l'escadre; et dès le 8 mai, il s'était porté vers la Suède, et avait
écrit à l'amiral suédois que, s'il sortait de Carlscrona avec la
flotte, il l'attaquerait. Il s'était ensuite dirigé, avec une partie
de l'escadre, sur Revel, où il arriva le 12. Il espérait y rencontrer
l'escadre russe, mais elle avait quitté ce port dès le 9. Il n'est pas
douteux que, si Nelson eût trouvé la flotte russe dans ce port, dont
les batteries étaient en très-mauvais état, il ne l'eût attaquée et
détruite. Le 16, Nelson quitta Revel, et se réunit à toute sa flotte,
sur les côtes de Suède. Cette puissance ouvrit ses ports aux Anglais
le 19 mai. L'embargo sur leurs bâtiments fut levé en Russie le 20 mai.
La Prusse se trouvait déja en communication avec l'Angleterre, depuis
le 16. Cependant lord Saint-Hélens était arrivé à Saint-Pétersbourg,
le 29 mai, et le 17 juin, il signa le fameux traité, qui mit fin aux
différends survenus entre les puissances maritimes du nord et
l'Angleterre. Le 15, le comte de Bernstorf, ambassadeur extraordinaire
de la cour de Copenhague, était arrivé à Londres, pour y traiter des
intérêts de son souverain; et le 17, le Danemarck leva l'embargo sur
les navires anglais.
Ainsi, trois mois après la mort de Paul, la confédération du nord fut
dissoute, et le triomphe de l'Angleterre assuré.
Le premier consul avait envoyé son aide-de-camp Duroc à Pétersbourg,
où il était arrivé le 24 mai; il avait été parfaitement accueilli, et
reçu avec toute espèce de protestation de bienveillance. Il avait
cherché à faire comprendre la conséquence qui résulterait pour
l'honneur et l'indépendance des nations, et pour la prospérité future
des puissances de la Baltique, du moindre acte de faiblesse, acte que
la circonstance ne pourrait justifier. L'Angleterre, disait-il, avait
en Égypte la plus grande partie de ses forces de terre, et avait
besoin de plusieurs escadres, pour les couvrir et empêcher celles de
Brest, de Cadix, de Toulon, d'aller porter des secours à l'armée
française d'Orient. Il fallait que l'Angleterre eût une escadre de
quarante à cinquante vaisseaux pour observer Brest, et plus de
vingt-cinq vaisseaux dans la Méditerranée; en outre, elle devait tenir
des forces considérables devant Cadix et le Texel. Il ajoutait que la
Russie, la Suède et le Danemarck pouvaient lui opposer plus de
trente-six vaisseaux de haut bord bien armés; que le combat de
Copenhague n'avait eu pour résultat que la destruction de quelques
carcasses, mais n'avait en rien diminué la puissance des Danois; que
même, loin de changer leurs dispositions, il n'avait fait que porter
l'irritation au dernier point; que les glaces allaient obliger les
Anglais à quitter la Baltique; que, pendant l'hiver, il serait
possible d'arriver à une pacification générale; que, si la cour de
Russie était décidée, comme il paraissait par les démarches déja
faites, à conclure la paix, il fallait au moins ne faire que des
sacrifices temporaires, mais se garder d'altérer en rien les
principes reconnus sur les droits des neutres et l'indépendance des
mers; que déja le Danemarck, menacé par une escadre nombreuse, et
luttant seul contre elle, avait, au mois d'août de l'année dernière,
consenti à ne point convoyer ses bâtiments, jusqu'à ce que cette
affaire eût été discutée; que la Russie pourrait suivre la même
marche, gagner du temps en concluant des préliminaires et en renonçant
au droit de convoyer, jusqu'à ce qu'on eût trouvé des moyens
définitifs de conciliation.
Ces raisonnements, exprimés dans plusieurs notes, avaient paru faire
de l'effet sur le jeune empereur. Mais il était lui-même sous
l'influence d'un parti qui avait commis un grand crime, et qui, pour
faire diversion, voulait, à quelque prix que ce fût, faire jouir la
Baltique des bienfaits de la paix, afin de rendre plus odieuse la
mémoire de leur victime et de donner le change à l'opinion.
L'Europe vit avec étonnement le traité ignominieux que signa la
Russie, et que, par contre, dûrent adopter le Danemarck et la Suède.
Il équivalait à une déclaration de l'esclavage des mers, et à la
proclamation de la souveraineté du parlement britannique. Ce traité
fut tel, que l'Angleterre n'avait rien à souhaiter de plus, et qu'une
puissance du troisième ordre eût rougi de le signer. Il causa d'autant
plus de surprise, que l'Angleterre, dans l'embarras où elle se
trouvait, se fût contentée de toute autre convention, qui l'en eût
tirée. Enfin la Russie eut la honte, qui lui sera éternellement
reprochée, d'avoir consenti la première au déshonneur de son pavillon.
Il y fut dit 1º que le pavillon ne couvrait plus la marchandise; que
la propriété ennemie était confiscable sur un bâtiment neutre; 2º que
les bâtiments neutres convoyés seraient également soumis à la visite
des croiseurs ennemis, hormis par les corsaires et les armateurs; ce
qui, loin d'être une concession faite par l'Angleterre, était dans ses
intérêts et demandé par elle: car les Français, étant inférieurs en
force, ne parcouraient plus les mers qu'avec des corsaires.
Ainsi l'empereur Alexandre consentit à ce qu'une de ses escadres de
cinq à six vaisseaux de 74, escortant un convoi, fût détournée de sa
route, perdît plusieurs heures, et souffrît qu'un brick anglais lui
enlevât une partie de ses bâtiments convoyés. Le droit de blocus se
trouva seul bien défini; les Anglais attachaient peu d'importance à
empêcher les neutres d'entrer dans un port, lorsqu'ils avaient le
droit de les arrêter partout, en déclarant que la cargaison
appartenait en tout ou en partie à un négociant ennemi. La Russie
voulut faire valoir, comme une concession en sa faveur, que les
munitions navales n'étaient pas comprises parmi les objets de
contrebande! Mais il n'y a plus de contrebande, lorsque tout peut le
devenir par la suspicion du propriétaire, et tout est contrebande,
quand le pavillon ne couvre plus la marchandise.
Nous avons dit dans ce chapitre, que les principes des droits des
neutres sont: 1º que le pavillon couvre la marchandise; 2º que le
droit de visite ne consiste qu'à s'assurer du pavillon, et qu'il n'y a
point d'objet de contrebande; 3º que les objets de contrebande sont
les seules munitions de guerre; 4º que tout bâtiment marchand, convoyé
par un bâtiment de guerre, ne peut être visité; 5º que le droit de
blocus ne peut s'entendre que des ports réellement bloqués. Nous avons
ajouté que ces principes avaient été défendus par tous les
jurisconsultes et par toutes les puissances, et reconnu dans tous les
traités. Nous avons prouvé qu'ils étaient en vigueur en 1780, et
furent respectés par les Anglais; qu'ils l'étaient encore en 1800, et
furent l'objet de la quadruple alliance, signée le 16 décembre de
cette année. Aujourd'hui il est vrai de dire que la Russie, la Suède,
le Danemarck, ont reconnu des principes différents.
Nous verrons, dans la guerre, qui suivit la rupture du traité
d'Amiens, que l'Angleterre alla plus loin, et que ce dernier principe
qu'elle avait reconnu, elle le méconnaissait, en établissant celui du
blocus, appelé blocus sur le papier.
La Russie, la Suède et le Danemarck ont déclaré, par le traité du 17
janvier 1801, que les mers appartenaient à l'Angleterre; et par là,
ils ont autorisé la France, partie belligérante, à ne reconnaître
aucun principe de neutralité sur les mers. Ainsi, dans le temps même
où les propriétés particulières et les hommes non combattants sont
respectés dans les guerres de terre, on poursuit dans les guerres de
mer, les propriétés des particuliers, non-seulement sous le pavillon
ennemi, mais encore sous le pavillon neutre; ce qui donne lieu de
penser que, si l'Angleterre seule eût été législateur dans les guerres
de terre, elle eût établi les mêmes lois qu'elle a établies dans les
guerres de mer. L'Europe serait alors retombée dans la barbarie, et
les propriétés particulières auraient été saisies comme les propriétés
publiques.
MÉMOIRES DE NAPOLÉON.
BATAILLE NAVALE D'ABOUKIR.
Ce que l'on pense à Londres de l'expédition qui se prépare dans
les ports de France.--Mouvement des escadres anglaises dans la
Méditerranée, en mai, juin et juillet.--Chances pour et contre
les armées navales françaises et anglaises, si elles se
fussent rencontrées en route.--L'escadre française reçoit
l'ordre d'entrer dans le port vieux d'Alexandrie. Elle
s'embosse dans la rade d'Aboukir.--Napoléon apprend qu'elle
est restée à Aboukir. Son étonnement.--L'escadre française
embossée est reconnue par une frégate anglaise.--Bataille
d'Aboukir.
§ Ier.
L'on apprit tout à la fois en Angleterre qu'un armement considérable
se préparait à Brest, Toulon, Gênes, Civita-Vecchia; que l'escadre
espagnole de Cadix s'armait avec activité; et que des camps nombreux
se formaient sur l'Escaut, sur les côtes du Pas-de-Calais, de
Normandie et de Bretagne. Napoléon, nommé général en chef de l'armée
d'Angleterre, parcourait toutes les côtes de l'océan, et s'arrêtait
dans tous les ports. Il avait réuni près de lui, à Paris, tout ce qui
restait des anciens officiers de marine, qui avaient acquis un nom
pendant la guerre d'Amérique, tels que Buhor, Marigny, etc. Ils ne
justifièrent pas leur réputation. Les intelligences que la France
avait avec les Irlandais-unis, ne pouvaient être tellement secrètes,
que le gouvernement anglais n'en sût quelque chose. La première
opinion du cabinet de Saint-James, fut que tous ces préparatifs se
dirigeaient contre l'Angleterre et l'Irlande; et que la France voulait
profiter de la paix, qui venait d'être rétablie sur le continent, pour
terminer cette longue lutte par une guerre corps à corps. Ce cabinet
pensait que les armements, qui avaient lieu en Italie, ne se faisaient
que pour donner le change; que la flotte de Toulon passerait le
détroit, opérerait sa jonction avec la flotte espagnole à Cadix;
qu'elles arriveraient ensemble devant Brest, et conduiraient une armée
en Angleterre et une autre en Irlande. Dans cette incertitude,
l'amirauté anglaise se contenta d'équiper, en toute hâte, une nouvelle
escadre; et aussitôt qu'elle apprit que Napoléon était parti de
Toulon, elle expédia l'amiral Roger avec dix vaisseaux de guerre, pour
renforcer l'escadre anglaise devant Cadix, où commandait l'amiral lord
Saint-Vincent, qui, par ce renfort, se trouva avoir une escadre de
vingt-huit à trente vaisseaux. Une autre d'égale force était devant
Brest.
L'amiral Saint-Vincent tenait, dans la Méditerranée, une escadre
légère de trois vaisseaux, qui croisait entre les côtes d'Espagne, de
Provence et de Sardaigne, afin de recueillir des renseignements, et de
surveiller cette mer. Le 24 mai, il détacha dix vaisseaux de devant
Cadix, et les envoya dans la Méditerranée, avec ordre de se réunir à
ceux que commandait Nelson, et de lui former ainsi une flotte de
treize vaisseaux, pour bloquer Toulon, ou suivre l'escadre française,
si elle en était sortie. Lord Saint-Vincent resta devant Cadix avec
dix-huit vaisseaux, pour surveiller la flotte espagnole, dans la
crainte surtout que celle de Toulon n'échappât à Nelson et ne passât
le détroit.
Dans les instructions que cet amiral envoyait à Nelson, et qui ont été
imprimées, on voit qu'il avait tout prévu, excepté une expédition
contre l'Égypte. Le cas où l'expédition française irait soit au
Brésil, soit dans la mer Noire, soit à Constantinople, était indiqué.
Plus de 150,000 hommes campaient sur les côtes de l'océan; ce qui
produisit des mouvements et des alarmes continuels dans toute
l'Angleterre.
§ II.
Nelson, avec les trois vaisseaux détachés de lord Saint-Vincent,
croisait entre la Corse, la Provence et l'Espagne, lorsque, dans la
nuit du 19 mai, il essuya un coup de vent, qui endommagea ses
vaisseaux, et démâta celui qu'il montait. Il fut obligé de se faire
remorquer. Il voulait mouiller dans le golfe d'Ostand, en Sardaigne;
mais il ne put y parvenir, et gagna la rade des îles Saint-Pierre, où
il répara ses avaries.
Dans cette même nuit du 19, l'escadre française appareilla de Toulon;
le 10 juin, elle arriva devant Malte, après avoir doublé le cap Corse
et le cap Bonara. Nelson ayant été joint par les dix vaisseaux de lord
Saint-Vincent, et ayant reçu le commandement de cette escadre,
croisait devant Toulon, le Ier juin. Il ignorait alors que l'escadre
française en fut sortie. Il vint, le 15, reconnaître la rade de
Tagliamon, sur les côtes de Toscane, qu'il supposait être le
rendez-vous de l'expédition française. Il parut, le 20, devant Naples.
Là, il apprit du gouvernement que l'escadre française avait débarqué à
Malte, et que l'ambassadeur de la république Garat avait laissé
entendre que l'expédition était destinée pour l'Égypte. Nelson arriva,
le 22, devant Messine. La nouvelle que l'escadre française s'était
emparée de Malte, lui fut confirmée; il apprit aussi qu'elle se
dirigeait sur Candie. Il passa aussitôt le phare, et se rendit sur
Alexandrie, où il arriva le 29 juillet.
La première nouvelle de l'existence d'une escadre anglaise dans la
Méditerranée, fut donnée à l'escadre française, à la hauteur du cap
Bonara par un bâtiment qu'elle rencontra; et le 25, comme l'escadre
reconnaissait les côtes de Candie, elle fut jointe par la frégate _la
Justice_, qui venait de croiser devant Naples, et qui donna la
nouvelle positive de l'existence d'une escadre anglaise dans ces
parages. Napoléon ordonna alors qu'au lieu de se diriger directement
sur Alexandrie, on manoeuvrât pour attaquer l'Afrique au cap d'Azé, à
vingt-cinq lieues d'Alexandrie, et de ne se présenter devant cette
ville, que lorsqu'on en aurait reçu des nouvelles. Le 29, on signala
la côte d'Afrique et le cap d'Azé. Nelson arrivait alors devant
Alexandrie; n'y ayant appris aucune nouvelle de l'escadre française,
il se dirigea sur Alexandrette et de là à Rhodes. Il parcourut ensuite
les îles de l'Archipel, vint reconnaître l'entrée de l'Adriatique, et
fut obligé de mouiller, le 18, à Syracuse, pour faire de l'eau. Il
n'avait encore acquis aucun renseignement sur la marche Napoléon. Il
appareilla à Syracuse, et vint mouiller, le 28 juillet, au cap Coron,
à l'extrémité de la Morée. Ce ne fut que là, qu'il apprit que l'armée
française avait, depuis un mois, débarqué en Égypte. Il supposa que
l'escadre française avait déja fait son retour sur Toulon; mais il se
dirigea sur Alexandrie, afin de pouvoir rendre un compte positif à son
gouvernement, et laisser devant cette place, des forces nécessaires
pour la bloquer.
§ III.
L'escadre française était composée, à son départ de Toulon, de treize
vaisseaux de ligne, de six frégates et d'une douzaine de bricks,
corvettes ou avisos. L'escadre anglaise était forte de treize
vaisseaux, dont un de 50 canons, tous les autres de 74. Ils avaient
été armés très à la hâte, et étaient en mauvais état. Nelson n'avait
pas de frégates. On comptait, dans l'escadre française, un vaisseau
de 120 canons et trois de 80. Un convoi de plusieurs centaines de
voiles, était sous l'escorte de cette escadre. Il était
particulièrement sous la garde de deux vaisseaux de 64, de quatre
frégates de 18, de construction vénitienne, et d'une vingtaine de
bricks ou avisos. L'escadre française, profitant du grand nombre de
bâtiments légers qu'elle avait, s'éclairait très au loin; de sorte que
le convoi n'avait rien à craindre, et pouvait, aussitôt qu'on aurait
reconnu l'ennemi, prendre la position la plus convenable, pour rester
éloigné du combat. Chaque vaisseau français avait à son bord 500 vieux
soldats, parmi lesquels une compagnie d'artillerie de terre. Depuis un
mois qu'on était embarqué, on avait, deux fois par jour, exercé les
troupes de passage à la manoeuvre du canon. Sur chaque vaisseau de
guerre, il y avait des généraux, qui avaient du caractère, l'habitude
du feu, et étaient accoutumés aux chances de la guerre.
L'hypothèse d'une rencontre avec les Anglais, était l'objet de toutes
les conversations. Les capitaines de vaisseaux avaient l'ordre, en ce
cas, de considérer, comme signal permanent et constant, celui de
prendre part au combat et de soutenir ses voisins.
L'escadre de Nelson était une des plus mauvaises que l'Angleterre eût
mises en mer dans ces derniers temps.
§ IV.
L'escadre française reçut l'ordre d'entrer à Alexandrie; elle était
nécessaire à l'armée et aux projets ultérieurs du général en chef.
Lorsque les pilotes turcs déclarèrent qu'ils ne pouvaient faire entrer
des vaisseaux de 74, et à plus forte raison de 80 canons, dans le port
vieux, l'étonnement fut grand. Le capitaine Barré, officier de marine
très-distingué, chargé de vérifier les passes, déclara positivement le
contraire. Les vaisseaux de 64 et les frégates entrèrent sans
difficulté; mais l'amiral et plusieurs officiers de marine
persistèrent à penser qu'il fallait faire une nouvelle vérification,
avant d'y exposer toute l'escadre. Comme les vaisseaux de guerre
avaient à bord l'artillerie et les munitions de l'armée, et que la
brise était assez forte, l'amiral proposa de tout débarquer à Aboukir,
déclarant que trente-six heures suffiraient pour cela, tandis qu'il
lui faudrait cinq à six jours pour faire cette opération, en restant à
la voile.
Napoléon, en partant d'Alexandrie pour marcher à la rencontre des
Mamelucks, réitéra, à l'amiral l'ordre d'entrer dans le port
d'Alexandrie, et, dans le cas où il le croirait impossible, de se
rendre à Corfou, où il recevrait de Constantinople, des ordres du
ministre français Talleyrand, et de se porter de là à Toulon, si ces
ordres tardaient trop à lui arriver.
L'escadre pouvait entrer dans le port vieux d'Alexandrie. Il fut
reconnu qu'un vaisseau tirant vingt-un pieds d'eau, le pouvait sans
danger. Ceux de 74, qui tirent vingt-trois pieds, n'auraient donc été
obligés que de s'alléger de deux pieds; les vaisseaux de 80, tirant
vingt-quatre pieds et demi, se seraient allégés de trois pieds et
demi; et, enfin, le vaisseau à trois ponts, tirant vingt-sept pieds,
aurait dû s'alléger de six pieds. Ces allégements pouvaient avoir lieu
sans inconvénient, soit en jetant l'eau à la mer, soit en diminuant
l'artillerie. Un vaisseau de 74 peut être réduit à un tirant d'eau
de....., en ôtant seulement son eau et ses vivres, et à celui de.....,
en ôtant son artillerie. Ce moyen fut proposé par les officiers de
marine à l'amiral. Il répondit que, si tous les treize vaisseaux
étaient de 74, il aurait recours à cet expédient; mais qu'ayant un
vaisseau de 120 canons et trois de 80, il courrait les chances, une
fois entré dans le port, de n'en pouvoir plus sortir, et d'être
bloqué par une escadre de huit ou neuf vaisseaux anglais, puisqu'il
lui serait impossible d'installer les trois vaisseaux de 80 et
_l'Orient_, de manière à ce qu'ils pussent combattre, étant réduits au
tirant d'eau, qui leur permettait de traverser les passes. Cet
inconvénient en lui-même était léger; les vents qui règnent dans ces
parages rendaient impossible un blocus rigoureux, et il suffisait que
l'escadre eût vingt-quatre heures devant elle, après la sortie des
passes, pour pouvoir compléter son armement. Il y avait d'ailleurs un
moyen naturel. C'était de construire à Alexandrie quatre demi-chameaux
propres à faire gagner deux pieds aux vaisseaux de 80 et quatre à
celui de 120. La construction de ces quatre chameaux, pour obtenir un
si petit résultat, n'exigeait pas de grands travaux. _Le Rivoli_,
construit à Venise, est sorti tout armé du Malomoko, sur un chameau,
qui lui a fait gagner sept pieds, de sorte qu'il ne tirait plus que
seize pieds. Peu de jours après sa sortie, il s'est battu aussi-bien
que possible contre un vaisseau et une corvette anglaise. Il y avait
dans Alexandrie des vaisseaux, des frégates et quatre cents bâtiments
de transport; ce qui offrait tous les matériaux dont on pouvait avoir
besoin. L'on avait un bon nombre d'ingénieurs de la marine, entre
autres M. Leroy, qui a passé sa vie dans les chantiers de
construction.
Lorsque la commission chargée de vérifier le rapport du capitaine
Barré eut terminé cette opération, l'amiral en envoya le rapport au
général en chef. Mais il ne put arriver assez à temps pour en avoir la
réponse, les communications ayant été interceptées pendant un mois,
jusqu'à la prise du Caire. Si le général en chef avait reçu ce
rapport, il aurait réitéré l'ordre d'entrer dans le port en
s'allégeant, et prescrit, à Alexandrie, les ouvrages nécessaires pour
la sortie de l'escadre. Mais enfin, puisque l'amiral avait ordre, en
cas qu'il ne pût entrer dans le port, de se rendre à Corfou, il se
trouvait juge compétent et arbitre de sa conduite. Corfou avait une
bonne garnison française et des magasins de biscuit et de viande pour
six mois; l'amiral eût touché la côte d'Albanie, d'où il aurait tiré
des vivres; et enfin ses instructions l'autorisaient à se rendre de là
à Toulon, où il y avait 5 à 6,000 hommes appartenant aux régiments qui
étaient en Égypte. C'étaient des soldats rentrés de permission ou des
hôpitaux, et différents détachements qui avaient rejoint cette place
après le départ de l'expédition.
Brueis ne fit rien de tout cela: il s'embossa dans la rade d'Aboukir,
et envoya à Rosette demander du riz et des vivres. On varie beaucoup
sur les causes qui portèrent cet amiral à s'obstiner à rester dans
cette mauvaise rade. Quelques personnes ont pensé qu'après avoir jugé
qu'il lui était impossible de faire entrer son escadre à Alexandrie,
il desirait, avant de quitter l'armée de terre, d'être assuré de la
prise du Caire, et de n'avoir plus d'inquiétude sur la position de
cette armée. Brueis était fort attaché au général en chef; les
communications avaient été interceptées; et, comme c'est l'ordinaire
en pareille circonstance, il courait les bruits les plus fâcheux sur
les derrières de l'armée. Cependant cet amiral avait appris le succès
de la bataille des Pyramides et l'entrée triomphante des Français au
Caire le 29 juillet. Il paraît qu'alors, ayant attendu un mois, il
voulut encore attendre quelques jours et recevoir des nouvelles
directes du général en chef. Les ordres qu'avait l'amiral étant
positifs, de tels motifs n'étaient pas suffisants pour justifier sa
conduite. Il ne devait, dans aucun cas, garder une position où son
escadre n'était pas en sûreté. Il eût concilié les sollicitudes que
lui causaient les faux bruits sur l'armée, et ce qu'il devait à la
sûreté de son escadre, en croisant entre les côtes d'Égypte et de
Caramanie, et en envoyant prendre des renseignements sur celles de
Damiette, ou sur tout autre point, d'où il eût pu avoir des nouvelles
de l'armée et d'Alexandrie.
§ V.
Aussitôt que l'amiral eut débarqué l'artillerie et ce qu'il avait à
l'armée de terre, ce qui fut l'affaire de quarante-huit heures, il
devait lever l'ancre, et se tenir à la voile, soit qu'il attendît de
nouveaux renseignements pour entrer dans le port d'Alexandrie, soit
qu'il attendît des nouvelles de l'armée avant de quitter ces parages.
Mais il se méprit entièrement sur sa position. Il employa plusieurs
jours à rectifier sa ligne d'embossage; il appuya sa gauche derrière
la petite île d'Aboukir; et, la croyant inattaquable, il y plaça ses
plus mauvais vaisseaux, _le Guerrier_ et _le Conquérant_. Ce dernier,
le plus vieux de toute l'escadre, ne portait, à sa batterie basse, que
du 18. Il fit occuper la petite île, et construire une batterie de
deux pièces de 12. Il plaça, au centre, ses meilleurs vaisseaux,
_l'Orient_, _le Francklin_, _le Tonnant_, et à l'extrémité de sa
droite, _le Généreux_, un des meilleurs et des mieux commandés de
l'escadre. Craignant pour sa droite, il la fit soutenir par le
_Guillaume-Tell_, son troisième vaisseau de 80.