Nelson avait succédé à l'amiral Parker dans le commandement de

l'escadre; et dès le 8 mai, il s'était porté vers la Suède, et avait

écrit à l'amiral suédois que, s'il sortait de Carlscrona avec la

flotte, il l'attaquerait. Il s'était ensuite dirigé, avec une partie

de l'escadre, sur Revel, où il arriva le 12. Il espérait y rencontrer

l'escadre russe, mais elle avait quitté ce port dès le 9. Il n'est pas

douteux que, si Nelson eût trouvé la flotte russe dans ce port, dont

les batteries étaient en très-mauvais état, il ne l'eût attaquée et

détruite. Le 16, Nelson quitta Revel, et se réunit à toute sa flotte,

sur les côtes de Suède. Cette puissance ouvrit ses ports aux Anglais

le 19 mai. L'embargo sur leurs bâtiments fut levé en Russie le 20 mai.

La Prusse se trouvait déja en communication avec l'Angleterre, depuis

le 16. Cependant lord Saint-Hélens était arrivé à Saint-Pétersbourg,

le 29 mai, et le 17 juin, il signa le fameux traité, qui mit fin aux

différends survenus entre les puissances maritimes du nord et

l'Angleterre. Le 15, le comte de Bernstorf, ambassadeur extraordinaire

de la cour de Copenhague, était arrivé à Londres, pour y traiter des

intérêts de son souverain; et le 17, le Danemarck leva l'embargo sur

les navires anglais.

Ainsi, trois mois après la mort de Paul, la confédération du nord fut

dissoute, et le triomphe de l'Angleterre assuré.

Le premier consul avait envoyé son aide-de-camp Duroc à Pétersbourg,

où il était arrivé le 24 mai; il avait été parfaitement accueilli, et

reçu avec toute espèce de protestation de bienveillance. Il avait

cherché à faire comprendre la conséquence qui résulterait pour

l'honneur et l'indépendance des nations, et pour la prospérité future

des puissances de la Baltique, du moindre acte de faiblesse, acte que

la circonstance ne pourrait justifier. L'Angleterre, disait-il, avait

en Égypte la plus grande partie de ses forces de terre, et avait

besoin de plusieurs escadres, pour les couvrir et empêcher celles de

Brest, de Cadix, de Toulon, d'aller porter des secours à l'armée

française d'Orient. Il fallait que l'Angleterre eût une escadre de

quarante à cinquante vaisseaux pour observer Brest, et plus de

vingt-cinq vaisseaux dans la Méditerranée; en outre, elle devait tenir

des forces considérables devant Cadix et le Texel. Il ajoutait que la

Russie, la Suède et le Danemarck pouvaient lui opposer plus de

trente-six vaisseaux de haut bord bien armés; que le combat de

Copenhague n'avait eu pour résultat que la destruction de quelques

carcasses, mais n'avait en rien diminué la puissance des Danois; que

même, loin de changer leurs dispositions, il n'avait fait que porter

l'irritation au dernier point; que les glaces allaient obliger les

Anglais à quitter la Baltique; que, pendant l'hiver, il serait

possible d'arriver à une pacification générale; que, si la cour de

Russie était décidée, comme il paraissait par les démarches déja

faites, à conclure la paix, il fallait au moins ne faire que des

sacrifices temporaires, mais se garder d'altérer en rien les

principes reconnus sur les droits des neutres et l'indépendance des

mers; que déja le Danemarck, menacé par une escadre nombreuse, et

luttant seul contre elle, avait, au mois d'août de l'année dernière,

consenti à ne point convoyer ses bâtiments, jusqu'à ce que cette

affaire eût été discutée; que la Russie pourrait suivre la même

marche, gagner du temps en concluant des préliminaires et en renonçant

au droit de convoyer, jusqu'à ce qu'on eût trouvé des moyens

définitifs de conciliation.

Ces raisonnements, exprimés dans plusieurs notes, avaient paru faire

de l'effet sur le jeune empereur. Mais il était lui-même sous

l'influence d'un parti qui avait commis un grand crime, et qui, pour

faire diversion, voulait, à quelque prix que ce fût, faire jouir la

Baltique des bienfaits de la paix, afin de rendre plus odieuse la

mémoire de leur victime et de donner le change à l'opinion.

L'Europe vit avec étonnement le traité ignominieux que signa la

Russie, et que, par contre, dûrent adopter le Danemarck et la Suède.

Il équivalait à une déclaration de l'esclavage des mers, et à la

proclamation de la souveraineté du parlement britannique. Ce traité

fut tel, que l'Angleterre n'avait rien à souhaiter de plus, et qu'une

puissance du troisième ordre eût rougi de le signer. Il causa d'autant

plus de surprise, que l'Angleterre, dans l'embarras où elle se

trouvait, se fût contentée de toute autre convention, qui l'en eût

tirée. Enfin la Russie eut la honte, qui lui sera éternellement

reprochée, d'avoir consenti la première au déshonneur de son pavillon.

Il y fut dit 1º que le pavillon ne couvrait plus la marchandise; que

la propriété ennemie était confiscable sur un bâtiment neutre; 2º que

les bâtiments neutres convoyés seraient également soumis à la visite

des croiseurs ennemis, hormis par les corsaires et les armateurs; ce

qui, loin d'être une concession faite par l'Angleterre, était dans ses

intérêts et demandé par elle: car les Français, étant inférieurs en

force, ne parcouraient plus les mers qu'avec des corsaires.

Ainsi l'empereur Alexandre consentit à ce qu'une de ses escadres de

cinq à six vaisseaux de 74, escortant un convoi, fût détournée de sa

route, perdît plusieurs heures, et souffrît qu'un brick anglais lui

enlevât une partie de ses bâtiments convoyés. Le droit de blocus se

trouva seul bien défini; les Anglais attachaient peu d'importance à

empêcher les neutres d'entrer dans un port, lorsqu'ils avaient le

droit de les arrêter partout, en déclarant que la cargaison

appartenait en tout ou en partie à un négociant ennemi. La Russie

voulut faire valoir, comme une concession en sa faveur, que les

munitions navales n'étaient pas comprises parmi les objets de

contrebande! Mais il n'y a plus de contrebande, lorsque tout peut le

devenir par la suspicion du propriétaire, et tout est contrebande,

quand le pavillon ne couvre plus la marchandise.

Nous avons dit dans ce chapitre, que les principes des droits des

neutres sont: 1º que le pavillon couvre la marchandise; 2º que le

droit de visite ne consiste qu'à s'assurer du pavillon, et qu'il n'y a

point d'objet de contrebande; 3º que les objets de contrebande sont

les seules munitions de guerre; 4º que tout bâtiment marchand, convoyé

par un bâtiment de guerre, ne peut être visité; 5º que le droit de

blocus ne peut s'entendre que des ports réellement bloqués. Nous avons

ajouté que ces principes avaient été défendus par tous les

jurisconsultes et par toutes les puissances, et reconnu dans tous les

traités. Nous avons prouvé qu'ils étaient en vigueur en 1780, et

furent respectés par les Anglais; qu'ils l'étaient encore en 1800, et

furent l'objet de la quadruple alliance, signée le 16 décembre de

cette année. Aujourd'hui il est vrai de dire que la Russie, la Suède,

le Danemarck, ont reconnu des principes différents.

Nous verrons, dans la guerre, qui suivit la rupture du traité

d'Amiens, que l'Angleterre alla plus loin, et que ce dernier principe

qu'elle avait reconnu, elle le méconnaissait, en établissant celui du

blocus, appelé blocus sur le papier.

La Russie, la Suède et le Danemarck ont déclaré, par le traité du 17

janvier 1801, que les mers appartenaient à l'Angleterre; et par là,

ils ont autorisé la France, partie belligérante, à ne reconnaître

aucun principe de neutralité sur les mers. Ainsi, dans le temps même

où les propriétés particulières et les hommes non combattants sont

respectés dans les guerres de terre, on poursuit dans les guerres de

mer, les propriétés des particuliers, non-seulement sous le pavillon

ennemi, mais encore sous le pavillon neutre; ce qui donne lieu de

penser que, si l'Angleterre seule eût été législateur dans les guerres

de terre, elle eût établi les mêmes lois qu'elle a établies dans les

guerres de mer. L'Europe serait alors retombée dans la barbarie, et

les propriétés particulières auraient été saisies comme les propriétés

publiques.

MÉMOIRES DE NAPOLÉON.

BATAILLE NAVALE D'ABOUKIR.

Ce que l'on pense à Londres de l'expédition qui se prépare dans

les ports de France.--Mouvement des escadres anglaises dans la

Méditerranée, en mai, juin et juillet.--Chances pour et contre

les armées navales françaises et anglaises, si elles se

fussent rencontrées en route.--L'escadre française reçoit

l'ordre d'entrer dans le port vieux d'Alexandrie. Elle

s'embosse dans la rade d'Aboukir.--Napoléon apprend qu'elle

est restée à Aboukir. Son étonnement.--L'escadre française

embossée est reconnue par une frégate anglaise.--Bataille

d'Aboukir.

§ Ier.

L'on apprit tout à la fois en Angleterre qu'un armement considérable

se préparait à Brest, Toulon, Gênes, Civita-Vecchia; que l'escadre

espagnole de Cadix s'armait avec activité; et que des camps nombreux

se formaient sur l'Escaut, sur les côtes du Pas-de-Calais, de

Normandie et de Bretagne. Napoléon, nommé général en chef de l'armée

d'Angleterre, parcourait toutes les côtes de l'océan, et s'arrêtait

dans tous les ports. Il avait réuni près de lui, à Paris, tout ce qui

restait des anciens officiers de marine, qui avaient acquis un nom

pendant la guerre d'Amérique, tels que Buhor, Marigny, etc. Ils ne

justifièrent pas leur réputation. Les intelligences que la France

avait avec les Irlandais-unis, ne pouvaient être tellement secrètes,

que le gouvernement anglais n'en sût quelque chose. La première

opinion du cabinet de Saint-James, fut que tous ces préparatifs se

dirigeaient contre l'Angleterre et l'Irlande; et que la France voulait

profiter de la paix, qui venait d'être rétablie sur le continent, pour

terminer cette longue lutte par une guerre corps à corps. Ce cabinet

pensait que les armements, qui avaient lieu en Italie, ne se faisaient

que pour donner le change; que la flotte de Toulon passerait le

détroit, opérerait sa jonction avec la flotte espagnole à Cadix;

qu'elles arriveraient ensemble devant Brest, et conduiraient une armée

en Angleterre et une autre en Irlande. Dans cette incertitude,

l'amirauté anglaise se contenta d'équiper, en toute hâte, une nouvelle

escadre; et aussitôt qu'elle apprit que Napoléon était parti de

Toulon, elle expédia l'amiral Roger avec dix vaisseaux de guerre, pour

renforcer l'escadre anglaise devant Cadix, où commandait l'amiral lord

Saint-Vincent, qui, par ce renfort, se trouva avoir une escadre de

vingt-huit à trente vaisseaux. Une autre d'égale force était devant

Brest.

L'amiral Saint-Vincent tenait, dans la Méditerranée, une escadre

légère de trois vaisseaux, qui croisait entre les côtes d'Espagne, de

Provence et de Sardaigne, afin de recueillir des renseignements, et de

surveiller cette mer. Le 24 mai, il détacha dix vaisseaux de devant

Cadix, et les envoya dans la Méditerranée, avec ordre de se réunir à

ceux que commandait Nelson, et de lui former ainsi une flotte de

treize vaisseaux, pour bloquer Toulon, ou suivre l'escadre française,

si elle en était sortie. Lord Saint-Vincent resta devant Cadix avec

dix-huit vaisseaux, pour surveiller la flotte espagnole, dans la

crainte surtout que celle de Toulon n'échappât à Nelson et ne passât

le détroit.

Dans les instructions que cet amiral envoyait à Nelson, et qui ont été

imprimées, on voit qu'il avait tout prévu, excepté une expédition

contre l'Égypte. Le cas où l'expédition française irait soit au

Brésil, soit dans la mer Noire, soit à Constantinople, était indiqué.

Plus de 150,000 hommes campaient sur les côtes de l'océan; ce qui

produisit des mouvements et des alarmes continuels dans toute

l'Angleterre.

§ II.

Nelson, avec les trois vaisseaux détachés de lord Saint-Vincent,

croisait entre la Corse, la Provence et l'Espagne, lorsque, dans la

nuit du 19 mai, il essuya un coup de vent, qui endommagea ses

vaisseaux, et démâta celui qu'il montait. Il fut obligé de se faire

remorquer. Il voulait mouiller dans le golfe d'Ostand, en Sardaigne;

mais il ne put y parvenir, et gagna la rade des îles Saint-Pierre, où

il répara ses avaries.

Dans cette même nuit du 19, l'escadre française appareilla de Toulon;

le 10 juin, elle arriva devant Malte, après avoir doublé le cap Corse

et le cap Bonara. Nelson ayant été joint par les dix vaisseaux de lord

Saint-Vincent, et ayant reçu le commandement de cette escadre,

croisait devant Toulon, le Ier juin. Il ignorait alors que l'escadre

française en fut sortie. Il vint, le 15, reconnaître la rade de

Tagliamon, sur les côtes de Toscane, qu'il supposait être le

rendez-vous de l'expédition française. Il parut, le 20, devant Naples.

Là, il apprit du gouvernement que l'escadre française avait débarqué à

Malte, et que l'ambassadeur de la république Garat avait laissé

entendre que l'expédition était destinée pour l'Égypte. Nelson arriva,

le 22, devant Messine. La nouvelle que l'escadre française s'était

emparée de Malte, lui fut confirmée; il apprit aussi qu'elle se

dirigeait sur Candie. Il passa aussitôt le phare, et se rendit sur

Alexandrie, où il arriva le 29 juillet.

La première nouvelle de l'existence d'une escadre anglaise dans la

Méditerranée, fut donnée à l'escadre française, à la hauteur du cap

Bonara par un bâtiment qu'elle rencontra; et le 25, comme l'escadre

reconnaissait les côtes de Candie, elle fut jointe par la frégate _la

Justice_, qui venait de croiser devant Naples, et qui donna la

nouvelle positive de l'existence d'une escadre anglaise dans ces

parages. Napoléon ordonna alors qu'au lieu de se diriger directement

sur Alexandrie, on manoeuvrât pour attaquer l'Afrique au cap d'Azé, à

vingt-cinq lieues d'Alexandrie, et de ne se présenter devant cette

ville, que lorsqu'on en aurait reçu des nouvelles. Le 29, on signala

la côte d'Afrique et le cap d'Azé. Nelson arrivait alors devant

Alexandrie; n'y ayant appris aucune nouvelle de l'escadre française,

il se dirigea sur Alexandrette et de là à Rhodes. Il parcourut ensuite

les îles de l'Archipel, vint reconnaître l'entrée de l'Adriatique, et

fut obligé de mouiller, le 18, à Syracuse, pour faire de l'eau. Il

n'avait encore acquis aucun renseignement sur la marche Napoléon. Il

appareilla à Syracuse, et vint mouiller, le 28 juillet, au cap Coron,

à l'extrémité de la Morée. Ce ne fut que là, qu'il apprit que l'armée

française avait, depuis un mois, débarqué en Égypte. Il supposa que

l'escadre française avait déja fait son retour sur Toulon; mais il se

dirigea sur Alexandrie, afin de pouvoir rendre un compte positif à son

gouvernement, et laisser devant cette place, des forces nécessaires

pour la bloquer.

§ III.

L'escadre française était composée, à son départ de Toulon, de treize

vaisseaux de ligne, de six frégates et d'une douzaine de bricks,

corvettes ou avisos. L'escadre anglaise était forte de treize

vaisseaux, dont un de 50 canons, tous les autres de 74. Ils avaient

été armés très à la hâte, et étaient en mauvais état. Nelson n'avait

pas de frégates. On comptait, dans l'escadre française, un vaisseau

de 120 canons et trois de 80. Un convoi de plusieurs centaines de

voiles, était sous l'escorte de cette escadre. Il était

particulièrement sous la garde de deux vaisseaux de 64, de quatre

frégates de 18, de construction vénitienne, et d'une vingtaine de

bricks ou avisos. L'escadre française, profitant du grand nombre de

bâtiments légers qu'elle avait, s'éclairait très au loin; de sorte que

le convoi n'avait rien à craindre, et pouvait, aussitôt qu'on aurait

reconnu l'ennemi, prendre la position la plus convenable, pour rester

éloigné du combat. Chaque vaisseau français avait à son bord 500 vieux

soldats, parmi lesquels une compagnie d'artillerie de terre. Depuis un

mois qu'on était embarqué, on avait, deux fois par jour, exercé les

troupes de passage à la manoeuvre du canon. Sur chaque vaisseau de

guerre, il y avait des généraux, qui avaient du caractère, l'habitude

du feu, et étaient accoutumés aux chances de la guerre.

L'hypothèse d'une rencontre avec les Anglais, était l'objet de toutes

les conversations. Les capitaines de vaisseaux avaient l'ordre, en ce

cas, de considérer, comme signal permanent et constant, celui de

prendre part au combat et de soutenir ses voisins.

L'escadre de Nelson était une des plus mauvaises que l'Angleterre eût

mises en mer dans ces derniers temps.

§ IV.

L'escadre française reçut l'ordre d'entrer à Alexandrie; elle était

nécessaire à l'armée et aux projets ultérieurs du général en chef.

Lorsque les pilotes turcs déclarèrent qu'ils ne pouvaient faire entrer

des vaisseaux de 74, et à plus forte raison de 80 canons, dans le port

vieux, l'étonnement fut grand. Le capitaine Barré, officier de marine

très-distingué, chargé de vérifier les passes, déclara positivement le

contraire. Les vaisseaux de 64 et les frégates entrèrent sans

difficulté; mais l'amiral et plusieurs officiers de marine

persistèrent à penser qu'il fallait faire une nouvelle vérification,

avant d'y exposer toute l'escadre. Comme les vaisseaux de guerre

avaient à bord l'artillerie et les munitions de l'armée, et que la

brise était assez forte, l'amiral proposa de tout débarquer à Aboukir,

déclarant que trente-six heures suffiraient pour cela, tandis qu'il

lui faudrait cinq à six jours pour faire cette opération, en restant à

la voile.

Napoléon, en partant d'Alexandrie pour marcher à la rencontre des

Mamelucks, réitéra, à l'amiral l'ordre d'entrer dans le port

d'Alexandrie, et, dans le cas où il le croirait impossible, de se

rendre à Corfou, où il recevrait de Constantinople, des ordres du

ministre français Talleyrand, et de se porter de là à Toulon, si ces

ordres tardaient trop à lui arriver.

L'escadre pouvait entrer dans le port vieux d'Alexandrie. Il fut

reconnu qu'un vaisseau tirant vingt-un pieds d'eau, le pouvait sans

danger. Ceux de 74, qui tirent vingt-trois pieds, n'auraient donc été

obligés que de s'alléger de deux pieds; les vaisseaux de 80, tirant

vingt-quatre pieds et demi, se seraient allégés de trois pieds et

demi; et, enfin, le vaisseau à trois ponts, tirant vingt-sept pieds,

aurait dû s'alléger de six pieds. Ces allégements pouvaient avoir lieu

sans inconvénient, soit en jetant l'eau à la mer, soit en diminuant

l'artillerie. Un vaisseau de 74 peut être réduit à un tirant d'eau

de....., en ôtant seulement son eau et ses vivres, et à celui de.....,

en ôtant son artillerie. Ce moyen fut proposé par les officiers de

marine à l'amiral. Il répondit que, si tous les treize vaisseaux

étaient de 74, il aurait recours à cet expédient; mais qu'ayant un

vaisseau de 120 canons et trois de 80, il courrait les chances, une

fois entré dans le port, de n'en pouvoir plus sortir, et d'être

bloqué par une escadre de huit ou neuf vaisseaux anglais, puisqu'il

lui serait impossible d'installer les trois vaisseaux de 80 et

_l'Orient_, de manière à ce qu'ils pussent combattre, étant réduits au

tirant d'eau, qui leur permettait de traverser les passes. Cet

inconvénient en lui-même était léger; les vents qui règnent dans ces

parages rendaient impossible un blocus rigoureux, et il suffisait que

l'escadre eût vingt-quatre heures devant elle, après la sortie des

passes, pour pouvoir compléter son armement. Il y avait d'ailleurs un

moyen naturel. C'était de construire à Alexandrie quatre demi-chameaux

propres à faire gagner deux pieds aux vaisseaux de 80 et quatre à

celui de 120. La construction de ces quatre chameaux, pour obtenir un

si petit résultat, n'exigeait pas de grands travaux. _Le Rivoli_,

construit à Venise, est sorti tout armé du Malomoko, sur un chameau,

qui lui a fait gagner sept pieds, de sorte qu'il ne tirait plus que

seize pieds. Peu de jours après sa sortie, il s'est battu aussi-bien

que possible contre un vaisseau et une corvette anglaise. Il y avait

dans Alexandrie des vaisseaux, des frégates et quatre cents bâtiments

de transport; ce qui offrait tous les matériaux dont on pouvait avoir

besoin. L'on avait un bon nombre d'ingénieurs de la marine, entre

autres M. Leroy, qui a passé sa vie dans les chantiers de

construction.

Lorsque la commission chargée de vérifier le rapport du capitaine

Barré eut terminé cette opération, l'amiral en envoya le rapport au

général en chef. Mais il ne put arriver assez à temps pour en avoir la

réponse, les communications ayant été interceptées pendant un mois,

jusqu'à la prise du Caire. Si le général en chef avait reçu ce

rapport, il aurait réitéré l'ordre d'entrer dans le port en

s'allégeant, et prescrit, à Alexandrie, les ouvrages nécessaires pour

la sortie de l'escadre. Mais enfin, puisque l'amiral avait ordre, en

cas qu'il ne pût entrer dans le port, de se rendre à Corfou, il se

trouvait juge compétent et arbitre de sa conduite. Corfou avait une

bonne garnison française et des magasins de biscuit et de viande pour

six mois; l'amiral eût touché la côte d'Albanie, d'où il aurait tiré

des vivres; et enfin ses instructions l'autorisaient à se rendre de là

à Toulon, où il y avait 5 à 6,000 hommes appartenant aux régiments qui

étaient en Égypte. C'étaient des soldats rentrés de permission ou des

hôpitaux, et différents détachements qui avaient rejoint cette place

après le départ de l'expédition.

Brueis ne fit rien de tout cela: il s'embossa dans la rade d'Aboukir,

et envoya à Rosette demander du riz et des vivres. On varie beaucoup

sur les causes qui portèrent cet amiral à s'obstiner à rester dans

cette mauvaise rade. Quelques personnes ont pensé qu'après avoir jugé

qu'il lui était impossible de faire entrer son escadre à Alexandrie,

il desirait, avant de quitter l'armée de terre, d'être assuré de la

prise du Caire, et de n'avoir plus d'inquiétude sur la position de

cette armée. Brueis était fort attaché au général en chef; les

communications avaient été interceptées; et, comme c'est l'ordinaire

en pareille circonstance, il courait les bruits les plus fâcheux sur

les derrières de l'armée. Cependant cet amiral avait appris le succès

de la bataille des Pyramides et l'entrée triomphante des Français au

Caire le 29 juillet. Il paraît qu'alors, ayant attendu un mois, il

voulut encore attendre quelques jours et recevoir des nouvelles

directes du général en chef. Les ordres qu'avait l'amiral étant

positifs, de tels motifs n'étaient pas suffisants pour justifier sa

conduite. Il ne devait, dans aucun cas, garder une position où son

escadre n'était pas en sûreté. Il eût concilié les sollicitudes que

lui causaient les faux bruits sur l'armée, et ce qu'il devait à la

sûreté de son escadre, en croisant entre les côtes d'Égypte et de

Caramanie, et en envoyant prendre des renseignements sur celles de

Damiette, ou sur tout autre point, d'où il eût pu avoir des nouvelles

de l'armée et d'Alexandrie.

§ V.

Aussitôt que l'amiral eut débarqué l'artillerie et ce qu'il avait à

l'armée de terre, ce qui fut l'affaire de quarante-huit heures, il

devait lever l'ancre, et se tenir à la voile, soit qu'il attendît de

nouveaux renseignements pour entrer dans le port d'Alexandrie, soit

qu'il attendît des nouvelles de l'armée avant de quitter ces parages.

Mais il se méprit entièrement sur sa position. Il employa plusieurs

jours à rectifier sa ligne d'embossage; il appuya sa gauche derrière

la petite île d'Aboukir; et, la croyant inattaquable, il y plaça ses

plus mauvais vaisseaux, _le Guerrier_ et _le Conquérant_. Ce dernier,

le plus vieux de toute l'escadre, ne portait, à sa batterie basse, que

du 18. Il fit occuper la petite île, et construire une batterie de

deux pièces de 12. Il plaça, au centre, ses meilleurs vaisseaux,

_l'Orient_, _le Francklin_, _le Tonnant_, et à l'extrémité de sa

droite, _le Généreux_, un des meilleurs et des mieux commandés de

l'escadre. Craignant pour sa droite, il la fit soutenir par le

_Guillaume-Tell_, son troisième vaisseau de 80.

Mémoires pour servir à l'Histoire de France sous Napoléon, Tome 2/2 Écrits à Sainte-Hélène par les généraux qui ont partagé sa captivité · 第 8 / 19 段