d'hommes; les Mamelucks ou Circassiens, les Ottomans, ou janissaires
et spahis, et les Arabes ou naturels du pays.
Ces trois races n'ont ni les mêmes principes, ni les mêmes moeurs, ni
la même langue. Elles n'ont de commun que la religion. La langue
habituelle des Mamelucks et des Ottomans est le turc; les naturels
parlent la langue arabe. A l'arrivée des Français, les Mamelucks
gouvernaient le pays et possédaient les richesses et la force. Ils
avaient pour chefs vingt-trois beys, égaux entre eux et indépendants;
car ils n'étaient soumis qu'à l'influence de celui qui, par son talent
et sa bravoure savoir captiver tous les suffrages.
La maison d'un bey se compose de quatre cents à huit cents esclaves,
tous à cheval, et ayant chacun, pour les servir, deux ou trois
fellahs. Ils ont divers officiers pour le service d'honneur de leur
maison. Les katchefs sont les lieutenants des beys; ils commandent,
sous eux, cette milice, et sont seigneurs des villages. Les beys ont
des terres dans les provinces et une habitation au Caire. Un
corps-de-logis principal leur sert de logement, ainsi qu'à leur harem;
autour des cours, sont ceux des esclaves, gardes et domestiques.
Les beys ne peuvent se recruter qu'en Circassie. Les jeunes
Circassiens sont vendus par leurs mères, ou volés par des gens qui en
font le métier, et vendus au Caire par les marchands de
Constantinople. On admet quelquefois des noirs ou des Ottomans; mais
ces exceptions sont rares.
Les esclaves faisant partie de la maison d'un bey sont adoptés par
lui, et composent sa famille. Intelligents et braves, ils s'élèvent
successivement de grade en grade, et parviennent à celui de katchef et
même de bey.
Les Mamelucks ont peu d'enfants, et ceux qu'ils ont, ne vivent pas
aussi long-temps que les naturels du pays. Il est rare qu'ils se
soient propagés au-delà de la troisième génération. On a voulu
attribuer la stérilité des mariages des Mamelucks à leur goût
anti-physique. Les femmes arabes sont grosses, lourdes; elles
affectent de la mollesse, peuvent à peine marcher, et restent des
jours entiers immobiles sur un divan. Un jeune Mameluck de quatorze à
quinze ans, leste, agile, déployant beaucoup d'adresse et de graces en
exerçant un beau coursier, excite les sens d'une manière différente.
Il est constant, que tous les beys, les katchefs, avaient d'abord
servi aux plaisirs de leurs maîtres; et que leurs jolis esclaves leur
servaient à leur tour; eux-mêmes ne le désavouent pas.
On a accusé les Grecs et les Romains du même vice. De toutes les
nations, celle qui donne le moins dans cette inclination monstrueuse,
est, sans contredit, la nation française. On en attribue la raison à
ce que, de toutes, il n'en est aucune chez laquelle les femmes
charment davantage par leur taille svelte, leur tournure élégante,
leur vivacité et leurs graces.
On pouvait compter en Égypte 60 à 70,000 individus de race
circassienne.
Les Ottomans se sont établis en Égypte, lors de la conquête par Sélim,
dans le seizième siècle. Ils forment le corps des janissaires et
spahis, et ont été augmentés de tous les Ottomans inscrits dans ces
compagnies, selon l'usage de l'empire. Ils sont environ 200,000,
constamment avilis et humiliés par les Mamelucks.
Les Arabes composent la masse de la population; ils ont pour chefs les
grands-scheiks, descendants de ceux des Arabes, qui, du temps du
prophète, au commencement de l'hégire, conquirent l'Égypte. Ils sont à
la fois, les chefs de la noblesse et les docteurs de la loi; ils ont
des villages, un grand nombre d'esclaves, et ne vont jamais que sur
des mules. Les mosquées sont sous leur inspection; celle de Jemil-Azar
a seule soixante grands-scheiks. C'est une espèce de Sorbonne, qui
prononce sur toutes les affaires de religion, et sert même
d'université. On y enseigne la philosophie d'Aristote, l'histoire et
la morale du Koran; elle est la plus renommée de l'Orient. Ses scheiks
sont les principaux du pays: les Mamelucks les craignaient; la Porte
même avait des ménagements pour eux. On ne pouvait influer sur le
pays et le remuer que par eux. Quelques-uns descendent du prophète,
tel que le scheik el Békry; d'autres de la deuxième femme du prophète,
tel que le scheik el Sadda. Si le sultan de Constantinople était au
Caire, à l'époque des deux grandes fêtes de l'empire, il les
célébrerait chez l'un de ces scheiks. C'est assez faire connaître la
haute considération qui les environne. Elle est telle, qu'il n'est
aucun exemple qu'on leur ait infligé une peine infamante. Lorsque le
gouvernement juge indispensable d'en condamner un, il le fait
empoisonner, et ses funérailles se font avec tous les honneurs dûs à
son rang, et comme si sa mort avait été naturelle.
Tous les Arabes du désert sont de la même race que les scheiks, et les
vénèrent. Les fellahs sont Arabes, non que tous soient venus au
commencement de l'hégire avec l'armée qui conquit l'Égypte; on ne
pense pas que, par la suite de la conquête, il s'en soit établi plus
de 100,000. Mais comme, à cette époque, tous les indigènes
embrassèrent la foi mahométane, ils sont confondus de même que les
Francs et les Gaulois. Les scheiks sont les hommes de la loi et de la
religion; les Mamelucks et les janissaires sont les hommes de la force
et du gouvernement. La différence entre eux est plus grande qu'elle
ne l'est en France entre les militaires et les prêtres; car ce sont
des familles et des races tout-à-fait distinctes.
Les Cophtes sont catholiques, mais ne reconnaissent pas le pape; on en
compte 150,000 à peu près en Égypte. Ils y ont le libre exercice de
leur religion. Ils descendent des familles, qui, après la conquête des
califes, sont restées chrétiennes. Les catholiques syriens sont peu
nombreux. Les uns veulent qu'ils soient les descendants des croisés;
les autres, que ce soient des originaires du pays, chrétiens au moment
de la conquête, comme les Cophtes, et qui ont conservé des différences
dans la religion. C'est une autre secte catholique. Il y a peu de
Juifs et de Grecs. Ces derniers ont pour chef le patriarche
d'Alexandrie, qui se croit égal à celui de Constantinople et supérieur
au pape. Il demeure dans un couvent, au vieux Caire, et a l'existence
d'un chef d'ordre religieux de l'Europe, qui aurait trente mille
livres de rentes. Les Francs sont peu nombreux: ce sont des familles
anglaises, françaises, espagnoles ou italiennes, établies dans ce pays
pour le commerce, ou simplement des commissionnaires de maisons
européennes.
§ VII.
Les déserts sont habités par des tribus d'Arabes errants, vivant sous
des tentes. On en compte environ soixante, toutes dépendantes de
l'Égypte, et formant une population d'à peu près 120,000 ames, qui
peut fournir 18 à 20,000 cavaliers. Elles dominent les différentes
parties des déserts, qu'elles regardent comme leurs propriétés, et y
possèdent une grande quantité de bestiaux, chameaux, chevaux et
brebis. Ces Arabes se font souvent la guerre entre eux, soit pour la
démarcation des limites de leurs tribus, soit pour le pacage de leurs
bestiaux, soit pour tout autre objet. Le désert seul ne pourrait les
nourrir, car il ne s'y trouve rien. Ils possèdent des oasis qui,
semblables à des îles, ont, au milieu du désert, de l'eau douce, de
l'herbe et des arbres. Ils les cultivent, et s'y réfugient à certaines
époques de l'année. Néanmoins les Arabes sont en général misérables,
et ont constamment besoin de l'Égypte. Ils viennent annuellement en
cultiver les lisières, y vendent le produit de leurs troupeaux, louent
leurs chameaux pour les transports dans le désert, et employent le
bénéfice qu'ils retirent de ce trafic, à acheter les objets qui leur
sont nécessaires. Les déserts sont des plaines de sable, sans eau et
sans végétation, dont l'aspect monotone n'est varié que par des
mamelons, des monticules ou des rideaux de sable. Il est rare
cependant d'y faire plus de vingt à vingt-quatre lieues sans trouver
une source d'eau; mais elles sont peu abondantes, plus ou moins
saumâtres, et exhalent presque toutes une odeur alcaline. On trouve,
dans le désert, une grande quantité d'ossements d'hommes et d'animaux,
dont on se sert pour faire du feu. On y voit aussi des gazelles et des
troupeaux d'autruches, qui ressemblent de loin à des Arabes à cheval.
Il n'y existe aucune trace de chemins; les Arabes s'accoutument, dès
l'enfance, à s'y orienter par les sinuosités des collines ou rideaux
de sable, par les accidents du terrain ou par les astres. Les vents
déplacent quelquefois les monticules de sable mouvant, ce qui rend
très-pénible et souvent dangereuse la marche dans le désert. Parfois
le sol est ferme; parfois il enfonce sous les pieds. Il est rare de
rencontrer des arbres, excepté autour des puits où se trouvent
quelques palmiers. Il y a dans le désert des bas-fonds où les eaux
s'écoulent et séjournent plus ou moins long-temps. Auprès de ces
mares, naissent des broussailles d'un pied à dix-huit pouces de
hauteur, qui servent de nourriture aux chameaux; c'est la partie riche
des déserts. Quels que soient les désagréments de la marche dans ces
sables, on est souvent obligé de les traverser pour communiquer du sud
au nord de l'Égypte; suivre les sinuosités du cours du Nil, triplerait
la distance.
§ VIII.
Il y a telle tribu d'Arabes de 1,500 à 2,000 ames, qui a 300
cavaliers, 1,400 chameaux et occupe cent lieues carrées de terrain.
Jadis ils redoutaient extrêmement les Mamelucks. Un seul de ces
derniers faisait fuir dix Arabes, parce que non-seulement ils avaient
sur eux une grande supériorité militaire, mais aussi une supériorité
morale. Les Arabes d'ailleurs devaient les ménager, puisqu'ils en
avaient besoin pour leur vendre ou louer leurs chameaux, pour obtenir
d'eux du grain et la liberté de cultiver la lisière de l'Égypte.
Si la position extraordinaire de l'Égypte, qui ne peut devoir sa
prospérité qu'à l'étendue de ses inondations, exige une bonne
administration, la nécessité de réprimer 20 à 30,000 voleurs,
indépendants de la justice, parce qu'ils se refugient dans l'immensité
du désert, n'exige pas moins une administration énergique. Dans ces
derniers temps, ils portaient l'audace au point de venir piller des
villages et tuer des fellahs, sans que cela donnât lieu à aucune
poursuite régulière. Un jour que Napoléon était entouré du divan des
grands-scheicks, on l'informa que des Arabes de la tribu des Osnadis
avaient tué un fellah et enlevé des troupeaux; il en montra de
l'indignation, et ordonna d'un ton animé, à un officier d'état-major,
de se rendre de suite dans le Baireh avec 200 dromadaires et 300
cavaliers pour obtenir réparation et faire punir les coupables. Le
scheick Elmodi, témoin de cet ordre et de l'émotion du général en
chef, lui dit en riant: «Est-ce que ce fellah est ton cousin, pour que
sa mort te mette tant en colère?»--«Oui, répondit Napoléon, tous ceux
que je commande sont mes enfants.»--«_Taïb!_[2] lui dit le scheik, tu
parles là comme le prophète.»
[2] Mot dont les Arabes se servent pour exprimer une grande
satisfaction.
§ IX.
L'Égypte a, de tout temps, excité la jalousie des peuples qui ont
dominé l'univers. Octave, après la mort d'Antoine, la réunit à
l'empire. Il ne voulut point y envoyer de proconsul, et la divisa en
douze prétures. Antoine s'était attiré la haine des Romains, parce
qu'il avait été soupçonné de vouloir faire d'Alexandrie la capitale de
la république. Il est vraisemblable que l'Égypte, du temps d'Octave,
contenait 12 à 15,000,000 d'habitants. Ses richesses étaient immenses;
elle était le vrai canal du commerce des Indes, et Alexandrie, par sa
situation, semblait appelée à devenir le siége de l'empire du monde.
Mais divers obstacles empêchèrent cette ville de prendre tous ses
développements. Les Romains craignirent que l'esprit national des
Arabes, peuple brave, endurci aux fatigues et qui n'avait ni la
mollesse des habitants d'Antioche, ni celle des habitants de l'Asie
mineure, et dont l'immense cavalerie avait fait triompher Annibal de
Rome, ne fît de leur pays un foyer de révolte contre l'empire romain.
Sélim avait bien plus de raisons encore de redouter l'Égypte. C'était
la terre sainte, c'était la métropole naturelle de l'Arabie et le
grenier de Constantinople. Un pacha ambitieux, favorisé par les
circonstances et par un génie audacieux, aurait pu relever la nation
arabe, faire pâlir les Ottomans, déja menacés par cette immense
population grecque, qui forme la majorité de Constantinople et des
environs. Aussi Sélim ne voulut-il pas confier le gouvernement de
l'Égypte à un seul pacha. Il craignit même que la division en
plusieurs pachaliks ne fût pas une garantie suffisante, et chercha à
s'assurer la soumission de cette province, en confiant son
administration à vingt-trois beys, qui avaient chacun une maison
composée de 400 à 800 esclaves. Ces esclaves devaient être leurs fils
ou originaires de Circassie, mais jamais de l'Arabie ni du pays. Par
ce moyen, il créa une milice tout-à-fait étrangère à l'Arabie. Il
établit en Égypte le systême général de l'empire, des janissaires et
des spahis, et mit à la tête de ceux-ci un pacha qui représentait le
grand-seigneur, avec une autorité sur toute la province comme
vice-roi, mais qui, contenu par les Mamelucks, ne pouvait travailler à
s'affranchir.
Les Mamelucks, ainsi appelés au gouvernement de l'Égypte, cherchèrent
des auxiliaires. Ils étaient trop ignorants et trop peu nombreux pour
exercer l'emploi de percepteurs des finances; mais ils ne voulurent
point le confier aux naturels du pays, qu'ils craignaient, par le même
esprit de jalousie qui portait le sultan à redouter les Arabes. Ils
choisirent les Cophtes et les Juifs. Les Cophtes sont, il est vrai,
naturels du pays, mais d'une religion proscrite. Comme chrétiens, ils
sont hors de la protection du Koran, et ne peuvent être protégés
que par le sabre; ils ne devaient donc causer aucun ombrage aux
Mamelucks. Ainsi cette milice de 10 à 12,000 cavaliers, se donna pour
agents, pour hommes d'affaires, pour espions, etc., les 200,000
Cophtes qui habitent l'Égypte. Chaque village eut un percepteur
Cophte, toute la comptabilité, toute l'administration furent entre les
mains des Cophtes.
La tolérance qui règne dans tout l'empire ottoman, et l'espèce de
protection accordée aux chrétiens, sont le résultat d'anciennes vues.
Le sultan et la politique de Constantinople aiment à défendre une
classe d'hommes dont ils n'ont rien à craindre, parce que ces hommes
forment une faible minorité dans l'Arménie, dans la Syrie et dans
toute l'Asie mineure, parce qu'en outre ils sont dans un état naturel
d'opposition contre les gens du pays, et ne pourraient, dans aucun
cas, se liguer avec eux pour rétablir la nation syriaque ou arabe.
Toutefois, ceci ne peut s'appliquer à la Grèce où les chrétiens sont
en nombre supérieur. Les sultans ont fait une grande faute en laissant
réunis un nombre si considérable de chrétiens. Tôt ou tard, cette
faute entraînera la perte des Ottomans.
La situation morale résultant des différents intérêts, des différentes
races qui habitent l'Égypte, n'échappa pas à Napoléon, et c'est sur
elle qu'il bâtit son systême de gouvernement. Peu curieux
d'administrer la justice dans le pays, les Français ne l'eussent pas
pu, quand même ils auraient voulu le faire, Napoléon en investit les
Arabes, c'est-à-dire les scheicks, et leur donna toute la
prépondérance. Dès lors, il parla au peuple par le canal de ces
hommes, qui étaient tout à la fois les nobles et les docteurs de la
loi, et intéressa ainsi à son gouvernement l'esprit national arabe et
la religion du Koran. Il ne faisait la guerre qu'aux Mamelucks; il les
poursuivait à outrance, et après la bataille des Pyramides il n'en
restait plus que des débris. Il chercha, par la même politique, à
s'emparer des Cophtes. Ceux-ci avaient de plus avec lui les liens de
la religion, et seuls ils étaient versés dans l'administration du
pays. Mais quand même ils n'auraient pas possédé cet avantage, la
politique du général français était de le leur donner, afin de ne pas
dépendre exclusivement des naturels arabes, et de n'avoir pas à lutter
avec 25 ou 30,000 hommes contre la force de l'esprit national et
religieux. Les Cophtes, qui voyaient les Mamelucks détruits, n'eurent
d'autre parti à prendre que de s'attacher aux Français; et par là,
notre armée eut, dans toutes les parties de l'Égypte, des espions,
des observateurs, des contrôleurs, des financiers, indépendants et
opposés aux nationaux. Quant aux janissaires et aux Ottomans, la
politique voulait que l'on ménageât en eux le grand-seigneur;
l'étendard du sultan flottait en Égypte, et Napoléon était persuadé
que le ministre Talleyrand s'était rendu à Constantinople, et que des
négociations sur l'Égypte étaient entamées avec la Porte. Les
Mamelucks d'ailleurs s'étaient attachés à humilier, à annuler et
désorganiser les milices des janissaires qui étaient leurs rivaux; de
l'humiliation de la milice ottomane était née la déconsidération
totale du pacha et le mépris de l'autorité de la Porte, à tel point
que souvent les Mamelucks refusaient le _miry_; et cette milice se fût
même déclarée tout-à-fait indépendante, si l'opposition des scheicks
ou des docteurs de la loi ne les eût rattachés à Constantinople par
esprit de religion et par inclination. Les scheicks et le peuple
préféraient l'influence de Constantinople à celle des Mamelucks;
souvent même ils y adressaient leurs plaintes, et quelquefois
réussissaient à adoucir l'arbitraire des beys.
Depuis la décadence de l'empire ottoman, la Porte a fait des
expéditions contre les Mamelucks, mais ceux-ci ont toujours fini par
avoir le dessus, et ces guerres se sont terminées par un arrangement
qui laissait le pouvoir aux Mamelucks, avec quelques modifications
passagères. En lisant avec attention l'histoire des évènements qui se
sont passés en Égypte depuis deux cents ans, il est démontré que si le
pouvoir, au lieu d'être confié à 12,000 Mamelucks, l'eût été à un
pacha, qui, comme celui d'Albanie, se fut recruté dans le pays même,
l'empire arabe, composé d'une nation tout-à-fait distincte, qui a son
esprit, ses préjugés, son histoire et son langage à part, qui embrasse
l'Égypte, l'Arabie et une partie de l'Afrique, fût devenu indépendant
comme celui de Maroc.
MÉMOIRES DE NAPOLÉON.
ÉGYPTE.--BATAILLE DES PYRAMIDES.
Marche de l'armée sur le Caire.--Tristesse et plaintes des
soldats.--Position et forces des ennemis.--Manoeuvre de
l'armée française.--Charge impétueuse de Mourah-Bey,
repoussée.--Prise du camp retranché.--Quartier-général
français à Gizeh.--Prise de l'île de Rodah.--Reddition du
Caire.--Description de cette ville.
§ Ier.
Le soir du combat de Chebreiss (13 juillet 1798), l'armée française
alla coucher à Chabour. Cette journée était très-forte: on marcha en
ordre de bataille et au pas accéléré, dans l'espérance de couper
quelques bâtiments de la flottille ennemie. En effet, les Mamelucks
furent contraints d'en brûler plusieurs. L'armée bivouaqua à Chabour,
sous de beaux sycomores, et trouva des champs pleins de pastèques,
espèce de melons d'eau qui forment une nourriture saine et
rafraîchissante. Jusqu'au Caire nous en rencontrâmes constamment, et
le soldat exprimait combien ce fruit lui était agréable, en le
nommant, à l'exemple des anciens Égyptiens, _sainte pastèque_.
Le lendemain, l'armée se mit en marche fort tard; on s'était procuré
quelques viandes qu'il fallait distribuer. Nous attendîmes notre
flottille, qui ne pouvait remonter le courant avant que le vent du
nord ne fût levé; et nous couchâmes à Kouncherick. Le jour suivant,
nous arrivâmes à Alkam. Là, le général Zayoncheck reçut l'ordre de
mettre pied à terre sur la rive droite, avec toute la cavalerie
démontée, et de se porter sur Menouf et à la pointe du Delta. Comme il
ne s'y trouvait aucun Arabe, il était maître de tous ses mouvements,
et nous fut d'un grand secours pour nous procurer des vivres. Il prit
position à la tête du Delta, dite _le ventre de la vache_.
Le 17, l'armée campa à Abounochabeck; le 18, à Wardam. Wardam est un
gros endroit; les troupes y bivouaquèrent dans une grande forêt de
palmiers. Le soldat commençait à connaître les usages du pays, et à
déterrer les lentilles et autres légumes, que les fellahs ont coutume
de cacher dans la terre. Nous faisions de petites marches, en raison
de la nécessité où nous nous trouvions de nous procurer des
subsistances et afin d'être toujours en état de recevoir l'ennemi.
Souvent, dès dix heures du matin, nous prenions position, et le
premier soin du soldat était de se baigner dans le Nil. De Wardam nous
allâmes coucher à Omedinar, d'où nous aperçûmes les Pyramides. A
l'instant, toutes les lunettes furent braquées contre ces monuments
les plus anciens du monde. On les prendrait pour d'énormes masses de
rochers; mais la régularité et les lignes droites des arêtes décèlent
la main des hommes. Les Pyramides bordent l'horizon de la vallée sur
la rive gauche du Nil.
§ II.
Nous approchions du Caire, et nous étions instruits, par les gens du
pays, que les Mamelucks réunis à la milice de cette ville, et à un
nombre considérable d'Arabes, de janissaires, de spahis, nous
attendaient entre le Nil et les Pyramides, couvrant Gizeh. Ils se
vantaient que là finiraient nos succès.