La religion mahométane née chez une nation guerrière et libre, prêcha

l'intolérance et la destruction des infidèles. A l'opposé de

Jésus-Christ, Mahomet fut roi! Il déclara que tout l'univers devait

être soumis à son empire, et ordonna d'employer le sabre pour anéantir

l'idolâtre et l'infidèle. Les tuer fut une oeuvre méritoire. Les

idolâtres qui étaient en Arabie furent bientôt convertis ou détruits.

Les infidèles qui étaient en Asie, en Syrie, et en Égypte furent

attaqués et conquis. Aussitôt que l'islamisme eut triomphé à la Mecque

et à Médine, il servit de point de ralliement aux diverses tribus

d'Arabes. Toutes furent fanatisées, et une nation entière se précipita

sur ses voisins.

Les successeurs de Mahomet régnèrent sous le titre de califes. Ils

réunissaient à la fois le glaive et l'encensoir. Les premiers califes

prêchaient tous les jours dans la mosquée de Médine ou dans celle de

la Mecque, et de là envoyaient des ordres à leurs armées, qui déja

couvraient une partie de l'Afrique et de l'Asie. Un ambassadeur de

Perse, qui arriva à Médine, fut fort étonné de trouver le calife Omar

dormant au milieu d'une foule de mendiants sur le seuil de la mosquée.

Dans la suite, lorsque Omar se rendit à Jérusalem, il voyageait sur un

chameau qui portait ses provisions, n'avait qu'une tente de toile

grossière, et n'était distingué des autres musulmans que par son

extrême simplicité. Durant les dix années de son règne, il conquit

quarante mille villes, détruisit cinquante mille églises, fit bâtir

deux mille mosquées. Le calife Aboubeker qui ne prenait au trésor,

pour sa maison, que trois pièces d'or par jour, en donnait cinq cents

à chaque Mossen, qui s'était trouvé avec le prophète au combat de

Bender.

Les progrès des Arabes furent rapides; leurs armées mues par le

fanatisme attaquèrent à la fois l'empire romain et celui de Perse. Ce

dernier fut subjugué en peu de temps, et les musulmans pénétrèrent

jusqu'aux frontières de l'Oxus, s'emparèrent de trésors innombrables,

détruisirent l'empire de Cosroès, et s'avancèrent jusqu'à la Chine.

Les victoires qu'ils remportèrent en Syrie, à Aiquadie, à Dyrmonck,

leur livrèrent Damas, Alep, Émesse, Césarée, Jérusalem. La prise de

Pelouse et d'Alexandrie les rendit maîtres de l'Égypte. Tout ce pays

était cophte et fort séparé de Constantinople par les discussions

d'hérésie. Kaleb, Derar, Amroug, surnommés les glaives ou les épées du

prophète, n'éprouvèrent aucune résistance. Tout obstacle eût été

inutile. Au milieu des assauts, au milieu des batailles, ces guerriers

voyaient des houris au teint blanc et aux yeux bleus ou noirs,

couvertes de chapeaux de diamants, qui les appelaient et leur

tendaient les bras; leurs ames s'enflammaient à cette vue, ils

s'élançaient en aveugles et cherchaient la mort qui allait mettre ces

beautés en leur puissance. C'est ainsi qu'ils se sont rendus maîtres

des belles plaines de la Syrie, de l'Égypte et de la Perse; c'est

ainsi qu'ils ont soumis le monde.

§ IV.

Un préjugé bien répandu et cependant démenti par l'histoire, c'est que

Mahomet était ennemi des sciences, des arts et de la littérature. On a

beaucoup cité le mot du calife Omar, lorsqu'il fit brûler la

bibliothèque d'Alexandrie: «Si cette bibliothèque renferme ce qui se

trouve dans le Koran, elle est inutile; si elle contient autre chose,

elle est dangereuse.» Un pareil fait et beaucoup d'autres de cette

nature ne doivent point faire oublier ce que l'on doit aux califes

arabes. Ils étendirent constamment la sphère des connaissances

humaines, et embellirent la société par les charmes de leur

littérature. Il est possible néanmoins que dans l'origine, les

successeurs de Mahomet aient craint que les Arabes ne se laissassent

amollir par les arts et les sciences, qui étaient portés à un si haut

point dans l'Égypte, la Syrie et le bas-empire. Ils avaient sous les

yeux la décadence de l'empire de Constantin, due en partie à de

perpétuelles discussions scholastiques et théologiques. Peut-être ce

spectacle les avait-il indisposés contre la plupart des bibliothèques

qui dans le fait contenaient en majorité des livres de cette nature.

Quoi qu'il en soit, les Arabes ont été pendant cinq cents ans la

nation la plus éclairée du monde. C'est à eux que nous devons notre

systême de numération, les orgues, les cadrans solaires, les pendules

et les montres. Rien de plus élégant, de plus ingénieux, de plus moral

que la littérature persanne, et, en général, tout ce qui est sorti de

la plume des littérateurs de Bagdad, et de Bassora.

Les empires ont moins de durée en Asie que dans l'Europe, ce qu'on

peut attribuer aux circonstances géographiques. L'Asie est environnée

d'immenses déserts, d'où s'élancent tous les trois ou quatre siècles

des peuplades guerrières, qui culbutent les plus vastes empires. De là

sont sortis les Ottomans, et dans la suite les Tamerlan et les

Gengiskan.

Il paraît que les législateurs souverains de ces peuplades se sont

toujours attachés à leur conserver des moeurs nationales et une

physionomie originaire. C'est ainsi qu'ils empêchèrent que le

janissaire d'Égypte ne devînt arabe, que le janissaire d'Andrinople ne

devînt grec. Le principe adopté par eux de s'opposer à toute espèce

d'innovation dans les habitudes et les moeurs, leur fit proscrire les

sciences et les arts. Mais il ne faut attribuer cette mesure ni aux

préceptes de Mahomet, ni à la religion du Koran, ni au naturel arabe.

§ V.

Mahomet restreignit à quatre, le nombre des femmes que chaque musulman

pouvait épouser. Aucun législateur d'Orient n'en avait permis aussi

peu. On se demande pourquoi il ne supprima point la polygamie, comme

l'avait fait la religion chrétienne; car il est bien constant que le

nombre des femmes, en Orient, n'est nulle part supérieur à celui des

hommes. Il était donc naturel de n'en permettre qu'une, afin que tous

pussent en avoir.

C'est encore un sujet de méditation que ce contraste entre l'Asie et

l'Europe. Chez nous, les législateurs n'autorisent qu'une seule femme;

Grecs ou Romains, Gaulois ou Germains, Espagnols ou Bretons, tous

enfin ont adopté cet usage. En Asie, au contraire, la polygamie fut

constamment permise; Juifs ou Assyriens, Tartares ou Persans,

Égyptiens ou Turcomans, purent toujours avoir plusieurs femmes.

Peut-être faut-il chercher la raison de cette différence dans la

nature des circonstances géographiques de l'Afrique et de l'Asie. Ces

pays étant habités par des hommes de plusieurs couleurs, la polygamie

est le seul moyen d'empêcher qu'ils ne se persécutent. Les

législateurs ont pensé que pour que les blancs ne fussent pas ennemis

des noirs, les noirs des blancs, les cuivrés des uns et des autres, il

fallait les faire tous membres d'une même famille, et lutter ainsi

contre ce penchant de l'homme, de haïr tout ce qui n'est pas lui.

Mahomet pensa que quatre femmes étaient suffisantes pour atteindre ce

but, parce que chaque homme pouvait avoir une blanche, une noire, une

cuivrée et une femme d'une autre couleur. Sans doute il était aussi

dans la nature d'une religion sensuelle de favoriser les passions de

ses sectateurs; et en cela la politique et le prophète ont pu se

trouver d'accord[3].

[3] On comprend difficilement la possibilité d'avoir quatre

femmes, dans un pays où il n'y a pas plus de femmes que d'hommes.

C'est qu'en réalité, les onze douzièmes de la population n'en ont

qu'une, parce qu'ils ne peuvent en nourrir qu'une, parce qu'ils

n'en trouvent qu'une. Mais cette confusion des races, des

couleurs, et des nations que produit la polygamie, existant dans

la tête des nations, est suffisante pour établir l'union et la

parfaite égalité entre elles.

Lorsqu'on voudra dans nos colonies donner la liberté aux noirs et y

établir une égalité parfaite, il faudra que le législateur autorise la

polygamie et permette d'avoir à la fois une femme blanche, une noire

et une mulâtre. Dès lors les différentes couleurs faisant partie d'une

même famille seront confondues dans l'opinion de chacune; sans cela on

n'obtiendra jamais des résultats satisfaisants. Les noirs seront ou

plus nombreux ou plus habiles, et alors ils tiendront les blancs dans

l'abaissement _et vice versa_.

Par suite de ce principe général de l'égalité des couleurs, qu'a

établi la polygamie, il n'y avait aucune différence entre les

individus composant la maison des Mamelucks. Un esclave noir qu'un bey

avait acheté d'une caravane d'Afrique, devenait catchef et était égal

au beau Mameluck blanc, originaire de Circassie; et l'on ne

soupçonnait même pas qu'il en pût être autrement.

§ VI.

L'esclavage n'est pas et n'a jamais été dans l'Orient ce qu'il fut en

Europe. Les moeurs sous ce rapport sont restées les mêmes que celles

de l'Écriture. La servante se marie avec le maître.

La loi des Juifs supposait si peu de distinction entre eux, qu'elle

prescrit ce que la servante doit devenir, lorsqu'elle épouse le fils

de la maison. De nos jours encore, un musulman achète un esclave,

l'élève, et s'il lui plaît, l'unit à sa fille et le fait héritier de

sa fortune, sans que cela choque en rien les coutumes du pays.

Mourah-Bey, Aly-Bey, avaient été vendus à des beys dans un âge encore

tendre, par des marchands qui les avaient achetés eux-mêmes en

Circassie. Ils remplirent d'abord les plus bas offices dans la maison

de leurs maîtres. Mais leur jolie figure, leur aptitude aux exercices

du corps, leur bravoure ou leur intelligence, les firent arriver

progressivement aux premières places. Il en est de même chez les

pachas, les visirs et les sultans. Leurs esclaves parviennent comme

parviendraient leurs fils.

En Europe, au contraire, quiconque était empreint du sceau de

l'esclavage, demeurait pour toujours dans le dernier rang de la

domesticité. Chez les Romains l'esclave pouvait être affranchi, mais

il conservait un caractère déshonnête et bas; jamais il n'était

considéré comme un citoyen né libre. L'esclavage des colonies, fondé

sur la différence des couleurs, est bien plus rigide et plus

avilissant encore.

Les résultats de la polygamie, la manière dont les Orientaux

considèrent l'esclavage et traitent leurs esclaves, diffèrent

tellement de nos moeurs et de nos idées sur la servitude, que nous

concevons difficilement tout ce qui passe chez eux.

Il fallut également beaucoup de temps aux Égyptiens pour comprendre

que tous les Français n'étaient pas les esclaves de Napoléon, et

encore n'y a-t-il eu que les plus éclairés d'entre eux qui y soient

parvenus.

Tout père de famille, en Orient, possède sur sa femme, ses enfants et

ses esclaves, un pouvoir absolu que l'autorité publique ne peut

modifier. Esclave du grand-seigneur, il exerce au-dedans le

despotisme auquel il est lui-même soumis au-dehors; et il est sans

exemple qu'un pacha ou un officier quelconque ait pénétré dans

l'intérieur d'une famille pour en troubler le chef dans l'exercice de

son autorité, c'est une chose qui choquerait les coutumes, les moeurs

et le caractère national. Les Orientaux se considèrent comme maîtres

dans leurs maisons, et tout agent du pouvoir qui veut exercer sur eux

son ministère, attend qu'ils en sortent ou les envoie chercher.

§ VII.

Les mahométans ont beaucoup de cérémonies religieuses et un grand

nombre de mosquées où les fidèles vont prier plusieurs fois par jour.

Les fêtes sont célébrées par de grandes illuminations dans les temples

et dans les rues, et quelquefois par des feux d'artifice.

Ils ont aussi des fêtes pour leur naissance, leur mariage et la

circoncision de leurs enfants; cette dernière est celle qu'ils

célèbrent avec le plus d'affection. Toutes se font avec plus de pompe

extérieure que les nôtres. Leurs funérailles sont majestueuses et

leurs tombeaux d'une architecture magnifique.

Aux heures indiquées les musulmans font leurs prières, en quelque lieu

qu'ils se trouvent; les esclaves déploient des tapis devant eux, et

ils s'agenouillent la face vers l'Orient.

La charité et l'aumône sont recommandées dans tous les chapitres du

Koran, comme la manière d'être la plus agréable à Dieu et au prophète.

Sacrifier une partie de sa fortune pour des établissements publics,

surtout creuser un canal, un puits, élever une fontaine, sont des

oeuvres méritoires par excellence. L'établissement d'une fontaine,

d'un réservoir, se lie fréquemment à celui d'une mosquée; partout où

il y a un temple, il y a de l'eau en abondance. Le prophète paraît

l'avoir mise sous la protection de la religion. C'est le premier

besoin du désert, il faut la recueillir et la conserver avec soin.

Ali a peu de sectateurs dans l'Arabie, l'empire turc, l'Égypte et la

Syrie. Nous n'y avons trouvé que les Mutualis. Mais toute la Perse

jusqu'à l'Indus est de la secte de ce calife.

§ VIII.

Le général en chef alla célébrer la fête du prophète chez le scheick

El-Bekir. On commença par réciter une espèce de litanie qui comprenait

la vie de Mahomet depuis sa naissance jusqu'à sa mort. Une centaine

de scheicks assis en cercle sur des tapis et les jambes croisées, en

récitaient tous les versets en balançant fortement le corps en avant

et en arrière, et tous ensemble.

Après cela on servit un grand dîner, pendant lequel on fut assis sur

des coussins, les jambes croisées. Il y avait une vingtaine de tables

et cinq ou six personnes à chaque table. Celle du général en chef et

du scheick El-Bekir était au milieu; un petit plateau d'un bois

précieux et de marqueterie fut placé à dix-huit pouces de terre et

couvert successivement d'un grand nombre de plats. C'était des pilaux

de riz, des rôtis d'une espèce particulière, des entrées, des

pâtisseries, le tout fort épicé. Les scheicks dépeçaient tout avec

leurs doigts. Aussi offrit-on pendant le dîner trois fois à laver les

mains. On servit pour boisson de l'eau de groseille, de la limonade et

plusieurs autres espèces de sorbets, et au dessert beaucoup de

compotes et de confitures. Au total, le dîner n'était point

désagréable; il n'y avait que la manière de le prendre qui nous parût

étrange.

Le soir toute la ville fut illuminée. On alla après le dîner sur la

place El-Bekir, dont l'illumination en verres de couleurs était fort

belle. Il s'y trouvait un peuple immense. Tous étaient placés en

ordre par rangs de vingt à cent personnes, lesquelles debout et les

unes contre les autres récitaient les prières et les litanies du

prophète avec des mouvements qui allaient toujours en augmentant, au

point qu'à la fin ils paraissaient convulsifs et que quelques-uns

tombaient en faiblesse.

Dans le courant de l'année, le général en chef accepta souvent des

dîners chez le scheick Sadda, chez le cheick Fayonne et chez d'autres

principaux Scheicks. C'étaient des jours de fête dans tout le

quartier. Partout on était servi avec la même magnificence et à peu

près de la même manière.

MÉMOIRES DE NAPOLÉON.

ÉGYPTE.--USAGES, SCIENCES ET ARTS.

Femmes.--Enfants.--Mariages.--Habillements des hommes, des

femmes.--Harnachement des

chevaux.--Maisons.--Harems.--Jardins.--Arts et

sciences.--Artisans.--Navigation du Nil et des

canaux.--Transports.--Chameaux.--Dromadaires.--Anes,

chevaux.--Institut d'Égypte.--Travaux de la commission des

savants.--Hôpitaux, diverses maladies,

peste.--Lazarets.--Travaux faits au Caire.--Anecdote.

§ Ier.

Les femmes en Orient vont voilées; un morceau de toile leur couvre le

nez et surtout les lèvres et ne laisse voir que leurs yeux. Lorsque,

par l'effet d'un accident, quelques Égyptiennes se sont trouvées

surprises sans leur voile, et couvertes seulement de cette longue

chemise bleue qui compose le vêtement des femmes de fellahs, elles

prenaient le bas de leur chemise pour cacher leur figure, aimant mieux

découvrir le milieu et le bas de leur corps.

Le général en chef eut plusieurs fois occasion d'observer quelques

femmes des plus distinguées du pays, auxquelles il accorda des

audiences. C'étaient ou des veuves de beys ou de katchefs, ou leurs

épouses, qui, pendant leur absence, venaient implorer sa protection.

La richesse de leur habillement, la noblesse de leur démarche, de

petites mains douces, de beaux yeux, un maintien noble et gracieux et

des manières très-élégantes dénotaient en elles des femmes d'un rang

et d'une éducation au-dessus du vulgaire. Elles commençaient toujours

par baiser la main du _sultan Kébir_[4] qu'elles portaient ensuite à

leur front, puis à leur estomac. Plusieurs exprimaient leurs demandes

avec une grace parfaite, un son de voix enchanteur, et développaient

tous les talents, toute l'aménité des plus spirituelles Européennes.

La décence de leur maintien, la modestie de leurs vêtements y

ajoutaient des graces nouvelles; et l'imagination se plaisait à

deviner des charmes qu'elles ne laissaient pas même entrevoir.

[4] Les Arabes désignaient ainsi Napoléon; le mot _Kébir_ veut

dire _Grand_.

Les femmes sont sacrées chez les Orientaux, et dans les guerres

intestines on les épargne constamment. Celles des Mamelucks

conservèrent leurs maisons au Caire, pendant que leurs maris faisaient

la guerre aux Français. Napoléon envoya Eugène son beau-fils

complimenter la femme de Mourah-Bey qui avait sous ses ordres une

cinquantaine d'esclaves appartenant à ce chef mameluck et à des

katchefs. C'était une espèce de couvent de religieuses dont elle était

l'abbesse. Elle reçut Eugène sur son grand divan, dans le harem, où il

entra par exception, et comme envoyé du _sultan Kébir_. Toutes les

femmes voulurent voir le jeune et joli Français, et les esclaves

eurent beaucoup de peine à contenir leur curiosité et leur impatience.

L'épouse de Mourah-Bey était une femme de cinquante ans, et avait la

beauté et les graces que comporte cet âge. Elle fit, suivant l'usage,

apporter du café et des sorbets dans de très-riches services et avec

un appareil somptueux. Elle ôta de son doigt une bague de mille louis

qu'elle donna au jeune officier. Souvent elle adressa des

réclamations au général en chef, qui lui conserva ses villages et la

protégea constamment. Elle passait pour une femme d'un mérite

distingué. Les femmes passent de bonne heure en Égypte; et l'on y

trouve plus de brunes que de blondes. Généralement, leur visage est un

peu coloré, et elles ont une teinte de cuivre. Les plus belles sont

des Grecques ou des Circassiennes, dont les bazars des négociants qui

font ce commerce sont toujours abondamment pourvus. Les caravanes de

Darfour et de l'intérieur de l'Afrique amènent un grand nombre de

belles noires.

§ II.

Les mariages se font sans que les époux se soient vus; la femme peut

bien avoir aperçu l'homme, mais celui-ci n'a jamais aperçu sa fiancée,

ou du moins les traits de son visage.

Ceux des Égyptiens qui avaient rendu des services aux Français,

quelquefois même des scheicks, venaient prier le général en chef de

leur accorder pour femme, telle personne qu'ils désignaient. La

première demande de ce genre fut faite par un aga des janissaires,

espèce d'agent de police qui avait été fort utile aux Français, et qui

desirait épouser une veuve très-riche; cette proposition parut

singulière à Napoléon. Mais vous aime-t-elle?--Non.--Le

voudra-t-elle?--Oui, si vous lui ordonnez. En effet, aussitôt qu'elle

connut la volonté du _sultan Kébir_, elle accepta, et le mariage eut

lieu. Par la suite cela se répéta fréquemment.

Les femmes ont leurs priviléges. Il est des choses que les maris ne

sauraient leur refuser sans être des barbares, des monstres, sans

soulever tout le monde contre eux; tel est, par exemple, le droit

d'aller au bain. Ce sont des bains de vapeur où les femmes se

réunissent; c'est là que se trament toutes les intrigues politiques ou

autres; c'est là que s'arrangent les mariages. Le général Menou ayant

épousé une femme de Rosette, la traita à la française. Il lui donnait

la main pour entrer dans la salle à manger; la meilleure place à

table, les meilleurs morceaux étaient pour elle. Si son mouchoir

tombait, il s'empressait de le ramasser. Quand cette femme eut conté

ces circonstances dans le bain de Rosette, les autres conçurent une

espérance de changement dans les moeurs, et signèrent une demande au

_sultan Kébir_ pour que leurs maris les traitassent de la même

manière.

§ IV.

L'habillement des Orientaux n'a rien de commun avec le nôtre. Au lieu

de chapeau, ils se couvrent la tête d'un turban, coiffure beaucoup

plus élégante, plus commode, et qui étant susceptible d'une grande

différence dans la forme, la couleur et l'arrangement, permet de

remarquer au premier coup-d'oeil la diversité des peuples et des

rangs. Leur col est libre ainsi que leurs jarrêts; un Oriental peut

rester des mois entiers dans son habillement, sans s'y trouver

fatigué. Les différents peuples et les différents états sont comme de

raison habillés de manières différentes; mais tous ont de commun la

largeur des pantalons, des manches et de toutes les formes de leur

habillement. Pour se mettre à l'abri du soleil, ils se couvrent de

schalls. Il entre dans les vêtements des hommes comme dans celui des

femmes beaucoup de soieries, d'étoffes des Indes et de cachemires. Ils

ne portent point de linge. Les fellahs ne sont couverts que d'une

seule chemise bleue liée au milieu du corps. Les chefs des Arabes qui

parcourent les déserts dans le fort de la canicule, sont couverts de

schalls de toutes couleurs qui mettent les différentes parties de leur

corps à l'abri du soleil et qu'ils drapent par-dessus leur tête. Au

lieu de souliers, les hommes et les femmes ont des pantoufles qu'ils

laissent en entrant dans les appartements sur le bord des tapis.

§ V.

Les harnachements de leurs chevaux sont extrêmement élégants. La tenue

de l'état-major français, quoique couvert d'or et étalant tout le luxe

de l'Europe, leur paraissait mesquine, et était effacée par la majesté

de l'habillement oriental. Nos chapeaux, nos culottes étroites, nos

habits pincés, nos cols qui nous étranglent, étaient pour eux un objet

de risée et d'aversion. Les Orientaux n'ont pas besoin de changer de

costume pour monter à cheval; ils ne se servent point d'éperons, et

mettent leurs pieds dans de larges étriers qui leur rendent inutiles

les bottes et la toilette spéciale que nous sommes obligés de faire

pour cet exercice. Les Francs ou les chrétiens qui habitent l'Égypte,

vont sur des mules ou sur des ânes, à moins que ce ne soient des

personnes d'un rang élevé.

§ VI.

L'architecture des Égyptiens approche plus de celle de l'Asie que de

la nôtre. Les maisons ont toutes une terrasse, sur laquelle on se

promène; il y en a même où l'on prend des bains. Elles ont plusieurs

étages. Au rez-de-chaussée, est une espèce de parloir où le maître de

la maison reçoit les étrangers et donne à manger. Au premier, est

ordinairement le harem, avec lequel on ne communique que par des

escaliers dérobés. Le maître a dans son appartement une petite porte

qui y conduit. D'autres petits escaliers de ce genre sont pour le

service. On ne sait ce que c'est qu'un escalier d'apparat.

Le harem consiste dans une grande salle en forme de croix; vis-à-vis

règne un corridor où se trouvent un grand nombre de chambres. Autour

du salon sont des divans plus ou moins riches, et au milieu un petit

bassin en marbre d'où s'échappe un jet d'eau. Souvent ce sont des eaux

de rose ou d'autres essences qui en jaillissent et parfument

l'appartement. Toutes les fenêtres sont couvertes d'une espèce de

jalousie en treillages. Il n'y a point de lits dans les maisons, les

Orientaux couchent sur des divans ou sur des tapis. Quand ils n'ont

point d'étrangers, ils mangent dans leur harem, ils y dorment et y

passent leurs moments de repos. Aussitôt que le maître arrive, les

femmes s'empressent à le servir: l'une lui présente sa pipe, l'autre

son coussin, etc. Tout est là pour le service du maître.

Les jardins n'ont point d'allées, ce sont des berceaux de gros arbres

où l'on peut prendre le frais et fumer assis. L'Égyptien, comme tous

les Orientaux, emploie à ce dernier passe-temps une grande partie de

la journée; cela lui sert d'occupation et de contenance.

§ VII.

Mémoires pour servir à l'Histoire de France sous Napoléon, Tome 2/2 Écrits à Sainte-Hélène par les généraux qui ont partagé sa captivité · 第 13 / 19 段