Pendant que ces évènements se passaient dans le Charkieh, d'autres

plus importants avaient lieu dans le Bahireh. Un homme du désert de

Derne, jouissant d'une grande réputation de sainteté parmi les Arabes

de sa tribu, s'imagina ou voulut faire croire qu'il était l'ange

Elmody, que le prophète promet dans le Koran, d'envoyer au secours des

fidèles, dans les circonstances les plus critiques. Cette opinion

s'accrédita dans la tribu; cet homme avait toutes les qualités propres

à exciter le fanatisme de la populace. Il était parvenu à faire

accroire qu'il vivait de sa substance et par la grace spéciale du

prophète. Tous les jours à l'heure de la prière et devant tous les

fidèles, on lui portait une jatte de lait; il y trempait ses doigts

et les passait sur ses lèvres, c'était, disait-il, la seule nourriture

qu'il prenait. Il se forma une garde de 120 hommes de sa tribu, bien

armés et très-fanatisés. Il se rendit à la grande oasis, où il trouva

une caravane de pélerins, de 400 Maugrebins de Fez; il s'annonça comme

l'ange Elmody, ils le crurent et le suivirent. Ces 400 hommes étaient

bien armés, et avaient un bon nombre de chameaux; il se trouva ainsi à

la tête de 5 à 600 hommes et se dirigea sur Damanhour, où il surprit

60 hommes de la légion nautique, les égorgea, s'empara de leurs fusils

et d'une pièce de 4. Ce succès accrut le nombre de ses partisans; il

parcourut alors les mosquées de Damanhour et des villages

circonvoisins, et du haut de la chaire, qui sert aux lecteurs du

Koran, il annonça sa mission divine. Il se disait incombustible et à

l'abri des balles, il assurait que tous ceux qui marcheraient avec lui

n'auraient rien à craindre des fusils, baïonnettes et canons des

Français. Il était l'ange Elmody! il persuada et recruta dans le

Bahireh, 3 ou 4,000 hommes, parmi lesquels il en trouva 4 ou 500 bien

armés. Il arma les autres de grandes piques et de pelles, et les

exerça à jeter de la poussière contre l'ennemi, en déclarant que cette

poussière bénie rendrait vains tous les efforts des Français contre

eux.

Le colonel Lefebvre, qui commandait à Rhamanieh, laissa 50 hommes dans

le fort, et partit avec 200 hommes pour reprendre Damanhour. L'ange

Elmody marcha à sa rencontre; le colonel Lefebvre fut cerné par les

forces supérieures de l'ange. L'affaire s'engagea, et au moment où le

feu était le plus vif entre les Français et les hommes armés de

l'ange, des colonnes de fellahs débordèrent ses flancs et se jetèrent

sur ses derrières, en formant des nuées de poussière. Le colonel

Lefebvre ne put rien faire, perdit quelques hommes, en tua un plus

grand nombre et reprit sa position de Rhamanieh. Les blessés et les

parents des morts murmurèrent et firent de vifs reproches à l'ange

Elmody. Il leur avait dit que les balles des Français n'atteindraient

aucun de ses sectaires, et cependant un grand nombre avaient été tués

et blessés! Il fit taire ces murmures en s'appuyant du Koran et de

plusieurs prédictions; il soutint qu'aucun de ceux qui avaient été en

avant, pleins de confiance en ses promesses, n'avait été tué, ni

blessé; mais que ceux qui avaient reculé, parce que la foi n'était pas

entière dans leur coeur, avaient été punis par le prophète; cet

évènement qui devait ouvrir les yeux sur son imposture, consolida son

pouvoir; il régna alors à Damanhour. Il était à craindre que tout le

Bahireh, et insensiblement les provinces voisines ne se soulevassent;

mais une proclamation des scheicks du Caire arriva à temps, et empêcha

une révolte générale.

Le général Lanusse traversa promptement le Delta; et de la province de

Charkieh se porta dans le Bahireh, où il arriva le 8 mai. Il marcha

sur Damanhour, et battit les troupes de l'ange Elmody. Tout ce qui

n'était pas armé se dissipa et regagna ses villages. Il fit main basse

sur les fanatiques, en passa 1500 par les armes, et dans ce nombre se

trouva l'ange Elmody lui-même. Il prit Damanhour et la tranquillité du

Bahireh fut rétablie.

A la nouvelle que l'armée française avait repassé le désert et

retournait en Égypte, la consternation fut générale dans tout

l'Orient, les Druses, les Mutualis, les chrétiens de Syrie, les

partisans d'Ayer, n'obtinrent la paix de Djezzar qu'en faisant de

grands sacrifices d'argent. Djezzar fut moins cruel que par le

passé; presque toute sa maison militaire avait été tuée dans

Saint-Jean-d'Acre, et ce vieillard survivait à tous ceux qu'il avait

élevés. La peste qui faisait de grands ravages dans cette ville,

augmentait encore ses malheurs et portait le dernier coup à sa

puissance. Il ne sortit point de son pachalic.

Le pacha de Jérusalem reprit possession de Jaffa. Ibrahim-Bey avec 400

Mamelucks qui lui restaient vint prendre position à Gaza; il y eut

quelques pourparlers et quelques coups de sabre, avec la garnison

d'El-Arich.

§ II.

Elfy-Bey et Osman-Bey avec 300 Mamelucks, un millier d'Arabes, et un

millier de chameaux portant leurs femmes et leurs richesses,

descendirent par le désert entre la rive droite du Nil et la mer

Rouge, et arrivèrent dans les premiers jours de juillet à l'oasis de

Sebabiar; ils attendaient Ibrahim-Bey qui devait venir les joindre de

Gaza, et ainsi réunis ils voulaient soulever tout le Charkieh,

pénétrer dans le Delta, et se porter sur Aboukir.

Le général de brigade Lagrange partit du Caire, avec une brigade et la

moitié du régiment des dromadaires; il arriva en présence de l'ennemi

dans la nuit du 9 au 10 juillet, manoeuvra avec tant d'habileté, qu'il

cerna le camp d'Osman-Bey et d'Elfy-Bey, prit leurs mille chameaux et

leurs familles, tua Osman-Bey, cinq ou six catchefs et une centaine de

Mamelucks. Le reste s'éparpilla dans le désert, et Elfy-Bey regagna la

Nubie. Ibrahim-Bey prévenu de cet évènement ne quitta point Gaza.

Mourah-Bey avec le reste des Mamelucks, montant à 4 ou 500 hommes,

arriva dans le Fayoume, et de là se porta par le désert sur le lac

Natron, où il devait être joint par 2 à 3,000 Arabes du Baireh et du

désert de Derne, et marcher sur Aboukir, lieu désigné pour le

débarquement d'une grande armée turque. Il devait conduire à cette

armée des chameaux, des chevaux, et la servir de son influence.

Le général Murat partit du Caire, arriva au lac Natron, attaqua

Mourah-Bey, et lui prit un catchef et une cinquantaine de Mamelucks.

Mourah-Bey vivement poursuivi, et n'ayant, d'ailleurs, aucune nouvelle

de l'armée qui devait débarquer à Aboukir, et que les vents avaient

retardée, retourna sur ses pas, cherchant son salut dans le désert.

Dans la journée du 13, il arriva aux Pyramides; on dit qu'il monta sur

la plus haute, et qu'il y resta une partie de la journée à considérer

avec sa lunette toutes les maisons du Caire et sa belle campagne de

Gizeh. De toute la puissance des Mamelucks, il ne lui restait plus que

quelques centaines d'hommes découragés, fugitifs et délabrés!

Aussitôt que le général en chef fut instruit de sa présence sur ce

point, il partit à l'heure même, arriva aux Pyramides; mais

Mourah-Bey s'enfonça dans le désert, se dirigeant sur la grande oasis.

On lui prit quelques chameaux et quelques hommes.

§ III.

Le 14 juillet, le général en chef apprit que Sidney-Smith avec deux

vaisseaux de ligne anglais, plusieurs frégates, plusieurs vaisseaux de

guerre turcs et cent vingt ou cent cinquante bâtiments de transport,

avait mouillé le 12 juillet au soir dans la rade d'Aboukir. Le fort

d'Aboukir était armé, approvisionné et en bon état; il y avait 400

hommes de garnison et un chef de confiance. Le général de brigade

Marmont, qui commandait à Alexandrie et dans toute la province,

répondait de la défense du fort, pendant le temps qui serait

nécessaire à l'armée pour arriver. Mais ce général avait commis une

grande faute: au lieu de raser le village d'Aboukir, comme le général

en chef le lui avait ordonné, et d'augmenter les fortifications du

fort en y construisant un glacis, un chemin couvert et une bonne

demi-lune en maçonnerie, le général Marmont avait pris sur lui de

conserver ce village, qui avait de bonnes maisons et qui lui parut

nécessaire pour servir de cantonnement aux troupes; et il avait fait

établir, par le colonel Cretin, une redoute de cinquante toises de

côté, en avant du village, à peu près à quatre cents toises du fort.

Cette redoute lui parut protéger suffisamment le fort et le village.

Le peu de largeur de l'isthme, qui dans ce point n'avait pas plus de

quatre cents toises, lui faisait croire qu'il était impossible de

passer et d'entrer dans le village sans s'emparer de la redoute. Ces

dispositions étaient vicieuses, puisque c'était faire dépendre la

sûreté du fort important d'Aboukir, qui avait une escarpe et une

contrescarpe de fortification permanente, d'un ouvrage de campagne qui

n'était pas flanqué et n'était pas même palissadé.

Mustapha-Pacha envoya ses embarcations dans le lac Madieh, s'empara de

la traille qui servait à la communication d'Alexandrie à Rosette, et

opéra son débarquement sur le bord de ce lac. Le 14, les chaloupes

canonnières anglaises et turques entrèrent dans le lac Madieh et

canonnèrent la redoute. Plusieurs pièces de campagne que débarquèrent

les Turcs furent disposées pour contrebattre les quatre pièces qui

défendaient cet ouvrage; et lorsqu'il fut jugé suffisamment battu, les

Turcs le cernèrent, le kandjar au poing, montèrent à l'assaut, s'en

emparèrent et firent prisonniers ou tuèrent les 300 Français, que le

commandant d'Aboukir y avait placés; lui-même y fut tué. Ils prirent

possession alors du village; il ne restait plus dans le fort que 100

hommes et un mauvais officier, qui, intimidé par les immenses forces

qui l'environnaient et la prise de la redoute, eut la lâcheté de

rendre le fort, évènement malheureux qui déconcerta tous les

calculs[9].

[9] Le village d'Aboukir environne le fort, il est à l'extrémité

de la presqu'île. A quatre cents toises du fort s'élève un petit

mamelon qui le domine. La presqu'île n'a, en cet endroit, au plus

que quatre cents toises de large. C'est là que Marmont avait fait

construire une redoute. Le village est assez considérable, les

maisons sont en pierre. Le fort d'Aboukir était fermé par un

rempart avec fossé taillé dans le roc; dans l'intérieur, il avait

de grosses tours et des magasins voûtés, reste de très-anciennes

constructions. Il est environné de tous côtés de rochers qui se

prolongent dans la mer, et le rendent directement inabordable par

la haute mer. A quelques centaines de toises se trouve une petite

île, où l'on pourrait établir un fort qui protégerait quelques

vaisseaux de guerre.

§ IV.

Cependant aussitôt que Napoléon fut instruit du débarquement des

Turcs, il se porta à Giseh et expédia des ordres dans toute l'Égypte.

Il coucha le 15 à Wardan, le 17 à Alkam, le 18 à Chabour, le 19 à

Rhamanieh, faisant ainsi quarante lieues en quatre jours. Le convoi

qui avait été signalé à Aboukir était considérable; et tout faisait

penser qu'il y avait, indépendamment d'une armée turque, une armée

anglaise; dans l'incertitude, le général en chef raisonna comme s'il

en était ainsi.

Les divisions Murat, Lannes, Bon, partirent du Caire, en laissant une

bonne garnison dans la citadelle et dans les différents forts; la

division Kléber partit de Damiette. Le général Régnier, qui était dans

le Charkieh, eut ordre de laisser une colonne de 600 hommes,

infanterie, cavalerie et artillerie, y compris les garnisons de

Belbeis, Salahieh, Cathieh et El-Arich, et de se diriger sur

Rhamanieh. Les différents généraux qui commandaient les provinces se

portèrent avec leurs colonnes et ce qu'ils avaient de disponible, sur

ce point. Le général Desaix eut ordre d'évacuer la haute Égypte, d'en

laisser la garde aux habitants et d'arriver en toute diligence sur le

Caire; de sorte que, s'il était nécessaire, toute l'armée, qui

comptait 25,000 hommes, dont plus de 3,000 hommes d'excellente

cavalerie, et soixante pièces de campagne bien attelées, était en

mouvement pour se réunir devant Aboukir. Le nombre des troupes qui

furent laissées au Caire, compris les malingres et dépôts, n'était pas

de plus de 8 à 900 hommes.

Le général en chef avait l'espoir de détruire l'armée qui débarquait à

Aboukir, avant que celle de Syrie, s'il s'en était formé une nouvelle

depuis deux mois qu'il avait quitté cette contrée, pût arriver devant

le Caire. On savait par notre avant-garde, qui était à El-Arich, que

rien de ce qui devait former cette armée n'était encore arrivé à Gaza;

il était toutefois nécessaire d'agir comme si l'ennemi, pendant qu'il

débarquait à Alexandrie, avait une armée en marche sur El-Arich; et il

était important que le général Desaix eût évacué la haute Égypte et

fût arrivé au Caire, avant que l'armée de Syrie, si toutefois il y en

avait une et qu'elle se hasardât à passer le désert, pût y arriver

elle-même.

Dans cette circonstance, les scheiks de Gemil-Azar firent des

proclamations pour éclairer les peuples sur les mouvements qui

s'opéraient, et empêcher qu'on ne crût que les Français évacuaient

l'Égypte; ils firent connaître qu'au contraire le sultan Kébir était

constant dans ses sollicitudes pour elle. C'est ce qui l'avait porté à

passer le désert pour aller détruire l'armée turque qui venait la

ravager; qu'aujourd'hui qu'une autre armée était arrivée, sur des

vaisseaux, à Aboukir, il marchait avec son activité ordinaire pour

s'opposer au débarquement et éviter à l'Égypte les calamités qui

pèsent toujours sur un pays qui est le théâtre de la guerre.

§ V.

Arrivé à Rhamanieh, Napoléon reçut, le 20 juillet, des nouvelles

d'Alexandrie, qui donnaient le détail du débarquement de l'ennemi, de

l'attaque et de la prise de la redoute, et de la capitulation du fort.

On annonçait que l'ennemi n'avait pas encore avancé et qu'il

travaillait à des retranchements, consistant en deux lignes, l'une qui

réunissait la redoute à la mer par des retranchements; l'autre à trois

quarts de lieue en avant, avait la droite et la gauche soutenues par

deux monticules de sable, l'un dominant le lac Madieh, et l'autre

appuyé à la Méditerranée; que l'inactivité de l'ennemi depuis cinq

jours qu'il avait pris la redoute était fondée, suivant les uns, sur

ce qu'il attendait l'arrivée d'une armée anglaise venant de Mahon;

suivant les autres, sur ce que Mustapha avait refusé de marcher sur

Alexandrie, sans artillerie et sans cavalerie, sachant que cette place

était fortifiée et armée d'une immense artillerie; qu'il attendait

Mourah-Bey, qui devait lui amener plusieurs milliers d'hommes de

cavalerie et plusieurs milliers de chameaux; que l'armée turque était

évaluée à 20 ou 25,000 hommes; que l'on voyait sur la plage une

trentaine de bouches à feu, modèle français, pareilles à celles prises

à Jaffa; qu'il n'avait aucun attelage; et que toute sa cavalerie

consistait en 2 ou 300 chevaux, appartenant aux officiers que l'on

avait formés en pelotons pour fournir des gardes aux postes avancés.

Les évènements survenus à Mourah-Bey déconcertaient tous les projets

de l'ennemi; les Arabes du Bahireh, parmi lesquels nous avions

beaucoup de partisans, craignirent de s'exposer à la vengeance de

l'armée française; ils ne témoignaient pas une grande confiance dans

les succès des Turcs, que d'ailleurs ils voyaient dépourvus

d'attelages et de cavalerie.

Les fortifications que l'armée turque faisait sur la presqu'île

d'Aboukir, portaient à penser qu'elle voulait prendre ce point pour

centre de ses opérations; elle pouvait de là se diriger sur Alexandrie

ou sur Rosette.

Le général en chef jugea devoir prendre le point de Birket pour centre

de ses mouvements. Il y envoya le général Murat avec son avant-garde

pour y prendre position; le village de Birket est à la tête du lac

Madieh. De là on pouvait fondre sur le flanc droit de l'armée ennemie,

si elle se dirigeait sur Rosette, et l'attaquer entre le lac Madieh et

le Nil, ou tomber sur son flanc gauche, si elle marchait sur

Alexandrie.

Pendant que toutes les colonnes se réunissaient à Rhamanieh, le

général en chef se rendit à Alexandrie; il fut satisfait de la bonne

situation où se trouvait cette place importante, qui renfermait tant

de munitions et des magasins si considérables, et il rendit une

justice publique aux talents et à l'activité du colonel du génie

Cretin.

La contenance de l'ennemi faisait ajouter foi aux bruits que ses

partisans répandaient qu'il attendait l'armée anglaise; il était donc

important de l'attaquer et de le battre avant son arrivée. Mais la

marche du général en chef avait été si rapide, les distances étaient

si grandes, qu'il n'y avait encore de réunis que 5 à 6,000 hommes. Il

fallait douze à quinze jours de plus pour pouvoir rassembler toute

l'armée, excepté la division Desaix à laquelle il fallait vingt jours.

Le général en chef résolut de se porter en avant avec ce qu'il avait

de troupes et d'aller reconnaître l'ennemi: celui-ci n'ayant ni

cavalerie, ni artillerie mobile, ne pouvait point l'engager dans une

affaire sérieuse; son projet était, si l'ennemi était nombreux et bien

établi, de prendre une position parallèle, appuyant la droite au lac

Madieh, la gauche à la mer, et de s'y fortifier par des redoutes. Par

ce moyen, il tiendrait l'ennemi bloqué sur la presqu'île,

l'empêcherait d'avoir aucune communication avec l'Égypte, et serait à

même d'attaquer l'armée turque lorsque la plus grande partie de

l'armée française serait arrivée.

Napoléon partit le 24 d'Alexandrie, et vint camper au Puits, moitié

chemin de l'isthme, et y fut rejoint par toutes les troupes qui

étaient à Birket.

Les Turcs, qui n'avaient point de cavalerie, ne pouvaient s'éclairer;

ils étaient contenus par les grandes gardes de hussards et de

chasseurs, que la garnison d'Alexandrie avait placées dès les premiers

jours du débarquement. On nourrissait donc quelque espérance de

surprendre l'armée ennemie. Mais une compagnie de sapeurs, escortant

un convoi d'outils et partie d'Alexandrie fort tard le 24, dépassa les

feux de l'armée française et tomba dans ceux de l'armée turque, à dix

heures du soir. Aussitôt que les sapeurs s'en aperçurent, ils se

sauvèrent pour la plupart, mais dix furent pris, et par eux, les

Turcs apprirent que le général en chef et l'armée, étaient vis-à-vis

d'eux. Ils passèrent toute la nuit à faire leurs dernières

dispositions, et nous les trouvâmes, le 25, préparés à nous recevoir.

Le général en chef changea alors ses premiers projets, et résolut

d'attaquer à l'heure même, sinon pour s'emparer de toute la

presqu'île, du moins pour obliger l'ennemi à reployer sa première

ligne derrière la seconde, ce qui permettrait aux Français d'occuper

la position de cette première ligne et de s'y retrancher. L'armée

turque ainsi resserrée, il devenait facile de l'écraser de bombes,

d'obus et de boulets, nous avions dans Alexandrie des moyens

d'artillerie immenses.

Le général Lannes avec 1,800 hommes, fit ses dispositions pour

attaquer la gauche de l'ennemi; Destaing avec un pareil nombre de

troupes se disposa à attaquer la droite; Murat avec toute la cavalerie

et une batterie légère se partagea en trois corps, la gauche, la

droite et la réserve. Les tirailleurs de Lannes et Destaing

s'engagèrent bientôt avec les tirailleurs ennemis. Les Turcs

maintinrent le combat avec succès, jusqu'au moment où le général

Murat, ayant pénétré par leur centre, dirigea sa gauche sur les

derrières de leur droite, et sa droite sur les derrières de leur

gauche, coupant ainsi la communication de la première ligne avec la

deuxième. Les troupes turques perdirent alors contenance, et se

portèrent en tumulte sur leur deuxième ligne. Ce corps était de 9 à

10,000 hommes. L'infanterie turque est brave, mais elle ne garde aucun

ordre, et ses fusils n'ont point de baïonnette; elle a d'ailleurs le

sentiment profond de son infériorité en plaine contre la cavalerie.

Cette infanterie, rencontrée au milieu de la plaine par notre

cavalerie, ne put rejoindre la deuxième ligne, et fut jetée, la droite

dans la mer, et la gauche dans le lac Madieh. Les colonnes de Lannes

et de Destaing, qui s'étaient portées sur les hauteurs que venait de

quitter l'ennemi, en descendirent au pas de charge, et les

poursuivirent l'épée dans les reins. On vit alors un spectacle unique.

Ces 10,000 hommes, pour échapper à notre cavalerie et à notre

infanterie, se précipitèrent dans l'eau; mitraillés par notre

artillerie, ils s'y noyèrent presque tous! On dit qu'une vingtaine

d'hommes seulement parvinrent à se sauver à bord des chaloupes. Un si

grand succès, qui nous avait coûté si peu, donna l'espérance de forcer

la deuxième ligne. Le général en chef se porta en avant pour la

reconnaître avec le colonel Cretin. La gauche était la partie la plus

faible.

Le général Lannes eut l'ordre de former ses troupes en colonnes, de

couvrir de tirailleurs les retranchements de la gauche de l'ennemi,

et, sous la protection de toute son artillerie, de longer le lac,

tourner les retranchements, et se jeter dans le village. Murat avec

toute sa cavalerie se plaça en colonne serrée derrière Lannes, devant

répéter la même manoeuvre que pour la première ligne, et, aussitôt que

Lannes aurait forcé les retranchements, se porter sur les derrières de

la redoute de la droite des Turcs. Le colonel Cretin, qui connaissait

parfaitement les localités, lui fut donné pour diriger sa marche. Le

général Destaing fut destiné à faire de fausses attaques pour attirer

l'attention de la droite de l'ennemi.

Toutes ces dispositions furent couronnées par les plus heureux succès.

Lannes força les retranchements au point où ils joignaient le lac, et

se logea dans les premières maisons du village; la redoute et toute la

droite de l'ennemi étaient couvertes de tirailleurs.

Mustapha-Pacha était dans la redoute: aussitôt qu'il s'aperçut que le

général Lannes était sur le point d'arriver au retranchement et de

tourner sa gauche, il fit une sortie, déboucha avec 4 ou 5,000

hommes, et par-là sépara notre droite de notre gauche, qu'il prenait

en flanc en même temps qu'il se trouvait sur les derrières de notre

droite. Ce mouvement aurait arrêté court Lannes; mais le général en

chef, qui se trouvait au centre, marcha avec la 69e, contint l'attaque

de Mustapha, lui fit perdre du terrain, et par-là rassura entièrement

les troupes du général Lannes, qui continuèrent leur mouvement; la

cavalerie, ayant alors débouché, se trouva sur les derrières de la

redoute. L'ennemi se voyant coupé, se mit aussitôt dans le plus

affreux désordre. Le général Destaing marcha au pas de charge sur les

retranchements de droite. Toutes les troupes de la deuxième ligne

voulurent alors regagner le fort, mais elles se rencontrèrent avec

notre cavalerie, et il ne se fût point sauvé un seul Turc sans

l'existence du village: un assez grand nombre eurent le temps d'y

arriver; 3 ou 4,000 Turcs furent jetés dans la mer. Mustapha, tout son

état-major et un gros de 12 à 1,500 hommes, furent cernés et faits

prisonniers. La 69e entra la première dans la redoute.

Il était quatre heures après midi: nous étions maîtres de la moitié du

village, de tout le camp de l'ennemi, qui avait perdu 14 ou 15,000

hommes, il lui en restait 3 ou 4,000 qui occupaient le fort et se

barricadaient dans une partie du village. La fusillade continua toute

la journée. Il ne fut pas jugé possible, sans s'exposer à une perte

énorme, de forcer l'ennemi dans les maisons qu'il occupait, protégé

par le fort. On prit position, et le génie et l'artillerie reconnurent

les endroits les plus avantageux pour placer des pièces de gros

calibre, afin de raser les défenses de l'ennemi, sans s'exposer à une

plus grande perte. Mustapha-Pacha ne s'était rendu prisonnier qu'après

s'être vaillamment défendu. Il avait été blessé à la main. La

cavalerie eut la plus grande part au succès de cette journée. Murat

fut blessé d'un coup de tromblon à la tête; le brave Duvivier fut tué

d'un coup de kandjiar. Cretin était tombé mort, percé d'une balle, en

conduisant la cavalerie. Guibert, aide-de-camp du général en chef,

frappé d'un boulet à la poitrine, mourut peu après le combat. Notre

perte se monta à environ 300 hommes. Sidney-Smith, qui faisait les

fonctions de major-général du pacha, et qui avait choisi les positions

qu'avait occupées l'armée turque, faillit être pris; il eut beaucoup

de peine à rejoindre sa chaloupe.

La 69e s'était mal comportée dans un assaut à St-Jean-d'Acre, et le

général en chef, mécontent, l'avait mise à l'ordre du jour et avait

ordonné qu'elle traverserait le désert la crosse en l'air et escortant

les malades; par sa belle conduite à la bataille d'Aboukir, elle

reconquit son ancienne réputation.

PIÈCES JUSTIFICATIVES.

_Lettre du général Bonaparte,_

_Au Directoire exécutif._

Au Caire, le 6 thermidor an VI (24 juillet 1798).

Le 19 messidor, l'armée partit d'Alexandrie. Elle arriva à Damanhour

le 20, souffrant beaucoup à travers ce désert de l'excessive chaleur

et du manque d'eau.

_Combat de Rahmanieh._

Le 22, nous rencontrâmes le Nil à Rahmanieh, et nous nous rejoignîmes

avec la division du général Dugua, qui était venue par Rosette en

faisant plusieurs marches forcées.

La division du général Desaix fut attaquée par un corps de 7 à 800

Mamelucks, qui après une canonnade assez vive, et la perte de quelques

hommes, se retirèrent.

_Bataille de Chebrheis._

Mémoires pour servir à l'Histoire de France sous Napoléon, Tome 2/2 Écrits à Sainte-Hélène par les généraux qui ont partagé sa captivité · 第 16 / 19 段