La frégate danoise la Freya, escortant un convoi marchand, se trouva,

le 25 juillet 1800, à l'entrée de la Manche, en présence de quatre

frégates anglaises, sur les onze heures du matin. L'une d'elles envoya

à bord de la danoise, un officier, pour demander où elle allait, et

prévenir qu'il allait visiter le convoi. Le capitaine Krapp répondit

que son convoi était danois; il montra à l'officier anglais les

papiers et les certificats qui constataient sa mission, et fit

connaître qu'il s'opposerait à toute visite. Alors une frégate

anglaise se dirigea sur le convoi, qui reçut ordre de se rallier à la

Freya. En même temps, une autre frégate s'approcha de cette dernière,

et tira sur un bâtiment marchand. Le danois répondit à son feu, mais

de façon que le boulet passa par dessus la frégate anglaise. Sur les

huit heures, le commodore anglais arriva, avec son vaisseau, près de

la Freya, et réitéra la demande de visiter le convoi sans aucune

opposition. Sur le refus du capitaine Krapp, une chaloupe anglaise se

dirigea sur le marchand le plus voisin. Le danois donna ordre de tirer

sur la chaloupe; alors le commodore anglais, qui prenait en flanc la

Freya, lui envoya toute sa bordée. Cette dernière riposta, se battit

une heure contre les quatre frégates anglaises, et, perdant l'espoir

de vaincre des forces si supérieures, amena son pavillon. Elle avait

reçu trente boulets dans sa coque, et un grand nombre dans ses mats et

agrès. Elle fut conduite, avec le convoi, aux Dunes, où on la fit

mouiller à côté du vaisseau amiral. Les Anglais firent hisser, à bord

de la Freya, le pavillon danois, et y mirent une garde de soldats

anglais sans armes.

Cependant les esprits étaient fort aigris. Le Danemark, la Suède, la

Russie armaient leurs escadres, et annonçaient hautement l'intention

de soutenir leurs droits par les armes. Lord Wilworth fut envoyé à

Copenhague, où il arriva le 11 juillet, avec les pouvoirs nécessaires

pour aviser à un moyen d'accommodement. Ce négociateur fut appuyé par

une flotte de vingt-cinq vaisseaux de ligne, sous les ordres de

l'amiral Dikinson, qui parut, le 19 août, devant le Sund. Tout était

en armes sur la côte de Danemark; on s'attendait à chaque instant au

commencement des hostilités. Mais les flottes alliées de la Suède et

de la Russie n'étaient pas prêtes. Ces puissances avaient espéré que

des menaces seraient suffisantes; comme elles n'avaient pas prévu une

attaque si subite, aucun traité n'avait été contracté entre elles à ce

sujet. Après de longues conférences, lord Wilworth et le comte de

Bernstorf signèrent une convention, le 31 août. Il y fut stipulé 1º

que le droit de visiter les bâtiments allant sans convoi, était

renvoyé à une discussion ultérieure; 2º que sa majesté danoise, pour

éviter les évènements pareils à celui de la frégate la Freya, se

dispenserait de convoyer aucun de ses bâtiments marchands, jusqu'à ce

que des explications ultérieures, sur cet objet, eussent pu effectuer

une convention définitive; 3º que la Freya et le convoi seraient

relâchés; que la frégate trouverait, dans les ports de sa majesté

britannique, tout ce dont elle aurait besoin pour se réparer, et ce,

suivant l'usage entre les puissances amies et alliées.

On voit, que l'Angleterre et le Danemark cherchaient également à

gagner du temps. Par cette convention, faite sous le canon d'une

flotte anglaise supérieure, le Danemark échappa au danger imminent qui

le menaçait; il ne reconnut aucune des prétentions de l'Angleterre.

Seulement, il sacrifia son juste ressentiment et les réparations qu'il

était en droit de demander pour les outrages faits à son pavillon.

Aussitôt que l'empereur de Russie, Paul Ier, fut informé de l'entrée

d'une flotte anglaise dans la Baltique, avec des intentions hostiles,

il fit mettre le séquestre sur tous les bâtiments anglais, qui se

trouvaient dans ses ports; il y en avait plusieurs centaines. Il fit

délivrer à tous les capitaines des navires, qui partaient des ports

russes, une déclaration, portant, que la visite de tout bâtiment russe

par un bâtiment anglais, serait considérée comme une déclaration de

guerre.

§ VI.

Le premier consul nomma, pour traiter avec les ministres des

États-Unis, les conseillers d'état, Joseph Bonaparte, Roederer et

Fleurieu. Les conférences eurent lieu successivement à Paris et à

Morfontaine; on éprouva beaucoup de difficultés. Les deux républiques

avaient-elles été en guerre ou en paix? Ni l'une ni l'autre n'avait

fait de déclaration de guerre; mais le gouvernement américain avait,

par le bill du 7 juillet 1798, déclaré les États-Unis _exonérés_ des

droits que la France avait acquis par le traité du 6 février 1778. Les

envoyés ne voulaient pas revenir sur ce bill; cependant, on ne peut

perdre des droits acquis par des traités, que de deux manières, par

son propre consentement ou par l'effet de la guerre. Les Américains

demandaient à être indemnisés de toutes les pertes que leur avaient

fait éprouver les corsaires français, et, en dernier lieu, la loi du

18 janvier 1798. Ils convenaient que, de leur côté, ils

dédommageraient le commerce français de celles qu'il avait essuyées.

Mais la balance de ces indemnités était de beaucoup à l'avantage de

l'Amérique. Les plénipotentiaires français firent aux ministres

américains le dilemme suivant: «nous sommes en guerre ou en paix. Si

nous sommes en paix et que notre état actuel ne soit qu'un état de

mésintelligence, la France doit liquider tout le tort que ses

corsaires vous auront fait. Vous avez évidemment perdu plus que nous,

nous devons solder la différence. Mais alors les choses doivent être

établies comme elles étaient auparavant, et nous devons jouir de tous

les droits et priviléges dont nous jouissions en 1778. Si, au

contraire, nous sommes en état de guerre, vous n'avez pas droit

d'exiger des indemnités pour vos pertes, tout comme nous n'avons pas

le droit d'exiger les priviléges des traités que la guerre a rompus.»

Les ministres américains se trouvèrent fort embarrassés. Après de

longues discussions, on adopta le mezzo-termine, de déclarer qu'une

convention ultérieure statuerait sur l'une ou l'autre de ces

situations. Cette difficulté une fois écartée, il ne restait plus qu'à

stipuler pour l'avenir, et l'on aborda franchement les principes des

droits des neutres. L'aigreur, qui existait entre les puissances du

Nord et l'Angleterre, les divers combats qui avaient déja eu lieu,

plusieurs causes qui avaient influé sur le caractère de l'empereur

Paul, la victoire de Marengo qui avait changé la face de l'Europe,

tout faisait sentir de quelle utilité, pour les affaires générales,

serait une déclaration claire et libérale des principes du droit

maritime. Il fut expressément reconnu dans le nouveau traité: 1º que

le pavillon couvre la marchandise; 2º que les objets de contrebande ne

doivent s'entendre que des munitions de guerre, canons, fusils,

poudre, boulets, cuirasses, selles, etc.; 3º que la visite, qui serait

faite d'un navire neutre, pour s'assurer de son pavillon et des objets

de contrebande, ne pourrait avoir lieu que hors de la portée de canon

du bâtiment de guerre visitant; que deux ou trois hommes, au plus,

monteraient à bord du neutre; que, dans aucun cas, on ne pourrait

obliger le navire neutre d'envoyer à bord du bâtiment visitant; que

chaque bâtiment serait porteur d'un certificat, qui justifierait de

son pavillon; que l'aspect seul de ce certificat serait suffisant;

qu'un bâtiment, qui porterait de la contrebande, ne serait soumis

qu'à la confiscation de cette contrebande; qu'aucun bâtiment convoyé

ne serait soumis à la visite; que la déclaration du commandant de

l'escorte du convoi suffirait; que le droit de blocus ne devait

s'appliquer qu'aux places réellement bloquées, où l'on ne peut entrer

sans un danger évident, et non à celles censées bloquées par des

croisières; que les propriétés ennemies étaient couvertes par le

pavillon neutre, tout comme les marchandises neutres, trouvées à bord

de bâtiments ennemis, suivaient le sort de ces bâtiments, excepté

toutefois pendant les deux premiers mois après la déclaration de

guerre; que les vaisseaux et corsaires des deux nations seraient

traités, dans les ports respectifs, comme ceux de la nation la plus

favorisée.

Ce traité fut signé par les ministres plénipotentiaires des deux

puissances à Paris, le 30 septembre 1800. Le 3 octobre suivant, M.

Joseph Bonaparte, président de la commission chargée de la

négociation, donna une fête, dans sa terre de Morfontaine aux envoyés

américains: le premier consul y assista. Des emblêmes ingénieux, des

inscriptions heureuses rappelaient les principaux évènements de la

guerre de l'indépendance américaine, partout on voyait réunies les

armes des deux républiques. Pendant le dîner, le premier consul porta

le toast suivant: _Aux mânes des Français et des Américains morts sur

le champ de bataille pour l'indépendance du Nouveau-Monde_. Celui-ci

fut porté par le consul Cambacérès: _Au successeur de Washington_. Et

le consul Lebrun porta le sien ainsi: _A l'union de l'Amérique avec

les puissances du Nord, pour faire respecter la liberté des mers_. Le

lendemain, 4 octobre, les ministres américains prirent congé du

premier consul. On remarqua dans leurs discours les phrases suivantes:

Qu'ils espéraient que la convention signée le 30 septembre, serait la

base d'une amitié durable entre la France et l'Amérique, et que les

ministres américains n'omettraient rien pour concourir à ce but. Le

premier consul répondit que les différends, qui avaient existé,

étaient terminés; qu'il n'en devait pas plus rester de trace que de

démêlés de famille; que les principes libéraux, consacrés dans la

convention du 30 septembre, sur l'article de la navigation, devaient

être la base du rapprochement des deux républiques, comme ils

l'étaient de leurs intérêts; et qu'il devenait, dans les circonstances

présentes, plus important que jamais, pour les deux nations, d'y

adhérer.

Le traité fut ratifié le 18 février 1801, par le président des

États-Unis, qui en supprima l'article 2, ainsi conçu:

«Les ministres plénipotentiaires des deux partis ne pouvant, pour le

présent, s'accorder, relativement au traité d'alliance du 6 février

1778, au traité d'amitié et de commerce de la même date, et à la

convention en date du 4 novembre 1788; non plus que relativement aux

indemnités mutuellement dues ou réclamées, les parties négocieront

ultérieurement sur ces objets, dans un temps convenable, et jusqu'à ce

qu'elles se soient accordées sur ces points, lesdits traités et

convention n'auront point d'effet, et les relations des deux nations

seront réglées ainsi qu'il suit, etc.:»

La suppression de cet article faisait cesser à la fois les priviléges,

qu'avait la France par le traité de 1778, et annulait les justes

réclamations que pouvait faire l'Amérique, pour des torts éprouvés en

temps de paix. C'était justement ce que le premier consul s'était

proposé, en établissant ces deux objets, l'un comme la balance de

l'autre. Sans cela, il eût été impossible de satisfaire le commerce

des États-Unis, et de lui faire oublier les pertes qu'il avait

éprouvées. La ratification que donna le premier consul, le 31 juillet

1801, portait que, bien entendu, la suppression de l'article 2

annulait toute espèce de réclamation d'indemnités, etc.

Il n'est pas d'usage de faire des modifications aux ratifications.

Rien n'est plus contraire au but de tout traité de paix, qui est de

rétablir la bonne harmonie. Les ratifications doivent toujours être

pures et simples; le traité doit y être transcrit, sans qu'il y soit

opéré de changements, afin d'éviter d'embrouiller les questions. Si

cet évènement avait pu être prévu, les plénipotentiaires auraient fait

deux copies, l'une avec l'article 2, et l'autre sans cet article: tout

alors aurait été suivant les règles.

§ VII.

L'empereur Paul avait succédé à l'impératrice Catherine II. Ennemi

jusqu'au délire de la révolution française, ce que sa mère s'était

contentée de promettre, il l'avait effectué; il avait pris part à la

deuxième coalition. Le général Suwarow, à la tête de 60,000 Russes,

s'avança en Italie, tandis qu'une autre armée russe entrait en Suisse,

et qu'un corps de 15,000 hommes était mis par le czar, à la

disposition du duc d'Yorck, pour conquérir la Hollande. C'était tout

ce que l'empire russe avait de troupes disponibles. Vainqueur aux

batailles de Cassano, de la Trebbia, de Novi, Suwarow avait perdu la

moitié de son armée dans le Saint-Gothard et dans les différentes

vallées de la Suisse, après la bataille de Zurich, où Korsakow avait

été pris. Paul sentit alors toute l'imprudence de sa conduite; et, en

1800, Suwarow retourna en Russie, ramenant avec lui à peine le quart

de son armée. L'empereur Paul se plaignait amèrement d'avoir perdu

l'élite de ses troupes, qui n'avaient été secondées ni par les

Autrichiens, ni par les Anglais. Il reprochait au cabinet de Vienne de

s'être refusé, après la conquête du Piémont, à remettre, sur son

trône, le roi de Sardaigne; de n'être point animé d'idées grandes et

généreuses; mais de se laisser entièrement dominer par des vues de

calcul et d'intérêt. Il se plaignait aussi de ce que les Anglais,

maîtres de Malte, au lieu de rétablir l'ordre de Saint-Jean et de

restituer cette île aux chevaliers, se l'étaient appropriée. Le

premier consul ne négligeait rien pour faire fructifier ces germes de

mécontentement. Peu après la bataille de Marengo, il trouva le moyen

de flatter l'imagination vive et impétueuse du czar, en lui envoyant

l'épée que le pape Léon X avait donnée à l'Ile-Adam, comme un

témoignage de sa satisfaction, pour avoir défendu Rhodes contre les

infidèles. 8 à 10,000 soldats russes avaient été faits prisonniers en

Italie, à Zurich, en Hollande; le premier consul proposa leur échange

aux Anglais et aux Autrichiens. Les uns et les autres refusèrent: les

Autrichiens, parce qu'ils avaient encore beaucoup de leurs prisonniers

en France; et les Anglais, quoiqu'ils eussent un grand nombre de

prisonniers français, parce que, suivant eux, cette proposition était

contraire à leurs principes. Quoi! disait-on au cabinet de

Saint-James, vous refusez d'échanger même les Russes, qui ont été pris

en Hollande, en combattant dans vos propres rangs sous le duc d'Yorck?

Comment! disait-on au cabinet de Vienne, vous ne voulez pas rendre à

leur patrie ces hommes du Nord, à qui vous devez les victoires de la

Trebbia, de Novi, vos conquêtes en Italie, et qui ont laissé chez vous

une foule de français qu'ils ont faits prisonniers! Tant d'injustice

m'indigne, dit le premier consul. Eh bien! je les rendrai au czar sans

échange; il verra l'estime que je fais des braves. Les officiers

russes prisonniers reçurent sur le champ des épées, et les troupes de

cette nation furent réunies à Aix-la-Chapelle, où bientôt elles furent

habillées complètement à neuf, et armées de belles armes de nos

manufactures. Un général russe fut chargé de les organiser en

bataillons, en régiments. Ce coup retentit à la fois à Londres et à

Saint-Pétersbourg. Attaqué par tant de points différents, Paul

s'exalta, et porta tout le feu de son imagination, toute l'ardeur de

ses voeux vers la France. Il expédia un courrier au premier consul,

avec une lettre où il disait: «Citoyen premier consul, je ne vous

écris point pour entrer en discussion sur les droits de l'homme ou du

citoyen: chaque pays se gouverne comme il l'entend. Partout où je vois

à la tête d'un pays, un homme qui sait gouverner et se battre, mon

coeur se porte vers lui. Je vous écris pour vous faire connaître le

mécontentement que j'ai contre l'Angleterre, qui viole tous les droits

des nations, et qui n'est jamais guidée que par son égoïsme et son

intérêt. Je veux m'unir avec vous pour mettre un terme aux injustices

de ce gouvernement.»

Au commencement de décembre 1800, le général Sprengporten finlandais,

qui avait passé au service de la Russie, et qui, de coeur, était

attaché à la France, arriva à Paris. Il portait des lettres de

l'empereur Paul, et était chargé de prendre le commandement des

prisonniers russes, et de les ramener dans leur patrie. Tous les

officiers de cette nation, qui retournaient en Russie, se louaient

sans cesse des bons traitements et des égards qu'ils avaient reçus en

France, surtout depuis l'arrivée du premier consul. Bientôt la

correspondance entre l'empereur Paul et ce dernier, devint

journalière; ils traitaient directement des plus grands intérêts et

des moyens d'humilier la puissance anglaise. Le général Sprengporten

n'était pas chargé de traiter de la paix, il n'en avait pas les

pouvoirs. Il n'était pas non plus ambassadeur; la paix n'existait pas.

C'était donc une mission extraordinaire: ce qui permit d'accorder,

sans conséquence, à ce général toutes les distinctions propres à

flatter le souverain qui l'avait envoyé.

§ VIII.

L'expédition de l'amiral Dikinson et la convention préalable de

Copenhague, qui en avait été la suite, avaient déconcerté le projet

des trois puissances maritimes du nord, d'opposer une ligue à la

tyrannie des Anglais. Ceux-ci continuaient de violer tous les droits

des neutres; ils disaient que, puisqu'ils avaient pu attaquer, prendre

et conduire en Angleterre la frégate _la Freya_ avec son convoi, sans

que, malgré cet évènement, le Danemarck eût cessé d'être allié et ami

de l'Angleterre, la conduite de la croisière anglaise avait été

légitime; et que le Danemarck avait, par cela même, reconnu le

principe qu'il ne pouvait convoyer ses bâtiments. Néanmoins cette

dernière puissance était loin d'approuver l'insolence des prétentions

de l'Angleterre. Prise isolément et au dépourvu, elle avait cédé; mais

elle espérait qu'à la faveur des glaces, qui allaient fermer le Sund

et la Baltique, elle pourrait, agissant de concert avec la Suède et la

Russie, faire reconnaître les droits des puissances neutres. La Suède

était indignée de la conduite du cabinet de St.-James; et quant à la

Russie, nous avons déja fait connaître ses motifs de haine contre les

Anglais. Le traité du 30 septembre entre la France et l'Amérique,

venait de proclamer de nouveau les principes de l'indépendance des

mers; l'hiver était arrivé; le czar se déclara ouvertement pour ces

principes que, dès le 15 août, il avait proposé aux puissances du nord

de reconnaître.

Le 17 novembre 1800, l'empereur Paul ordonna, par un ukase, que tous

les effets et marchandises anglaises, qui étaient arrêtées dans ses

états par suite de l'embargo qu'il avait mis sur les navires de cette

nation, fussent réunis en une masse, pour liquider tout ce qui serait

dû aux Russes par les Anglais. Il nomma une commission de négociants,

qu'il chargea de cette opération. Les équipages des bâtiments furent

considérés comme prisonniers de guerre, et envoyés dans l'intérieur de

l'empire. Enfin, le 16 décembre, une convention fut signée entre la

Russie, la Suède et le Danemarck, pour soutenir les droits de la

neutralité. Peu après, la Prusse y adhéra. Cette convention fut

appelée la quadruple alliance. Ses principales dispositions sont:

1º le pavillon couvre la marchandise; 2º tout bâtiment convoyé ne

peut être visité; 3º ne peuvent être considérés comme effets de

contrebande, que les munitions de guerre, telles que canons, etc.;

4º le droit de blocus ne peut être appliqué qu'à un port réellement

bloqué; 5º tout bâtiment neutre doit avoir son capitaine et la moitié

de son équipage de la nation, dont il porte le pavillon; 6º les

bâtiments de guerre de chacune des puissances contractantes

protégeront et convoyeront les bâtiments de commerce des deux autres;

7º une escadre combinée sera réunie dans la Baltique, pour assurer

l'exécution de cette convention.

Le 17 décembre, le gouvernement anglais ordonna la course sur les

bâtiments russes; et le 14 janvier 1801, en représailles de la

convention du 16 décembre 1800, qu'il appellait attentatoire à ses

droits, il ordonna un embargo général sur tous les bâtiments

appartenant aux trois puissances, qui avaient signé la convention.

Aussitôt qu'elle avait été ratifiée, l'empereur Paul avait expédié un

officier au premier consul, pour la lui faire connaître. Cet officier

lui fut présenté à la Malmaison, le 20 janvier 1801, et lui remit les

lettres de son souverain. Le même jour, parut un arrêté des consuls,

qui défendit la course sur les bâtiments russes. Il n'y fut pas

question des bâtiments danois et suédois, parce que la France était en

paix avec ces puissances.

Le 12 février, la cour de Berlin fait connaître au gouvernement

anglais, qu'elle accède à la convention des puissances du nord. Elle

le somme de révoquer et de lever l'embargo mis, en Angleterre, sur les

bâtiments danois et suédois, en haine d'un principe général;

distinguant ce qui est relatif à ces deux puissances, de ce qui est

relatif à la Russie seule.

Le ministre de Suède en Angleterre remet, le 4 mars, au cabinet

britannique, une note dans laquelle il donne connaissance du traité du

16 décembre 1800. Il s'étonne de l'assertion de l'Angleterre, que la

Suède et les puissances du nord veulent innover, tandis qu'elles ne

soutiennent que les droits établis et reconnus par toutes les

puissances dans les traités antérieurs, et notamment par l'Angleterre

elle-même, dans ceux de 1780, 1783 et 1794. Une convention pareille

lia la Suède et le Danemarck; l'Angleterre ne protesta pas, et même

resta spectatrice des préparatifs de guerre de ces puissances pour

soutenir ce traité. Elle ne prétendit pas alors que ce traité et ces

préparatifs fussent un acte d'hostilité; aujourd'hui elle se conduit

autrement; mais cette différence ne vient pas de ce que les puissances

ont ajouté à leurs demandes; elle n'est que la suite d'un principe

maritime que l'Angleterre a adopté et voudrait faire adopter dans la

présente guerre. Ainsi une puissance, qui s'est vantée d'avoir pris

les armes pour la liberté de l'Europe, médite aujourd'hui

l'asservissement des mers.

S. M. suédoise récapitule les offenses impunies, que les commandants

des escadres anglaises se sont permises, même dans les ports de la

Suède, les visites inquisitoriales que les croiseurs anglais ont fait

subir aux navires suédois, l'arrestation des convois en 1798,

l'outrage fait au pavillon suédois devant Barcelonne, et le déni de

justice dont se sont rendus coupables les tribunaux anglais. S. M.

suédoise ne cherche pas à se venger, elle ne cherche qu'à assurer le

respect dû à son pavillon. Cependant, en représailles de l'embargo mis

par les Anglais, elle en a fait mettre un sur les navires de ceux-ci

dans ses ports. Elle le lèvera, lorsque le gouvernement anglais

donnera satisfaction sur l'arrestation des convois en 1798, sur

l'affaire devant Barcelonne, et enfin sur l'embargo du 14 janvier

1801.

La teneur de la convention du 16 décembre, fait assez voir qu'il n'est

question, pour la Suède, que des droits des neutres, et qu'elle reste

étrangère à toute autre querelle. Le ministre danois termine en

demandant ses passe-ports.

Lord Hawkersbury répondit à cette note, que S. M. britannique avait

proclamé plusieurs fois son droit invariable de défendre les principes

maritimes qu'une expérience de plusieurs années avait fait connaître

comme les meilleurs, pour garantir les droits des puissances

belligérantes. Rétablir les principes de 1780, est un acte d'hostilité

dans ce temps-ci. L'embargo sur les bâtiments suédois sera maintenu,

tant que S. M. suédoise continuera à faire partie d'une confédération

tendant à établir un systême de droits incompatible avec la dignité,

l'indépendance de la couronne d'Angleterre, les droits et l'intérêt de

ses peuples. L'on voit, par cette réponse de lord Hawkersbury, que le

droit que réclame l'Angleterre est postérieur au traité de 1780. Il

eût donc fallu qu'il citât les traités par lesquels, depuis cette

époque, les puissances ont reconnu les nouveaux principes de la

Grande-Bretagne sur les neutres.

§ IX.

Mémoires pour servir à l'Histoire de France sous Napoléon, Tome 2/2 Écrits à Sainte-Hélène par les généraux qui ont partagé sa captivité · 第 6 / 19 段