Cependant j'appris que Mourah-Bey, à la tête de son armée composée

d'une grande quantité de cavalerie, ayant huit ou dix grosses

chaloupes canonnières, et plusieurs batteries sur le Nil, nous

attendait au village de Chebrheis. Le 24 au soir, nous nous mîmes en

marche pour nous en approcher. Le 25, à la pointe du jour, nous nous

trouvâmes en présence.

Nous n'avions que 200 hommes de cavalerie éclopés et harassés encore

de la traversée; les Mamelucks avaient un magnifique corps de

cavalerie, couvert d'or et d'argent, armé des meilleures carabines et

pistolets de Londres, des meilleurs sabres de l'Orient, et montés

peut-être sur les meilleurs chevaux du continent.

L'armée était rangée, chaque division formant un bataillon carré,

ayant les bagages au centre et l'artillerie dans les intervalles des

bataillons. Les bataillons rangés, les deuxième et quatrième divisions

derrière les première et troisième. Les cinq divisions de l'armée

étaient placées en échelons, se flanquant entre elles, et flanquées

par deux villages que nous occupions.

Le citoyen Perrée, chef de division de la marine, avec trois chaloupes

canonnières, un chébec et une demi-galère, se porta pour attaquer la

flottille ennemie. Le combat fut extrêmement opiniâtre. Il se tira de

part et d'autre plus de quinze cents coups de canon. Le chef de

division Perrée a été blessé au bras d'un coup de canon, et, par ses

bonnes dispositions et son intrépidité, est parvenu à reprendre trois

chaloupes canonnières et la demi-galère que les Mamelucks avaient

prises, et à mettre le feu à leur amiral. Les citoyens Monge et

Berthollet, qui étaient sur le chébec, ont montré dans des moments

difficiles beaucoup de courage. Le général Andréossy, qui commandait

les troupes de débarquement, s'est parfaitement conduit.

La cavalerie des Mamelucks inonda bientôt toute la plaine, déborda

toutes nos ailes, et chercha de tous côtés sur nos flancs et nos

derrières le point faible pour pénétrer; mais partout elle trouva que

la ligne était également formidable, et lui opposait un double feu de

flanc et de front. Ils essayèrent plusieurs fois de charger, mais sans

s'y déterminer. Quelques braves vinrent escarmoucher; ils furent reçus

par des feux de pelotons de carabiniers placés en avant des

intervalles des bataillons. Enfin, après être restés une partie de la

journée à demi-portée de canon, ils opérèrent leur retraite, et

disparurent. On peut évaluer leur perte à 300 hommes tués ou blessés.

Nous avons marché pendant huit jours, privés de tout, et dans un des

climats les plus brûlants du monde.

Le 2 thermidor au matin, nous aperçûmes les Pyramides.

Le 2 au soir, nous nous trouvions à six lieues du Caire; et j'appris

que les vingt-trois beys, avec toutes leurs forces, s'étaient

retranchés à Embabeh, et qu'ils avaient garni leurs retranchements de

plus de soixante pièces de canon.

_Bataille des Pyramides._

Le 3, à la pointe du jour, nous rencontrâmes les avant-gardes, que

nous repoussâmes de village en village.

A deux heures après midi, nous nous trouvâmes en présence des

retranchements et de l'armée ennemie.

J'ordonnai aux divisions des généraux Desaix et Reynier de prendre

position sur la droite entre Djyzeh et Embabeh, de manière à couper à

l'ennemi la communication de la haute Égypte, qui était sa retraite

naturelle. L'armée était rangée de la même manière qu'à la bataille de

Chebrheis.

Dès l'instant que Mourah-Bey s'aperçut du mouvement du général Desaix,

il se résolut à le charger, et il envoya un de ses beys les plus

braves avec un corps d'élite qui, avec la rapidité de l'éclair,

chargea les deux divisions. On le laissa approcher jusqu'à cinquante

pas, et on l'accueillit avec une grêle de balles et de mitraille, qui

en fit tomber un grand nombre sur le champ de bataille. Ils se

jetèrent dans l'intervalle que formaient les deux divisions, où ils

furent reçus par un double feu qui acheva leur défaite.

Je saisis l'instant, et j'ordonnai à la division du général Bon, qui

était sur le Nil, de se porter à l'attaque des retranchements, et au

général Vial, qui commande la division du général Menou, de se porter

entre le corps qui venait de le charger et les retranchements, de

manière à remplir le triple but,

D'empêcher le corps d'y rentrer;

De couper la retraite à celui qui les occupait;

Et enfin, s'il était nécessaire, d'attaquer ces retranchements par la

gauche.

Dès l'instant que les généraux Vial et Bon furent à portée, ils

ordonnèrent aux premières et troisièmes divisions de chaque bataillon

de se ranger en colonnes d'attaque, tandis que les deuxièmes et

quatrièmes conservaient leur même position, formant toujours le

bataillon carré, qui ne se trouvait plus que sur trois de hauteur, et

s'avançait pour soutenir les colonnes d'attaque.

Les colonnes d'attaque du général Bon, commandées par le brave général

Rampon, se jetèrent sur les retranchements avec leur impétuosité

ordinaire, malgré le feu d'une assez grande quantité d'artillerie,

lorsque les Mamelucks firent une charge. Ils sortirent des

retranchements au grand galop. Nos colonnes eurent le temps de faire

halte, de faire front de tous côtés, et de les recevoir la baïonnette

au bout du fusil, et par une grêle de balles. A l'instant même le

champ de bataille en fut jonché. Nos troupes eurent bientôt enlevé les

retranchements. Les Mamelucks en fuite se précipitèrent aussitôt en

foule sur leur gauche. Mais un bataillon de carabiniers, sous le feu

duquel ils furent obligés de passer à cinq pas, en fit une boucherie

effroyable. Un très-grand nombre se jeta dans le Nil, et s'y noya.

Plus de 400 chameaux chargés de bagages, cinquante pièces

d'artillerie, sont tombés en notre pouvoir. J'évalue la perte des

Mamelucks à 2,000 hommes de cavalerie d'élite. Une grande partie des

beys a été blessée ou tuée. Mourah-Bey a été blessé à la joue. Notre

perte se monte à 20 ou 30 hommes tués et à 120 blessés. Dans la nuit

même, la ville du Caire a été évacuée. Toutes leurs chaloupes

canonnières, corvettes, bricks, et même une frégate, ont été brûlés,

et, le 4, nos troupes sont entrées au Caire. Pendant la nuit, la

populace a brûlé les maisons des beys, et commis plusieurs excès. Le

Caire, qui a plus de 300,000 habitants, a la plus vilaine populace du

monde.

Après le grand nombre de combats et de batailles que les troupes que

je commande ont livrés contre des forces supérieures, je ne

m'aviserais point de louer leur contenance et leur sang-froid dans

cette occasion, si véritablement ce genre tout nouveau n'avait exigé

de leur part une patience qui contraste avec l'impétuosité française.

S'ils se fussent livrés à leur ardeur, ils n'auraient point eu la

victoire, qui ne pouvait s'obtenir que par un grand sang-froid et une

grande patience.

La cavalerie des Mamelucks a montré une grande bravoure. Ils

défendaient leur fortune, et il n'y a pas un d'eux sur lequel nos

soldats n'aient trouvé trois, quatre, et cinq cents louis d'or.

Tout le luxe de ces gens-ci était dans leurs chevaux et leur armement.

Leurs maisons sont pitoyables. Il est difficile de voir une terre plus

fertile et un peuple plus misérable, plus ignorant et plus abruti. Ils

préfèrent un bouton de nos soldats à un écu de six francs; dans les

villages ils ne connaissent pas même une paire de ciseaux. Leurs

maisons sont d'un peu de boue. Ils n'ont pour tout meuble qu'une natte

de paille et deux ou trois pots de terre. Ils mangent et consomment en

général fort peu de chose. Ils ne connaissent point l'usage des

moulins, de sorte que nous avons bivouaqué sur des tas immenses de

blé, sans pouvoir avoir de farine. Nous ne nous nourrissions que de

légumes et de bestiaux. Le peu de grains qu'ils convertissent en

farine, ils le font avec des pierres; et, dans quelques gros villages,

il y a des moulins que font tourner des boeufs.

Nous avons été continuellement harcelés par des nuées d'Arabes, qui

sont les plus grands voleurs et les plus grands scélérats de la terre,

assassinant les Turcs comme les Français, tout ce qui leur tombe dans

les mains. Le général de brigade Muireur et plusieurs autres

aides-de-camp et officiers de l'état-major ont été assassinés par ces

misérables. Embusqués derrière des digues et dans des fossés, sur

leurs excellents petits chevaux, malheur à celui qui s'éloigne à cent

pas des colonnes! Le général Muireur, malgré les représentations de la

grande garde, seul, par une fatalité que j'ai souvent remarqué

accompagner ceux qui sont arrivés à leur dernière heure, a voulu se

porter sur un monticule à deux cents pas du camp; derrière étaient

trois Bédouins qui l'ont assassiné. La république fait une perte

réelle: c'était un des généraux les plus braves que je connusse.

La république ne peut pas avoir une colonie plus à sa portée et d'un

sol plus riche que l'Égypte. Le climat est très-sain, parce que les

nuits sont fraîches. Malgré quinze jours de marche, de fatigues de

toute espèce, la privation du vin, et même de tout ce qui peut alléger

la fatigue, nous n'avons point de malades. Le soldat a trouvé une

grande ressource dans les pastèques, espèce de melons d'eau qui sont

en très-grande quantité.

L'artillerie s'est spécialement distinguée. Je vous demande le grade

de général de division pour le général de brigade Dommartin. J'ai

promu au grade de général de brigade le chef de brigade Destaing,

commandant la quatrième demi-brigade; le général Zayonschek s'est fort

bien conduit dans plusieurs missions importantes que je lui ai

confiées.

L'ordonnateur Sucy s'était embarqué sur notre flottille du Nil, pour

être plus à portée de nous faire passer des vivres du Delta. Voyant

que je redoublais de marche, et desirant être à mes côtés lors de la

bataille, il se jeta dans une chaloupe canonnière, et, malgré les

périls qu'il avait à courir, il se sépara de la flottille. Sa chaloupe

échoua; il fut assailli par une grande quantité d'ennemis. Il montra

le plus grand courage; blessé très-dangereusement au bras, il parvint,

par son exemple, à ranimer l'équipage, et à tirer la chaloupe du

mauvais pas où elle s'était engagée.

Nous sommes sans aucune nouvelle de France depuis notre départ.

Je vous enverrai incessamment un officier avec tous les renseignements

sur la situation économique, morale et politique de ce pays-ci.

Je vous ferai connaître également, dans le plus grand détail, tous

ceux qui se sont distingués, et les avancements que j'ai faits.

Je vous prie d'accorder le grade de contre-amiral au citoyen Perrée,

chef de division, un des officiers de marine les plus distingués par

son intrépidité.

Je vous prie de faire payer une gratification de 1,200 francs à la

femme du citoyen Larrey, chirurgien en chef de l'armée. Il nous a

rendu, au milieu du désert, les plus grands services par son activité

et son zèle. C'est l'officier de santé que je connaisse le plus fait

pour être à la tête des ambulances d'une armée.

_Signé_, BONAPARTE.

_Lettre du général Bonaparte,_

_A l'amiral Brueys._

Au Caire, le 12 thermidor an VI (30 juillet 1798.)

Je reçois à l'instant et tout à la fois vos lettres depuis le 25

messidor jusqu'au 8 thermidor. Les nouvelles que je reçois

d'Alexandrie sur le succès des sondes me font espérer qu'à l'heure

qu'il est, vous serez entré dans le port. Je pense aussi que _le

Causse_ et _le Dubois_ sont armés en guerre de manière à pouvoir se

trouver en ligne, si vous étiez attaqué; car enfin deux vaisseaux de

plus ne sont point à négliger.

Le contre-amiral Perrée sera pour long-temps nécessaire sur le Nil,

qu'il commence à connaître. Je ne vois pas d'inconvénient à ce que

vous donniez le commandement de son vaisseau au citoyen....... Faites

là-dessus ce qu'il convient.

Je vous ai écrit le 9, je vous ai envoyé copie de tous les ordres que

j'ai donnés pour l'approvisionnement de l'escadre; j'imagine qu'à

l'heure qu'il est, les cinquante vaisseaux chargés de vivres sont

arrivés. Nous avons ici une besogne immense, c'est un chaos à

débrouiller et à organiser qui n'eut jamais d'égal. Nous avons du blé,

du riz, des légumes en abondance. Nous cherchons et nous commençons à

trouver de l'argent; mais tout cela est environné de travail, de

peines et de difficultés.

Vous trouverez ci-joint un ordre pour Damiette, envoyez-le par un

aviso, qui, avant d'entrer, s'informera si nos troupes y sont. Elles

sont parties pour s'y rendre, il y a trois jours, en barques sur le

Nil: ainsi elles seront arrivées lorsque vous recevrez cette lettre;

envoyez-y un des sous-commissaires de l'escadre pour surveiller

l'exécution de l'ordre.

Je vais encore faire partir une trentaine de bâtiments chargés de blé

pour votre escadre.

Toute la conduite des Anglais porte à croire qu'ils sont inférieurs en

nombre, et qu'ils se contentent de bloquer Malte et d'empêcher les

subsistances d'y arriver. Quoi qu'il en soit, il faut bien vite entrer

dans le port d'Alexandrie, ou vous approvisionner promptement de riz,

de blé, que je vous envoie, et vous transporter dans le port de

Corfou; car il est indispensable que, jusqu'à ce que tout ceci se

décide, vous vous trouviez dans une position à portée d'en imposer à

la Porte. Dans le second cas, vous aurez soin que tous les vaisseaux,

frégates vénitiennes et françaises qui peuvent nous servir, restent à

Alexandrie.

_Signé_, BONAPARTE.

_Lettre du général Bonaparte,_

_Au Directoire exécutif._

Au Caire, le 2 fructidor an VI (19 août 1798).

Le 18 thermidor, j'ordonnai à la division du général Reynier de se

porter à Elkhankah, pour soutenir le général de cavalerie Leclerc, qui

se battait avec une nuée d'Arabes à cheval, et de paysans du pays

qu'Ibrahim-Bey était parvenu à soulever. Il tua une cinquantaine de

paysans, quelques Arabes, et prit position au village d'Elkhankah. Je

fis partir également la division commandée par le général Lannes et

celle du général Dugua.

Nous marchâmes à grandes journées sur la Syrie, poussant toujours

devant nous Ibrahim-Bey et l'armée qu'il commandait.

Avant d'arriver à Belbeis, nous délivrâmes une partie de la caravane

de la Mecque, que les Arabes avaient enlevée et conduisaient dans le

désert, où ils étaient déja enfoncés de deux lieues. Je l'ai fait

conduire au Caire sous bonne escorte. Nous trouvâmes à Qouréyn une

autre partie de la caravane, toute composée de marchands qui avaient

été arrêtés d'abord par Ibrahim-Bey, ensuite relâchés et pillés par

les Arabes. J'en fis réunir les débris et je la fis également conduire

au Caire. Le pillage des Arabes à dû être considérable; un seul

négociant m'assura qu'il perdait en schalls et autres marchandises

des Indes, pour deux cent mille écus. Le négociant avait avec lui,

suivant l'usage du pays, toutes ses femmes. Je leur donnai à souper,

et leur procurai les chameaux nécessaires pour leur voyage au Caire.

Plusieurs paraissaient avoir une assez bonne tournure; mais le visage

était couvert, selon l'usage du pays, usage auquel l'armée s'accoutume

le plus difficilement.

Nous arrivâmes à Ssalehhyeh, qui est le dernier endroit habité de

l'Égypte où il y ait de bonne eau. Là commence le désert qui sépare la

Syrie de l'Égypte.

Ibrahim-Bey, avec son armée, ses trésors et ses femmes, venait de

partir pour Ssalehhyeh. Je le poursuivis avec le peu de cavalerie que

j'avais. Nous vîmes défiler devant nous ses immenses bagages. Un parti

d'Arabes de 150 hommes, qui étaient avec eux, nous proposa de charger

avec nous pour partager le butin. La nuit approchait, nos chevaux

étaient éreintés, l'infanterie très-éloignée; nous leur enlevâmes les

deux pièces de canon qu'ils avaient, et une cinquantaine de chameaux

chargés de tentes et de différents effets. Les Mamelucks soutinrent la

charge avec le plus grand courage. Le chef d'escadron d'Estrée, du

septième régiment de hussards, a été mortellement blessé; mon

aide-de-camp Shulkouski a été blessé de sept à huit coups de sabre et

de plusieurs coups de feu. L'escadron monté du septième de hussards et

du vingt-deuxième de chasseurs, ceux des troisième et quinzième de

dragons, se sont parfaitement conduits. Les Mamelucks sont extrêmement

braves et formeraient un excellent corps de cavalerie légère; ils

sont richement habillés, armés avec le plus grand soin, et montés sur

des chevaux de la meilleure qualité. Chaque officier d'état-major,

chaque hussard a soutenu un combat particulier. Lasalle, chef de

brigade du vingt-deuxième, laissa tomber son sabre au milieu de la

charge; il fut assez adroit et assez heureux pour mettre pied à terre

et se trouver à cheval pour se défendre et attaquer un des Mamelucks

les plus intrépides. Le général Murat, le chef de bataillon, mon

aide-de-camp Duroc, le citoyen Leturcq, le citoyen Colbert, l'adjudant

Arrighi, engagés trop avant par leur ardeur dans le plus fort de la

mêlée, ont couru les plus grands dangers.

Ibrahim-Bey traverse dans ce moment-ci le désert de Syrie; il a été

blessé dans ce combat.

Je laissai à Ssalehhieh la division du général Reynier et des

officiers du génie, pour y construire une forteresse, et je partis le

26 thermidor pour revenir au Caire. Je n'étais pas éloigné de deux

lieues de Ssalehhieh, que l'aide-de-camp du général Kléber arriva et

m'apporta la nouvelle de la bataille qu'avait soutenue notre escadre,

le 14 thermidor. Les communications sont si difficiles, qu'il avait

mis onze jours pour venir.

Je vous envoie le rapport que m'en fait le contre-amiral Gantheaume.

Je lui écris, par le même courrier, à Alexandrie, de vous en faire un

plus détaillé.

Le 18 messidor, je suis parti d'Alexandrie. J'écrivis à l'amiral

d'entrer, sous les vingt-quatre heures, dans le port d'Alexandrie,

et, si son escadre ne pouvait pas y entrer, de décharger promptement

toute l'artillerie et tous les effets appartenant à l'armée de terre,

et de se rendre à Corfou.

L'amiral ne crut pas pouvoir achever le débarquement dans la position

où il était, étant mouillé dans le port d'Alexandrie sur des rochers,

et plusieurs vaisseaux ayant déja perdu leurs ancres; il alla mouiller

à Aboukir, qui offrait un bon mouillage. J'envoyai des officiers du

génie et d'artillerie qui convinrent avec l'amiral que la terre ne

pouvait lui donner aucune protection, et que, si les Anglais

paraissaient pendant les deux ou trois jours qu'il fallait qu'il

restât à Aboukir, soit pour décharger notre artillerie, soit pour

sonder et marquer la passe d'Alexandrie, il n'y avait pas d'autre

parti à prendre que de couper ses câbles, et qu'il était urgent de

séjourner le moins possible à Aboukir.

Je suis parti d'Alexandrie dans la ferme croyance que, sous trois

jours, l'escadre serait entrée dans le port d'Alexandrie, ou aurait

appareillé pour Corfou. Depuis le 18 messidor jusqu'au 6 thermidor, je

n'ai reçu aucune nouvelle ni de Rosette, ni d'Alexandrie, ni de

l'escadre. Une nuée d'Arabes, accourus de tous les points du désert,

était constamment à cinq cents toises du camp. Le 9 thermidor, le

bruit de nos victoires et différentes dispositions rouvrirent nos

communications. Je reçus plusieurs lettres de l'amiral, où je vis avec

étonnement qu'il se trouvait encore à Aboukir. Je lui écrivis

sur-le-champ pour lui faire sentir qu'il ne devait pas perdre une

heure à entrer à Alexandrie, ou à se rendre à Corfou.

L'amiral m'instruisit, par une lettre du 2 thermidor, que plusieurs

vaisseaux anglais étaient venus le reconnaître, et qu'il se fortifiait

pour attendre l'ennemi, embossé à Aboukir. Cette étrange résolution me

remplit des plus vives alarmes; mais déja il n'était plus temps, car

la lettre que l'amiral écrivait le 2 thermidor ne m'arriva que le 12.

Je lui expédiai le citoyen Jullien, mon aide-de-camp, avec ordre de ne

pas partir d'Aboukir qu'il n'eût vu l'escadre à la voile. Parti le 12,

il n'aurait jamais pu arriver à temps; cet aide-de-camp a été tué en

chemin par un parti arabe qui a arrêté sa barque sur le Nil, et l'a

égorgé avec son escorte.

Le 8 thermidor, l'amiral m'écrivit que les Anglais s'étaient éloignés,

ce qu'il attribuait au défaut de vivres. Je reçus cette lettre par le

même courrier, le 12.

Le 11, il m'écrivait qu'il venait enfin d'apprendre la victoire des

Pyramides et la prise du Caire, et que l'on avait trouvé une passe

pour entrer dans le port d'Alexandrie; je reçus cette lettre le 18.

Le 14, au soir, les Anglais l'attaquèrent; il m'expédia, au moment où

il aperçut l'escadre anglaise, un officier pour me faire part de ses

dispositions et de ses projets: cet officier a péri en route.

Il me paraît que l'amiral Brueys n'a pas voulu se rendre à Corfou,

avant qu'il eût été certain de ne pouvoir entrer dans le port

d'Alexandrie, et que l'armée dont il n'avait pas de nouvelles depuis

long-temps, fût dans une position à ne pas avoir besoin de retraite.

Si dans ce funeste évènement il a fait des fautes, il les a expiées

par une mort glorieuse.

Les destins ont voulu dans cette circonstance, comme dans tant

d'autres, prouver que, s'ils nous accordent une grande prépondérance

sur le continent, ils ont donné l'empire des mers à nos rivaux. Mais

ce revers ne peut être attribué à l'inconstance de notre fortune; elle

ne nous abandonne pas encore: loin de là, elle nous a servis dans

toute cette opération au-delà de tout ce qu'elle a jamais fait. Quand

j'arrivai devant Alexandrie avec l'escadre, et que j'appris que les

Anglais y étaient passés en force supérieure quelques jours avant,

malgré la tempête affreuse qui régnait, au risque de me naufrager, je

me jetai à terre. Je me souvins qu'à l'instant où les préparatifs du

débarquement se faisaient, on signala dans l'éloignement, au vent, une

voile de guerre: c'était _la Justice_. Je m'écriai: «Fortune,

m'abandonneras-tu? quoi, seulement cinq jours!» Je débarquai dans la

journée, je marchai toute la nuit; j'attaquai Alexandrie à la pointe

du jour avec 3,000 hommes harassés, sans canons et presque pas de

cartouches; et dans les cinq jours, j'étais maître de Rosette, de

Damanhour, c'est-à-dire déja établi en Égypte. Dans ces cinq jours,

l'escadre devait se trouver à l'abri des forces des Anglais, quel que

fût leur nombre. Bien loin de là elle reste exposée pendant tout le

reste de messidor. Elle reçoit de Rosette, dans les premiers jours de

thermidor, un approvisionnement de riz pour deux mois. Les Anglais se

laissent voir en nombre supérieur pendant dix jours dans ces parages.

Le 11 thermidor, elle apprend la nouvelle de l'entière possession de

l'Égypte et de notre entrée au Caire; et ce n'est que lorsque la

fortune voit que toutes ses faveurs sont inutiles, qu'elle abandonne

notre flotte à son destin.

_Signé_, BONAPARTE.

_Lettre du général Bonaparte,_

_A la citoyenne Brueys._

Au Caire, le 2 fructidor an VI (19 août 1798.)

Votre mari a été tué d'un coup de canon, en combattant à son bord. Il

est mort sans souffrir, et de la mort la plus douce, la plus enviée

par les militaires.

Je sens vivement votre douleur. Le moment qui nous sépare de l'objet

que nous aimons est terrible; il nous isole de la terre; il fait

éprouver au corps les convulsions de l'agonie. Les facultés de l'ame

sont anéanties, elle ne conserve de relations avec l'univers, qu'au

travers d'un cauchemar qui altère tout. Les hommes paraissent plus

froids, plus égoïstes qu'ils ne le sont réellement. L'on sent dans

cette situation que si rien ne nous obligeait à la vie, il vaudrait

beaucoup mieux mourir; mais lorsque après cette première pensée, l'on

presse ses enfants sur son coeur, des larmes, des sentiments tendres

raniment la nature, et l'on vit pour ses enfants; oui, madame, voyez

dès ce premier moment qu'ils ouvrent votre coeur à la mélancolie: vous

pleurerez avec eux, vous éleverez leur enfance, cultiverez leur

jeunesse; vous leur parlerez de leur père, de votre douleur, de la

perte qu'eux et la république ont faite. Après avoir rattaché votre

ame au monde par l'amour filial et l'amour maternel, appréciez pour

quelque chose l'amitié et le vif intérêt que je prendrai toujours à la

femme de mon ami. Persuadez-vous qu'il est des hommes, en petit

nombre, qui méritent d'être l'espoir de la douleur, parce qu'ils

sentent avec chaleur les peines de l'ame.

_Signé_, BONAPARTE.

_Instructions remises au citoyen Beauvoisin, chef de bataillon

d'état-major, commissaire près le divan du Caire._

Au Caire, le 5 fructidor an VI (22 août 1798.)

Mémoires pour servir à l'Histoire de France sous Napoléon, Tome 2/2 Écrits à Sainte-Hélène par les généraux qui ont partagé sa captivité · 第 17 / 19 段