trois quarts du globe, et établit un lien entre les divers peuples. Un
bâtiment chargé de marchandises, naviguant sur les mers, est soumis
aux lois civiles et criminelles de son souverain, comme s'il était
dans l'intérieur de ses états. Un bâtiment, qui navigue, peut être
considéré comme une colonie flottante, dans ce sens que toutes les
nations sont également souveraines sur les mers. Si les navires de
commerce des puissances en guerre pouvaient naviguer librement, il
n'y aurait, à plus forte raison, aucune enquête à exercer sur les
neutres. Mais, comme il est passé en principe, que les bâtiments de
commerce des puissances belligérantes sont susceptibles d'être
confisqués, il a dû en résulter le droit, pour tous les bâtiments de
guerre belligérants, de s'assurer du pavillon du bâtiment neutre
qu'ils rencontrent; car, s'il était ennemi, ils auraient le droit de
le confisquer. De là, le droit de visite, que toutes les puissances
ont reconnu par les divers traités; de là, pour les bâtiments
belligérants, celui d'envoyer leurs chaloupes à bord des bâtiments
neutres de commerce, pour demander à voir leurs papiers et s'assurer
ainsi de leur pavillon. Tous les traités ont voulu que ce droit
s'exerçât avec tous les égards possibles, que le bâtiment armé se tînt
hors de la portée de canon, et que deux ou trois hommes seulement,
pussent débarquer sur le navire visité, afin que rien n'eût l'air de
la force et de la violence. Il a été reconnu qu'un bâtiment appartient
à la puissance dont il porte le pavillon, lorsqu'il est muni de
passe-ports et d'expéditions en règle, et lorsque le capitaine et la
moitié de l'équipage sont des nationaux. Toutes les puissances se
sont engagées, par les divers traités, à défendre à leurs sujets
neutres, de faire, avec les puissances en guerre, le commerce de
contrebande; et elles ont désigné, sous ce nom, le commerce des
munitions de guerre, telles que poudre, boulets, bombes, fusils,
selles, brides, cuirasses, etc. Tout bâtiment ayant de ces objets à
bord, est censé avoir transgressé les ordres de son souverain, puisque
ce dernier s'est engagé à défendre ce commerce à ses sujets; et ces
objets de contrebande sont confisqués.
La visite faite par les bâtiments croiseurs, ne fut donc plus une
simple visite pour s'assurer du pavillon; et le croiseur exerça, au
nom même du souverain dont le pavillon couvrait le bâtiment visité, un
nouveau droit de visite, pour s'assurer si ce bâtiment ne contenait
pas des effets de contrebande. Les hommes de la nation ennemie, mais
seulement les hommes de guerre, furent assimilés aux objets de
contrebande. Ainsi cette inspection ne fut pas une dérogation au
principe, que le pavillon couvre la marchandise.
Bientôt il s'offrit un troisième cas. Des bâtiments neutres se
présentèrent pour entrer dans des places assiégées, et qui étaient
bloquées par des escadres ennemies. Ces bâtiments neutres ne
portaient pas de munitions de guerre, mais des vivres, des bois, des
vins et d'autres marchandises, qui pouvaient être utiles à la place
assiégée et prolonger sa défense. Après de longues discussions entre
les puissances, elles sont convenues, par divers traités, que dans le
cas où une place serait réellement bloquée, de manière qu'il y eût
danger évident, pour un bâtiment, de tenter d'y entrer, le commandant
du blocus pourrait interdire au bâtiment neutre l'entrée dans cette
place, et le confisquer, si, malgré cette défense, il employait la
force ou la ruse pour s'y introduire.
Ainsi les lois maritimes sont basées sur ces principes: 1º Le pavillon
couvre la marchandise. 2º Un bâtiment neutre peut être visité par un
bâtiment belligérant, pour s'assurer de son pavillon et de son
chargement, dans ce sens qu'il n'a pas de contrebande. 3º La
contrebande est restreinte aux munitions de guerre. 4º Des bâtiments
neutres peuvent être empêchés d'entrer dans une place, si elle est
assiégée, pourvu que le blocus soit réel, et qu'il y ait danger
évident, en y entrant. Ces principes forment le droit maritime des
neutres, parce que les différents gouvernements se sont librement et
par des traités, engagés à les observer et à les faire observer par
leurs sujets. Les diverses puissances maritimes, la Hollande, le
Portugal, l'Espagne, la France, l'Angleterre, la Suède, le Danemarck
et la Russie, ont, à plusieurs époques et successivement, contracté
l'une avec l'autre, ces engagements, qui ont été proclamés aux traités
généraux de pacification, tels que ceux de Westphalie, en 1646, et
d'Utrecht, en 1712.
§ III.
L'Angleterre, dans la guerre d'Amérique, en 1778, prétendit, 1º que
les marchandises propres à construire les vaisseaux, telles que bois,
chanvre, goudron, etc., étaient de contrebande; 2º qu'un bâtiment
neutre avait bien le droit d'aller d'un port ami dans un port ennemi,
mais qu'il ne pouvait pas trafiquer d'un port ennemi à un port ennemi;
3º que les bâtiments neutres ne pouvaient pas naviguer de la colonie à
la métropole ennemie; 4º que les puissances neutres n'avaient pas le
droit de faire convoyer, par des bâtiments de guerre, leurs bâtiments
de commerce, ou que, dans ce cas, ils n'étaient pas affranchis de la
visite.
Aucune puissance indépendante ne voulut reconnaître ces injustes
prétentions. En effet la mer étant le domaine de toutes les nations,
aucune n'a le droit de régler la législation de ce qui s'y passe. Si
les visites sont permises sur un bâtiment qui arbore un pavillon
neutre, c'est parce que le souverain l'a permis lui-même, par ses
traités. Si les marchandises de guerre sont contrebande, c'est parce
que les traités l'ont réglé ainsi. Si les puissances belligérantes
peuvent les saisir, c'est parce que le souverain, dont le pavillon est
arboré sur le bâtiment neutre, s'est lui-même engagé à ne point
autoriser ce genre de commerce. Mais vous ne pouvez pas étendre la
liste des objets de contrebande à votre volonté, disait-on aux
Anglais; et aucune puissance neutre ne s'est engagée à défendre le
commerce des munitions navales, telles que bois, chanvre, goudron,
etc.
Quant à la deuxième prétention, elle est contraire, ajoutait-on, à
l'usage reçu. Vous ne devez vous ingérer dans les opérations de
commerce des neutres, que pour vous assurer du pavillon, et qu'il n'y
a pas de contrebande. Vous n'avez pas le droit de savoir ce que fait
un bâtiment neutre, puisqu'en pleine mer ce bâtiment est chez lui, et,
en droit, hors de votre puissance. Il n'est pas couvert par les
batteries de son pays, mais il l'est par la puissance morale de son
souverain.
La troisième prétention n'est pas plus fondée. L'état de guerre ne
peut avoir aucune influence sur les neutres; ils doivent donc faire
en guerre, ce qu'ils peuvent faire pendant la paix. Or, dans de
l'état de paix, vous n'avez pas le droit d'empêcher, et vous ne
trouveriez pas mauvais qu'ils fissent le commerce des colonies avec la
métropole. Si les bâtiments étrangers sont empêchés de faire ce
commerce, ils ne le sont pas d'après le droit des gens, mais par une
loi municipale; et, toutes les fois qu'une puissance a voulu permettre
à des étrangers le commerce de ses colonies, personne n'a eu le droit
de s'y opposer.
Quant à la quatrième prétention, on répondait que, comme le droit de
visite n'existait que pour s'assurer du pavillon et de la contrebande,
un bâtiment armé, commissionné par le souverain, constatait bien mieux
le pavillon et la cargaison des bâtiments marchands de son convoi,
ainsi que les réglements relatifs à la contrebande, arrêtés par son
maître, que ne le faisait la visite des papiers d'un navire marchand;
qu'il résulterait de la prétention dont il s'agit qu'un convoi,
escorté par une flotte de huit ou dix vaisseaux de 74, d'une puissance
neutre, serait soumis à la visite d'un brick ou d'un corsaire d'une
puissance belligérante.
Lors de la guerre d'Amérique (1778), M. de Castries, ministre de la
marine de France, fit adopter un réglement relatif au commerce des
neutres. Ce réglement fut dressé, d'après l'esprit du traité
d'Utrecht et des droits des neutres. On y proclama les quatre
principes ci-dessus énoncés, et on y déclara qu'il aurait son
exécution pendant six mois, après lesquels il cesserait d'avoir lieu
envers les nations neutres qui n'auraient pas fait reconnaître leurs
droits par l'Angleterre.
Cette conduite était juste et politique; elle satisfit toutes les
puissances neutres, et jeta un nouveau jour sur cette question. Les
Hollandais, qui faisaient alors le plus grand commerce, chicanés par
les croiseurs anglais et les décisions de l'amirauté de Londres,
firent escorter leurs convois par des bâtiments de guerre.
L'Angleterre avança cet étrange principe, que les neutres ne pouvaient
escorter leurs convois marchands, ou que du moins, cela ne pouvait les
dispenser d'être visités. Un convoi, escorté par plusieurs bâtiments
de guerre hollandais, fut attaqué, pris, et conduit dans les ports
anglais. Cet évènement remplit la Hollande d'indignation; et peu de
temps après, elle se joignit à la France et à l'Espagne, et déclara la
guerre à l'Angleterre.
Catherine, impératrice de Russie, prit fait et cause dans ces grandes
questions. La dignité de son pavillon, l'intérêt de son empire, dont
le commerce consistait principalement en marchandises propres à des
constructions navales, lui firent prendre la résolution de se
constituer, avec la Suède et le Danemark, en neutralité armée. Ces
puissances déclarèrent qu'elles feraient la guerre à la puissance
belligérante qui violerait ces principes: 1º que le pavillon couvre la
marchandise (la contrebande exceptée); 2º que la visite d'un bâtiment
neutre par un bâtiment de guerre, doit se faire avec tous les égards
possibles; 3º que les munitions de guerre, canons, poudre, boulets,
etc., seulement, sont objets de contrebande; 4º que chaque puissance a
le droit de convoyer les bâtiments marchands, et que, dans ce cas, la
déclaration du commandant du bâtiment de guerre, est suffisante, pour
justifier le pavillon et la cargaison des bâtiments convoyés; 5º
enfin, qu'un port n'est bloqué par une escadre, que lorsqu'il y a
danger évident d'y entrer, mais qu'un bâtiment neutre ne pourrait être
empêché d'entrer dans un port précédemment bloqué par une force, qui
ne serait plus présente devant le port, au moment où le bâtiment se
présenterait, quelle que fût la cause de l'éloignement de la force qui
bloquait, soit qu'elle provînt des vents ou du besoin de se
réapprovisionner.
Cette neutralité du Nord fut signifiée aux puissances belligérantes,
le 15 août 1780. La France et l'Espagne, dont elle consacrait les
principes, s'empressèrent d'y adhérer. L'Angleterre seule témoigna son
extrême déplaisir; mais, n'osant pas braver la nouvelle confédération,
elle se contenta de se relâcher, dans l'exécution, de toutes ses
prétentions, et ne donna lieu à aucune plainte de la part des
puissances neutres confédérées. Ainsi, par cette non-mise à exécution
de ses principes, elle y renonça réellement. Quinze mois après, la
paix de 1783 mit fin à la guerre maritime.
§ IV.
La guerre entre la France et l'Angleterre commença en 1793.
L'Angleterre devint bientôt l'ame de la première coalition. Dans le
temps que les armées autrichiennes, prussiennes, espagnoles et
piémontaises envahissaient nos frontières, elle employait tous les
moyens pour arriver à la ruine de nos colonies. La prise de Toulon, où
notre escadre fut brûlée, le soulèvement des provinces de l'Ouest, où
périt un si grand nombre de marins, anéantirent notre marine.
L'Angleterre alors ne mit plus de bornes à son ambition. Désormais,
prépondérante sur mer et sans rivale, elle crut le moment arrivé où
elle pourrait, sans danger, proclamer l'asservissement des mers. Elle
reprit les prétentions auxquelles elle avait tacitement renoncé dans
la guerre de 1780, savoir: 1º que les marchandises propres à la
construction des vaisseaux, sont de contrebande; 2º que les neutres
n'ont pas le droit de faire convoyer leurs bâtiments de commerce; ou
du moins que la déclaration du commandant de l'escorte n'ôte pas le
droit de visite; 3º qu'une place est bloquée, non-seulement par la
présence d'une escadre, mais même lorsque l'escadre est éloignée de
devant le port, par les tempêtes ou par le besoin de faire de l'eau,
etc. Elle alla plus loin, et mit en avant ces trois nouvelles
prétentions: 1º que le pavillon ne couvre pas la marchandise, que la
marchandise et la propriété ennemies sont confiscables sur un bâtiment
neutre; 2º qu'un bâtiment neutre n'a pas le droit de faire le commerce
de la colonie avec la métropole; 3º qu'un bâtiment neutre peut bien
entrer dans un port ennemi, mais non pas aller d'un port ennemi à un
port ennemi.
Le gouvernement d'Amérique voyant la puissance maritime de la France
anéantie, et craignant pour lui l'influence du parti français qui se
composait des hommes les plus exagérés, jugea nécessaire à sa
conservation, de se rapprocher de l'Angleterre, et reconnut tout ce
que cette puissance voulut lui prescrire, pour nuire et gêner le
commerce français.
Les altercations entre la France et les États-Unis furent vives. Les
envoyés de la république française, Genet, Adet, Fauchet, réclamèrent
fortement l'exécution du traité de 1778; mais ils eurent peu de
succès. En conséquence, diverses mesures législatives, analogues à
celles des Américains, furent prises en France; diverses affaires de
mer eurent lieu, et les choses s'aigrirent à un tel point, que la
France était comme en guerre avec l'Amérique. Cependant la première de
ces deux nations sortit enfin triomphante de la lutte qui menaçait son
existence; l'ordre et un gouvernement régulier firent disparaître
l'anarchie. Les Américains éprouvèrent alors le besoin de se
rapprocher de la France. Le président lui-même sentait toute la raison
qu'avait cette puissance, de réclamer contre le traité qu'il avait
conclu avec l'Angleterre; et au fond de son coeur, il rougissait d'un
acte que la force des circonstances l'avait seule porté à signer. MM.
Prinkeney, Marschal et Gerry, chargés des pleins pouvoirs du
gouvernement américain, arrivèrent à Paris à la fin de 1797. Tout
faisait espérer un prompt rapprochement entre les deux républiques:
mais la question restait tout entière indécise. Le traité de 1794 et
l'abandon des droits des neutres lésaient essentiellement les intérêts
de la France; et l'on ne pouvait espérer de faire revenir les
États-Unis à l'exécution du traité de 1778, à ce qu'ils devaient à la
France et à eux-mêmes, qu'en opérant un changement dans leur
organisation intérieure.
Par suite des évènements de la révolution, le parti fédéraliste
l'avait emporté dans ce pays, mais le parti démocratique était
cependant le plus nombreux. Le directoire pensa lui donner plus de
force, en refusant de recevoir deux des plénipotentiaires américains,
parce qu'ils tenaient au parti fédéraliste, et en ne reconnaissant que
le troisième, qui était du parti opposé. Il déclara d'ailleurs ne
pouvoir entrer dans aucune négociation, tant que l'Amérique n'aurait
pas fait réparation des griefs dont la république française avait à se
plaindre. Le 18 janvier 1798, il sollicita une loi des conseils,
portant que la neutralité d'un bâtiment ne se déterminerait pas par
son pavillon, mais par la nature de sa cargaison; et que tout bâtiment
chargé, en tout ou en partie, de marchandises anglaises, pourrait être
confisqué. La loi était juste envers l'Amérique, dans ce sens, qu'elle
n'était que la représaille du traité que cette puissance avait signé
avec l'Angleterre, en 1794; mais elle n'en était pas moins impolitique
et déplacée; elle était subversive de tous les droits des neutres.
C'était déclarer que le pavillon ne couvrait plus la marchandise, ou,
autrement, proclamer que les mers appartenaient au plus fort. C'était
agir dans le sens et conformément à l'intérêt de l'Angleterre, qui
vit, avec une secrète joie, la France elle-même proclamer ses
principes, et autoriser son usurpation. Sans doute les Américains
n'étaient plus que les facteurs de l'Angleterre; mais des lois
municipales, réglementaires du commerce en France avec les Américains,
auraient détruit un ordre de choses contraire aux intérêts de la
France; la république aurait pu déclarer tout au plus, que les
marchandises anglaises seraient marchandises de contrebande, pour les
pavillons qui auraient reconnu les nouvelles prétentions de
l'Angleterre. Le résultat de cette loi fut désastreux pour les
Américains. Les corsaires français firent de nombreuses prises; et aux
termes de la loi, toutes étaient bonnes. Car il suffisait qu'un navire
américain eût quelques tonneaux de marchandises anglaises à son bord,
pour que toute la cargaison fût confiscable. Dans le même temps, comme
s'il n'y avait pas déja assez de cause d'irritation et de désunion
entre les deux pays, le directoire fit demander aux envoyés américains
un emprunt de quarante-huit millions de francs; se fondant sur celui
que les États-Unis avaient fait autrefois à la France, pour se
soustraire au joug de l'Angleterre. Les agents d'intrigues dont le
ministère des relations extérieures était rempli à cette époque,
insinuèrent qu'on se désisterait de l'emprunt pour une somme de douze
cent mille francs, qui devait se partager entre le directeur B..... et
le ministre T..........
Ces nouvelles arrivèrent en Amérique dans le mois de mars; le
président en informa la chambre, le 4 avril. Tous les esprits se
rallièrent autour de lui; on crut même l'indépendance de l'Amérique
menacée. Toutes les gazettes, toutes les nouvelles étaient pleines des
préparatifs qui se faisaient en France pour l'expédition d'Égypte; et
soit que le gouvernement américain craignît réellement une invasion,
soit qu'il feignît de le croire, pour donner plus de mouvement aux
esprits, et renforcer le parti fédéraliste, il fit proposer le
commandement de l'armée de défense au général Washington. Le 26 mai,
un acte du congrès autorisa le président à enjoindre aux commandants
des vaisseaux de guerre américains de s'emparer de tout vaisseau qui
serait trouvé près des côtes, et dont l'intention serait de commettre
des déprédations sur les navires appartenant à des citoyens des
États-Unis, et de reprendre ceux de ces vaisseaux, qui auraient été
capturés. Le 9 juin, un nouveau bill suspendit toutes les relations
commerciales avec la France. Le 25, un troisième bill déclara nuls les
traités de 1778 et la convention consulaire du 4 novembre 1788,
portant que les États-Unis sont _délivrés et exonérés des stipulations
desdits traités_. Ce bill fut motivé 1º sur ce que la république
française avait itérativement violé les traités conclus avec les
États-Unis, au grand détriment des citoyens de ce pays, en
confisquant, par exemple, des marchandises ennemies à bord des
bâtiments américains, tandis qu'il était convenu que le bâtiment
sauverait la cargaison; en équipant des corsaires contre les droits de
la neutralité, dans les ports de l'Union; en traitant les matelots
américains, trouvés à bord des navires ennemis, comme des pirates,
etc.; 2º sur ce que la France, malgré le désir des États-Unis
d'entamer une négociation amicale, et au lieu de réparer le dommage
causé par tant d'injustices, osait, d'un ton hautain, demander un
tribut, en forme de prêt ou autrement. Vers la fin du mois de
juillet, le dernier plénipotentiaire américain, M. de Gerry, qui était
resté jusque alors à Paris, partit pour l'Amérique.
La France venait d'être humiliée; la deuxième coalition s'était
emparée de l'Italie, et avait attaqué la Hollande. Le gouvernement
français fit faire quelques démarches par son ministre en Hollande, M.
Pichon, près de l'envoyé américain, auprès de cette puissance. Des
ouvertures furent faites au président des États-Unis, M. Adams.
Celui-ci annonçant, à l'ouverture du congrès, les tentatives faites
par le gouvernement français, pour rouvrir les négociations, disait
que, bien que le desir du gouvernement des États-Unis fût de ne pas
rompre entièrement avec la France, il était cependant impossible d'y
envoyer de nouveaux plénipotentiaires sans dégrader la nation
américaine, jusqu'à ce que le gouvernement français eût donné les
assurances convenables, que le droit sacré des ambassadeurs serait
respecté. Il termina son discours, en recommandant de faire de grands
préparatifs pour la guerre. Mais la nation américaine était loin de
partager les opinions de M. Adams, sur la guerre avec la France. Le
président céda à l'opinion générale, et, le 25 février 1799, nomma
ministres plénipotentiaires, près la république française, pour
terminer tous les différents entre les deux puissances, MM. Ellsvorth,
Henry et Murray. Ils débarquèrent en France au commencement de 1800.
La mort de Washington, qui eut lieu le 15 décembre 1799, fournit au
premier consul une occasion de faire connaître ses sentiments pour les
États-Unis d'Amérique. Il porta le deuil de ce grand citoyen, et le
fit porter à toute l'armée, par l'ordre du jour suivant, en date du 9
février 1800: _Washington est mort! Ce grand homme s'est battu contre
la tyrannie; il a consolidé la liberté de sa patrie. Sa mémoire sera
toujours chère au peuple français, comme à tous les hommes libres des
deux mondes, et spécialement aux soldats français, qui, comme lui et
les soldats américains, se battent pour l'égalité, la liberté_. Le
premier consul ordonna en outre, que, pendant dix jours, des crêpes
noirs seraient suspendus à tous les drapeaux et guidons de la
république.
§ V.
Le 9 février, une cérémonie eut lieu à Paris, au Champ de Mars. L'on y
porta en grande pompe les trophées conquis par l'armée d'Orient; on y
rendit un nouvel hommage au héros américain, dont M. de Fontanes
prononça l'oraison funèbre devant toutes les autorités civiles et
militaires de la capitale. Ces circonstances ne laissèrent plus aucun
doute dans l'esprit des envoyés des États-Unis, sur le succès de leur
négociation.
Le traité de 1794, entre l'Angleterre et l'Amérique, avait été un vrai
triomphe pour l'Angleterre; mais il avait été désapprouvé par les
puissances neutres de l'Europe. En toute occasion, le Danemark, la
Suède, la Russie, proclamaient avec affectation, les principes de la
neutralité armée de 1780.
Le 4 juillet 1798, la frégate suédoise la Troya, escortant un convoi,
fut rencontrée par une escadre anglaise, qui l'obligea de se rendre à
Margate avec les navires qu'elle accompagnait. Aussitôt que le roi de
Suède en fut informé, il donna ordre, au commandant du convoi, de se
rendre à sa destination. Mais quelque temps après, un deuxième convoi
sorti des ports de Suède, sous l'escorte d'une frégate (la Hulla
Fersen), commandée par M. de Cederstrom, éprouva le même sort que la
première. Le roi de Suède fit traduire devant un conseil de guerre les
deux officiers commandant les frégates d'escorte; M. de Cederstrom fut
condamné à mort.
A la même époque, un vaisseau anglais s'empara d'un navire suédois, et
le conduisit à Elseneur; mais bientôt, bloqué dans ce port par
plusieurs frégates danoises, il fut obligé de rendre sa prise. Pendant
les deux années suivantes, les esprits s'aigrirent encore. La
destruction de l'escadre française à Aboukir, les malheurs de la
France dans la campagne de 1799, accrurent la superbe anglaise. A la
fin de décembre 1799, la frégate danoise la Hanfenen, capitaine Van
Dockum, escortait des bâtiments marchands de cette nation et entrait
dans le détroit, lorsqu'elle fut rencontrée par plusieurs frégates
anglaises. L'une d'elles envoya un canot, pour faire connaître au
capitaine danois qu'on allait visiter son convoi. Celui-ci répondit
que ce convoi était de sa nation, qu'il était sous son escorte, qu'il
en garantissait le pavillon et le chargement, et qu'il ne souffrirait
pas qu'on le visitât. Aussitôt un canot anglais, se dirigea sur un
navire du convoi, pour le visiter. La frégate danoise fit feu, blessa
un Anglais, et s'empara du canot; mais le capitaine Van Dockum le
relâcha sur la menace des anglais, de commencer aussitôt les
hostilités. Le convoi fut conduit à Gibraltar.
Dans une note, par laquelle M. Merry, envoyé anglais à Copenhague,
demanda, le 10 avril 1800, le désaveu, l'excuse et la réparation
qu'était en droit d'attendre le gouvernement britannique; il dit: «Le
droit de visiter et d'examiner les vaisseaux marchands en pleine mer,
de quelque nation qu'ils soient, et quelle que soit leur cargaison ou
destination, le gouvernement britannique le regarde comme le droit
incontestable de toute nation en guerre; droit qui est fondé sur celui
des gens, et qui a été généralement admis et reconnu.»
A cette note, M. Bernstorf, ministre de Danemark, répondit, que le
droit de faire visiter les bâtiments convoyés, n'avait été reconnu par
aucune puissance maritime indépendante, et qu'elles ne pourraient le
faire sans avilir leur propre pavillon; que le droit conventionnel de
visiter un bâtiment marchand neutre, avait été attribué aux puissances
belligérantes, seulement pour s'assurer de la sincérité du pavillon;
que cette vérité était bien mieux constatée, quand c'était un bâtiment
de guerre de la nation neutre qui le certifiait; que s'il en était
autrement, il s'ensuivrait que les plus grandes escadres, escortant un
convoi, seraient soumises à l'affront de le laisser visiter par un
brick, ou même par un corsaire. Il terminait en disant que le
capitaine danois, qui avait repoussé une violence, à laquelle il ne
devait pas s'attendre, n'avait fait que son devoir.