armes et à nous préparer au combat. La mélancolie et la tristesse
régnaient dans l'armée. Si les Hébreux, dans le désert de
l'_Égarement_, se plaignaient et demandaient avec humeur à Moïse les
oignons et les marmites pleines de viande de l'Égypte, les soldats
français regrettaient sans cesse les délices de l'Italie. C'est en
vain qu'on leur assurait que le pays était le plus fertile du monde,
qu'il l'emportait même sur la Lombardie; le moyen de les persuader!
ils ne pouvaient avoir ni pain ni vin. Nous campions sur des tas
immenses de bled, mais il n'y avait dans le pays ni moulin, ni four.
Le biscuit apporté d'Alexandrie, était mangé depuis long-temps; le
soldat était réduit à piler le bled entre deux pierres et à faire des
galettes cuites sous les cendres. Plusieurs grillaient le bled dans
une poêle, après quoi ils le faisaient bouillir. C'était la meilleure
manière de tirer parti du grain, mais tout cela n'était pas du pain.
Chaque jour, leurs craintes augmentaient, au point qu'une foule
d'entre eux disaient qu'il n'y avait pas de grande ville du Caire; que
celle qui portait ce nom, était, comme Damanhour, une vaste réunion de
huttes, privées de tout ce qui peut nous rendre la vie commode et
agréable. Leur imagination était tellement tourmentée que, deux
dragons se jetèrent tout habillés dans le Nil et se noyèrent. Il est
vrai de dire pourtant que, si on n'avait ni pain, ni vin, les
ressources qu'on se procurait avec du bled, des lentilles, de la
viande et quelquefois des pigeons, fournissaient du moins à la
nourriture de l'armée. Mais le mal était dans l'exaltation des têtes.
Les officiers se plaignaient plus haut que les soldats, parce que le
terme de comparaison était plus à leur désavantage. Ils ne trouvaient
pas en Égypte les logements, les bonnes tables et tout le luxe de
l'Italie. Le général en chef, voulant donner l'exemple, avait
l'habitude de prendre son bivouac au milieu de l'armée et dans les
endroits les moins commodes. Personne n'avait ni tente, ni provisions;
le dîner de Napoléon et de l'état-major consistait dans un plat de
lentilles. La soirée du soldat se passait en conversations politiques,
en raisonnements et en plaintes; _Que sommes-nous venus faire ici?_
disaient les uns; _le Directoire nous a déportés. Caffarelli_,
disaient les autres, _est l'agent dont on s'est servi pour tromper le
général en chef_. Plusieurs s'étant aperçus que partout où il y avait
des vestiges d'antiquité, on les fouillait avec soin, se répandaient
en invectives contre les savants, qui, _pour faire leur fouilles,
avaient_, disaient-ils, _donné l'idée de l'expédition_. Les quolibets
pleuvaient sur eux, même en leur présence. Ils appelaient un âne un
savant, et disaient de Cafarelly-Dufalga, en faisant allusion à sa
jambe de bois, _Il se moque bien de cela, lui, il a un pied en
France_; mais Dufalga et les savants ne tardèrent pas à reconquérir
l'estime de l'armée.
§ III.
Le 21, on partit de Omedinar, à une heure du matin. Cette journée
devait être décisive. A la pointe du jour, on vit, pour la première
fois depuis Chebreiss, une avant-garde de Mamelucks d'un millier de
chevaux, qui se replièrent avec ordre et sans rien tenter; quelques
boulets de notre avant-garde les tinrent en respect. A dix heures,
nous aperçûmes Embabeh et les ennemis en bataille. Leur droite était
appuyée au Nil, où ils avaient pratiqué un grand camp retranché, armé
de quarante pièces de canons, et défendu par une vingtaine de mille
hommes d'infanterie, janissaires, spahis et milice du Caire. La ligne
de cavalerie des Mamelucks appuyait sa droite au camp retranché, et
étendait sa gauche dans la direction des Pyramides, à cheval sur la
route de Gizeh. Il y avait environ 9 à 10,000 chevaux, autant qu'on
en pouvait juger. Ainsi l'armée entière était de 60,000 hommes, y
compris l'infanterie et les hommes à pied qui servaient chaque
cavalier. Deux ou trois mille Arabes tenaient l'extrême gauche, et
remplissaient l'intervalle des Mamelucks aux Pyramides. Ces
dispositions étaient formidables. Nous ignorions quelle serait la
contenance des janissaires et des spahis du Caire, mais nous
connaissions et redoutions beaucoup l'habileté et l'impétueuse
bravoure des Mamelucks. L'armée française fut rangée en bataille, dans
le même ordre qu'à Chebreiss, la gauche appuyée au Nil, la droite à un
grand village. Le général Desaix commandait la droite, et il lui
fallut trois heures pour se former à sa position et prendre un peu
haleine. On reconnut le camp retranché des ennemis, et on s'assura
bientôt qu'il n'était qu'ébauché. C'était un ouvrage commencé depuis
trois jours, après la bataille de Chebreiss. Il se composait de longs
boyaux, qui pouvaient être de quelque effet contre une charge de
cavalerie, mais non contre une attaque d'infanterie. Nous vîmes aussi,
avec de bonnes lunettes, que leurs canons n'étaient point sur affût de
campagne, mais que c'étaient de grosses pièces en fer, tirées des
bâtiments et servies par les équipages de la flottille. Aussitôt que
le général en chef se fut assuré que l'artillerie n'était point
mobile, il fut évident qu'elle ne quitterait point le camp retranché,
non plus que l'infanterie; et que, si cette dernière sortait, elle se
trouverait sans artillerie. Les dispositions de la bataille devaient
être une conséquence de ces données; on résolut de prolonger notre
droite, et de suivre le mouvement de cette aile avec toute l'armée, en
passant hors de la portée du canon du camp retranché. Par ce
mouvement, nous n'avions affaire qu'aux Mamelucks et à la cavalerie;
et nous nous placions sur un terrain où l'infanterie et l'artillerie
de l'ennemi ne devaient lui être d'aucun secours.
§ IV.
Mourah-Bey, qui commandait en chef toute l'armée, vit nos colonnes
s'ébranler, et ne tarda pas à deviner notre but. Quoique ce chef n'eût
aucune habitude de la guerre, la nature l'avait doué d'un grand
caractère, d'un courage à toute épreuve et d'un coup d'oeil pénétrant.
Les trois affaires que nous avions eues avec les Mamelucks, lui
servaient déja d'expérience. Il sentit, avec une habileté qu'on
pourrait à peine attendre du général européen le plus consommé, que le
destin de la journée consistait à ne pas nous laisser exécuter notre
mouvement, et à profiter de l'avantage de sa nombreuse cavalerie pour
nous attaquer en marche. Il partit avec les deux tiers de ses chevaux
(6 à 7,000), laissa le reste pour soutenir le camp retranché et
encourager l'infanterie, et vint, à la tête de cette troupe, aborder
le général Desaix qui s'avançait par l'extrémité de notre droite. Ce
dernier fut un moment compromis; la charge se fit avec une telle
rapidité, que nous crûmes que la confusion se mettait dans les carrés;
le général Desaix, en marche à la tête de sa colonne, était engagé
dans un bosquet de palmiers. Toutefois la tête des Mamelucks, qui
tomba sur lui, était peu nombreuse. Leur masse n'arriva que quelques
minutes après, ce retard suffit. Les carrés étaient parfaitement
formés et reçurent la charge avec sang-froid. Le général Régnier
appuyait leur gauche; Napoléon, qui était dans le carré du général
Dugua, marcha aussitôt sur le gros des Mamelucks et se plaça entre le
Nil et Régnier. Les Mamelucks furent reçus par la mitraille et une
vive fusillade; une trentaine des plus braves vint mourir auprès du
général Desaix; mais la masse, par un instinct naturel au cheval,
tourna autour des carrés, et dès lors la charge fut manquée. Au milieu
de la mitraille, des boulets, de la poussière, des cris et de la
fumée, une partie des Mamelucks rentra dans le camp retranché, par un
mouvement naturel au soldat, de faire sa retraite vers le lieu d'où il
est parti. Mourah-Bey et les plus habiles se dirigèrent sur Gizeh. Ce
commandant en chef se trouva ainsi séparé de son armée. La division
Bon et Menou, qui formait notre gauche, se porta alors sur le camp
retranché; et le général Rampon, avec deux bataillons, fut détaché
pour occuper une espèce de défilé, entre Gizeh et le camp.
§ V.
La plus horrible confusion régnait à Embabeh; la cavalerie s'était
jetée sur l'infanterie, qui, ne comptant pas sur elle, et voyant les
Mamelucks battus, se précipita sur les djermes, kaïkes et autres
bateaux, pour repasser le Nil. Beaucoup le firent à la nage; les
Égyptiens excellent dans cet exercice, que les circonstances
particulières de leur pays leur rendent nécessaire. Les quarante
pièces de canon, qui défendaient le camp retranché, ne tirèrent pas
deux cents coups. Les Mamelucks, s'apercevant bientôt de la fausse
direction qu'ils avaient donnée à leur retraite, voulurent reprendre
la route de Gizeh; ils ne le purent. Les deux bataillons, placés
entre le Nil et Gizeh, et soutenus par les autres divisions, les
rejetèrent dans le camp. Beaucoup y trouvèrent la mort, plusieurs
milliers essayèrent de traverser le Nil qui les engloutit.
Retranchements, artillerie, pontons, bagages, tout tomba en notre
pouvoir. De cette armée de plus de 60,000 hommes, il n'échappa que
2,500 cavaliers avec Mourah-Bey; la plus grande partie de l'infanterie
se sauva à la nage ou dans des bateaux. On porte à 5,000 les Mamelucks
qui furent noyés dans cette bataille. Leurs nombreux cadavres
portèrent en peu de jours jusqu'à Damiette et Rosette, et le long du
rivage, la nouvelle de notre victoire.
Ce fut au commencement de cette bataille, que Napoléon adressa aux
soldats, ces paroles devenues si célèbres: _Du haut de ces pyramides
quarante siècles vous contemplent!!!_
Il était nuit lorsque les trois divisions Desaix, Régnier et Dugua
revinrent à Gizeh. Le général en chef y plaça son quartier-général
dans la maison de campagne de Mourah-Bey.
§ VI.
Les Mamelucks avaient sur le Nil une soixantaine de bâtiments, chargés
de toutes leurs richesses. Voyant l'issue inopinée du combat, et nos
canons déja placés sur le fleuve au-delà des débouchés de l'île de
Rodah, ils perdirent l'espérance de les sauver, et y mirent le feu.
Pendant toute la nuit, aux travers des tourbillons de flammes et de
fumée, nous apercevions se dessiner les minarets et les édifices du
Caire et de la ville des Morts. Ces tourbillons de flammes éclairaient
tellement, que nous pouvions découvrir jusqu'aux Pyramides.
Les Arabes, selon leur coutume après une défaite, se rallièrent loin
du champ de bataille, dans le désert au-delà des Pyramides.
Durant plusieurs jours, toute l'armée ne fut occupée qu'à pêcher les
cadavres des Mamelucks; leurs armes qui étaient précieuses, la
quantité d'or qu'ils étaient accoutumés à porter avec eux, rendait le
soldat très-zélé pour cette recherche.
Notre flottille n'avait pu suivre le mouvement de l'armée, le vent lui
avait manqué. Si nous l'avions eue, la journée n'eût pas été plus
décisive, mais nous aurions fait probablement un grand nombre de
prisonniers, et pris toutes les richesses qui ont été la proie des
flammes. La flottille avait entendu notre canon, malgré le vent du
nord qui soufflait avec violence. A mesure qu'il se calma, le bruit du
canon allait augmentant, de sorte qu'à la fin il paraissait s'être
rapproché d'elle, et que le soir les marins crurent la bataille
perdue; mais la multitude de cadavres qui passèrent près de leurs
bâtiments, et qui tous étaient Mamelucks, les rassura bientôt.
Ce ne fut que long-temps après sa fuite que Mourah-Bey s'aperçut qu'il
n'était suivi que par une partie de son monde, et qu'il reconnut la
faute qu'avait faite sa cavalerie, de rester dans le camp retranché.
Il essaya plusieurs charges pour lui rouvrir le passage, mais il était
trop tard. Les Mamelucks, eux-mêmes, avaient la terreur dans l'ame, et
agirent mollement. Les destins avaient prononcé la destruction de
cette brave et intrépide milice, sans contredit l'élite de la
cavalerie d'Orient. La perte de l'ennemi dans cette journée peut être
évaluée à 10,000 hommes restés sur le champ de bataille ou noyés, tant
Mamelucks, que janissaires, miliciens du Caire et esclaves des
Mamelucks. On fit un millier de prisonniers, et l'on s'empara de huit
à neuf cents chameaux et d'autant de chevaux.
§ VII.
Sur les neuf heures du soir, Napoléon entra dans la maison de campagne
de Mourah-Bey, à Gizeh. Ces sortes d'habitations ne ressemblent en
rien à nos châteaux. Nous eûmes beaucoup de peine à nous y loger, et à
reconnaître la distribution des différentes pièces. Mais ce qui frappa
le plus agréablement les officiers, ce fut une grande quantité de
coussins et de divans couverts des plus beaux damas et des plus belles
soieries de Lyon, et ornés de franges d'or. Pour la première fois,
nous trouvâmes en Égypte le luxe et les arts de l'Europe. Une partie
de la nuit se passa à parcourir dans tous les sens cette singulière
maison. Les jardins étaient remplis d'arbres magnifiques, mais ils
étaient sans allées, et ressemblaient assez aux jardins de certaines
religieuses d'Italie. Ce qui fit le plus de plaisir aux soldats, car
chacun y accourut, ce furent de grands berceaux de vignes, chargés des
plus beaux raisins du monde. La vendange fut bientôt faite.
Les deux divisions Bon et Menou qui étaient restées dans le camp
retranché étaient aussi dans la plus grande abondance. On avait trouvé
dans les bagages nombre de cantines remplies d'office, de pots de
confiture, des sucreries. On rencontrait à chaque instant des tapis,
des porcelaines, des cassolettes et une foule de petits meubles à
l'usage des Mamelucks, qui excitaient notre curiosité. L'armée
commença alors à se réconcilier avec l'Égypte, et à croire enfin que
le Caire n'était pas Damanhour.
§ VIII.
Le lendemain, à la pointe du jour, Napoléon se porta sur la rivière,
et s'emparant de quelques barques, il fit passer le général Vial avec
sa division dans l'île de Rodah. On s'en rendit maître après avoir
tiré quelques coups de fusil. Du moment où l'on eut pris possession de
l'île de Rodah et placé un bataillon dans le mékias et des sentinelles
le long du canal, le Nil dut être considéré comme passé; on n'était
plus séparé de Boulac et du vieux Caire que par un grand canal. On
visita l'enceinte de Gizeh, et on travailla sur-le-champ à en fermer
les portes. Gizeh était environné d'une muraille assez vaste pour
renfermer tous nos établissements et assez forte pour contenir les
Mamelucks et les Arabes. Nous attendions avec impatience l'arrivée de
la flottille; le vent du nord soufflait comme à l'ordinaire, et
cependant elle ne venait pas! Le Nil étant bas, l'eau lui avait
manqué, les bâtiments étaient engravés. Le contre-amiral Perré fit
dire qu'on ne devait pas compter sur lui et qu'il ne pouvait désigner
le jour de son arrivée. Cette contrariété était extrême, car il
fallait s'emparer du Caire dans le premier moment de stupeur, au lieu
de laisser aux habitants, en perdant quarante-huit heures, le temps de
revenir de leur épouvante. Heureusement qu'à la bataille, ce n'était
pas les Mamelucks seuls qui avaient été vaincus, les janissaires du
Caire et tout ce que cette ville contenait de braves et d'hommes armés
y avaient aussi pris part et étaient dans la dernière consternation.
Tous les rapports sur cette affaire donnaient aux Français un
caractère qui tenait du merveilleux.
§ IX.
Un drogman fut envoyé par le général en chef vers le pacha et le
cadi-scheick, iman de la grande mosquée, et les proclamations que
Napoléon avait publiées à son entrée en Égypte furent répandues. Le
pacha était déja parti, mais il avait laissé son kiaya. Celui-ci crut
de son devoir de venir à Gizeh, puisque le général en chef déclarait
que ce n'était pas aux Turcs, mais aux Mamelucks qu'il faisait la
guerre. Il eut une conférence avec Napoléon, qui le persuada. C'était
d'ailleurs ce que ce kiaya avait de mieux à faire. En cédant à
Napoléon, il entrevoyait l'espérance de jouer un grand rôle et de
bâtir sa fortune. En refusant, il courait à sa perte. Il se rangea
donc sous l'obéissance du général en chef et promit de chercher à
persuader à Ibrahim-Bey de se retirer et aux habitants du Caire de se
soumettre. Le lendemain une députation des scheicks du Caire vint à
Gizeh et fit connaître que Ibrahim-Bey était déja sorti et était allé
camper à Birket-el-Hadji, que les janissaires s'étaient assemblés et
avaient décidé de se rendre, et que le scheick de la grande mosquée de
Jemilazar avait été chargé d'envoyer une députation pour traiter de la
reddition de la ville et implorer la clémence du vainqueur. Les
députés restèrent plusieurs heures à Gizeh, où on employa tous les
moyens qu'on crut les plus efficaces pour les confirmer dans leurs
bonnes dispositions et leur donner de la confiance. Le jour suivant,
le général Dupuy fut envoyé au Caire comme commandant d'armes et l'on
prit possession de la citadelle. Nos troupes passèrent le canal et
occupèrent le vieux Caire et Boulac. Le général en chef fit son entrée
au Caire le 26 juillet, à quatre heures après midi. Il alla loger sur
la place El-Bekir, dans la maison d'Elfy-Bey et y transporta son
quartier-général. Cette maison était placée à une des extrémités de la
ville et le jardin communiquait avec la campagne.
§ X.
Le Caire est situé à une demie-lieue du Nil; le vieux Caire et Boulac
sont ses ports. Il est traversé par un canal ordinairement à sec; mais
qui se remplit pendant l'inondation, au moment où l'on coupe la digue,
opération qui ne se fait que lorsque le Nil est à une certaine
hauteur; c'est l'objet d'une fête publique. Alors le canal communique
son eau à des canaux nombreux, et la place d'El-Békir, ainsi que la
plupart des places et des jardins du Caire, est couverte d'eau. Lors
des inondations, on traverse tous ces quartiers avec des bateaux. Le
Caire est dominé par une citadelle placée sur un mamelon qui commande
toute la ville. Elle est séparée du Mokattam par un vallon. Un
aquéduc, ouvrage assez remarquable, porte de l'eau à la citadelle. Il
y a, à cet effet, au vieux Caire une énorme tour octogone très-haute
qui renferme le réservoir où les eaux du Nil sont élevées par une
machine hydraulique et d'où elles entrent dans l'aquéduc. La citadelle
tire aussi de l'eau du puits de Joseph, mais cette eau est moins bonne
que celle du Nil. Cette forteresse était négligée, sans défense, et
tombait en ruines. On s'occupa immédiatement de la réparer, et depuis
on y a constamment travaillé. Le Caire est environné de hautes
murailles bâties par les Arabes et surmontées de tours énormes; ces
murailles étaient en mauvais état et tombaient de vétusté; les
Mamelucks ne réparaient rien. La ville est grande; la moitié de son
enceinte confine avec le désert, de sorte qu'on trouve des sables
arides en sortant par la porte de Suèz et celles qui sont du côté de
l'Arabie.
La population du Caire était considérable, on y comptait 210,000
habitants. Les maisons sont fort élevées et les rues étroites, afin
d'être à l'abri du soleil. C'est pour le même motif que les bazars ou
marchés publics sont couverts de toiles ou paillassons. Les beys ont
de très-beaux palais d'une architecture orientale, qui tient plutôt de
celle des Indes que de la nôtre. Les scheicks ont aussi de très-belles
maisons. Les okels sont de grands bâtiments carrés qui ont de vastes
cours intérieures et où sont renfermées des corporations entières de
marchands. Ainsi il y a l'okel du riz du Seur, l'okel des marchands de
Suèz, de Syrie. Tous ont à l'extérieur, et donnant sur les rues, de
petites boutiques de douze à quinze pieds carrés, où se tient le
marchand avec les échantillons de ses marchandises. Le Caire a un
grand nombre de mosquées les plus belles du monde; les minarets sont
riches et nombreux. Les mosquées servent en général à recevoir les
pélerins qui y couchent. Il en est qui contiennent quelquefois jusqu'à
3,000 pélerins; de ce nombre est celle de Jemilazar, qu'on cite comme
la plus grande de l'Orient. Ces mosquées se composent d'ordinaire de
cours dont le pourtour est environné de colonnes énormes, couvertes
par des terrasses; dans l'intérieur se trouvent une foule de bassins
ou réservoirs d'eau pour boire et pour se laver. Il y a dans un
quartier quelques familles européennes, c'est le quartier des Francs;
l'on y rencontre un certain nombre de maisons, comme celles que peut
avoir en Europe un négociant de 30 à 40,000 livres de rente; elles
sont meublées à l'européenne avec des chaises et des lits; des églises
pour les Cophtes, et quelques couvents pour les catholiques syriens.
A côté de la ville du Caire, du côté du désert, se trouve la ville des
Morts. Cette ville est plus grande que le Caire même; c'est-là que
toutes les familles ont leur sépulture. Une multitude de mosquées, de
tombeaux, de minarets et de dômes conservent le souvenir des grands
qui y ont été enterrés et qui les ont fait bâtir. Beaucoup de tombeaux
ont des gardiens qui y entretiennent des lampes allumées et en font
voir l'intérieur aux curieux. Les familles des morts, ou des
fondations, pourvoyent à ces dépenses. Le peuple lui-même a des
tombeaux distingués par famille ou par quartier, qui s'élèvent à deux
pieds de terre.
Il y a au Caire une foule de cafés; on y prend du café, des sorbets ou
de l'opium, et on y disserte sur les affaires publiques.
Autour de cette ville, ainsi qu'auprès d'Alexandrie, Rozette, etc., on
trouve des monticules assez élevés; ils sont tous formés de ruines et
de décombres et s'accroissent tous les jours parce que tous les débris
de la ville y sont portés; cela produit un effet désagréable. Les
Français avaient établi des lois de police pour arrêter le mal, et
l'institut discuta les moyens de le faire entièrement disparaître.
Mais il se présenta des difficultés. L'expérience avait prouvé aux
gens du pays qu'il était dangereux de jeter ces débris dans le Nil,
parce qu'ils encombraient les canaux ou se répandaient dans la
campagne avec l'inondation. Ces ruines sont la suite de la décadence
du pays dont on aperçoit les marques à chaque pas.
MÉMOIRES DE NAPOLÉON.
ÉGYPTE.--RELIGION.
Du christianisme.--De l'islamisme.--Différence de l'esprit des
deux religions.--Haine des califes contre les
bibliothèques.--De la durée des empires en
Asie.--Polygamie.--Esclavage.--Cérémonies religieuses.--Fête
du prophète.
§ Ier.
La religion chrétienne est la religion d'un peuple civilisé, elle est
toute spirituelle; la récompense que Jésus-Christ promet aux élus, est
de contempler Dieu face à face. Dans cette religion, tout est pour
amortir les sens, rien pour les exciter. La religion chrétienne a été
trois ou quatre siècles à s'établir, ses progrès ont été lents. Il
faut du temps pour détruire, par la seule influence de la parole, une
religion consacrée par le temps. Il en faut davantage quand la
nouvelle ne sert et n'allume aucune passion.
Les progrès du christianisme furent le triomphe des Grecs sur les
Romains. Ces derniers avaient soumis, par la force des armes, toutes
les républiques grecques; celles-ci dominèrent leurs vainqueurs par
les sciences et les arts. Toutes les écoles de philosophie,
d'éloquence, tous les ateliers de Rome étaient tenus par des Grecs. La
jeunesse romaine ne croyait pas avoir terminé ses études, si elle
n'était allée se perfectionner à Athènes. Différentes circonstances
favorisèrent encore la propagation de la religion chrétienne.
L'apothéose de César et d'Auguste fut suivie de celles des plus
abominables tyrans; cet abus de polythéisme rallia à l'idée d'un seul
Dieu créateur et maître de l'univers. Socrate avait déja proclamé
cette grande vérité: le triomphe du christianisme, qui la lui
emprunta, fut, comme nous l'avons dit plus haut, une réaction des
philosophes de la Grèce sur leurs conquérants. Les saints pères
étaient presque tous Grecs. La morale qu'ils prêchèrent fut celle de
Platon. Toute la subtilité que l'on remarque dans la théologie
chrétienne, est due à l'esprit des sophistes de son école.
Les chrétiens, à l'exemple du paganisme, crurent les récompenses d'une
vie future insuffisantes pour réprimer les désordres, les vices et les
crimes qui naissent des passions; ils firent un enfer tout physique
avec des peines toutes corporelles. Ils enchérirent de beaucoup sur
leurs modèles, et donnèrent même à ce dogme tant de prépondérance, que
l'on peut dire avec raison que la religion du Christ est une menace.
§ II.
L'islamisme est la religion d'un peuple dans l'enfance; il naquit dans
un pays pauvre et manquant des choses les plus nécessaires à la vie.
Mahomet a parlé aux sens, il n'eût point été entendu par sa nation,
s'il n'eût parlé qu'à l'esprit. Il promit à ses sectateurs des bains
odoriférants, des fleuves de lait, des houris blanches aux yeux noirs,
et l'ombre perpétuelle des bosquets. L'Arabe qui manquait d'eau et
était brûlé par un soleil ardent, soupirait pour l'ombrage et la
fraîcheur, et fit tout pour obtenir une pareille récompense. Ainsi
l'on peut dire par opposition au christianisme, que la religion de
Mahomet est une promesse.
L'islamisme attaque spécialement les idolâtres; _il n'y a point
d'autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète_: voilà le
fondement de la religion musulmane; c'était, dans le point le plus
essentiel, consacrer la grande vérité annoncée par Moïse et confirmée
par Jésus-Christ. On sait que Mahomet avait été instruit par des juifs
et des chrétiens. Ces derniers étaient une espèce d'idolâtres à ses
yeux. Il entendait mal le mystère de la trinité, et l'expliquait comme
la reconnaissance de trois dieux. Quoi qu'il en soit, il persécuta les
chrétiens avec beaucoup moins d'acharnement que les païens. Les
premiers pouvaient se racheter en payant un tribut. Le dogme de
l'unité de Dieu que Jésus-Christ et Moïse avaient si répandu, le Koran
le porta dans l'Arabie, l'Afrique et jusqu'aux extrémités des Indes.
Considérée sous ce point de vue, la religion mahométane a été la
succession des deux autres; toutes les trois ont déraciné le
paganisme.
§ III.
Né chez un peuple corrompu, assujetti, comprimé, le christianisme
prêcha la soumission et l'obéissance, afin de désintéresser les
souverains. Il chercha à s'établir par l'insinuation, la persuasion et
la patience. Jésus-Christ, simple prédicateur, n'exerça aucun pouvoir
sur la terre, _mon règne n'est pas de ce monde_, disait-il. Il le
prêchait dans le temple, il le prêchait en particulier à ses
disciples. Il leur accorda le don de la parole, fit des miracles, ne
se révolta jamais contre la puissance établie, et mourut sur une
croix, entre deux larrons, en exécution du jugement d'un simple
préteur idolâtre.