La révolution des Indes devait être plus ou moins prochaine, selon les

chances plus ou moins heureuses de la guerre; et les dispositions des

habitants de l'Arabie et de l'Égypte plus ou moins favorables, suivant

la politique qu'aurait adoptée la Porte dans ces nouvelles

circonstances; le seul objet dont on dût s'occuper immédiatement était

de conquérir l'Égypte et d'y former un établissement solide; aussi les

moyens pour y réussir étaient-ils les seuls prévus. Tout le reste

était considéré comme une conséquence nécessaire, on n'en avait que

pressenti l'exécution. L'escadre française, réarmée dans les ports

d'Alexandrie, approvisionnée et montée par des équipages exercés,

suffisait pour imposer à Constantinople. Elle pouvait, si on le

jugeait nécessaire, débarquer un corps de troupes à Alexandrette; et

l'on se serait trouvé, dans la même année, maître de l'Égypte, de la

Syrie, du Nil et de l'Euphrate. L'heureuse issue de la bataille des

Pyramides, la conquête de l'Égypte sans essuyer aucune perte sensible,

les bonnes dispositions des habitants, le dévouement des chefs de la

loi, semblaient d'abord assurer la prompte exécution de ces grands

projets. Mais bientôt la destruction de l'escadre française à Aboukir,

le contre-ordre donné par le directoire à l'expédition d'Irlande, et

l'influence des ennemis de la France sur la Porte, rendirent tout plus

difficile.

Cependant deux armées turques se réunissaient, l'une à Rhodes et

l'autre en Syrie, pour attaquer les Français en Égypte. Il paraît

qu'elles devaient agir simultanément dans le courant de mai, la

première en débarquant à Aboukir et la seconde en traversant le désert

qui sépare la Syrie de l'Égypte. On apprit dans les premiers jours de

janvier que Djezzar pacha venait d'être nommé seraskier de l'armée de

Syrie; que son avant-garde, sous les ordres d'Abdalla, était déja

arrivée à El-Arich, s'en était emparée et s'occupait à réparer ce fort

qui peut être considéré comme la clef de l'Égypte du côté de la Syrie.

Un train d'artillerie de quarante bouches à feu, servi par 1,200

canonniers, les seuls de l'empire qui fussent exercés à l'européenne,

venait de débarquer à Jaffa; des magasins considérables se formaient

en cette ville, et un grand nombre de bâtiments de transport, dont une

partie arrivait de Constantinople, étaient employés à cet effet. A

Gaza, on avait emmagasiné des outres; la renommée voulait qu'il y en

eût assez pour mettre une armée de 60,000 hommes à même de traverser

le désert.

Si les Français restaient tranquilles en Égypte, ils allaient être

attaqués à la fois par les deux armées; de plus il était à craindre

qu'un corps de troupes européennes ne se joignît à elles, et que le

moment de l'agression ne coïncidât avec des troubles intérieurs. Dans

ce cas, lors même que les Français auraient été vainqueurs, il ne leur

était pas possible de profiter de la victoire. Par mer, ils n'avaient

point de flotte; par terre, le désert de soixante-quinze lieues qui

sépare la Syrie de l'Égypte n'était point praticable pour une armée

dans la saison des grandes chaleurs.

Les règles de la guerre prescrivaient donc au général français de

prévenir ses ennemis, de traverser le grand désert pendant l'hiver, de

s'emparer de tous les magasins que l'ennemi avait formés sur les côtes

de la Syrie, d'attaquer et de détruire les troupes au fur et à mesure

qu'elles se rassemblaient.

D'après ce plan, les divisions de l'armée de Rhodes étaient obligées

d'accourir au secours de la Syrie; et l'Égypte restait tranquille, ce

qui nous permettait d'appeler successivement la plus grande partie de

nos forces en Syrie. Les Mamelucks de Mourah-Bey et d'Ibrahim-Bey, les

Arabes du désert de l'Égypte, les Druses du mont Liban, les Mutualis,

les Chrétiens de Syrie, tout le parti du cheick d'Ayer en Syrie,

pouvaient se réunir à l'armée maîtresse de cette contrée, et la

commotion se communiquait à toute l'Arabie. Les provinces de l'empire

ottoman qui parlent arabe, appelaient de leurs voeux un grand

changement, et attendaient un homme. Avec des chances heureuses on

pouvait se trouver sur l'Euphrate, au milieu de l'été, avec 100,000

auxiliaires, qui auraient eu pour réserve 25,000 vétérans français des

meilleures troupes du monde, et des équipages d'artillerie nombreux.

Constantinople alors se trouvait menacée; et si l'on parvenait à

rétablir des relations amicales avec la Porte, on pouvait traverser le

désert et marcher sur l'Indus à la fin de l'automne.

NOTE SUR JAFFA.

Jaffa, ville de 7 à 8,000 habitants, qui était l'apanage de la sultane

Validé, est située à seize lieues de Gaza, et à une lieue de la petite

rivière de Maar, qui, à son embouchure, n'est pas guéable.

L'enceinte, du côté de la terre, est formée par un demi-hexagone; un

des côtés regarde Gaza, l'autre le Jourdain, le troisième Acre, et un

quatrième longe la mer en forme de demi-cercle concave. Il y a un

port, en mauvais état pour les petits bâtiments, et une rade foraine

passable. Sur le Koich, est le couvent des Pères de la Terre-Sainte

(récollets chaussés), chargés du Nazareth et propriétaires de

plusieurs autres communautés en Palestine. L'enceinte de Jaffa

consiste en de grandes murailles flanquées de tours, sans fossés, ni

contrescarpes. Ces tours étaient armées d'artillerie, mais leur

aménagement était mal entendu, les canons maladroitement placés. Les

environs de Jaffa sont un vallon couvert de jardins et de vergers; il

s'y trouve beaucoup d'accidents de terrain qui permettent d'approcher

à une demi-portée de pistolet des remparts sans être aperçu. A une

grande portée de canon de Jaffa, est le rideau qui domine la campagne;

on y traça la ligne de contrevallation. C'était la position où devait

naturellement camper l'armée; mais comme elle était éloignée de l'eau

et exposée aux ardeurs du soleil, le rideau étant nu, on aima mieux se

placer dans des bosquets d'orangers en faisant garder la position

militaire par des postes.

Le mont Carmel est situé au promontoire de ce nom, à trois lieues

d'Acre, dont il forme l'extrême gauche de la baie. Il est escarpé de

tous côtés; à son sommet, il y a un couvent, et des fontaines; et sur

un rocher qui s'y trouve, on voit la trace d'un pied d'homme que la

tradition attribue à Élie, lorsqu'il monta au ciel. Ce mont domine

toute la côte, et les navires viennent le reconnaître lorsqu'ils

abordent en Syrie. A ses pieds, coule la rivière du Caisrum, dont

l'embouchure est à sept ou huit cents toises de Caiffa. Cette petite

ville, située au bord de la mer, renferme 3,000 habitants; elle a un

petit port, une enceinte à l'antique avec des tours, et est dominée de

très-près par les mamelons du Carmel. De l'embouchure du Caisrum pour

arriver à Acre, on longe les sables au bord de la mer. On les suit

pendant une lieue et demie, et l'on rencontre l'embouchure du Bélus,

petite rivière qui prend sa source sur les mamelons de Chefamer, et

dont les eaux coulent à peine. Elle est marécageuse à son embouchure,

et se jette dans la mer à quinze cents toises d'Acre. Elle passe à une

portée de fusil de la hauteur de Richard-Coeur-de-Lion, située sur sa

rive droite, à six cents toises de Saint-Jean-d'Acre.

NOTES

SUR LE SIÉGE DE SAINT-JEAN-D'ACRE.

Le siége de Saint-Jean-d'Acre peut se diviser en trois époques.

Première époque. Elle commence au 20 mars, jour où l'on ouvrit la

tranchée, et finit au premier avril. Dans cette période, nous avions

pour toute artillerie de siége, une caronade de 32, que le chef

d'escadron Lambert avait prise à Caiffa, en s'emparant de vive force

du canot du Tigre; mais il n'était pas possible de s'en servir avec

l'affût du canot, et nous manquions de boulets. Ces inconvénients

disparurent bientôt; en vingt-quatre heures, le parc d'artillerie

construisit un affût. Quant aux boulets, Sidney-Smith se chargea de

nous en procurer. On faisait de temps en temps paraître quelques

cavaliers ou quelques charrettes; alors ce commodore s'approchait en

faisant un feu roulant de toutes ses batteries; et les soldats, à qui

le directeur du parc d'artillerie donnait cinq sous par boulets,

couraient les ramasser. Ils étaient si habitués à cette manoeuvre,

qu'ils allaient les chercher au milieu de la canonnade et des rires

universels. Quelquefois aussi on faisait avancer une chaloupe, ou l'on

faisait mine de construire une batterie. C'est ainsi que l'on

recueillit des boulets, de 12 et de 32. Du reste, on avait de la

poudre; car le parc en avait apporté une certaine quantité du Caire;

de plus, on en avait trouvé à Jaffa et à Gaza. En résumé, tous nos

moyens en artillerie, y compris celle de campagne, consistaient en

quatre pièces de 12, approvisionnées à deux cents coups chaque, huit

obusiers, une caronade de 32, et une trentaine de pièces de quatre.

Le général du génie Samson, chargé de reconnaître la ville, revint en

assurant qu'elle n'avait ni contrescarpe, ni fossé. Il disait être

parvenu, de nuit, au pied du rempart, où il avait reçu un coup de

fusil qui l'avait grièvement blessé. Son rapport était inexact; il

avait effectivement touché un mur, mais non le rempart. On agit

malheureusement d'après les renseignements qu'il avait donnés. On se

flattait de l'espoir de prendre la ville en trois jours, car,

disait-on, elle est moins forte que Jaffa; sa garnison n'est que de 2

ou 3,000 hommes, et Jaffa, avec une étendue beaucoup moindre, en avait

8,000, lorsqu'on la prit.

Le 25 mars, en quatre heures de temps, la caronade et les quatre

pièces de 12 ouvrirent la tour, et on jugea la brèche praticable. Un

jeune officier du génie avec quinze sapeurs et vingt-cinq grenadiers,

fut chargé de monter à l'assaut pour en déblayer le pied, et

l'adjudant-commandant Laugier, qui se tenait dans la place d'armes à

cent toises de là, attendait que cette opération fût faite, pour

s'élancer sur la brèche. Les sapeurs sortis de derrière l'aquéduc,

eurent trente toises à faire, mais ils furent arrêtés court par une

contrescarpe de quinze pieds et un fossé qu'ils évaluèrent à plusieurs

toises. Cinq à six d'entre eux furent blessés, et le reste, en butte à

une épouvantable fusillade, rentra précipitamment dans la tranchée.

On plaça sur-le-champ un mineur pour faire sauter la contrescarpe. Au

bout de trois jours, c'est-à-dire le 28, la mine fut prête; les

mineurs annoncèrent que la contrescarpe sauterait. Cette opération

difficile se faisait sous le feu de tous les remparts, et d'une grande

quantité de mortiers qui, dirigés par d'excellents pointeurs, que les

équipages anglais avaient fournis, lançaient des bombes de toutes

parts. Tous nos mortiers de huit pouces et nos belles pièces que les

Anglais avaient prises, augmentèrent la défense de la place. La mine

joua le 28 mars, mais elle fit mal son effet; elle n'avait pas été

assez enfoncée et ne renversa que la moitié de la contrescarpe. Il en

restait encore huit pieds. Les sapeurs assurèrent néanmoins qu'il

n'en restait plus. L'officier d'état-major Mailly fut en conséquence

commandé avec un détachement de vingt-cinq grenadiers pour soutenir un

officier du génie qui, avec six sapeurs, se portait à la contrescarpe.

Par précaution, on s'était muni de trois échelles avec lesquelles on

la descendit. Comme on était inquiété par la fusillade, on attacha

l'échelle à la brèche, et les sapeurs et grenadiers aimèrent mieux

monter à l'assaut que d'en déblayer le pied. Ils firent annoncer à

Laugier, qui était prêt à les seconder avec deux bataillons, qu'ils

étaient dans le fossé, que la brèche était praticable et qu'il était

temps de les soutenir. Laugier accourut au pas de course; mais au

moment où il arrivait sur la contrescarpe, il rencontra les grenadiers

qui revenaient en disant que la brèche était trop haute de plusieurs

pieds, et que Mailly et plusieurs des leurs étaient tués.

Lorsque les Turcs avaient vu ce jeune officier attachant l'échelle, la

peur les avait pris et ils s'étaient enfuis au port; Djezzar même

s'était embarqué. Mais la mort de Mailly fit manquer toute

l'opération; les deux bataillons s'éparpillèrent pour riposter à la

fusillade. Laugier fut tué, et l'on perdit du monde sans aucun

résultat. Cet évènement fut très-funeste. C'est ce jour-là que la

ville devait être prise; depuis cette époque, il ne cessa d'y arriver

tous les jours des renforts de troupes, par mer.

Deuxième époque.--Du 1er avril au 27.--On ouvrit un nouveau puits de

mine, destiné à faire sauter la contrescarpe entière, afin que le

fossé ne présentât plus aucun obstacle. Ce qui avait été fait se

trouva inutile; il était plus aisé de faire un nouveau cheminement. Il

fallut aux mineurs huit jours. On fit sauter la contrescarpe,

opération qui réussit parfaitement. Le 12, on continua la mine sous le

fossé afin de faire sauter toute la tour. Il n'y avait plus moyen

d'espérer de s'y introduire par la brèche; l'ennemi l'avait remplie de

toute espèce d'artifice. On chemina encore pendant six jours. Les

assiégés s'en aperçurent et firent une sortie en trois colonnes. Celle

du centre avait en tête 200 Anglais; ils furent repoussés et un

capitaine de marins fut tué sur le puits de la mine.

C'est dans cette période que furent livrés les combats de Canaam, de

Nazareth, de Saffet et du Mont-Thabor. Le premier eut lieu le 9, le

deuxième le 11, et les autres le 13, et le 16. Ce fut ce même jour, 16

avril, que les mineurs estimèrent qu'ils étaient sous l'axe de la

tour. A cette époque, le contre-amiral Perrée était arrivé avec trois

frégates, d'Alexandrie à Jaffa; il avait débarqué deux mortiers et 6

pièces de 18 à Tintura. On en plaça deux pour combattre la petite île

qui flanquait la brèche, et les quatre autres furent dirigées contre

les remparts et les courtines à côté de la tour; on voulait, par le

bouleversement de cette tour, agrandir la brèche qu'on supposait

devoir être faite par la mine, car on craignait que l'ennemi n'eût

fait un retranchement intérieur et n'eût isolé la tour qui était

saillante.

Le 25, on mit le feu à la mine, mais un souterrain, qui était sous la

tour, trompa les calculs, et il n'en sauta que la partie qui était de

notre côté. L'effet fut d'enterrer 2 ou 300 Turcs et quelques pièces

de canon, car ils en avaient crénelé tous les étages et les

occupaient. On résolut de profiter du premier moment de surprise, et

trente hommes essayèrent de se loger dans la tour. Ne pouvant aller

outre, ils se maintinrent dans les étages inférieurs, tandis que

l'ennemi occupait les étages supérieurs, jusqu'au 26, où le général

Devaux fut blessé. On se décida alors à évacuer, afin de faire usage

de nos batteries contre cette tour ébranlée et de la détruire

tout-à-fait; le 27, Caffarelly mourut.

Troisième époque.--Du 27 avril au 20 mai.--L'ennemi sentit pendant

cette période qu'il était perdu, s'il restait sur la défensive. Les

contremines qu'il avait établies ne le rassuraient pas suffisamment.

Tous les créneaux de la muraille étaient détruits et les pièces

démontées par nos batteries. Trois mille hommes de renfort, qui

étaient entrés dans la place, avaient, il est vrai, réparé toutes les

pertes.

Mais l'imagination des Turcs était frappée de terreur, et l'on ne

pouvait plus obtenir d'eux qu'ils restassent sur la muraille et dans

la tour. Ils croyaient tout miné. Phellipeaux[7] traça des lignes de

contre-attaque; elles partirent du palais de Djezzar, et de la droite

du front d'attaque. Il mena en outre deux tranchées, comme deux côtés

de triangle, qui prenaient en flanc tous nos ouvrages. La supériorité

numérique des ennemis, la grande quantité de travailleurs de la ville,

et celle des ballots de coton dont ils formaient des épaulements,

hâtaient excessivement les travaux. En peu de jours, ils flanquèrent

de droite et de gauche toute la tour, après quoi ils élevèrent des

cavaliers, et y placèrent de l'artillerie de 24: on enleva et culbuta

plusieurs fois leur contre-attaque et leurs batteries, et l'on

encloua leurs pièces, mais jamais il ne fut possible de se maintenir

dans ces ouvrages; ils étaient trop dominés par les tours et la

muraille. On ordonna alors de saper contre eux, de sorte que leurs

travailleurs et les nôtres n'étaient séparés que par deux ou trois

toises de terrain, et marchaient les uns contre les autres. On établit

aussi des fougasses qui donnaient le moyen d'entrer dans le boyau

ennemi, et d'y détruire tout ce qui n'était pas sur ses gardes.

[7] Émigré français, officier du génie.

C'est ainsi que le premier mai, deux heures avant le jour, on

s'empara, sans perte, de la partie la plus saillante de la

contre-attaque; vingt hommes de bonne volonté essayèrent, à la petite

pointe du jour, de se loger dans la tour, dont nos batteries avaient

tout-à-fait rasé les défenses; mais en ce moment l'ennemi sortit en

force par sa droite, et ses balles arrivant derrière le détachement,

qui cherchait à se loger sous les débris, l'obligèrent de se replier.

La sortie fut vivement repoussée: 5 à 600 assiégés furent tués, et un

grand nombre jetés dans la mer. Comme il ne restait plus rien de la

tour, on résolut d'attaquer une portion du rempart par la mine, afin

d'éviter le retranchement que l'ennemi avait construit. On fit sauter

la contrescarpe. La mine traversait déja le fossé, et commençait à

s'étendre sous l'escarpe, lorsque le 6 l'ennemi déboucha par une sape

que couvrait le fossé, surprit le masque de la mine, et en combla le

puits.

Le 7, 12,000 hommes, de nouvelles troupes, arrivèrent à l'ennemi.

Aussitôt qu'ils furent signalés, on calcula, d'après le vent, qu'ils

ne seraient pas débarqués de six heures: en conséquence, on fit jouer

une pièce de 24 qu'avait envoyée le contre-amiral Perrée; elle

renversa un pan de muraille à la droite de la tour qui était à notre

gauche. A la nuit, on se jette sur tous les travaux de l'ennemi, on

les comble, on égorge tout, on encloue les pièces, on monte à

l'assaut, on se loge sur la tour, on entre dans la place; enfin l'on

était maître de la ville, lorsque les troupes débarquées se

présentent, dans un nombre effrayant, pour rétablir le combat. Rambaut

est tué; 150 hommes périssent avec lui, ou sont pris, et Lannes est

blessé. Les assiégés sortent par toutes les portes, et prennent la

brèche à revers; mais là finit leur succès: on marcha sur eux, et

après les avoir rejetés dans la ville, et en avoir coupé plusieurs

colonnes, on se rétablit sur la brèche. On fit dans cette affaire 7 à

800 prisonniers, armés de baïonnettes européennes; ils venaient de

Constantinople. La perte de l'ennemi fut énorme, toutes nos batteries

tirèrent à mitraille sur lui; et nos succès parurent si grands, que le

10 à deux heures du matin, Napoléon commanda un nouvel assaut. Le

général Debon fut blessé à mort dans cette dernière action. Il y avait

20,000 hommes dans la place, et la maison de Djezzar et toutes les

autres étaient tellement remplies de monde, que nous ne pûmes pas

dépasser la brèche.

Dans de telles circonstances, quel parti devait prendre le général en

chef? D'un côté le contre-amiral Perrée qui revenait de croisière,

avait, pour la troisième fois, débarqué de l'artillerie, à Tintura.

Nous commencions à avoir assez de pièces pour espérer de réduire la

ville; mais, d'un autre côté, les prisonniers annonçaient que de

nouveaux secours partaient de Rhodes, quand ils s'étaient embarqués.

Les renforts reçus ou à recevoir par l'ennemi, pouvaient rendre le

succès du siége problématique; éloignés comme nous l'étions de France

et d'Égypte, nous ne pouvions plus faire de nouvelles pertes: nous

avions à Jaffa et au camp 1200 blessés; la peste était à notre

ambulance. Le 20 on leva le siége.

MÉMOIRES DE NAPOLÉON.

ÉGYPTE; MARS, AVRIL ET MAI 1799.

BATAILLE D'ABOUKIR.

Tentatives d'insurrection contre les Français.--Mourah-Bey sort

du désert de Nubie, et se porte dans la basse

Égypte.--Mustapha-Pacha débarque à Aboukir et prend le

fort.--Mouvement de l'armée française; Napoléon se porte sur

Alexandrie.--Réunion de l'armée à Birketh; Napoléon marche

contre l'armée turque.--Bataille d'Aboukir, le 25 juillet

1799.

§ Ier.

Les habitants d'Égypte pendant l'expédition de Syrie se comportèrent

comme aurait pu le faire ceux d'une province française. Desaix, dans

la haute Égypte, continua à repousser les attaques des Arabes et à

garantir le pays des tentatives de Mourah-Bey qui, du fond du désert

de la Nubie, venait faire des incursions sur différents points de la

vallée. Sidney Smith, oubliant ce qu'il devait au caractère des

officiers français, avait fait imprimer un grand nombre de circulaires

et de libelles; et il les envoya aux différents généraux et

commandants restés en Égypte, leur proposant de retourner en France,

et assurant le passage, s'ils voulaient en profiter, pendant que _le

général en chef était en Syrie_. Ces propositions parurent tellement

extravagantes que l'opinion s'accrédita dans l'armée que ce commodore

était fou. Le général Dugua, commandant la basse Égypte, défendit

toute communication avec lui et repoussa ses insinuations avec

indignation.

Les forces françaises, qui étaient dans la basse Égypte,

s'augmentaient tous les jours des hommes qui sortaient des hôpitaux et

qui renforçaient les troisièmes bataillons des corps. Les

fortifications d'Alexandrie, Rosette, Rhamanieh, Damiette, Salahieh,

Belbeïs et des différents points du Nil, qu'on avait jugé à propos

d'occuper par des tours, se perfectionnèrent constamment pendant ces

trois mois. Le général Dugua n'eut à réprimer que des incursions

d'Arabes et quelques révoltes partielles; la masse des habitants

influencée par les scheicks et les ulemas resta soumise et fidèle. Le

premier évènement qui attira l'attention de ce général fut la révolte

de l'Émir-Hadji[8]. Les priviléges et les biens attachés à cette place

étaient très-considérables. Le général en chef avait autorisé

l'Émir-Hadji à s'établir dans le Charkièh pour complèter

l'organisation de sa maison. Il avait déja 300 hommes armés; il lui en

fallait 8 à 900, pour suffire à l'escorte de la caravane des pélerins

de la Mecque. Il fut fidèle au _sultan Kébir_ jusqu'à la bataille du

Mont-Thabor; mais Djezzar, étant parvenu à communiquer avec lui par la

côte, et à lui faire savoir que les armées de Damas et des Naplousains

cernaient les Français au camp d'Acre, que ceux-ci affaiblis, par le

siége, étaient perdus sans ressource. Il désespéra de la cause

française, prêta l'oreille aux propositions de Djezzar, et chercha à

faire sa paix en rendant quelques services. Le 15 avril ayant reçu

encore de fausses nouvelles par un émissaire de Djezzar, il déclara sa

révolte par une proclamation dans tout le Charkièh. Il annonçait que

le sultan Kébir avait été tué devant Acre, et l'armée française prise

tout entière. La masse de la province resta sourde à ces insinuations.

Cinq ou six villages seulement, arborèrent le drapeau de la révolte,

et ses forces n'augmentèrent que de 400 cavaliers, d'une tribu

d'Arabes.

[8] Prince de la caravane de la Mecque.

Le général Lanusse, avec sa colonne mobile, partit du Delta, passa le

Nil et marcha contre l'Émir-Hadji; après diverses petites affaires et

différents mouvements il réussit à le cerner, l'attaqua vivement, mit

à mort tout ce qui voulut se défendre, dispersa les Arabes, et brûla,

pour faire un exemple, le village qui était le plus coupable.

L'Émir-Hadji se sauva, lui quinzième, par le désert, et parvint à

gagner Jérusalem.

Mémoires pour servir à l'Histoire de France sous Napoléon, Tome 2/2 Écrits à Sainte-Hélène par les généraux qui ont partagé sa captivité · 第 15 / 19 段