l'intolérance et la destruction des infidèles. A l'opposé de
Jésus-Christ, Mahomet fut roi! Il déclara que tout l'univers devait
être soumis à son empire, et ordonna d'employer le sabre pour anéantir
l'idolâtre et l'infidèle. Les tuer fut une oeuvre méritoire. Les
idolâtres qui étaient en Arabie furent bientôt convertis ou détruits.
Les infidèles qui étaient en Asie, en Syrie, et en Égypte furent
attaqués et conquis. Aussitôt que l'islamisme eut triomphé à la Mecque
et à Médine, il servit de point de ralliement aux diverses tribus
d'Arabes. Toutes furent fanatisées, et une nation entière se précipita
sur ses voisins.
Les successeurs de Mahomet régnèrent sous le titre de califes. Ils
réunissaient à la fois le glaive et l'encensoir. Les premiers califes
prêchaient tous les jours dans la mosquée de Médine ou dans celle de
la Mecque, et de là envoyaient des ordres à leurs armées, qui déja
couvraient une partie de l'Afrique et de l'Asie. Un ambassadeur de
Perse, qui arriva à Médine, fut fort étonné de trouver le calife Omar
dormant au milieu d'une foule de mendiants sur le seuil de la mosquée.
Dans la suite, lorsque Omar se rendit à Jérusalem, il voyageait sur un
chameau qui portait ses provisions, n'avait qu'une tente de toile
grossière, et n'était distingué des autres musulmans que par son
extrême simplicité. Durant les dix années de son règne, il conquit
quarante mille villes, détruisit cinquante mille églises, fit bâtir
deux mille mosquées. Le calife Aboubeker qui ne prenait au trésor,
pour sa maison, que trois pièces d'or par jour, en donnait cinq cents
à chaque Mossen, qui s'était trouvé avec le prophète au combat de
Bender.
Les progrès des Arabes furent rapides; leurs armées mues par le
fanatisme attaquèrent à la fois l'empire romain et celui de Perse. Ce
dernier fut subjugué en peu de temps, et les musulmans pénétrèrent
jusqu'aux frontières de l'Oxus, s'emparèrent de trésors innombrables,
détruisirent l'empire de Cosroès, et s'avancèrent jusqu'à la Chine.
Les victoires qu'ils remportèrent en Syrie, à Aiquadie, à Dyrmonck,
leur livrèrent Damas, Alep, Émesse, Césarée, Jérusalem. La prise de
Pelouse et d'Alexandrie les rendit maîtres de l'Égypte. Tout ce pays
était cophte et fort séparé de Constantinople par les discussions
d'hérésie. Kaleb, Derar, Amroug, surnommés les glaives ou les épées du
prophète, n'éprouvèrent aucune résistance. Tout obstacle eût été
inutile. Au milieu des assauts, au milieu des batailles, ces guerriers
voyaient des houris au teint blanc et aux yeux bleus ou noirs,
couvertes de chapeaux de diamants, qui les appelaient et leur
tendaient les bras; leurs ames s'enflammaient à cette vue, ils
s'élançaient en aveugles et cherchaient la mort qui allait mettre ces
beautés en leur puissance. C'est ainsi qu'ils se sont rendus maîtres
des belles plaines de la Syrie, de l'Égypte et de la Perse; c'est
ainsi qu'ils ont soumis le monde.
§ IV.
Un préjugé bien répandu et cependant démenti par l'histoire, c'est que
Mahomet était ennemi des sciences, des arts et de la littérature. On a
beaucoup cité le mot du calife Omar, lorsqu'il fit brûler la
bibliothèque d'Alexandrie: «Si cette bibliothèque renferme ce qui se
trouve dans le Koran, elle est inutile; si elle contient autre chose,
elle est dangereuse.» Un pareil fait et beaucoup d'autres de cette
nature ne doivent point faire oublier ce que l'on doit aux califes
arabes. Ils étendirent constamment la sphère des connaissances
humaines, et embellirent la société par les charmes de leur
littérature. Il est possible néanmoins que dans l'origine, les
successeurs de Mahomet aient craint que les Arabes ne se laissassent
amollir par les arts et les sciences, qui étaient portés à un si haut
point dans l'Égypte, la Syrie et le bas-empire. Ils avaient sous les
yeux la décadence de l'empire de Constantin, due en partie à de
perpétuelles discussions scholastiques et théologiques. Peut-être ce
spectacle les avait-il indisposés contre la plupart des bibliothèques
qui dans le fait contenaient en majorité des livres de cette nature.
Quoi qu'il en soit, les Arabes ont été pendant cinq cents ans la
nation la plus éclairée du monde. C'est à eux que nous devons notre
systême de numération, les orgues, les cadrans solaires, les pendules
et les montres. Rien de plus élégant, de plus ingénieux, de plus moral
que la littérature persanne, et, en général, tout ce qui est sorti de
la plume des littérateurs de Bagdad, et de Bassora.
Les empires ont moins de durée en Asie que dans l'Europe, ce qu'on
peut attribuer aux circonstances géographiques. L'Asie est environnée
d'immenses déserts, d'où s'élancent tous les trois ou quatre siècles
des peuplades guerrières, qui culbutent les plus vastes empires. De là
sont sortis les Ottomans, et dans la suite les Tamerlan et les
Gengiskan.
Il paraît que les législateurs souverains de ces peuplades se sont
toujours attachés à leur conserver des moeurs nationales et une
physionomie originaire. C'est ainsi qu'ils empêchèrent que le
janissaire d'Égypte ne devînt arabe, que le janissaire d'Andrinople ne
devînt grec. Le principe adopté par eux de s'opposer à toute espèce
d'innovation dans les habitudes et les moeurs, leur fit proscrire les
sciences et les arts. Mais il ne faut attribuer cette mesure ni aux
préceptes de Mahomet, ni à la religion du Koran, ni au naturel arabe.
§ V.
Mahomet restreignit à quatre, le nombre des femmes que chaque musulman
pouvait épouser. Aucun législateur d'Orient n'en avait permis aussi
peu. On se demande pourquoi il ne supprima point la polygamie, comme
l'avait fait la religion chrétienne; car il est bien constant que le
nombre des femmes, en Orient, n'est nulle part supérieur à celui des
hommes. Il était donc naturel de n'en permettre qu'une, afin que tous
pussent en avoir.
C'est encore un sujet de méditation que ce contraste entre l'Asie et
l'Europe. Chez nous, les législateurs n'autorisent qu'une seule femme;
Grecs ou Romains, Gaulois ou Germains, Espagnols ou Bretons, tous
enfin ont adopté cet usage. En Asie, au contraire, la polygamie fut
constamment permise; Juifs ou Assyriens, Tartares ou Persans,
Égyptiens ou Turcomans, purent toujours avoir plusieurs femmes.
Peut-être faut-il chercher la raison de cette différence dans la
nature des circonstances géographiques de l'Afrique et de l'Asie. Ces
pays étant habités par des hommes de plusieurs couleurs, la polygamie
est le seul moyen d'empêcher qu'ils ne se persécutent. Les
législateurs ont pensé que pour que les blancs ne fussent pas ennemis
des noirs, les noirs des blancs, les cuivrés des uns et des autres, il
fallait les faire tous membres d'une même famille, et lutter ainsi
contre ce penchant de l'homme, de haïr tout ce qui n'est pas lui.
Mahomet pensa que quatre femmes étaient suffisantes pour atteindre ce
but, parce que chaque homme pouvait avoir une blanche, une noire, une
cuivrée et une femme d'une autre couleur. Sans doute il était aussi
dans la nature d'une religion sensuelle de favoriser les passions de
ses sectateurs; et en cela la politique et le prophète ont pu se
trouver d'accord[3].
[3] On comprend difficilement la possibilité d'avoir quatre
femmes, dans un pays où il n'y a pas plus de femmes que d'hommes.
C'est qu'en réalité, les onze douzièmes de la population n'en ont
qu'une, parce qu'ils ne peuvent en nourrir qu'une, parce qu'ils
n'en trouvent qu'une. Mais cette confusion des races, des
couleurs, et des nations que produit la polygamie, existant dans
la tête des nations, est suffisante pour établir l'union et la
parfaite égalité entre elles.
Lorsqu'on voudra dans nos colonies donner la liberté aux noirs et y
établir une égalité parfaite, il faudra que le législateur autorise la
polygamie et permette d'avoir à la fois une femme blanche, une noire
et une mulâtre. Dès lors les différentes couleurs faisant partie d'une
même famille seront confondues dans l'opinion de chacune; sans cela on
n'obtiendra jamais des résultats satisfaisants. Les noirs seront ou
plus nombreux ou plus habiles, et alors ils tiendront les blancs dans
l'abaissement _et vice versa_.
Par suite de ce principe général de l'égalité des couleurs, qu'a
établi la polygamie, il n'y avait aucune différence entre les
individus composant la maison des Mamelucks. Un esclave noir qu'un bey
avait acheté d'une caravane d'Afrique, devenait catchef et était égal
au beau Mameluck blanc, originaire de Circassie; et l'on ne
soupçonnait même pas qu'il en pût être autrement.
§ VI.
L'esclavage n'est pas et n'a jamais été dans l'Orient ce qu'il fut en
Europe. Les moeurs sous ce rapport sont restées les mêmes que celles
de l'Écriture. La servante se marie avec le maître.
La loi des Juifs supposait si peu de distinction entre eux, qu'elle
prescrit ce que la servante doit devenir, lorsqu'elle épouse le fils
de la maison. De nos jours encore, un musulman achète un esclave,
l'élève, et s'il lui plaît, l'unit à sa fille et le fait héritier de
sa fortune, sans que cela choque en rien les coutumes du pays.
Mourah-Bey, Aly-Bey, avaient été vendus à des beys dans un âge encore
tendre, par des marchands qui les avaient achetés eux-mêmes en
Circassie. Ils remplirent d'abord les plus bas offices dans la maison
de leurs maîtres. Mais leur jolie figure, leur aptitude aux exercices
du corps, leur bravoure ou leur intelligence, les firent arriver
progressivement aux premières places. Il en est de même chez les
pachas, les visirs et les sultans. Leurs esclaves parviennent comme
parviendraient leurs fils.
En Europe, au contraire, quiconque était empreint du sceau de
l'esclavage, demeurait pour toujours dans le dernier rang de la
domesticité. Chez les Romains l'esclave pouvait être affranchi, mais
il conservait un caractère déshonnête et bas; jamais il n'était
considéré comme un citoyen né libre. L'esclavage des colonies, fondé
sur la différence des couleurs, est bien plus rigide et plus
avilissant encore.
Les résultats de la polygamie, la manière dont les Orientaux
considèrent l'esclavage et traitent leurs esclaves, diffèrent
tellement de nos moeurs et de nos idées sur la servitude, que nous
concevons difficilement tout ce qui passe chez eux.
Il fallut également beaucoup de temps aux Égyptiens pour comprendre
que tous les Français n'étaient pas les esclaves de Napoléon, et
encore n'y a-t-il eu que les plus éclairés d'entre eux qui y soient
parvenus.
Tout père de famille, en Orient, possède sur sa femme, ses enfants et
ses esclaves, un pouvoir absolu que l'autorité publique ne peut
modifier. Esclave du grand-seigneur, il exerce au-dedans le
despotisme auquel il est lui-même soumis au-dehors; et il est sans
exemple qu'un pacha ou un officier quelconque ait pénétré dans
l'intérieur d'une famille pour en troubler le chef dans l'exercice de
son autorité, c'est une chose qui choquerait les coutumes, les moeurs
et le caractère national. Les Orientaux se considèrent comme maîtres
dans leurs maisons, et tout agent du pouvoir qui veut exercer sur eux
son ministère, attend qu'ils en sortent ou les envoie chercher.
§ VII.
Les mahométans ont beaucoup de cérémonies religieuses et un grand
nombre de mosquées où les fidèles vont prier plusieurs fois par jour.
Les fêtes sont célébrées par de grandes illuminations dans les temples
et dans les rues, et quelquefois par des feux d'artifice.
Ils ont aussi des fêtes pour leur naissance, leur mariage et la
circoncision de leurs enfants; cette dernière est celle qu'ils
célèbrent avec le plus d'affection. Toutes se font avec plus de pompe
extérieure que les nôtres. Leurs funérailles sont majestueuses et
leurs tombeaux d'une architecture magnifique.
Aux heures indiquées les musulmans font leurs prières, en quelque lieu
qu'ils se trouvent; les esclaves déploient des tapis devant eux, et
ils s'agenouillent la face vers l'Orient.
La charité et l'aumône sont recommandées dans tous les chapitres du
Koran, comme la manière d'être la plus agréable à Dieu et au prophète.
Sacrifier une partie de sa fortune pour des établissements publics,
surtout creuser un canal, un puits, élever une fontaine, sont des
oeuvres méritoires par excellence. L'établissement d'une fontaine,
d'un réservoir, se lie fréquemment à celui d'une mosquée; partout où
il y a un temple, il y a de l'eau en abondance. Le prophète paraît
l'avoir mise sous la protection de la religion. C'est le premier
besoin du désert, il faut la recueillir et la conserver avec soin.
Ali a peu de sectateurs dans l'Arabie, l'empire turc, l'Égypte et la
Syrie. Nous n'y avons trouvé que les Mutualis. Mais toute la Perse
jusqu'à l'Indus est de la secte de ce calife.
§ VIII.
Le général en chef alla célébrer la fête du prophète chez le scheick
El-Bekir. On commença par réciter une espèce de litanie qui comprenait
la vie de Mahomet depuis sa naissance jusqu'à sa mort. Une centaine
de scheicks assis en cercle sur des tapis et les jambes croisées, en
récitaient tous les versets en balançant fortement le corps en avant
et en arrière, et tous ensemble.
Après cela on servit un grand dîner, pendant lequel on fut assis sur
des coussins, les jambes croisées. Il y avait une vingtaine de tables
et cinq ou six personnes à chaque table. Celle du général en chef et
du scheick El-Bekir était au milieu; un petit plateau d'un bois
précieux et de marqueterie fut placé à dix-huit pouces de terre et
couvert successivement d'un grand nombre de plats. C'était des pilaux
de riz, des rôtis d'une espèce particulière, des entrées, des
pâtisseries, le tout fort épicé. Les scheicks dépeçaient tout avec
leurs doigts. Aussi offrit-on pendant le dîner trois fois à laver les
mains. On servit pour boisson de l'eau de groseille, de la limonade et
plusieurs autres espèces de sorbets, et au dessert beaucoup de
compotes et de confitures. Au total, le dîner n'était point
désagréable; il n'y avait que la manière de le prendre qui nous parût
étrange.
Le soir toute la ville fut illuminée. On alla après le dîner sur la
place El-Bekir, dont l'illumination en verres de couleurs était fort
belle. Il s'y trouvait un peuple immense. Tous étaient placés en
ordre par rangs de vingt à cent personnes, lesquelles debout et les
unes contre les autres récitaient les prières et les litanies du
prophète avec des mouvements qui allaient toujours en augmentant, au
point qu'à la fin ils paraissaient convulsifs et que quelques-uns
tombaient en faiblesse.
Dans le courant de l'année, le général en chef accepta souvent des
dîners chez le scheick Sadda, chez le cheick Fayonne et chez d'autres
principaux Scheicks. C'étaient des jours de fête dans tout le
quartier. Partout on était servi avec la même magnificence et à peu
près de la même manière.
MÉMOIRES DE NAPOLÉON.
ÉGYPTE.--USAGES, SCIENCES ET ARTS.
Femmes.--Enfants.--Mariages.--Habillements des hommes, des
femmes.--Harnachement des
chevaux.--Maisons.--Harems.--Jardins.--Arts et
sciences.--Artisans.--Navigation du Nil et des
canaux.--Transports.--Chameaux.--Dromadaires.--Anes,
chevaux.--Institut d'Égypte.--Travaux de la commission des
savants.--Hôpitaux, diverses maladies,
peste.--Lazarets.--Travaux faits au Caire.--Anecdote.
§ Ier.
Les femmes en Orient vont voilées; un morceau de toile leur couvre le
nez et surtout les lèvres et ne laisse voir que leurs yeux. Lorsque,
par l'effet d'un accident, quelques Égyptiennes se sont trouvées
surprises sans leur voile, et couvertes seulement de cette longue
chemise bleue qui compose le vêtement des femmes de fellahs, elles
prenaient le bas de leur chemise pour cacher leur figure, aimant mieux
découvrir le milieu et le bas de leur corps.
Le général en chef eut plusieurs fois occasion d'observer quelques
femmes des plus distinguées du pays, auxquelles il accorda des
audiences. C'étaient ou des veuves de beys ou de katchefs, ou leurs
épouses, qui, pendant leur absence, venaient implorer sa protection.
La richesse de leur habillement, la noblesse de leur démarche, de
petites mains douces, de beaux yeux, un maintien noble et gracieux et
des manières très-élégantes dénotaient en elles des femmes d'un rang
et d'une éducation au-dessus du vulgaire. Elles commençaient toujours
par baiser la main du _sultan Kébir_[4] qu'elles portaient ensuite à
leur front, puis à leur estomac. Plusieurs exprimaient leurs demandes
avec une grace parfaite, un son de voix enchanteur, et développaient
tous les talents, toute l'aménité des plus spirituelles Européennes.
La décence de leur maintien, la modestie de leurs vêtements y
ajoutaient des graces nouvelles; et l'imagination se plaisait à
deviner des charmes qu'elles ne laissaient pas même entrevoir.
[4] Les Arabes désignaient ainsi Napoléon; le mot _Kébir_ veut
dire _Grand_.
Les femmes sont sacrées chez les Orientaux, et dans les guerres
intestines on les épargne constamment. Celles des Mamelucks
conservèrent leurs maisons au Caire, pendant que leurs maris faisaient
la guerre aux Français. Napoléon envoya Eugène son beau-fils
complimenter la femme de Mourah-Bey qui avait sous ses ordres une
cinquantaine d'esclaves appartenant à ce chef mameluck et à des
katchefs. C'était une espèce de couvent de religieuses dont elle était
l'abbesse. Elle reçut Eugène sur son grand divan, dans le harem, où il
entra par exception, et comme envoyé du _sultan Kébir_. Toutes les
femmes voulurent voir le jeune et joli Français, et les esclaves
eurent beaucoup de peine à contenir leur curiosité et leur impatience.
L'épouse de Mourah-Bey était une femme de cinquante ans, et avait la
beauté et les graces que comporte cet âge. Elle fit, suivant l'usage,
apporter du café et des sorbets dans de très-riches services et avec
un appareil somptueux. Elle ôta de son doigt une bague de mille louis
qu'elle donna au jeune officier. Souvent elle adressa des
réclamations au général en chef, qui lui conserva ses villages et la
protégea constamment. Elle passait pour une femme d'un mérite
distingué. Les femmes passent de bonne heure en Égypte; et l'on y
trouve plus de brunes que de blondes. Généralement, leur visage est un
peu coloré, et elles ont une teinte de cuivre. Les plus belles sont
des Grecques ou des Circassiennes, dont les bazars des négociants qui
font ce commerce sont toujours abondamment pourvus. Les caravanes de
Darfour et de l'intérieur de l'Afrique amènent un grand nombre de
belles noires.
§ II.
Les mariages se font sans que les époux se soient vus; la femme peut
bien avoir aperçu l'homme, mais celui-ci n'a jamais aperçu sa fiancée,
ou du moins les traits de son visage.
Ceux des Égyptiens qui avaient rendu des services aux Français,
quelquefois même des scheicks, venaient prier le général en chef de
leur accorder pour femme, telle personne qu'ils désignaient. La
première demande de ce genre fut faite par un aga des janissaires,
espèce d'agent de police qui avait été fort utile aux Français, et qui
desirait épouser une veuve très-riche; cette proposition parut
singulière à Napoléon. Mais vous aime-t-elle?--Non.--Le
voudra-t-elle?--Oui, si vous lui ordonnez. En effet, aussitôt qu'elle
connut la volonté du _sultan Kébir_, elle accepta, et le mariage eut
lieu. Par la suite cela se répéta fréquemment.
Les femmes ont leurs priviléges. Il est des choses que les maris ne
sauraient leur refuser sans être des barbares, des monstres, sans
soulever tout le monde contre eux; tel est, par exemple, le droit
d'aller au bain. Ce sont des bains de vapeur où les femmes se
réunissent; c'est là que se trament toutes les intrigues politiques ou
autres; c'est là que s'arrangent les mariages. Le général Menou ayant
épousé une femme de Rosette, la traita à la française. Il lui donnait
la main pour entrer dans la salle à manger; la meilleure place à
table, les meilleurs morceaux étaient pour elle. Si son mouchoir
tombait, il s'empressait de le ramasser. Quand cette femme eut conté
ces circonstances dans le bain de Rosette, les autres conçurent une
espérance de changement dans les moeurs, et signèrent une demande au
_sultan Kébir_ pour que leurs maris les traitassent de la même
manière.
§ IV.
L'habillement des Orientaux n'a rien de commun avec le nôtre. Au lieu
de chapeau, ils se couvrent la tête d'un turban, coiffure beaucoup
plus élégante, plus commode, et qui étant susceptible d'une grande
différence dans la forme, la couleur et l'arrangement, permet de
remarquer au premier coup-d'oeil la diversité des peuples et des
rangs. Leur col est libre ainsi que leurs jarrêts; un Oriental peut
rester des mois entiers dans son habillement, sans s'y trouver
fatigué. Les différents peuples et les différents états sont comme de
raison habillés de manières différentes; mais tous ont de commun la
largeur des pantalons, des manches et de toutes les formes de leur
habillement. Pour se mettre à l'abri du soleil, ils se couvrent de
schalls. Il entre dans les vêtements des hommes comme dans celui des
femmes beaucoup de soieries, d'étoffes des Indes et de cachemires. Ils
ne portent point de linge. Les fellahs ne sont couverts que d'une
seule chemise bleue liée au milieu du corps. Les chefs des Arabes qui
parcourent les déserts dans le fort de la canicule, sont couverts de
schalls de toutes couleurs qui mettent les différentes parties de leur
corps à l'abri du soleil et qu'ils drapent par-dessus leur tête. Au
lieu de souliers, les hommes et les femmes ont des pantoufles qu'ils
laissent en entrant dans les appartements sur le bord des tapis.
§ V.
Les harnachements de leurs chevaux sont extrêmement élégants. La tenue
de l'état-major français, quoique couvert d'or et étalant tout le luxe
de l'Europe, leur paraissait mesquine, et était effacée par la majesté
de l'habillement oriental. Nos chapeaux, nos culottes étroites, nos
habits pincés, nos cols qui nous étranglent, étaient pour eux un objet
de risée et d'aversion. Les Orientaux n'ont pas besoin de changer de
costume pour monter à cheval; ils ne se servent point d'éperons, et
mettent leurs pieds dans de larges étriers qui leur rendent inutiles
les bottes et la toilette spéciale que nous sommes obligés de faire
pour cet exercice. Les Francs ou les chrétiens qui habitent l'Égypte,
vont sur des mules ou sur des ânes, à moins que ce ne soient des
personnes d'un rang élevé.
§ VI.
L'architecture des Égyptiens approche plus de celle de l'Asie que de
la nôtre. Les maisons ont toutes une terrasse, sur laquelle on se
promène; il y en a même où l'on prend des bains. Elles ont plusieurs
étages. Au rez-de-chaussée, est une espèce de parloir où le maître de
la maison reçoit les étrangers et donne à manger. Au premier, est
ordinairement le harem, avec lequel on ne communique que par des
escaliers dérobés. Le maître a dans son appartement une petite porte
qui y conduit. D'autres petits escaliers de ce genre sont pour le
service. On ne sait ce que c'est qu'un escalier d'apparat.
Le harem consiste dans une grande salle en forme de croix; vis-à-vis
règne un corridor où se trouvent un grand nombre de chambres. Autour
du salon sont des divans plus ou moins riches, et au milieu un petit
bassin en marbre d'où s'échappe un jet d'eau. Souvent ce sont des eaux
de rose ou d'autres essences qui en jaillissent et parfument
l'appartement. Toutes les fenêtres sont couvertes d'une espèce de
jalousie en treillages. Il n'y a point de lits dans les maisons, les
Orientaux couchent sur des divans ou sur des tapis. Quand ils n'ont
point d'étrangers, ils mangent dans leur harem, ils y dorment et y
passent leurs moments de repos. Aussitôt que le maître arrive, les
femmes s'empressent à le servir: l'une lui présente sa pipe, l'autre
son coussin, etc. Tout est là pour le service du maître.
Les jardins n'ont point d'allées, ce sont des berceaux de gros arbres
où l'on peut prendre le frais et fumer assis. L'Égyptien, comme tous
les Orientaux, emploie à ce dernier passe-temps une grande partie de
la journée; cela lui sert d'occupation et de contenance.
§ VII.