Les îles de Malte, du Gozo et du Canius sont trois petites îles

voisines les unes des autres. Il est peu de pays plus ingrats. Tout

est rocher, la terre y est rare; on en a fait venir de Sicile pour

accroître la culture et faire des jardins. La principale production de

ces îles est le coton: c'est le meilleur du levant; elles en font pour

quelques millions. Tout ce qui est nécessaire à la vie, vient de

Sicile. La population des trois îles est de cent mille ames, elles ne

pourraient pas en nourrir dix mille. Le port est un des plus beaux et

des plus sûrs de la Méditerranée. La capitale, Lavalette, est une

ville de 30 mille ames; il y a de belles maisons, de grandes rues, de

superbes fontaines, des quais, magasins, etc. Les fortifications sont

bien entendues, très-considérables, mais entassées les unes sur les

autres en pierres de taille. Tout y est casematé et à l'abri de la

bombe. Caffarelly-Dufalga, qui commandait le génie, dit plaisamment en

faisant la reconnaissance: «Il est bien heureux que nous ayons trouvé

quelqu'un dedans pour nous ouvrir les portes.» Il faisait allusion au

grand nombre de fossés qu'il eût fallu traverser et d'escarpes qu'il

eût fallu gravir. La maison du grand-maître est peu de chose, ce

serait sur le continent celle d'un particulier de 100 mille livres de

rente. Il y a de très-beaux orangers, un grand nombre de jardins

inférieurs et de maisons appartenant aux baillis, commandeurs, etc.

L'oranger en est le principal ornement.

2º NOTE.

L'ordre de Malte possédait des biens en Espagne, Portugal, France,

Italie, Allemagne. A la suppression de l'ordre des Templiers, celui de

Malte hérita de la plus grande partie de leurs biens. Ces biens

avaient la même origine que ceux des moines, c'étaient des donations

faites par les fidèles aux hospitaliers de St.-Jean de Jérusalem et

aux chevaliers du Temple, chargés d'escorter les pélerins et de les

garantir des insultes des Arabes. L'intention des donataires était que

ces biens fussent employés contre les infidèles. Si l'ordre de Malte

avait rempli cette intention et que tous les biens qu'il possédait

dans les différents états chrétiens, eussent été employés à faire la

guerre aux barbaresques et à protéger les côtes de la chrétienté

contre les pirates d'Alger, Maroc, Tunis et Tripoli, l'ordre eût mieux

mérité, à Malte, de la chrétienté que dans la guerre de Syrie et des

croisades. Il pouvait entretenir une escadre de huit à dix vaisseaux

de 74, et une douzaine de bonnes frégates et corvettes, et eût pu

bloquer constamment Alger, etc. et contenir Maroc. Il est hors de

doute que ces barbaresques auraient cessé leurs pirateries, et se

seraient contentés des gains du commerce et de la culture du pays.

Malte aurait alors été peuplé par des vieillards, dont la vie aurait

été passée au métier de la guerre, et par une nombreuse jeunesse

aguerrie. Mais, au lieu de cela, les chevaliers s'imaginèrent, à

l'exemple des autres moines, que tant de biens ne leur avaient été

donnés que pour leur bien-être particulier. Il y eut, par toute la

chrétienté, des baillis, commandeurs, etc. qui employèrent toutes les

richesses de l'ordre, à soutenir un état de maison, où régnaient le

luxe et toutes les commodités de la vie. Ils en employaient le

surplus à enrichir leurs familles. Les moines au moins disaient des

messes, prêchaient et administraient les sacrements, ils cultivaient

la vigne du Seigneur; mais les chevaliers ne faisaient rien de tout

cela. Ainsi ces immenses propriétés tournèrent au profit de quelques

individus, et devinrent un débouché pour les cadets des grandes

familles. De tant de revenus, peu de chose arrivait à Malte, et les

chevaliers qui étaient tenus de séjourner deux ans dans cette île pour

leurs caravanes, y vivaient dans des auberges qui portaient le nom de

leur nation, et y étaient avec peu d'aisance.

L'ordre n'avait pas d'escadre; seulement 4 à 5 galères continuaient à

se promener dans la Méditerranée tous les ans, allant mouiller dans

les ports d'Italie, et évitant les barbaresques. Ces ridicules

promenades sur des bâtiments, qui n'étaient plus propres à combattre

contre les frégates et les gros corsaires d'Alger, avaient pour

résultat de donner quelques fêtes et bals dans les ports de Livourne,

Naples et de Sardaigne. Il n'y avait, à Malte, aucun chantier de

construction, aucun arsenal. Il s'y trouvait cependant un mauvais

vaisseau de 64 et 2 frégates, qui ne sortaient jamais. Les jeunes

chevaliers avaient fait leurs caravanes sans avoir tiré un seul coup

de canon, ni de fusil, sans avoir vu un ennemi. Lors de la révolution,

quand les biens des moines furent décrétés nationaux, législation qui

gagna l'Italie à mesure que l'administration française s'y étendit, il

n'y eut aucune réclamation en faveur de l'ordre, même de la part des

ports de mer, Gênes, Livourne, Malte. Il y en eut plus pour les

chartreux, bénédictins, dominicains, que pour cet ordre de chevalerie

qui ne rendait aucun service.

On a peine à comprendre comment les papes, qui étaient les supérieurs

de cet ordre, et les conservateurs naturels de ses statuts, qui en

étaient les réformateurs, qui étaient d'autant plus intéressés à le

maintenir que leurs côtes étaient exposées aux pirates; on a peine à

comprendre, disons-nous, comment ils n'ont pas tenu la main à ce que

cet ordre remplît sa destination. Rien ne montre mieux la décadence où

était tombée la cour de Rome elle-même.

NOTE SUR ALEXANDRIE.

Alexandrie a été bâtie par Alexandre. Elle s'était accrue sous les

Ptolémée, au point de donner de la jalousie à Rome. Elle était sans

contredit la deuxième ville du monde. Sa population s'élevait à

plusieurs millions. Au VIIe siècle, elle fut prise par Amroug, dans la

première année de l'hégire, après un siége de 14 mois. Les Arabes y

perdirent 28,000 hommes. Son enceinte avait 12 milles de tour; elle

contenait 4,000 palais, 4,000 bains, 400 théâtres, 12,000 boutiques,

plus de 50,000 Juifs. L'enceinte fut rasée dans les guerres des Arabes

et de l'empire romain. Cette ville, depuis, a toujours été en

décadence. Les Arabes rétablirent une nouvelle enceinte, c'est celle

qui existe encore; elle n'a plus que 3,000 toises de tour, ce qui

suppose encore une grande ville. La cité est maintenant toute sur

l'isthme. Le phare n'est plus une île; sur l'isthme, qui le joint au

continent, est la ville actuelle. Elle est fermée par une muraille qui

barre l'isthme, et n'a que 600 toises. Elle a deux bons ports (neuf et

vieux). Le vieux peut contenir à l'abri du vent, et d'un ennemi

supérieur, des escadres de guerre quelque nombreuses qu'elles soient.

Aujourd'hui le Nil n'arrive à Alexandrie qu'au moment des inondations.

On conserve ses eaux dans de vastes citernes; leur aspect nous frappa.

La vieille enceinte arabe est couverte par le lac Maréotis, qui

s'étend jusque auprès de la tour des Arabes, en sorte qu'Alexandrie

n'est plus attaquable que du côté d'Aboukir. Le lac Maréotis laisse

aussi un peu à découvert une partie de l'enceinte de la ville, au-delà

de celle des Arabes. La colonne de Pompée, située en dehors et à 300

toises de l'enceinte arabe, était jadis au centre de la ville.

Le général en chef passa plusieurs jours à arrêter les principes des

fortifications de la ville. Tout ce qu'il prescrivit fut exécuté avec

la plus grande intelligence par le colonel Crétin, l'officier du génie

le plus habile de France. Le général ordonna de rétablir toute

l'enceinte des Arabes, le travail n'était pas considérable. On appuya

cette enceinte en occupant le fort triangulaire, qui en formait la

droite et qui existait encore. Le centre et le côté d'Aboukir furent

soutenus chacun par un fort. Ils furent établis sur des monticules de

décombres qui avaient un commandement d'une vingtaine de toises sur

toute la campagne et en arrière de l'enceinte des Arabes. Celle de la

ville actuelle fut mise en état comme réduit; mais elle était dominée

en avant par un gros monticule de décombres. Il fut occupé par un fort

que l'on nomma Caffarelly. Ce fort et l'enceinte de la ville actuelle,

formaient un systême complet, susceptible d'une longue défense,

lorsque tout le reste aurait été pris. Il fallait de l'artillerie pour

occuper promptement et solidement ces trois hauteurs. La conception et

la direction de ces travaux furent confiées à Crétin.

En peu de mois et avec peu de travaux, il rendit ces trois hauteurs

inexpugnables; il établit des maçonneries présentant des escarpes de

18 à 20 pieds, qui mettaient les batteries entièrement à l'abri de

toute escalade, et il couvrit ces maçonneries par des profils qu'il

sut ménager dans la hauteur; en sorte qu'elles n'étaient vues de nulle

part. Il eût fallu des millions et des années pour donner la même

force à ces trois forts avec un ingénieur moins habile. Du côté de la

mer, on occupa la tour du Marabout, du Phare. On établit de fortes

batteries de côté qui firent un merveilleux effet, toutes les fois que

les Anglais se présentaient pour bombarder la ville. La colonne de

Pompée frappe l'imagination comme tout ce qui est sublime. Les

aiguilles de Cléopatre sont encore dans le même emplacement. En

fouillant dans le tombeau, où a été enterré Alexandre, on a trouvé une

petite statue de 10 à 12 pouces en terre cuite, habillée à la grecque;

ses cheveux sont bouclés avec beaucoup d'art et se réunissent sur le

chignon: c'est un petit chef-d'oeuvre. Il y a à Alexandrie de grandes

et belles mosquées, des couvents de copthes, quelques maisons à

l'européenne appartenant au consulat.

D'Alexandrie à Aboukir, il y a 4 lieues. La terre est sablonneuse et

couverte de palmiers. A l'extrémité du promontoire d'Aboukir est un

fort en pierre; à 600 toises est une petite île. Une tour et une

trentaine de bouches à feu dans cette île, assureraient le mouillage

pour quelques vaisseaux de guerre, à peu près comme à l'île d'Aix.

Pour aller à Rosette, on passe le lac Madié à son embouchure dans la

mer, qui a 100 toises de largeur; des bâtiments de guerre, tirant 8 ou

10 pieds d'eau peuvent y entrer. C'est dans ce lac que jadis une des

sept branches du Nil avait son embouchure. Si l'on veut aller à

Rosette sans passer le lac, il faut le tourner; ce qui augmente le

chemin de 3 à 4 lieues.

MÉMOIRES DE NAPOLÉON.

ÉGYPTE.

Le Nil.--Ses Inondations.--Population ancienne et

moderne.--Division et productions de l'Égypte.--Son

commerce.--Alexandrie.--Des différentes races qui habitent

l'Égypte.--Désert, ses habitants.--Gouvernement et importance

de l'Égypte.--Politique de Napoléon.

§ Ier.

Le Nil prend sa source dans les montagnes de l'Abyssinie, coule du sud

au nord, et se jette dans la Méditerranée, après avoir parcouru

l'Abyssinie, les déserts de la Nubie, et l'Égypte. Son cours est de

huit cents lieues, dont deux cents sur le territoire égyptien. Il y

entre à la hauteur de l'île d'Elfilé ou d'Éléphantine, et fertilise

les déserts arides qu'il traverse. Ses inondations sont régulières et

productives: régulières, parce que ce sont les pluies du tropique qui

les causent; productives, parce que ces pluies, tombant par torrents

sur les montagnes de l'Abyssinie, couvertes de bois, entraînent avec

elles un limon fécondant que le Nil dépose sur les terres. Les vents

du nord règnent pendant la crue de ce fleuve, et, par une circonstance

favorable à la fertilité, en retiennent les eaux.

En Égypte il ne pleut jamais. La terre n'y produit que par

l'inondation régulière du Nil. Lorsqu'elle est haute, l'année est

abondante; lorsqu'elle est basse, la récolte est médiocre.

Il y a cent cinquante lieues de l'île d'Éléphantine au Caire, et cette

vallée, qu'arrose le Nil, a une largeur moyenne de cinq lieues. Après

le Caire, ce fleuve se divise en deux branches, et forme une espèce de

triangle qu'il couvre de ses débordements. Ce triangle a soixante

lieues de base, depuis la tour des Arabes jusqu'à Péluse, et cinquante

lieues de la mer au Caire; un de ses bras se jette dans la

Méditerranée, près de Rosette; l'autre, près de Damiette. Dans des

temps plus reculés, il avait sept embouchures.

Le Nil commence à s'élever au solstice d'été; l'inondation croît

jusqu'à l'équinoxe, après quoi elle diminue progressivement. C'est

donc entre septembre et mars, que se font tous les travaux de la

campagne. Le paysage est alors ravissant; c'est le temps de la

floraison et celui de la moisson. La digue du Nil se coupe au Caire,

dans le courant de septembre, quelquefois dans les premiers jours

d'octobre. Après le mois de mars, la terre se gerce si profondément,

qu'il est dangereux de traverser les plaines à cheval, et qu'on ne le

peut faire à pied qu'avec une extrême fatigue. Un soleil ardent, qui

n'est jamais tempéré ni par des nuages, ni par de la pluie, brûle

toutes les herbes et les plantes, hormis celles qu'on peut arroser.

C'est à cela que l'on attribue la salubrité des eaux stagnantes, qui

se conservent en ce pays dans les bas-fonds. En Europe, de pareils

marais donneraient la mort par leurs exhalaisons; en Égypte, il ne

causent pas même de fièvres.

§ II.

La surface de la vallée du Nil, telle qu'elle vient d'être décrite,

équivaut à un sixième de l'ancienne France; ce qui ne supposerait,

dans un état de prospérité, que quatre à cinq millions de population.

Cependant les historiens arabes assurent que, lors de la conquête par

Amroug, l'Égypte avait vingt millions d'habitants et plus de vingt

mille villes. Ils y comprenaient, il est vrai, indépendamment de la

vallée du Nil, les Oasis[1] et les déserts appartenant à l'Égypte.

[1] Les Oasis sont des parties du désert où l'on trouve un peu de

végétation. Ce sont comme des îles dans une mer de sable.

Cette assertion des historiens arabes, ne doit pas être rangée au

nombre de ces anciennes traditions qu'une critique judicieuse

désavoue. Une bonne administration et une population nombreuse

pouvaient étendre beaucoup le bienfait de l'inondation du Nil. Sans

doute, si la vallée offrait une surface de même nature que celles de

nos terres de France, elle ne pourrait nourrir plus de quatre à cinq

millions d'individus. Mais il y a en France, des montagnes, des

sables, des bruyères, et des terres incultes, tandis qu'en Égypte,

tout produit. A cette considération il faut ajouter que la vallée du

Nil, fécondée par les eaux, le limon et la chaleur du climat, est plus

fertile que nos bonnes terres, et que les deux tiers ou les trois

quarts de la France sont de peu de rapport. Nous sommes d'ailleurs

fondés à penser que le Nil fécondait plusieurs Oasis.

Si l'on suppose que tous les canaux, qui saignent le Nil pour en

porter les eaux sur les terres, soient mal entretenus ou bouchés, son

cours sera beaucoup plus rapide, l'inondation s'étendra moins, une

plus grande masse d'eau arrivera à la mer, et la culture des terres

sera fort réduite. Si l'on suppose au contraire, que tous les canaux

d'irrigation soient parfaitement saignés, aussi nombreux, aussi longs,

et profonds que possible, et dirigés par l'art, de manière à arroser

en tout sens une plus grande étendue de désert, on conçoit que

très-peu des eaux du Nil se perdront dans la mer, et que les

inondations fertilisant un terrain plus vaste, la culture s'augmentera

dans la même proportion. Il n'est donc aucun pays où l'administration

ait plus d'influence qu'en Égypte sur l'agriculture, et par conséquent

sur la population. Les plaines de la Beauce et de la Brie sont

fécondées par l'arrosement régulier des pluies; l'effet de

l'administration y est nul sous ce rapport. Mais, en Égypte, où les

irrigations ne peuvent être que factices, l'administration est tout.

Bonne, elle adopte les meilleurs règlements de police sur la direction

des eaux, l'entretien et la construction des canaux d'irrigation.

Mauvaise, partiale ou faible, elle favorise des localités ou des

propriétés particulières, au détriment de l'intérêt public, ne peut

réprimer les dissensions civiles des provinces, quand il s'agit

d'ouvrir de grands canaux, ou enfin, les laisse tous se dégrader; il

en résulte que l'inondation est restreinte, et par suite l'étendue des

terres cultivables. Sous une bonne administration, le Nil gagne sur le

désert; sous une mauvaise, le désert gagne sur le Nil. En Égypte, le

Nil ou le génie du bien, le désert ou le génie du mal, sont toujours

en présence; et l'on peut dire que les propriétés y consistent moins

dans la possession d'un champ, que dans le droit fixé par les

réglements généraux d'administration, d'avoir, à telles époques de

l'année et par tel canal, le bienfait de l'inondation.

Depuis deux cents ans, l'Égypte a sans cesse décru. Lors de

l'expédition des Français, elle avait encore de 2,500,000 à 2,800,000

habitants. Si elle continue à être régie de la même manière, dans

cinquante ans elle n'en aura plus que 1,500,000.

En construisant un canal pour dériver les eaux du Nil dans la grande

Oasis, on acquerrait un vaste royaume. Il est raisonnable d'admettre

que du temps de Sésostris et de Ptolémée, l'Égypte ait pu nourrir

douze à quinze millions d'habitants, sans le secours de son commerce

et par sa seule agriculture.

§ III.

L'Égypte se divise en haute, moyenne et basse Égypte. La haute,

appelée Saïde, forme deux provinces, savoir: Thèbes et Girgeh; la

moyenne, nommée Ouestanieh, en forme quatre: Benisouf, Siout, Fayoum

et Daifih; la basse, appelée Bahireh, en a neuf: Bahireh, Rosette,

Garbieh, Menouf, Damiette, Mansourah, Charkieh, Kelioub et Gizeh.

L'Égypte comprend, en outre, la grande Oasis, la vallée du

Fleuve-sans-Eau, et l'Oasis de Jupiter-Ammon.

La grande Oasis est située, parallèlement au Nil, sur la rive gauche;

elle a cent cinquante lieues de long. Ses points les plus éloignés de

ce fleuve en sont à soixante lieues, les plus rapprochés à vingt.

La vallée du Fleuve-sans-Eau, près de laquelle sont les lacs Natrons,

objets d'un commerce de quelque importance, est à quinze lieues de la

branche de Rosette. Jadis cette vallée a été fertilisée par le Nil.

L'Oasis de Jupiter-Ammon est à quatre-vingts lieues, sur la rive

droite du fleuve.

Le territoire égyptien s'étend vers les frontières de l'Asie jusqu'aux

collines que l'on trouve entre El-Arich, El-Kanonès et Refah, à

environ quarante lieues de Péluse, d'où la ligne de démarcation

traverse le désert de l'Égarement, passe à Suèz, et longe la mer

Rouge, jusqu'à Bérénice. Le Nil coule parallèlement à cette mer; ses

points les plus éloignés en sont à cinquante lieues, les plus

rapprochés à trente. Un seul de ses coudes en est à vingt-deux lieues,

mais il en est séparé par des montagnes impraticables. La superficie

carrée de l'Égypte est de deux cents lieues de long, sur cent dix à

cent vingt de large.

L'Égypte produit en abondance du blé, du riz et des légumes. Elle

était le grenier de Rome, elle est encore aujourd'hui celui de

Constantinople. Elle produit aussi du sucre, de l'indigo, du séné, de

la casse, du natron, du lin, du chanvre; mais elle n'a ni bois, ni

charbon, ni huile. Elle manque aussi de tabac, qu'elle tire de Syrie,

et de café, que l'Arabie lui fournit. Elle nourrit de nombreux

troupeaux, indépendamment de ceux du désert, et une multitude de

volaille. On fait éclore les poulets dans des fours, et l'on s'en

procure ainsi une quantité immense.

Ce pays sert d'intermédiaire à l'Afrique et à l'Asie. Les caravanes

arrivent au Caire comme des vaisseaux sur une côte, au moment où on

les attend le moins, et des contrées les plus éloignées. Elles sont

signalées à Gizeh, et débouchent par les Pyramides. Là, on leur

indique le lieu où elles doivent passer le Nil, et celui où elles

doivent camper près du Caire. Les caravanes ainsi signalées, sont

celles des pélerins ou négociants de Maroc, de Fez, de Tunis, d'Alger

ou de Tripoli, allant à la Mecque, et apportant des marchandises

qu'elles viennent échanger au Caire. Elles sont ordinairement

composées de plusieurs centaines de chameaux, quelquefois même de

plusieurs milliers, et escortées par des hommes armés. Il vient aussi

des caravanes de l'Abyssinie, de l'intérieur de l'Afrique, de Tangoust

et des lieux qui se trouvent en communication directe avec le cap de

Bonne-Espérance et le Sénégal. Elles apportent des esclaves, de la

gomme, de la poudre d'or, des dents d'éléphants, et généralement tous

les produits de ces pays, qu'elles viennent échanger contre les

marchandises d'Europe et du Levant. Il en arrive enfin de toutes les

parties de l'Arabie et de la Syrie, apportant du charbon, du bois, des

fruits, de l'huile, du café, du tabac, et, en général, ce que fournit

l'intérieur de l'Inde.

§ IV.

De tout temps l'Égypte a servi d'entrepôt pour le commerce de l'Inde.

Il se faisait anciennement par la mer Rouge. Les marchandises étaient

débarquées à Bérénice, et transportées à dos de chameau, pendant

quatre-vingts lieues, jusqu'à Thèbes, ou bien elles remontaient par

eau de Bérénice à Cosseïr: ce qui augmentait la navigation de

quatre-vingts lieues, mais réduisait le portage à trente. Parvenues à

Thèbes, elles étaient embarquées sur le Nil, pour être ensuite

répandues dans toute l'Europe. Telle a été la cause de la grande

prospérité de Thèbes aux cent portes. Les marchandises remontaient

aussi au-delà de Cosseïr, jusqu'à Suèz, d'où on les transportait à dos

de chameau jusqu'à Memphis et Péluse, c'est-à-dire l'espace de trente

lieues. Du temps de Ptolémée, le canal de Suèz au Nil fut ouvert. Dès

lors, plus de portage pour les marchandises; elles arrivaient par eau

à Baboust et Péluse, sur les bords du Nil et de la Méditerranée.

Indépendamment du commerce de l'Inde, l'Égypte en a un qui lui est

propre. Cinquante années d'une administration française accroîtraient

sa population dans une grande proportion. Elle offrirait à nos

manufactures un débouché, qui amènerait un développement dans toute

notre industrie; et bientôt nous serions appelés à fournir à tous les

besoins des habitants des déserts de l'Afrique, de l'Abyssinie, de

l'Arabie, et d'une grande partie de la Syrie. Ces peuples manquent de

tout; et qu'est-ce que Saint-Domingue et toutes nos colonies, auprès

de tant de vastes régions?

La France tirerait à son tour de l'Égypte du blé, du riz, du sucre, du

natron, et toutes les productions de l'Afrique et de l'Asie.

Les Français établis en Égypte, il serait impossible aux Anglais de se

maintenir long-temps dans l'Inde. Des escadres construites sur les

bords de la mer Rouge, approvisionnées des produits du pays, équipées

et montées par nos troupes stationnées en Égypte, nous rendraient

infailliblement maîtres de l'Inde, au moment où l'Angleterre s'y

attendrait le moins.

En supposant même le commerce de ce pays libre comme il l'a été jusque

ici entre les Anglais et les Français, les premiers seraient hors

d'état de soutenir la concurrence. La possibilité de la reconstruction

du canal de Suèz étant un problême résolu, et le travail qu'elle

exigerait, étant de peu d'importance, les marchandises arriveraient si

rapidement par ce canal et avec une telle économie de capitaux, que

les Français pourraient se présenter sur les marchés avec des

avantages immenses; le commerce de l'Inde, par l'océan, en serait

infailliblement écrasé.

§ V.

Alexandre s'est plus illustré en fondant Alexandrie et en méditant d'y

transporter le siége de son empire, que par ses plus éclatantes

victoires. Cette ville devait être la capitale du monde. Elle est

située entre l'Asie et l'Afrique, à portée des Indes et de l'Europe.

Son port est le seul mouillage des cinq cents lieues de côtes, qui

s'étendent depuis Tunis, ou l'ancienne Carthage, jusqu'à Alexandrette;

il est à l'une des anciennes embouchures du Nil. Toutes les escadres

de l'univers pourraient y mouiller; et, dans le vieux-port, elles sont

à l'abri des vents et de toute attaque. Des vaisseaux tirant vingt-un

pieds d'eau y sont entrés sans difficulté. Ceux du tirage de

vingt-trois pieds, le pourraient; et, avec des travaux peu

considérables, on rendrait cette passe facile, même pour les vaisseaux

à trois ponts. Le premier consul avait fait construire à Toulon douze

vaisseaux de 74, ne tirant que vingt-un pieds d'eau, d'après le

systême anglais; et l'on n'a pas eu à se plaindre de leur marche,

lorsqu'ils ont navigué dans nos escadres. Seulement ils sont moins

propres au service de l'Inde, parce qu'ils ne peuvent porter qu'une

plus faible quantité d'eau et de provisions.

La dégradation des canaux du Nil empêche ses eaux d'arriver jusqu'à

Alexandrie. Elles n'y viennent plus que du temps de l'inondation, et

l'on est obligé d'avoir des citernes pour les conserver. A côté du

port de cette ville, est la rade d'Aboukir, que l'on pourrait rendre

sûre pour quelques vaisseaux; si l'on construisait un fort sur l'île

d'Aboukir, ils y seraient comme au mouillage de l'île d'Aix.

Rosette, Bourlos et Damiette ne peuvent recevoir que de petits

bâtiments, les barres n'ayant que six à sept pieds d'eau. Péluse,

El-Arich et Gaza n'ont jamais dû avoir de port; et les lacs Bourlos et

Menzaléh, qui communiquent avec la mer, ne permettent l'entrée qu'à

des bâtiments d'un tirant d'eau de six à sept pieds.

§ VI.

Mémoires pour servir à l'Histoire de France sous Napoléon, Tome 2/2 Écrits à Sainte-Hélène par les généraux qui ont partagé sa captivité · 第 10 / 19 段