par sa gauche, qui était appuyée par l'île; il craignait davantage
pour sa droite. Mais, si l'ennemi se portait sur elle, il perdait le
vent. Dans ce cas, il paraît que l'intention de Brueis était
d'appareiller avec son centre et sa gauche. Il considéra cette gauche
comme tellement à l'abri de toute attaque, qu'il ne jugea pas
nécessaire de la faire protéger par le feu de l'île. La faible
batterie qu'il y fit établir, n'avait d'autre but que d'empêcher
l'ennemi d'y débarquer. Si l'amiral avait mieux connu sa situation, il
eût établi, dans cette île, une vingtaine de pièces de 36 et huit ou
dix mortiers; il eût fait mouiller sa gauche auprès d'elle; il eût
rappelé d'Alexandrie les deux vaisseaux de 64, qui auraient fait deux
excellentes batteries flottantes, et qui, tirant moins d'eau que les
autres vaisseaux, auraient encore pu s'approcher davantage de l'île;
enfin il eût tiré d'Alexandrie 3,000 matelots du convoi, qu'il eût
distribués sur ses vaisseaux, pour en renforcer les équipages. Il eut
recours, il est vrai, à cette ressource; mais ce ne fut qu'au dernier
moment, et lorsque le combat était engagé; de sorte que cela ne fit
qu'accroître le désordre. Il se fit une illusion complète sur la
force de sa ligne d'embossage.
§ VI.
Après le combat de Rhamanieh, les Arabes du Baïré interceptèrent
toutes les communications d'Alexandrie avec l'armée: ce ne fut qu'à la
nouvelle de la bataille des Pyramides et de la prise du Caire, que,
craignant le ressentiment de l'armée française, ils se soumirent. Le
27 juillet, surlendemain de son entrée au Caire, Napoléon reçut, pour
la première fois, des dépêches d'Alexandrie et la correspondance de
l'amiral. Son étonnement fut grand d'apprendre que l'escadre n'était
pas en sûreté, qu'elle ne se trouvait ni dans le port d'Alexandrie, ni
dans celui de Corfou, ni même en chemin pour Toulon; mais qu'elle
était dans la rade d'Aboukir, exposée aux attaques d'un ennemi
supérieur. Il expédia, de l'armée, son aide de camp Julien à l'amiral,
pour lui faire connaître tout son mécontentement, et lui prescrire
d'appareiller sur le champ et d'entrer à Alexandrie, ou de se rendre à
Corfou. Il lui rappelait que toutes les ordonnances de la marine
défendent de recevoir le combat dans une rade ouverte. Le chef
d'escadron Julien partit le 27, à sept heures du soir, il n'aurait pu
arriver que le 3 ou 4 août; la bataille eut lieu du 1er au 2. Cet
officier étant parvenu près de Téramée, un parti d'Arabes surprit _la
d'Jerme_ sur laquelle il était, et ce brave jeune homme fut massacré,
en défendant courageusement les dépêches dont il était porteur, et
dont il connaissait l'importance.
§ VII.
L'amiral Brueis restait inactif dans la mauvaise position où il
s'était placé. Une frégate anglaise, détachée depuis vingt jours de
l'escadre de Nelson, et qui le cherchait, se présenta devant
Alexandrie, vint à Aboukir reconnaître toute la ligne d'embossage, et
le fit impunément; pas un vaisseau, pas un brick, pas une frégate
n'était à la voile. Cependant l'amiral avait plus de trente bâtiments
légers dont il aurait pu couvrir la mer; tous étaient à l'ancre. Les
principes de la guerre voulaient qu'il restât à la voile avec son
escadre entière, quels que fussent ses projets ultérieurs. Mais au
moins devait-il tenir à la voile une escadre légère de deux ou trois
vaisseaux de guerre, de huit ou dix frégates ou avisos, pour empêcher
aucun bâtiment léger anglais de l'observer, et pour être instruit
d'avance de l'arrivée de l'ennemi. La fatalité l'entraînait.
§ VIII.
Le 31 juillet, Nelson détacha deux de ses vaisseaux, qui vinrent
reconnaître la ligne d'embossage française, sans être inquiétés. Le
1er août, l'escadre anglaise apparut vers les trois heures après midi,
avec toutes voiles dehors. Il ventait grand frais des vents, qui sont
constants dans cette saison. L'amiral Brueis était à dîner, une partie
des équipages à terre, le branle-bas n'était fait sur aucun vaisseau.
L'amiral fit sur-le-champ le signal de se préparer au combat. Il
expédia un officier à Alexandrie pour demander les matelots du convoi:
peu après, il fit le signal de se tenir prêt à mettre à la voile; mais
l'escadre ennemie arriva avec tant de rapidité, qu'on eut à peine le
temps de faire le branle-bas; et on le fit avec une négligence
extrême. Sur _l'Orient_ même, que montait l'amiral, des cabanes,
construites sur les dunettes pour loger des officiers de terre pendant
la traversée, ne furent pas détruites; on les laissa remplies de
matelas et de seaux de peinture et de goudron. Sur _le Guerrier_ et
sur _le Conquérant_, une seule batterie fut dégagée. Celle du côté de
terre fut encombrée de tout ce dont l'autre avait été débarrassée, de
sorte que, lorsqu'ils furent tournés, ces batteries ne purent faire
feu. Cela surprit tellement les Anglais, qu'ils envoyèrent reconnaître
la raison de cette contradiction; ils voyaient le pavillon français
flotter, sans qu'aucune pièce fît feu.
La partie des équipages qui avait été détachée, eut à peine le temps
de retourner à bord. L'amiral, jugeant que l'ennemi ne serait à la
portée du canon que vers six heures, supposa qu'il n'attaquerait que
le lendemain, d'autant plus qu'il ne découvrait que onze vaisseaux de
74; les deux autres avaient été détachés sur Alexandrie, et ne
rejoignirent Nelson que sur les huit heures du soir. Brueis ne crut
point que les Anglais l'attaquassent le jour même, et avec onze
vaisseaux seulement. L'on pense que d'abord il eut le projet
d'appareiller, mais qu'il tarda d'en donner l'ordre, jusqu'à ce que
les matelots qu'il attendait d'Aboukir fussent embarqués. Alors la
canonnade était engagée, et un vaisseau anglais avait échoué sur
l'île, ce qui donnait à Brueis un nouveau degré de confiance. Les
matelots demandés à Alexandrie, n'arrivèrent que vers huit heures; on
se canonnait déja sur plusieurs vaisseaux. Dans le tumulte,
l'obscurité, un grand nombre d'entre eux restèrent sur le rivage et
ne s'embarquèrent point. Le projet de l'amiral anglais était
d'attaquer de vaisseau à vaisseau, chaque bâtiment anglais jetant
l'ancre par l'arrière, et se plaçant en travers de la proue des
Français. Le hasard changea cette disposition. _Le Culloden_, destiné
à attaquer _le Guerrier_, voulant passer entre sa gauche et l'île,
échoua. Si l'île avait été armée de quelques grosses pièces, ce
vaisseau était pris. _Le Goliath_, qui le suivait, manoeuvrant pour se
mouiller en travers de la proue du _Guerrier_, fut entraîné par le
vent et le courant, et ne jeta l'ancre qu'après avoir dépassé et
tourné ce vaisseau. S'apercevant alors que la batterie gauche du
_Conquérant_ ne tirait pas, par le motif expliqué plus haut, il se
plaça bord à bord avec lui, et le désempara en peu de temps. _Le
Zélé_, deuxième vaisseau anglais, suivit le mouvement du _Goliath_,
et, se mouillant bord à bord du _Guerrier_, qui ne pouvait pas
répondre à son feu, il le démâta promptement. _L'Orion_, troisième
vaisseau anglais, exécuta la même manoeuvre; mais, dans son mouvement,
il fut retardé par l'attaque d'une frégate française, et vint se
mouiller entre _le Francklin_ et _le Peuple souverain_. _Le Vanguard_,
vaisseau amiral anglais, jeta l'ancre par le travers du _Spartiate_,
troisième vaisseau français. _La Défense_, _le Bellerophon_, _le
Majestueux_ et _le Minotaure_ suivirent le même mouvement, et
engagèrent le centre de la ligne française jusqu'au _Tonnant_, son
huitième vaisseau. L'amiral et ses deux matelots formaient une ligne
de trois vaisseaux fort supérieurs à ceux des Anglais. Le feu fut
terrible, _le Bellerophon_ dégréé, démâté et obligé d'amener.
Plusieurs autres bâtiments anglais furent obligés de s'éloigner; et
si, dans ce moment, le contre-amiral Villeneuve, qui commandait l'aile
droite française, eût coupé ses câbles, et fût tombé sur la ligne
anglaise, avec les cinq vaisseaux, qui étaient sous ses ordres,
_l'Heureux_, _le Timoléon_, _le Mercure_, _le Guillaume-Tell_, _le
Généreux_, et les frégates _la Diane_ et _la Justice_; elle eût été
détruite. _Le Culloden_ était échoué sur le banc de _Béquières_, et
_le Léandre_ occupé à tâcher de le relever. _L'Alexandre_, _le
Switsfure_ et deux autres vaisseaux anglais, voyant que notre droite
ne bougeait pas, et que le centre de la ligne anglaise était
maltraité, s'y portèrent. _L'Alexandre_ remplaça _le Bellerophon_, et
_le Switsfure_ attaqua _le Francklin_. _Le Léandre_, qui jusque alors
avait été occupé à relever _le Culloden_, appelé par le danger que
courait le centre, s'y porta pour le renforcer. La victoire n'était
rien moins que décidée. _Le Guerrier_ et _le Conquérant_ ne tiraient
plus, mais c'étaient les plus mauvais vaisseaux de l'escadre; et, du
côté des Anglais, _le Culloden_ et _le Bellerophon_, étaient hors de
service. Le centre de la ligne française avait occasioné, par la
grande supériorité de son feu, beaucoup plus de dommage aux vaisseaux
opposés, qu'il n'en avait reçu. Les Anglais n'avaient que des
vaisseaux de 74 et de petit modèle. Il était présumable, que le feu se
soutenant ainsi toute la nuit, l'amiral Villeneuve appareillerait
enfin au jour; et l'on pouvait encore espérer les plus heureux
résultats de l'attaque de cinq bons vaisseaux, qui n'avaient encore
tiré ni reçu aucun coup de canon. Mais, à onze heures, le feu prit à
_l'Orient_, et ce bâtiment sauta en l'air. Cet accident imprévu décida
de la victoire. Son épouvantable explosion suspendit, pendant un
quart-d'heure, le combat. Notre ligne recommença le feu, sans se
laisser abattre par ce cruel spectacle. _Le Francklin_, _le Tonnant_,
_le Peuple souverain_, _le Spartiate_, _l'Aquilon_, soutinrent le feu
jusqu'à trois heures du matin. De trois à cinq heures, il se ralentit
de part et d'autre. Entre cinq et six heures, il redoubla et devint
terrible. Qu'eût-ce été, si _l'Orient_ n'avait point sauté? Enfin, à
midi, le combat durait encore, et ne se termina qu'à deux heures. Ce
fut alors seulement que Villeneuve parut se réveiller et s'apercevoir
que l'on se battait depuis vingt heures. Il coupa ses câbles et prit
le large, emmenant _le Guillaume-Tell_ qu'il montait, _le Généreux_ et
les frégates _la Diane_ et _la Justice_. Les trois autres vaisseaux de
son aile se jetèrent à la côte sans se battre. Ainsi, malgré le
terrible accident de _l'Orient_, malgré la singulière inertie de
Villeneuve, qui empêcha cinq vaisseaux de tirer un seul coup de canon,
la perte et le désordre des Anglais furent tels que, vingt-quatre
heures après la bataille, le pavillon tricolore flottait encore sur
_le Tonnant_; Nelson n'avait plus aucun vaisseau en état de
l'attaquer. Non-seulement _le Guillaume-Tell_ et _le Généreux_, ne
furent suivis par aucun vaisseau anglais, mais encore les ennemis,
dans l'état de délabrement où ils étaient, les virent partir avec
plaisir. L'amiral Brueis défendit avec opiniâtreté l'honneur du
pavillon français; plusieurs fois blessé, il ne voulut point descendre
à l'ambulance. Il mourut sur son banc de quart, en donnant des ordres.
Casabianca, Thevenard et du Petit-Thouars acquirent de la gloire dans
cette malheureuse journée. Le contre-amiral Villeneuve, au dire de
Nelson et des Anglais, pouvait décider la victoire, même après
l'accident de _l'Orient_. A minuit encore, s'il eût appareillé et pris
part au combat avec les vaisseaux de son aile, il pouvait anéantir
l'escadre anglaise; mais il resta paisible spectateur du combat!
Le contre-amiral Villeneuve étant brave et bon marin, on se demande la
raison de cette singulière conduite? Il attendait des ordres!... On
assure que l'amiral français lui donna celui d'appareiller, et que la
fumée l'empêcha de l'apercevoir. Mais fallait-il donc un ordre pour
prendre part au combat et secourir ses camarades?...
_L'Orient_ a sauté à onze heures; depuis ce temps, jusqu'à deux heures
après midi, c'est-à-dire pendant treize heures, on s'est battu.
C'était alors Villeneuve qui commandait; pourquoi donc n'a-t-il rien
fait? Villeneuve était d'un caractère irrésolu et sans vigueur.
§ IX.
Les équipages des trois vaisseaux qui s'échouèrent, et des deux
frégates, débarquèrent sur la plage d'Aboukir. Une centaine d'hommes
se sauvèrent de _l'Orient_, et un grand nombre de matelots des autres
vaisseaux se réfugièrent à terre, au moment où l'affaire était
décidée, en profitant du désordre des ennemis. L'armée se recruta
par-là de 3,500 hommes; on en forma une légion nautique forte de trois
bataillons, et qui fut portée à 1,800 hommes. Les autres recrutèrent
l'artillerie, l'infanterie et la cavalerie. Le sauvetage se fit avec
activité; on retira beaucoup de pièces d'artillerie, des munitions,
des mâts et d'autres pièces de bois, qui furent utiles dans l'arsenal
d'Alexandrie. Il nous resta dans le port, les deux vaisseaux le
_Causse_ et le _Dubois_, quatre frégates de construction vénitienne,
trois frégates de construction française, tous les bâtiments légers et
tous ceux du convoi. Quelques jours après la bataille, Nelson
appareilla et quitta les parages d'Alexandrie, laissant deux vaisseaux
de guerre pour bloquer le port. Quarante bâtiments napolitains du
convoi sollicitèrent et obtinrent du commandant d'Alexandrie la
permission de retourner chez eux; le commandant de la croisière
anglaise les réunit autour de lui, en retira les équipages et mit le
feu aux bâtiments. Cette violation du droit des gens tourna contre les
Anglais: les équipages des convois italien et français virent qu'ils
n'avaient plus de ressources que dans le succès de l'armée française,
et prirent leur parti avec résolution. Nelson fut reçu en triomphe
dans le port de Naples.
La perte de la bataille d'Aboukir eut une grande influence sur les
affaires d'Égypte, et même sur celles du monde. La flotte française
sauvée, l'expédition de Syrie n'éprouvait point d'obstacle;
l'artillerie de siége se transportait sûrement et facilement au-delà
du désert, et Saint-Jean-d'Acre n'arrêtait point l'armée française. La
flotte française détruite, le divan s'enhardit à déclarer la guerre à
la France. L'armée perdit un grand appui, sa position en Égypte
changea totalement, et Napoléon dut renoncer à l'espoir d'assurer à
jamais la puissance française dans l'Occident, par les résultats de
l'expédition d'Égypte.
§ X.
Depuis que les moindres vaisseaux que l'on met en ligne sont ceux de
74, les armées navales de la France, de l'Angleterre, de l'Espagne,
n'ont pas été composées de plus de trente vaisseaux. Il y en a eu
cependant qui, momentanément, ont été plus considérables. Une escadre
de trente vaisseaux de ligne est, sur mer, ce que serait, sur terre,
une armée de 120,000 hommes. Une armée de 120,000 hommes est une
grande armée, quoiqu'il y en ait eu de plus fortes. Une escadre de
trente vaisseaux a tout au plus le cinquième d'hommes d'une armée de
120,000 hommes. Elle a cinq fois plus d'artillerie et d'un calibre
très-supérieur. Le matériel occasionne à peu près les mêmes dépenses.
Si l'on compare le matériel de toute l'artillerie de 120,000 hommes,
des charrois, des vivres, des ambulances, avec celui de trente
vaisseaux, les deux dépenses sont égales ou à peu près. En calculant,
dans l'armée de terre, 20,000 hommes de cavalerie, et 20,000
d'artillerie ou des équipages, l'entretien de cette armée est
incomparablement plus dispendieux que celui de l'armée navale.
La France pouvait avoir trois flottes de trente vaisseaux, comme trois
armées de 120,000 hommes.
La guerre de terre consomme en général plus d'hommes que celle de mer;
elle est plus périlleuse. Le soldat de mer, sur une escadre, ne se bat
qu'une fois dans une campagne, le soldat de terre se bat tous les
jours. Le soldat de mer, quels que soient les fatigues et les dangers
attachés à cet élément, en éprouve beaucoup moins que celui de terre:
il ne souffre jamais de la faim, de la soif, il a toujours avec lui
son logement, sa cuisine, son hôpital et sa pharmacie. Les armées de
mer, dans les services de France et d'Angleterre, où la discipline
maintient la propreté, et où l'expérience a fait connaître toutes les
mesures qu'il fallait prendre pour conserver la santé, ont moins de
malades que les années de terre. Indépendamment du péril des combats,
le soldat de mer a celui des tempêtes; mais l'art a tellement diminué
ce dernier, qu'il ne peut être comparé à ceux de terre, tels
qu'émeutes populaires, assassinats partiels, surprises de troupes
légères ennemies.
Un général commandant en chef une armée navale, et un général
commandant en chef une armée de terre, sont des hommes qui ont besoin
de qualités différentes. On naît avec les qualités propres pour
commander une armée de terre, tandis que les qualités nécessaires pour
commander une armée navale, ne s'acquièrent que par expérience.
Alexandre, Condé, ont pu commander dès leur plus jeune âge; l'art de
la guerre de terre est un art de génie, d'inspiration; mais ni
Alexandre, ni Condé, à l'âge de 22 ans, n'eussent commandé une armée
navale. Dans celle-ci, rien n'est génie, ni inspiration; tout y est
positif et expérience. Le général de mer n'a besoin que d'une science,
celle de la navigation. Celui de terre a besoin de toutes, ou d'un
talent qui équivaut à toutes, celui de profiter de toutes les
expériences et de toutes les connaissances. Un général de mer n'a rien
à deviner, il sait où est son ennemi, il connaît sa force. Un général
de terre ne sait jamais rien certainement, ne voit jamais bien son
ennemi, ne sait jamais positivement où il est. Lorsque les armées sont
en présence, le moindre accident de terrain, le moindre bois cache une
partie de l'armée. L'oeil le plus exercé ne peut pas dire s'il voit
toute l'armée ennemie, ou seulement les trois quarts. C'est par les
yeux de l'esprit, par l'ensemble de tout le raisonnement, par une
espèce d'inspiration, que le général de terre voit, connaît et juge.
Le général de mer n'a besoin que d'un coup d'oeil exercé; rien des
forces de l'ennemi ne lui est caché. Ce qui rend difficile le métier
de général de terre, c'est la nécessité de nourrir tant d'hommes et
d'animaux; s'il se laisse guider par les administrateurs, il ne
bougera plus, et ses expéditions échoueront. Celui de mer n'est jamais
gêné; il porte tout avec lui. Un général de mer n'a point de
reconnaissance à faire, ni de terrain à examiner, ni de champ de
bataille à étudier. Mer des Indes, mer d'Amérique, Manche, c'est
toujours une plaine liquide. Le plus habile n'aura d'avantage sur le
moins habile, que par la connaissance des vents qui règnent dans tels
ou tels parages, par la prévoyance de ceux qui doivent régner, ou par
les signes de l'atmosphère; qualités qui s'acquièrent par
l'expérience, et par l'expérience seulement.
Le général de terre ne connaît jamais le champ de bataille où il doit
opérer. Son coup d'oeil est celui de l'inspiration, il n'a aucun
renseignement positif. Les données, pour arriver à la connaissance du
local, sont si éventuelles que l'on n'apprend presque rien par
expérience. C'est une facilité de saisir tout d'abord les rapports
qu'ont les terreins, selon la nature des contrées; c'est enfin un don
qu'on appelle coup d'oeil militaire, et que les grands généraux ont
reçu de la nature. Cependant les observations qu'on peut faire sur des
cartes topographiques, la facilité que donnent l'éducation et
l'habitude de lire sur ces cartes, peuvent être de quelque secours.
Un général en chef de mer dépend plus de ses capitaines de vaisseau,
qu'un général en chef de terre de ses généraux. Ce dernier a la
faculté de prendre lui-même le commandement direct des troupes, de se
porter sur tous les points et de remédier aux faux mouvements par
d'autres. Le général de mer n'a personnellement d'influence que sur
les hommes du vaisseau où il se trouve; la fumée empêche les signaux
d'être vus. Les vents changent, ou ne sont pas les mêmes sur tout
l'espace que couvre sa ligne. C'est donc de tous les métiers celui où
les subalternes doivent le plus prendre sur eux.
Il faut attribuer à trois causes les pertes de nos batailles navales:
1º à l'irrésolution et au manque de caractère des généraux en chef; 2º
aux vices de la tactique; 3º au défaut d'expérience et de
connaissances navales des capitaines de vaisseau, et à l'opinion où
sont ces officiers, qu'ils ne doivent agir que d'après des signaux.
Les combats d'Ouessant, ceux de la révolution dans l'Océan et dans la
Méditerranée en 93, 94, ont tous été perdus par ces différentes
raisons. L'amiral Villaret, brave de sa personne, était sans
caractère, et n'avait pas même d'attachement à la cause pour laquelle
il se battait. Martin était un bon marin, mais de peu de résolution.
Ils étaient d'ailleurs influencés tous deux par les représentants du
peuple, qui n'ayant aucune expérience, autorisaient de fausses
opérations.
Le principe de ne faire aucun mouvement que d'après un signal de
l'amiral, est un principe d'autant plus erroné, qu'un capitaine de
vaisseau est toujours maître de trouver des raisons pour se justifier
d'avoir mal exécuté les signaux qu'il a reçus. Dans toutes les
sciences nécessaires à la guerre, la théorie est bonne pour donner
des idées générales, qui forment l'esprit; mais leur stricte exécution
est toujours dangereuse. Ce sont les axes qui doivent servir à tracer
la courbe. D'ailleurs, les règles mêmes obligent à raisonner, pour
juger si l'on doit s'écarter des règles, etc.
Souvent en force supérieure aux Anglais, nous n'avons pas su les
attaquer, et nous avons laissé échapper leurs escadres, parce qu'on a
perdu son temps à de vaines manoeuvres. La première loi de la tactique
maritime doit être, qu'aussitôt que l'amiral a donné le signal qu'il
veut attaquer, chaque capitaine ait à faire les mouvements nécessaires
pour attaquer un vaisseau ennemi, prendre part au combat et soutenir
ses voisins.
Ce principe est celui de la tactique anglaise dans ces derniers temps.
S'il avait été adopté en France, l'amiral Villeneuve, à Aboukir, ne se
serait pas cru innocent de rester inactif vingt-quatre heures, avec
cinq ou six vaisseaux, c'est-à-dire la moitié de l'escadre, pendant
que l'ennemi écrasait l'autre aile.
La marine française est appelée à acquérir de la supériorité sur la
marine anglaise. Les Français entendent mieux la construction, et les
vaisseaux français, de l'aveu même des Anglais, sont tous meilleurs
que les leurs. Les pièces sont supérieures en calibre d'un quart aux
pièces anglaises. Cela forme deux grands avantages.
Les Anglais ont plus de discipline. Les escadres de Toulon et de
l'Escaut avaient adopté les mêmes pratiques et usages que les Anglais,
et arrivaient à une discipline aussi sévère, avec la différence que
comportait le caractère des deux nations. La discipline anglaise est
une discipline d'esclaves; c'est le patron devant le serf. Elle ne se
maintient que par l'exercice de la plus épouvantable terreur. Un
pareil état de choses dégraderait et avilirait le caractère français,
qui a besoin d'une discipline paternelle, plus fondée sur l'honneur et
les sentiments.
Dans la plupart des batailles que nous avons perdues contre les
Anglais, ou nous étions inférieurs, ou nous étions réunis avec des
vaisseaux espagnols qui, étant mal organisés, et dans ces derniers
temps dégénérés, affaiblissaient notre ligne au lieu de la renforcer;
ou bien enfin, les généraux commandant en chef, qui voulaient la
bataille et marchaient à l'ennemi, jusqu'à ce qu'ils fussent en
présence, hésitaient alors, se mettaient en retraite sous différents
prétextes, et compromettaient ainsi les plus braves.
QUELQUES NOTES SUR MALTE.
1re NOTE.