Les Français firent une attaque inutile en voulant enlever Borghetto;

la brave soixante-douzième demi-brigade, qui en fut chargée, y perdit

l'élite de ses soldats. Il suffisait de canonner vivement ce poste et

d'y jeter des obus; car on ne peut pas entrer dans Borghetto, si l'on

n'est pas maître de Valleggio; et une fois maître de ce dernier point,

tout ce qui est dans Borghetto est pris. Effectivement, peu après

l'attaque de la soixante-douzième, la garnison de Borghetto se rendit

prisonnière; mais on avait sacrifié en pure perte 4 à 500 hommes de

cette brave demi-brigade.

§ XII.

Les jours suivants, l'armée se porta en avant, la gauche à

Castelnuovo, la droite entre Légnano et Vérone. Elle avait envoyé un

détachement pour masquer Mantoue; et deux régiments avaient été placés

sur les bords du lac Garda, pour couper toute communication par le

Mincio, entre Mantoue et Peschiera, que devait investir la division

Dombrowski.

L'armée française passa l'Adige le premier janvier, c'est-à-dire, six

jours après le passage du Mincio; un général habile l'eût passé le

lendemain. Cette opération se fit sans éprouver aucun obstacle à

Bussolingo. Dans cette saison, le bas Adige est presque impraticable.

Le lendemain, l'ennemi évacua Vérone, laissant une garnison dans le

château. La division Rochambeau s'était portée de Lodron sur l'Adige,

par Riva, Torboli et Mori. Ce mouvement avait obligé les Autrichiens

d'évacuer la Corona. Le 6 janvier, ils furent chassés des hauteurs de

Caldiero; les Français entrèrent à Vicence. Le corps de Moncey était à

Roveredo. Le 11, l'armée française passa la Brenta devant Fontanina.

Pendant ces mouvements, le corps d'armée d'observation du midi entrait

en Italie; le 13 il arriva à Milan. D'un autre côté, Macdonald avec

l'armée des Grisons, était entré à Trente, le 7 janvier, avait

poursuivi les Autrichiens dans la vallée de la Brenta; et, dès le 9,

il se trouvait en communication avec l'armée d'Italie, par Roveredo.

L'armée autrichienne, au contraire, s'affaiblissait de plus en plus.

Inférieure d'un tiers, dès l'ouverture de la campagne, à l'armée

française, elle avait, depuis, éprouvé de grandes pertes. Le combat de

Pozzolo lui avait coûté beaucoup de morts et de blessés, et ses pertes

en prisonniers, s'élevaient de 5 à 6,000 hommes. Les garnisons qu'elle

avait laissées dans Mantoue, Peschiera, Vérone, Ferrare,

Porto-Legnano, l'avaient beaucoup réduite. Toutes ces pertes la

mettaient hors d'état de tenir aucune ligne devant l'armée française.

L'Adige une fois passé, l'armée autrichienne fut obligée d'envoyer une

partie de ses forces pour garder les débouchés du Tyrol; et ces

troupes se trouvèrent occupées par l'armée des Grisons, qui arrivait

en ligne. Le général Baraguey d'Hilliers était à Botzen. A tous ces

motifs de découragement, se joignit la nouvelle de l'arrivée de

l'armée du Rhin aux portes de Vienne. En un mot, il fallait que

l'armée autrichienne fût bien faible et bien découragée, puisqu'elle

ne garda pas les hauteurs de Caldiero, et laissa franchir à l'armée

française tous les points qu'elle lui pouvait disputer. Aussitôt que

cette dernière eut passé la Brenta, M. de Bellegarde renouvela la

demande d'un armistice.

Le général Marmont et le colonel Sébastiani furent chargés par le

général en chef de le négocier. Les ordres les plus positifs du

premier consul portaient de n'en faire aucun, que lorsque l'armée

française serait sur l'Isonzo, afin de bien couper l'armée

autrichienne de Venise; ce qui l'eût obligée de laisser une forte

garnison dans cette ville, dont les habitants n'étaient pas bien

disposés pour les Autrichiens. Cette circonstance pouvait procurer de

nouveaux avantages à l'armée française. Mais le premier consul avait

insisté surtout pour ne rien conclure, avant qu'on n'eût la place de

Mantoue. Le général français montra, dans cette négociation, peu de

caractère, et il signa, le 16 janvier, l'armistice à Trévise.

Brune renonça de lui-même à demander Mantoue; c'était la seule

question politique. Il se contenta d'obtenir Peschiera, Porto-Legnano,

Ferrare, etc. Les garnisons n'en étaient pas prisonnières de guerre;

elles emmenaient avec elles leur artillerie, et la moitié des vivres

des approvisionnements de ces places. La flottille de Peschiera, qui

appartenait de droit à l'armée française, ne fut pas même livrée.

La convention de Trévise porta le cachet de la faiblesse des

négociateurs qui la conclurent. Il est évident que toutes les

conditions étaient à l'avantage de l'Autriche. Par suite des succès

que l'armée française avait obtenus, et en raison de sa supériorité

numérique et morale, Peschiera, Ferrare, etc., étaient des places

prises: c'étaient donc des garnisons formant un total de 5 à 6,000

hommes, de l'artillerie, des vivres, et une flottille, que l'on

rendait à des ennemis vaincus. La seule place qui pût tenir assez

long-temps, pour aider l'Autriche à soutenir une nouvelle campagne,

était Mantoue; et, non-seulement cette place restait au pouvoir des

ennemis, mais on lui accordait un arrondissement de huit cents toises,

et la faculté de recevoir des approvisionnements au-delà de ceux

nécessaires à la garnison et aux habitants.

Au mécontentement que le premier consul avait éprouvé de toutes les

fautes militaires commises dans cette campagne, se joignit celui de

voir ses ordres transgressés, les négociations compromises, et sa

position en Italie incertaine. Il fit sur-le-champ connaître à Brune

qu'il désavouait la convention de Trévise, lui enjoignant d'annoncer

que les hostilités allaient recommencer, à moins qu'on ne remît

Mantoue. Le premier consul fit faire la même déclaration au comte de

Cobentzel, à Lunéville. Ce ministre, qui commençait enfin à être

persuadé de la nécessité de traiter de bonne foi, et dont l'orgueil

avait plié devant la catastrophe, qui menaçait son maître, signa, le

26 janvier, l'ordre de livrer Mantoue à l'armée française. Ce qui eut

lieu le 17 février. A cette condition, l'armistice fut maintenu.

Pendant les négociations, le château de Vérone avait capitulé, et sa

garnison de 1700 hommes avait été prise.

Cette campagne d'Italie donna la mesure de Brune, et le premier consul

ne l'employa plus dans des commandements importants. Ce général, qui

avait montré la plus brillante bravoure et beaucoup de décision à la

tête d'une brigade, ne paraissait pas fait pour commander en chef.

Néanmoins les Français avaient toujours été victorieux dans cette

campagne, et toutes les places fortes d'Italie étaient entre leurs

mains. Ils étaient maîtres du Tyrol et des trois quarts de la

terre-ferme du territoire de Venise, puisque la ligne de démarcation

de l'armée française suivait la gauche de la Livenza, depuis Sally

jusqu'à la mer, la crête des montagnes entre la Piave et Zeliné, et

redescendait la Drave jusqu'à Lintz, où elle rencontrait la ligne de

l'armistice d'Allemagne.

§ XIII.

Le général Miollis, qui était resté en Toscane, commandait un corps de

5 à 6,000 hommes de toutes armes; la majorité de ces troupes était des

troupes italiennes. Les garnisons qu'il était obligé de laisser à

Livourne, à Lucques, au château de Florence, et sur divers autres

points, ne lui laissaient de disponible qu'un corps de 3,500 à 4,000

hommes. Le général de Damas, avec une force de 16,000 hommes, dont

8,000 Napolitains, était venu prendre position sur les confins de la

Toscane, après avoir traversé les états du pape. Il devait combiner

ses opérations dans la Romagne et le Ferrarois, avec des troupes

d'insurgés, chassés de Toscane par la garde nationale de Bologne, et

par une colonne mobile qu'avait envoyée le général Brune, sur la

droite du Pô. La retraite de l'armée autrichienne qui, successivement,

avait été obligée de passer le Pô, le Mincio, l'Adige, la Brenta,

avait déconcerté tous les projets des ennemis sur la rive droite du

Pô. Le général Miollis, établi à Florence, maintenait le bon ordre

dans l'intérieur; et les batteries élevées à Livourne, tenaient en

respect les bâtiments anglais. Les Autrichiens, qui s'étaient montrés

en Toscane, s'étaient retirés, partie sur Venise pour en renforcer la

garnison, et partie sur Ancône.

Le 14 janvier, le général Miollis, instruit qu'une division de 5 à

6,000 hommes du corps de Damas, s'était portée sur Sienne, dont elle

avait insurgé la population, sentit la nécessité de frapper un coup,

qui prévînt et arrêtât les insurrections prêtes à éclater sur

plusieurs autres points. Il profita de la faute que venait de

commettre le général de Damas, officier sans talent ni mérite

militaire, de détacher aussi loin de lui une partie de ses forces, et

marcha contre ce corps avec 3,000 hommes. Le général Miollis rencontra

les Napolitains et les insurgés en avant de Sienne, les culbuta

aussitôt sur cette ville, dont il força les portes à coups de canon et

de hache, et passa au fil de l'épée tout ce qu'il y rencontra les

armes à la main. Il fit poursuivre, plusieurs jours, les restes de ces

bandes, et les rejeta au-delà de la Toscane, dont il rétablit ainsi,

et maintint la tranquillité.

Cependant de nouvelles forces étaient parties de Naples, pour venir

renforcer l'armée de M. de Damas.

Le général Murat, commandant en chef la troisième armée de réserve,

qui venait de prendre la dénomination d'armée d'observation d'Italie,

et dont le quartier-général était à Genève, dans les premiers jours de

janvier, passa le Petit-Saint-Bernard, le mont Genèvre et le mont

Cénis, et arriva, le 13 janvier, à Milan. Cette armée continua sa

route sur Florence; elle était composée des divisions Tarreau et

Mathieu, et d'une division de cavalerie. Un des articles de la

convention de Trévise, portait que la place d'Ancône serait remise à

l'armée française. Le général Murat, en conséquence, eut ordre de

prendre possession de cette place, de chasser les troupes napolitaines

des états du pape, et de les menacer même dans l'intérieur du royaume

de Naples. Ce général, arrivé à Florence le 20 janvier, expédia le

général Paulet, avec une brigade de 3,000 hommes de toutes armes, pour

prendre possession d'Ancône et de ses forts. Ce dernier passa à

Cézenna, le 23 janvier, et le 27, il prit possession des forts et de

la ville d'Ancône. Cependant le premier consul avait ordonné qu'on

eût pour le pape les plus grands égards. Le général Murat avait même

écrit de Florence, le 24 janvier, au cardinal, premier ministre de

S. S., pour l'informer des intentions du premier consul, et de l'entrée

de l'armée d'observation dans les états du saint-père, afin d'occuper

Ancône, d'après la convention du 16, et de rendre à sa Sainteté le

libre gouvernement de ses états, en obligeant les Napolitains à

évacuer le château Saint-Ange et le territoire de Rome. Il prévint

aussi le cardinal, qu'il avait ordre de ne s'approcher de Rome, que

dans le cas où sa sainteté le jugerait nécessaire.

Dès son arrivée en Toscane, le général français avait écrit à M. de

Damas, pour lui demander les motifs de son mouvement offensif en

Toscane, et lui signifier qu'il eût à évacuer sur-le-champ le

territoire romain. M. de Damas lui avait répondu de Viterbe, que les

opérations du corps sous ses ordres, avaient toujours dû se combiner

avec celles de l'armée de M. de Bellegarde; que, lorsque le général

Miollis avait attaqué son avant-garde, à Sienne, à vingt-six milles de

son corps d'armée, il allait se retirer sur Rome, imitant le mouvement

de l'armée autrichienne, sur la Brenta; mais que, puisqu'un armistice

avait été conclu avec les Autrichiens, les troupes qu'il commandait,

étant celles d'une cour alliée de l'empereur, se trouvaient aussi en

armistice avec les Français.

Le général Murat lui répondit sur-le-champ, que l'armistice conclu

avec l'armée autrichienne, ne concernait en rien l'armée napolitaine;

qu'il était donc nécessaire qu'elle évacuât le château Saint-Ange et

les états du pape; que la considération du premier consul pour

l'empereur de Russie, pouvait seule protéger le roi de Naples; mais

que ni l'armistice, ni le cabinet de Vienne, ne pouvaient en rien le

protéger. En même temps, le général Murat mit sa petite armée en

mouvement. Les deux divisions d'infanterie furent dirigées, le 28

janvier, par la route d'Arezzo, sur Foligno et Perruvio, où elles

arrivèrent le 4 février. Le général Paulet eut ordre de se rendre

d'Ancône, avec deux bataillons, à Foligno, en passant par Macerata et

Tolentino. Pendant ces mouvements, l'artillerie, qui se dirigeait sur

Florence, par le débouché de Pistoia, eut ordre de continuer sa route

par Bologne et Ancône. Ainsi le corps d'observation marchait sans son

artillerie; faute qui ne peut jamais être excusée, que lorsque les

chemins par où passe l'armée, sont absolument impraticables au canon.

Or, celui de Bologne à Florence n'est pas dans ce cas, les voitures

peuvent y passer. Aussitôt que l'armée napolitaine fut instruite de la

marche du corps d'observation, elle se replia en toute hâte sous les

murs de Rome.

Le général Paulet, dès son arrivée à Ancône, y avait fait rétablir les

autorités et placer les couleurs du pape; ce qui excita la

reconnaissance de ce pontife, qui se hâta de faire écrire au général

Murat, par le cardinal Gonsalvi, le 31 janvier, pour lui exprimer _le

vif sentiment dont il était pénétré pour le premier consul; auquel_,

dit-il, _est attachée la tranquillité de la religion, ainsi que le

bonheur de l'Europe_.

Le 9 février, l'armée française était placée sur la Neva, jusqu'à son

embouchure dans le Tibre, et jusqu'aux confins des états du roi de

Naples.

Enfin, après quelques pourparlers, le général Murat consentit, par

égard pour la Russie, à signer, le 18 février, à Foligno, un armistice

de trente jours, entre son corps d'armée et les troupes napolitaines.

D'après cet armistice, elles durent évacuer Rome et les états du pape.

Le premier mars, à la suite de l'arrivée à Naples du colonel Beaumont,

aide-de-camp du général Murat, l'embargo fut mis sur tous les

bâtiments anglais, qui se trouvaient dans les ports de ce royaume.

Tous les Anglais en furent expulsés, et l'armée napolitaine rentra sur

son territoire. Le 28 mars suivant, un traité de paix fut signé à

Florence, entre la république française et la cour de Naples, par le

citoyen Alquier et le chevalier Micheroux. D'après l'un des articles,

un corps français pouvait, sur la demande du roi de Naples, être mis à

sa disposition, pour garantir ce royaume des attaques des Anglais et

des Turcs. En vertu de ce même article, le général Soult fut envoyé,

le 2 avril, avec un corps de 10 à 12,000 hommes, pour occuper Otrante,

Brandisi, Tarente, et tout le bout de la presqu'île, afin d'établir

des communications plus faciles avec l'armée d'Égypte. Ce corps arriva

à sa destination vers le 25 avril. Dans le courant de ce mois, la

Toscane fut remise au roi d'Étrurie, conformément au traité de

Lunéville, et à celui conclu entre la France et l'Espagne. Cependant

les Anglais occupaient encore l'île d'Elbe. Le premier mai, le colonel

Marietty, parti de Bastia avec 600 hommes, débarqua près de Marciana,

dans cette île, pour en prendre possession, d'après le traité conclu

avec le roi de Naples. Le lendemain, il entra à Porto-Longone, après

avoir chassé un rassemblement considérable de paysans insurgés,

d'Anglais et de déserteurs. Il fut joint dans cette place, le même

jour, par le général de division Tharreau, qui s'était embarqué à

Piombino avec un bataillon français et 300 Polonais. Ces troupes

réunies, marchèrent aussitôt pour cerner Porto-Ferrajo, qui fut sommé

de se rendre. Ainsi toute la partie de l'île cédée par le traité de

Florence, fut remise au pouvoir des Français.

MÉMOIRES DE NAPOLÉON.

NEUTRES.

Du droit des gens, observé par les puissances dans la guerre de terre;

et du droit des gens, observé par elles dans la guerre de mer.--Des

Principes du droit maritime des puissances neutres.--De la neutralité

armée de 1780, dont les principes, qui étaient ceux de la France, de

l'Espagne, de la Hollande, de la Russie, de la Prusse, du Danemarck,

de la Suède, étaient en opposition avec les prétentions de

l'Angleterre à cette époque.--Nouvelles prétentions de l'Angleterre,

mises en avant, pour la première fois et successivement, dans le cours

de la guerre de la révolution, depuis 1793 jusqu'en 1800. L'Amérique

reconnaît ces prétentions; discussions qui en résultent avec la

France.--Opposition à ces prétentions de la part de la Russie, de la

Suède, du Danemarck, de la Prusse. Évènements qui s'ensuivent.

Convention de Copenhague, où, malgré la présence d'une flotte anglaise

supérieure, le Danemarck ne reconnaît aucune des prétentions de

l'Angleterre. Leur discussion est ajournée.--Traité de Paris entre la

république française et les États-Unis d'Amérique, qui termine les

différends survenus entre les deux puissances, par suite de l'adhésion

des Américains aux prétentions des Anglais. La France et l'Amérique

proclament solennellement les principes du droit maritime des

neutres.--Causes qui indisposent l'empereur Paul Ier contre

l'Angleterre.--La Russie, le Danemarck, la Suède, la Prusse,

proclament les principes reconnus par le traité du 30 septembre entre

la France et l'Amérique. Convention, dite neutralité armée, signée le

16 décembre 1800.--Guerre entre l'Angleterre d'un côté, la Russie, le

Danemarck, la Suède et la Prusse de l'autre. Ce qui constate qu'à

cette époque ces puissances, non plus que la France, la Hollande,

l'Amérique et l'Espagne ne reconnaissaient aucune des prétentions de

l'Angleterre.--Bataille de Copenhague, le 2 avril 1801.--Assassinat de

l'empereur, Paul Ier.--La Russie, la Suède, le Danemarck, se désistent

des principes de la neutralité armée. Nouveaux principes des droits

des neutres reconnus par ces puissances. Traité du 17 juin 1801, signé

par lord St-Helens. Ces nouveaux droits n'engagent que les puissances

qui les ont reconnus par ledit traité.

§ Ier.

Le droit des gens, dans les siècles de barbarie, était le même sur

terre que sur mer. Les individus des nations ennemies étaient faits

prisonniers, soit qu'ils eussent été pris les armes à la main, soit

qu'ils fussent de simples habitants; et ils ne sortaient d'esclavage

qu'en payant une rançon. Les propriétés mobilières, et même foncières,

étaient confisquées, en tout ou en partie. La civilisation s'est fait

sentir rapidement et a entièrement changé le droit des gens dans la

guerre de terre, sans avoir eu le même effet dans celle de mer. De

sorte que, comme s'il y avait deux raisons et deux justices, les

choses sont réglées par deux droits différents. Le droit des gens,

dans la guerre de terre, n'entraîne plus le dépouillement des

particuliers, ni un changement dans l'état des personnes. La guerre

n'a action que sur le gouvernement. Ainsi les propriétés ne changent

pas de mains, les magasins de marchandises restent intacts, les

personnes restent libres. Sont seulement considérés comme prisonniers

de guerre, les individus pris les armes à la main, et faisant partie

de corps militaires. Ce changement a beaucoup diminué les maux de la

guerre. Il a rendu la conquête d'une nation plus facile, la guerre

moins sanglante et moins désastreuse. Une province conquise prête

serment, et, si le vainqueur l'exige, donne des ôtages, rend les

armes; les contributions se perçoivent au profit du vainqueur, qui,

s'il le juge nécessaire, établit une contribution extraordinaire, soit

pour pourvoir à l'entretien de son armée, soit pour s'indemniser

lui-même des dépenses que lui a causées la guerre. Mais cette

contribution n'a aucun rapport avec la valeur des marchandises en

magasin; c'est seulement une augmentation proportionnelle plus ou

moins forte de la contribution ordinaire. Rarement cette contribution

équivaut à une année de celles que perçoit le prince, et elle est

imposée sur l'universalité de l'état; de sorte qu'elle n'entraîne

jamais la ruine d'aucun particulier.

Le droit des gens qui régit la guerre maritime, est resté dans toute

sa barbarie; les propriétés des particuliers sont confisquées; les

individus non combattants sont faits prisonniers. Lorsque deux nations

sont en guerre, tous les bâtiments de l'une ou de l'autre, naviguant

sur les mers, ou existant dans les ports, sont susceptibles d'être

confisqués, et les individus à bord de ces bâtiments, sont faits

prisonniers de guerre. Ainsi, par une contradiction évidente, un

bâtiment anglais (dans l'hypothèse d'une guerre entre la France et

l'Angleterre), qui se trouvera dans le port de Nantes, par exemple, au

moment de la déclaration de guerre, sera confisqué; les hommes à bord

seront prisonniers de guerre, quoique non combattants et simples

citoyens; tandis qu'un magasin de marchandises anglaises, appartenant

à des Anglais existants dans la même ville, ne sera ni séquestré ni

confisqué, et que les négociants anglais voyageant en France ne seront

point prisonniers de guerre, et recevront leur itinéraire et les

passe-ports nécessaires pour quitter le territoire. Un bâtiment

anglais, naviguant et saisi par un vaisseau français, sera confisqué,

quoique sa cargaison appartienne à des particuliers; les individus

trouvés à bord de ce bâtiment, seront prisonniers de guerre, quoique

non combattants; et un convoi de cent charrettes de marchandises,

appartenant à des Anglais, et traversant la France, au moment de la

rupture entre les deux puissances, ne sera pas saisi.

Dans la guerre de terre, les propriétés même territoriales que

possèdent des sujets étrangers, ne sont point soumises à confiscation;

elles le sont tout au plus au séquestre. Les lois qui régissent la

guerre de terre, sont donc plus conformes à la civilisation et au

bien-être des particuliers; et il est à desirer qu'un temps vienne, où

les mêmes idées libérales s'étendent sur la guerre de mer, et que les

armées navales de deux puissances puissent se battre, sans donner lieu

à la confiscation des navires marchands, et sans faire constituer

prisonniers de guerre les simples matelots du commerce ou les

passagers non militaires. Le commerce se ferait alors, sur mer, entre

les nations belligérantes, comme il se fait, sur terre, au milieu des

batailles que se livrent les armées.

§ II.

Mémoires pour servir à l'Histoire de France sous Napoléon, Tome 2/2 Écrits à Sainte-Hélène par les généraux qui ont partagé sa captivité · 第 4 / 19 段