporter à l'empereur ces mêmes expressions. Ce ne fut que quelques
jours après que le prince et le général Gérard nous quittèrent. Leur
souvenir est ineffaçable dans le coeur des Saxons, principalement pour
moi qui, comme chef de l'état-major, me suis trouvé en double relation
avec eux.
Le prince jugea que nous avions mérité de sa part les sentiments qu'il
a exprimés dans l'ordre du jour qu'il nous laissa. Il fut désapprouvé
au quartier-général, et on voulut que le prince le retirât. «J'en
donne le plein-pouvoir, dit-il, à quiconque prouvera que je n'ai point
dit la vérité.»
A la suite de ces évènements, les Saxons furent mis sous les ordres de
S. A. S. le vice-roi d'Italie, qui fut détaché vers la Hongrie. Les
Saxons, au passage de la March, prouvèrent à S. A. S. qu'ils n'étaient
pas moins dignes de servir sous ses ordres.
Vous voyez, mon général, que je n'ai rapporté des faits très-connus
qu'en tant qu'ils ont rapport à mon pays et à mes camarades. Je n'ai
voulu que réfuter par là un jugement précipité, et diriger l'attention
sur des motifs qui peuvent faire errer, même un grand homme. Je ne
suis pas ici le panégyriste du prince de Ponte-Corvo, parce qu'il n'en
a pas besoin. Je n'ai pas élevé les faits militaires des Saxons plus
haut qu'ils ne méritent de l'être. Il y a des moments malheureux pour
toutes les troupes, mais ce ne fut pas le cas à Wagram pour les
Saxons.
Vous trouverez sûrement moyen, mon général, de faire part à vos
compatriotes de ma juste réclamation, de même que je chercherai
l'occasion de le faire en Allemagne. Vous êtes trop homme d'honneur,
pour ne pas prendre sous votre protection tout ce qui le touche. Vous
justifierez, par là, la haute opinion que j'ai de votre caractère et
de votre mérite.
Recevez, monsieur le général, l'assurance de ma considération la plus
distinguée.
Le lieutenant-général, ancien chef de l'état-major
de l'armée saxonne, etc.
_Signé_, de GERSDORFF.
_Réponse de M. le général Gourgaud,_
_A monsieur le lieutenant-général de Gersdorff, ancien chef de
l'état-major de l'armée saxonne, etc. etc._
Paris, mars 1823.
Général,
Je reçois la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, en
date du 25 février dernier, au sujet d'une note dictée par l'empereur
Napoléon, sur la bataille de Wagram, et insérée dans un volume des
Mémoires que je publie avec monsieur le comte de Montholon. Je
m'empresse de vous informer que, conformément à vos desirs, je
publierai votre réclamation dans la prochaine livraison du même
ouvrage.
Il ne m'appartient pas de prononcer sur ce que l'empereur dit des
troupes saxonnes; je me bornerai seulement à vous prier de remarquer
que vous-même reconnaissez, dans votre relation, que ces troupes
furent plusieurs fois repoussées et mises en désordre dans la journée
du 5, et que dans celle du 6, elles furent également obligées de céder
le terrain à l'ennemi.
J'ignore, général, ce qui a pu vous porter à croire que l'empereur
avait, en 1809, des sentiments d'inimitié contre le prince de
Ponte-Corvo; des faits bien connus attestent le contraire. Après avoir
intrigué contre Napoléon, à l'époque du 18 brumaire; après avoir
conspiré contre lui sous le consulat, le général Bernadotte ne fut
cependant l'objet d'aucune poursuite. Plus tard il fut même nommé
maréchal d'empire, prince, etc.; et cependant son seul titre à de si
hautes faveurs, était son mariage avec la belle-soeur d'un frère de
l'empereur. Il n'avait jamais eu de commandements importants, il
n'avait jamais gagné de bataille; et l'on peut dire que la réputation
qu'il s'était faite tenait plus à ce genre d'esprit, attribué
anciennement à des gens de sa province, qu'à son mérite réel.
Comment témoigna-t-il sa reconnaissance?
A la bataille de Iéna, il refuse, sous les plus frivoles prétextes,
de soutenir le corps du maréchal Davoust, attaqué par les trois-quarts
de l'armée prussienne; il cause ainsi la mort de 5 à 6,000 Français,
et compromet le succès de la journée. Vous avouerez, général, qu'une
action aussi coupable méritait un châtiment exemplaire; les lois le
condamnaient... Il n'éprouva qu'une courte disgrace! Convient-il bien
après cela à ce général de dire aux troupes saxonnes, lors de la
bataille de Wagram, «_Qu'on ne leur rendrait pas justice parce
qu'elles étaient sous son commandement_?»
A la guerre, vous le savez, général, la valeur des troupes dépend
souvent de l'habileté de celui qui les commande: bientôt ces mêmes
Saxons sous les ordres du prince Eugène, méritèrent les éloges de
l'empereur. Preuve certaine que si, à Wagram, ils ne firent pas ce
qu'il attendait d'eux, ce ne fut pas leur faute, mais bien celle de
leur ancien chef.
Le prince de Ponte-Corvo, dites-vous, n'a pas besoin de panégyriste:
cela est possible, général, parmi les étrangers; mais en France, il
lui serait bien difficile d'en trouver. Les Français n'ont pas oublié
le mal qu'il leur a causé en Russie; ils n'ont pas oublié les
batailles de Gross-Beeren, de Juterboch, de Leipsick, où, à la tête de
soldats étrangers, il fit couler le sang de ses compatriotes, de ses
anciens compagnons d'armes, en combattant celui qui, au lieu de
l'abandonner à la rigueur des lois, l'avait comblé de bienfaits;
conduite aussi contraire à la politique qu'à la reconnaissance, aussi
opposée à ses intérêts personnels qu'à l'honneur; conduite vraiment
criminelle, et que ne peuvent excuser ni les fureurs d'une jalousie
sans bornes, ni l'aveuglement d'un amour-propre excessif.
L'empereur Napoléon aimait le roi de Saxe; le souvenir de sa constance
et de sa loyauté est souvent venu, dans l'exil, soulager l'ame du
héros qu'avaient froissée tant d'ingratitudes! Si, dans une note
dictée rapidement, il s'est servi, à l'égard des Saxons, d'une
expression qui vous a blessé, rappelez-vous Leipsick.... et vous ne la
trouverez pas trop dure dans sa bouche.
Je ne puis terminer cette lettre, général, sans me féliciter de ce que
vous avez bien voulu ne pas oublier les relations que nous avons eues
en 1813; elles m'avaient déja mis à même d'apprécier les qualités et
les talents qui vous distinguent; en répondant aujourd'hui aux
observations que vous ont inspirées l'honneur et le patriotisme, je me
trouve heureux d'avoir une nouvelle occasion de vous offrir les
assurances de ma considération la plus distinguée.
_Signé_, le baron GOURGAUD,
ancien général et aide-camp de l'empereur Napoléon.
FIN DU DEUXIÈME VOLUME DES MÉMOIRES.
[Illustration: THÉATRE DE LA GUERRE EN ALLEMAGNE en 1800.
BATAILLE DE HOHENLINDEN]
[Illustration: THÉATRE DE LA GUERRE EN ITALIE, en 1800 et 1801.]
[Illustration: ATTAQUE DE COPENHAGUE par une Flotte Anglaise le 2
Avril 1801.]
[Illustration: BATAILLE NAVALE D'ABOUKIR livrée le 1er août 1798 à 8
heures du soir.]
CARTE de la Baie D'ABOUKIR.]