on enseigne la philosophie d'Aristote, les règles de la langue arabe,
l'écriture et un peu d'arithmétique, on explique et discute les
différents chapitres du Koran, et l'on montre la partie de l'histoire
des califes, nécessaire pour connaître et juger les différentes sectes
de l'islamisme. Du reste, les Arabes ignorent complètement les
antiquités de leur pays, et leurs notions sur la géographie et la
sphère sont très-superficielles et très-fausses. Il y avait au Caire
quelques astronomes dont la science se bornait à pouvoir rédiger
l'almanach.
Par suite de cette ignorance, ils ont peu de curiosité. La curiosité
n'existe que chez les peuples assez avancés pour distinguer ce qui est
naturel de ce qui est extraordinaire. Les ballons ne firent point sur
eux l'effet que nous avions supposé. Les Pyramides n'ont été
intéressantes pour eux que parce qu'ils se sont aperçus de l'intérêt
qu'elles excitent dans les étrangers. Ils ne savent qui les a bâties,
et tout le peuple, hormis les plus instruits, les regarde comme une
production de la nature; les plus éclairés d'entre eux, nous y voyant
attacher tant d'importance, se sont imaginé qu'elles ont été
construites par un ancien peuple dont les Francs sont descendus. C'est
ainsi qu'ils expliquent la curiosité des Européens. La science qui
leur serait le plus utile, c'est la mécanique hydraulique. Les
machines leur manquent: cependant ils en ont une ingénieuse pour
verser les eaux d'un fossé ou d'un puits sur un terrain plus élevé; le
mobile en est le bras ou le cheval. Ils ne connaissent que les moulins
à manége; nous n'avons pas trouvé dans toute l'Égypte un seul moulin à
eau, ou à vent. L'emploi de ces derniers moulins pour élever les eaux,
serait pour eux une grande conquête et pourrait avoir de grands
résultats en Égypte. Conté leur en a établi un.
Tous les artisans du Caire sont très-intelligents; ils exécutaient
parfaitement ce qu'ils voyaient faire. Pendant la révolte de cette
ville, ils fondirent des mortiers et des canons, mais d'une manière
grossière et qui rappelait ce qui se faisait dans le treizième siècle.
Les métiers à toile leur étaient connus; ils en avaient même pour
broder le tapis de la Mecque. Ce tapis est somptueux et fait avec art.
A un dîner du général en chef chez le scheick El-Fayoum, on parlait du
Koran: «toutes les connaissances humaines s'y trouvent», disaient les
scheicks.--Y voit-on l'art de fondre les canons et de faire la poudre?
demanda Napoléon. Oui, répondirent-ils, mais il faut savoir le lire:
distinction scholastique dont toutes les religions ont fait plus ou
moins d'usage.
§ VIII.
La navigation du Nil est très-active et très-facile; on le descend
avec le courant, on le remonte à l'aide de la voile et du vent du nord
qui est constant pendant une saison. Quand celui du sud règne, il faut
quelquefois attendre long-temps. Les bâtiments dont on se sert sont
appelés djermes. Ils sont plus haut mâtés et voilés que les bâtiments
ordinaires, à peu près un tiers de plus, ce qui tient à la nécessité
de recevoir les vents par-dessus les monticules qui bordent la vallée.
Le Nil était constamment couvert de ces djermes; les unes servaient
au transport des marchandises, les autres à celui des voyageurs. Il y
en a de grandeurs différentes. Les unes naviguent dans les grands
canaux du Nil, les autres sont construites pour aller dans les petits.
Le fleuve, auprès du Caire, est toujours couvert d'une grande quantité
de voiles qui montent ou descendent. Les officiers d'état-major, qui
se servaient des djermes pour aller porter des ordres, éprouvaient
souvent des accidents. Les tribus arabes, en guerre avec nous,
venaient les attendre aux sinuosités du fleuve où le vent leur
manquait. Quelquefois aussi en descendant, ces bâtiments s'engravaient
et les officiers qu'ils portaient étaient massacrés. Les caïques sont
de petites chaloupes ou péniches légères et étroites qui servent pour
passer le Nil et pour naviguer, non-seulement sur les canaux, mais
aussi sur tout le pays quand il est inondé. Le nombre de bâtiments
légers qui couvrent le Nil est plus considérable que sur aucun fleuve
du monde, attendu que, pendant plusieurs mois de l'année, on est
obligé de se servir de ces embarcations pour communiquer d'un village
à l'autre.
§ IX.
Il n'y a en Égypte ni voiture ni charrette. Les transports par eau y
sont si multipliés et si faciles, que peut-être les voitures sont
moins nécessaires là que partout ailleurs. On citait comme une chose
fort remarquable un carrosse qu'Ibrahim-Bey avait reçu de France[5].
[5] César, cocher de Napoléon, étonnait fort les Égyptiens par
son adresse à conduire sa voiture, attelée de six beaux chevaux,
dans les rues étroites du Caire et de Boulac. Cette voiture a
traversé tout le désert de Syrie jusqu'à Saint-Jean-d'Acre;
c'était une des curiosités du pays.
On se sert de chevaux pour parcourir la ville, excepté les hommes de
loi et les femmes, qui vont sur des mulets ou sur des ânes. Les uns et
les autres sont environnés d'un grand nombre d'officiers et de
domestiques en uniforme et tenant en main de grands bâtons.
On emploie spécialement les chameaux pour les transports; ils servent
aussi de monture. Les plus légers, qui n'ont qu'une bosse, s'appellent
dromadaires. Lorsqu'on le veut monter, l'animal est dressé à se
grouper sur ses genoux. Le cavalier se place sur une espèce de bât,
les jambes croisées, et conduit le dromadaire par un bridon attaché à
un anneau passé dans ses narines. Cette partie du chameau étant
très-sensible, l'anneau produit sur lui le même effet que le mors sur
le cheval. Il a le pas très-allongé; son allure ordinaire est un grand
trot, qui fait sur le cavalier la même impression que le roulis. Il
peut faire ainsi facilement une vingtaine de lieues dans un jour.
On met ordinairement de chaque côté des chameaux deux paniers dans
lesquels deux personnes se placent, et qui reçoivent aussi des
fardeaux. Telle est la manière de voyager des femmes. Il n'est aucune
caravane de pélerins où il n'y ait un grand nombre de chameaux équipés
pour elles de cette manière. Ces animaux portent jusqu'à mille livres,
mais communément six cents. Leur lait et leur chair sont bons à
manger.
Comme le chameau, le dromadaire boit peu, et peut même supporter la
soif plusieurs jours. Il trouve, jusque dans les lieux les plus
arides, quelque chose pour se nourrir. C'est l'animal du désert.
Il y a en Égypte une quantité immense d'ânes, ils sont grands et d'une
belle race; au Caire ils tiennent en quelque sorte lieu de fiacres:
les soldats, moyennant un petit nombre de paras, en avaient un à leur
disposition pour toute une journée. Lors de l'expédition de Syrie, on
en comptait dans l'armée plus de 8000. Ils rendirent les plus grands
services.
Les chevaux des déserts qui touchent à l'Égypte sont les plus beaux du
monde. Les étalons de cette race ont servi à améliorer toutes celles
d'Europe. Les Arabes portent un grand soin à maintenir la race pure.
Ils ont la généalogie de leurs juments et étalons.
Ce qui distingue le cheval arabe, est la vîtesse et surtout le
moelleux et la douceur de ses allures. Il ne boit qu'une fois par
jour, trotte rarement, et va presque toujours au pas ou au galop. Il
peut s'arrêter brusquement sur ses jambes de derrière, ce qu'il serait
impossible d'obtenir de nos chevaux.
§ X.
L'institut d'Égypte fut composé de membres de l'institut de France, et
des savants et artistes de la commission étrangers à ce corps. Ils se
réunirent et s'adjoignirent plusieurs officiers d'artillerie,
d'état-major et autres qui avaient cultivé les sciences ou les
lettres.
L'institut fut placé dans un des palais des beys. La grande salle du
harem, au moyen de quelques changements qu'on y fit, devint le lieu
des séances, et le reste du palais servit d'habitation aux savants.
Devant ce bâtiment était un vaste jardin qui donnait dans la campagne,
et près duquel on éleva sur un monticule le fort dit de l'Institut.
On avait apporté de France un grand nombre de machines et instruments
de physique, d'astronomie et de chimie. Ils furent distribués dans les
diverses salles, qui se remplirent aussi successivement de toutes les
curiosités du pays, soit du règne animal, soit du règne végétal, soit
du règne minéral.
Le jardin devint jardin de botanique.
Un laboratoire de chimie fut placé au quartier-général; plusieurs fois
par semaine Berthollet y faisait des expériences, auxquelles
assistaient Napoléon et un grand nombre d'officiers.
L'établissement de l'institut excita vivement la curiosité des
habitants du Caire. Instruits que ces assemblées n'avaient pour objet
aucune affaire religieuse, ils se persuadèrent que c'étaient des
réunions d'alchimistes, où l'on cherchait le moyen de faire de l'or.
Les moeurs simples des savants, leurs constantes occupations, les
égards que leur témoignait l'armée, leur utilité pour la fabrication
des objets d'art et de manufacture pour lesquels ils se trouvaient en
relation avec les artistes du pays, leur acquirent bientôt la
considération et le respect de toute la population.
§ XI.
Les membres de l'institut furent aussi employés dans l'administration
civile. Monge et Berthollet furent nommés commissaires près du
grand-divan, le mathématicien Fourrier près du divan du Caire. Costaz
fut mis à la tête de la rédaction d'un journal; les astronomes Nourris
et Noël parcoururent les points principaux de l'Égypte pour en fixer
la position géographique et surtout celle des anciens monuments. On
voulait par-là réaccorder la géographie ancienne avec la nouvelle.
L'ingénieur des ponts et chaussées, Lepeyre, fut chargé de niveler et
de faire le projet du canal de Suèz, et l'ingénieur Girard d'étudier
le systême de navigation du Nil.
Un des membres de l'institut eut la direction de la monnaie du Caire.
Il fit fabriquer une grande quantité de paras, petite monnaie de
cuivre. C'était une opération avantageuse, le trésor y gagnait plus de
60 pour cent. Les paras se répandaient, non-seulement en Égypte, mais
encore en Afrique et dans les déserts d'Arabie; et au lieu de gêner
la circulation et de nuire au change, inconvénient des monnaies de
cuivre, elles les favorisaient. Conté établit plusieurs manufactures
et usines.
Les fours pour faire éclore les poulets, que l'Égypte possède de toute
antiquité, excitèrent vivement l'attention de l'institut: Dans
plusieurs autres pratiques que ce pays tenait de tradition, on
reconnut des traces qui furent précieusement recueillies comme utiles
à l'histoire des arts, et pouvant faire retrouver d'anciens procédés
perdus.
Le général Andréossy reçut la mission scientifique et militaire de
reconnaître les lacs Menzaleh, Bourlos et Natron. Geoffroy s'occupa de
l'histoire naturelle. Les dessinateurs Dutertre et Rigolo dessinaient
tout ce qui pouvait donner une idée des coutumes et des monuments de
l'antiquité. Ils firent les portraits de tous les hommes du pays qui
s'étaient dévoués au général en chef; cette distinction les flattait
beaucoup.
Le général Caffarelly, le colonel Sukolski, lurent souvent à
l'institut, des mémoires curieux qui ont été recueillis parmi ceux de
cette société.
Lorsque la haute Égypte fut conquise, ce qui n'eut lieu que dans la
seconde année, toute la commission des savants s'y rendit pour
s'occuper de la recherche des antiquités.
Ces divers travaux ont donné lieu au magnifique ouvrage sur l'Égypte,
rédigé et gravé dans les quinze premières années de ce siècle, et qui
a coûté plusieurs millions.
§ XII.
Le climat est sain dans toute l'Égypte; néanmoins une des premières
sollicitudes de l'administration fut la formation des hôpitaux. Tout
était à faire sous ce rapport. La maison d'Ibrahim-Bey, située au bord
du canal de Rodah, à un quart de lieue du Caire, fut destinée au grand
hôpital. On le rendit capable de recevoir cinq cents malades. Au lieu
de bois de lit, on se servit de grands paniers d'osier, sur lesquels
on plaçait des matelas de coton ou de laine, et des paillasses que
l'on fit avec de la paille de blé et celle de maïs qui, ne manquait
pas. En peu de temps cet hospice fut abondamment fourni de tout. On en
établit de semblables à Alexandrie, ainsi qu'à Rosette et à Damiette,
et l'on donna une grande étendue aux hôpitaux régimentaires.
Les maux d'yeux ont fort incommodé l'armée française en Égypte; plus
de la moitié des soldats en a été atteinte. Cette maladie provient,
dit-on, de deux causes; des sels qui se trouvent dans le sable et la
poussière, et affectent nécessairement la vue, et de l'irritation que
produit le défaut de transpiration pendant des nuits très-fraîches qui
succèdent à des jours brûlants. Quoiqu'il en soit de cette
explication, ces ophthalmies résultent évidemment du climat. Saint
Louis, de retour de son expédition du Levant, ramena une foule
d'aveugles; et c'est ce qui donna lieu à l'établissement de l'hospice
des Quinze-Vingts à Paris.
§ XIII.
La peste arrive toujours des côtes et jamais de la haute Égypte. On
plaça des lazarets à Alexandrie, à Rosette et à Damiette; on en
construisit aussi un très-beau dans l'île de Rodah; et lorsque la
peste parut, on mit en vigueur tout le systême des lois sanitaires de
Marseille. Ces précautions nous furent très-utiles. Elles étaient
tout-à-fait inconnues aux habitants, qui s'y soumirent d'abord avec
répugnance, mais qui finirent par en sentir l'utilité. C'est pendant
l'hiver que la peste a lieu; en juin elle disparaît entièrement. On a
fort souvent agité la question de savoir si cette maladie est
endémique à l'Égypte. Ceux qui sont pour l'affirmative, croient avoir
remarqué qu'elle se déclare à Alexandrie ou sur les côtes de Damiette,
pendant les années où, par exception, il pleut dans ces pays. Aussi
est-il sans exemple qu'elle ait commencé au Caire et dans la haute
Égypte où il ne pleut jamais. Les personnes qui pensent qu'elle vient
de Constantinople ou des autres points de l'Asie, se fondent également
sur ce que les premiers symptômes se manifestent toujours le long des
côtes.
§ XIV.
On fit à la maison d'Elfy-Bey, qu'occupait le général en chef sur la
place d'El-Bekir, divers travaux qui avaient pour objet de
l'accommoder à notre usage. On commença par la construction d'un grand
escalier qui conduisait au premier étage, le rez-de-chaussée ayant été
laissé pour les bureaux et l'état-major. Le jardin subit aussi des
changements. Il ne s'y trouvait aucune allée; on en pratiqua un grand
nombre, ainsi que des bassins de marbre et des jets d'eau. Les
Orientaux aiment peu la promenade; marcher quand on peut être assis,
leur paraissait un contre-sens qu'ils n'expliquaient que par la
pétulance du caractère français.
Des entrepreneurs établirent dans le jardin du Caire une espèce de
Tivoli où l'on trouvait, comme à celui de Paris, des illuminations,
des feux d'artifice et des promenades. Le soir c'était le rendez-vous
de l'armée et des gens du pays.
On construisit, du Caire à Boulac, une chaussée de communication qui
pouvait servir en tout temps, même pendant l'inondation. On éleva un
théâtre, et un grand nombre de maisons furent arrangées et adaptées à
nos usages comme celle du général en chef. Une manutention fut
établie[6]. On bâtit, à la pointe de l'île de Roda, plusieurs moulins
à vent pour faire de la farine; et on commençait à en employer pour
faire monter les eaux et pour servir à l'arrosement des terres. On
avait fondé plusieurs écluses et préparé tout ce qui était nécessaire
pour commencer les travaux du canal de Suèz; mais les fortifications
et les bâtiments militaires occupèrent dans cette première année, tous
les bras et toute l'activité de l'armée.
[6] Les Égyptiens chauffent leurs fours, partie avec des roseaux,
partie avec de la fiente de chameau ou de cheval, séchée au
soleil, et qui sert alors de combustible.
§ XV.
Napoléon donnait souvent à dîner aux scheicks. Quoique nos usages
fussent fort différents des leurs, ils trouvaient très-commodes la
chaise, la fourchette, les couteaux. A la fin d'un de ces dîners, il
demanda un jour au cheick El-Mondi: «Depuis six mois que je suis avec
vous, que vous ai-je appris qui vous paraisse le plus utile? Ce que
vous m'avez appris de plus utile, répondit le scheick, moitié sérieux,
moitié riant, c'est de boire en mangeant.» L'usage des Arabes est de
ne boire qu'à la fin du repas.
NOTE SUR LA SYRIE.
L'Arabie a la figure d'un trapèze. Un de ses côtés, borné par la mer
rouge et l'isthme de Suèz, a cinq cents lieues. Celui qui s'étend
depuis le détroit de Babel-Mandel jusqu'au cap de Razelgate en a
quatre cent cinquante. Le troisième, qui, de Razelgate, traverse le
golfe Persique et l'Euphrate, et s'étend jusqu'aux montagnes qui
avoisinent Alep et bornent la Syrie, a six cents lieues; c'est le
plus grand. Le quatrième, qui est le moins considérable, a cent
cinquante lieues depuis Raffa, limite de l'Égypte, jusqu'au-delà
d'Alexandrette et des monts Rosas; il sépare l'Arabie de la Syrie.
Cette dernière contrée a, dans toute la longueur dont nous parlons,
ses terres cultivées sur trente lieues de largeur; et le désert qui en
fait partie, s'étend l'espace de trente lieues jusqu'à Palmyre. La
Syrie est bornée au nord par l'Asie mineure, à l'occident par la
Méditerranée, au midi par l'Égypte, et à l'orient par l'Arabie; ainsi
elle est le complément de ce pays, et forme avec lui une grande île,
comprise entre la Méditerranée, la mer Rouge, l'Océan, le golfe
Persique et l'Euphrate. La Syrie diffère totalement de l'Égypte par sa
population, son climat et son sol. Celle-ci est une seule plaine
formée par la vallée d'un des plus grands fleuves du monde; l'autre
est la réunion d'un grand nombre de vallées. Les cinq sixièmes du
terrain sont des collines ou des montagnes, dont une chaîne traverse
toute la Syrie, et suit parallèlement les côtes de la Méditerranée à
la distance de dix lieues. A droite, elle verse ses eaux dans deux
rivières qui coulent dans la direction qu'elle suit elle-même, le
Jourdain et l'Oronte. Ces fleuves prennent leur source au mont Liban,
qui est le centre de la Syrie et le point le plus élevé de cette
chaîne. De là, l'Oronte se dirige entre les montagnes et l'Arabie, du
sud au nord, et, après un cours de soixante lieues, se jette dans la
mer près du golfe d'Antioche. Comme cette rivière coule très-près du
pied des montagnes, elle ne reçoit qu'un petit nombre d'affluents. Le
Jourdain, qui prend naissance à vingt lieues de l'Oronte sur
l'Anti-Liban, coule du nord au sud. Il reçoit une dixaine d'affluents
de la chaîne de montagnes qui traversent la Syrie. Après soixante
lieues de cours, il va se perdre dans la mer morte.
Près des sources de l'Oronte, du côté de Balbeck, prennent naissance
deux petites rivières. L'une, appelée la Baradée, arrose la plaine de
Damas, et va mourir dans le lac de Bahar-el-Margî; l'autre, qui a
trente lieues de cours, a également sa source sur les hauteurs de
Balbeck, et se jette dans la Méditerranée près de Sour ou Tyr. Le pays
d'Alep est baigné par plusieurs ruisseaux qui, partis de l'Asie
mineure, viennent se réunir à l'Oronte. Le Koik, qui passe à Alep,
vient mourir dans un lac près de cette ville.
Il pleut en Syrie à peu près autant qu'en Europe. Ce pays est
très-sain, et offre les sites les plus agréables. Comme il est
composé de vallées et de petites montagnes, très-favorables au
pâturage, on y élève une grande quantité de bestiaux. On y voit aussi
des arbres de toute espèce, et surtout une grande quantité d'oliviers.
La Syrie serait très-propre à la culture de la vigne, tous les
villages chrétiens y font d'excellent vin.
Cette province est partagée en cinq pachalics; celui de Jérusalem, qui
comprend l'ancienne Terre-Sainte; et ceux d'Acre, de Tripoli, de Damas
et d'Alep. Alep et Damas sont incomparablement les deux plus grandes
villes. Sur les cent cinquante lieues de côtes que présente la Syrie,
on trouve la ville de Gaza (située à une lieue de la mer, sans trace
de rade ni de port); un très-beau plateau de deux lieues de tour
désigne l'emplacement qu'avait cette ville dans sa prospérité.
Aujourd'hui elle n'a que peu d'importance. Jaffa ou Joppé est le port
le plus voisin de Jérusalem, dont il est à quinze lieues. Outre le
port pour les bâtiments, il s'y trouve une rade foraine. Césarée
n'offre plus que des ruines. Acre a une rade foraine; mais la ville
est peu de chose, on y compte dix ou douze mille habitants. Sour ou
Tyr n'est plus qu'un village. Said, Baîrout, Tripoli, sont de petites
villes. Le point le plus important de toute cette côte, est le golfe
d'Alexandrette situé à vingt lieues d'Alep, à trente de l'Euphrate et
à trois cents d'Alexandrie. Il s'y trouve un mouillage pour les plus
grandes escadres. Tyr, que le commerce a porté autrefois à un si haut
degré de splendeur, et qui a été la métropole de Carthage, paraît
avoir dû, en partie, sa prospérité au commerce des Indes qui se
faisait, en remontant le golfe Persique et l'Euphrate, en passant par
Palmyre, Émesse, et en se dirigeant, selon les différentes époques,
sur Tyr ou sur Antioche.
Le point le plus élevé de toute la Syrie est le mont Liban, qui n'est
qu'une montagne du troisième ordre, couverte d'énormes pins; et dans
la Palestine, c'est le mont Thabor. L'Oronte et le Jourdain, qui sont
les plus grands fleuves de ces deux contrées, sont l'un et l'autre de
petites rivières.
La Syrie a été le berceau de la religion de Moïse et de celle de
Jésus; l'islamisme est né en Arabie. Ainsi le même coin de terre a
produit les trois cultes qui ont détruit le polythéisme, et porté sur
tous les points du globe, la connaissance d'un seul Dieu créateur.
Presque toutes les guerres des croisés, des XIe, XIIe et XIIIe
siècles, ont eu lieu en Syrie; et Saint-Jean d'Acre, Ptolémaïs, Joppé
et Damas en ont été principalement le théâtre. L'influence de leurs
armes, et leur séjour, qui s'y est prolongé pendant plusieurs siècles,
y a laissé dans la population des traces qui s'aperçoivent encore.
Il y a en Syrie beaucoup de juifs, qui accourent de toutes les parties
du monde pour mourir en la terre sainte de Japhet. Il s'y trouve aussi
beaucoup de chrétiens, dont les uns descendent des croisés, et les
autres sont des indigènes qui n'embrassèrent point le mahométisme,
lors de la conquête des Arabes. Ils sont confondus ensemble, et il
n'est plus possible de les distinguer. Chefamer, Nazareth, Bethléem et
une partie de Jérusalem ne sont peuplés que de chrétiens. Dans les
pachalics d'Acre et de Jérusalem ils sont, avec les juifs, supérieurs
en nombre aux musulmans. Sur le revers du mont Liban, sont les Druses,
nation dont la religion se rapproche beaucoup de celle des chrétiens.
A Damas et à Alep, les mahométans sont en grande majorité; il y existe
cependant un grand nombre de chrétiens syriaques. Les Mutualis,
mahométans de la secte d'Ali, qui habitent les bords de la rivière
qui, du Liban, coule vers Tyr, étaient autrefois nombreux et
puissants; mais, lors de l'expédition des Français en Syrie, ils
étaient fort déchus; les cruautés et vexations de Djezzar pacha en
avaient détruit un grand nombre. Cependant ceux qui restaient nous
rendirent de grands services et se distinguèrent par une rare
intrépidité. Toutes les traditions que nous avons sur l'ancienne
Égypte, portent sa population très-haut. Mais la Syrie ne peut, sous
ce rapport, avoir dépassé les proportions connues en Europe; car là,
comme dans les pays que nous habitons, il y a des rochers et des
terres incultes.
Au reste, la Syrie, comme tout l'empire turc, n'offre presque partout
que des ruines.
NOTE
SUR LES MOTIFS DE L'EXPÉDITION DE SYRIE.
Le principal but de l'expédition des Français en Orient était
d'abaisser la puissance anglaise. C'est du Nil que devait partir
l'armée qui allait donner de nouvelles destinées aux Indes. L'Égypte
devait remplacer Saint-Domingue et les Antilles, et concilier la
liberté des noirs avec les intérêts de nos manufactures; la conquête
de cette province entraînait la perte de tous les établissements
anglais en Amérique et dans la presqu'île du Gange. Les Français une
fois maîtres des ports d'Italie, de Corfou, de Malte et d'Alexandrie,
la Méditerranée devenait un lac français.