entendues; mais il a commis des fautes dans l'exécution. La nature de
son mouvement voulait que son armée marchât en échelons, la droite en
avant; que la droite commandée par le général Latour, et les
flanqueurs du général Kienmayer, fussent réunis et aux mains avec le
corps du lieutenant-général Grenier, avant que le centre n'entrât dans
la forêt. Pendant ce mouvement, l'archiduc devait se tenir en
bataille avec le centre, à hauteur d'Altenpot, faisant fouiller la
forêt par une division, pour favoriser la marche du général Latour.
Les trois divisions de Grenier, commandées par Legrand, Bastoul et
Ney, étant occupées par Latour, l'archiduc n'eût trouvé à Hohenlinden,
que Grouchy, qui ne pouvait pas tenir une demi-heure. Au lieu de cela,
il marcha le centre en avant, sans faire attention que sa droite et sa
gauche, qui s'avançaient par des chemins de traverse, dans des pays
couverts de glaces, ne pouvaient pas le suivre; de sorte qu'il se
trouva seul engagé dans une forêt, où la supériorité du nombre est de
peu d'importance. Cependant, il repoussa, mit en désordre la division
Grouchy; mais le général Latour était à deux lieues en arrière. Ney,
qui n'avait personne devant, lui accourut au soutien de Grouchy; et
lorsque, plusieurs heures après, les ailes de l'archiduc arrivèrent à
sa hauteur, il était trop tard. Il était contraire à l'usage de la
guerre, d'engager, sans utilité, plus de troupes que le terrain ne lui
permettait d'en déployer, et surtout de faire entrer ses parcs et sa
grosse artillerie dans un défilé, dont il n'avait pas l'extrémité
opposée. En effet, ils l'ont embarrassé pour opérer sa retraite, et il
les a perdus. Il aurait dû les laisser en position, au village
d'Altenpot, sous une escorte convenable, jusqu'à ce qu'il fût maître
du débouché de la forêt.
Ces fautes d'exécution font présumer que l'armée de l'archiduc était
mal organisée. Mais la pensée de la bataille était bonne; il eût
réussi le 2 décembre, il eût encore réussi le 3, sans ces fautes
d'exécution.
On a voulu persuader que la marche de l'armée française sur Ampfingen,
et sa retraite sur Hohenlinden, étaient une ruse de guerre: cela ne
mérite aucune réfutation sérieuse. Si le général Moreau eût médité
cette marche, il en eût tenu à portée les six divisions de Lecourbe et
de Sainte-Suzanne; il eût tenu réunis Richepanse et Decaen, dans un
même camp; il eût, etc., etc. Sans doute la bataille de Hohenlinden
fut très-glorieuse pour le général Moreau, pour les généraux, pour les
officiers, pour les troupes françaises. C'est une des plus décisives
de la guerre; mais elle ne doit être attribuée à aucune manoeuvre, à
aucune combinaison, à aucun génie militaire.
_Dernière observation._--Le général Lecourbe qui formait la droite,
n'avait pas donné à la bataille; il eût dû jeter un pont sur l'Inn, et
passer cette rivière, au plus tard, le 5. Toute l'armée eût dû se
trouver, dans la journée du 6, sur la rive droite; elle n'y a été que
le 12. Le quartier-général, qui eût pu arriver le 12 à Steyer, n'y a
été que le 22. Cette perte de sept jours a permis à l'archiduc de se
rallier, de prendre position derrière l'Alza et la Salza, d'organiser
une bonne arrière-garde et de défendre le terrain, pied à pied,
jusqu'à l'Ems. Sans cette lenteur impardonnable, Moreau eût évité
plusieurs combats, pris une quantité énorme de bagages, de prisonniers
isolés, et coupé des divisions non ralliées. Il était beaucoup plus
près de Salzbourg, le lendemain de la bataille de Hohenlinden, que
l'archiduc qui s'était retiré par le bas Inn; en marchant avec
activité et dans la vraie direction, Moreau l'eût acculé au Danube, et
fût arrivé à Vienne avant les débris de son armée.
Le petit échec qu'a essuyé Lecourbe devant Salzbourg, et la résistance
de l'ennemi dans la plaine de Vocklebruck, proviennent du peu de
cavalerie, qui se trouvait à l'avant-garde. C'était cependant le cas
d'y faire marcher la réserve du général d'Hautpoult, et non de la
tenir en arrière. C'est à la cavalerie à poursuivre la victoire, et à
empêcher l'ennemi battu de se rallier.
§ X.
L'armée des Grisons avait attiré l'attention du cabinet de Vienne;
elle le devait spécialement à sa première dénomination d'armée de
réserve. Mélas et son état-major avaient reproché au conseil aulique
de s'être laissé tromper sur la formation et la marche de la première
armée de réserve, qui avait coupé les derrières de l'armée
autrichienne, et lui avait enlevé à Marengo toute l'Italie; on
s'occupa donc avec une scrupuleuse attention, de connaître la force et
d'éclairer la marche de cette deuxième armée de réserve. La première
avait été jugée trop faible; la deuxième fut supposée trop forte. Le
gouvernement français employa tous les moyens, pour induire en erreur
les agents autrichiens. On donna pour chef, à cette armée, le général
Macdonald, connu par sa campagne de Naples, et par la bataille de la
Trébia. Elle fut composée de plusieurs divisions; et l'on persuada
facilement qu'elle était de 40,000 hommes, lorsqu'elle n'était
réellement que de 15,000. On y envoya des corps de volontaires de
Paris, dont la levée avait fixé l'attention des oisifs, et qui étaient
composés de jeunes gens de famille. Sous le rapport des opérations
purement militaires, cette armée était inutile, et eût rendu plus de
services, si on n'en eût formé qu'une seule division, que l'on aurait
mise sous les ordres de Moreau ou de Brune. Mais le souvenir de la
première était tel chez les Autrichiens, qu'ils pensèrent que cette
seconde armée était destinée à manoeuvrer comme l'autre, et à tomber
sur leurs derrières, soit en Italie, soit en Allemagne. Dans la
crainte qu'elle leur inspirait, ils placèrent un corps considérable
dans les débouchés du Tyrol et de la Valteline, afin de la tenir en
respect, soit qu'elle voulût se diriger sur l'Allemagne, ou sur
l'Italie. Elle produisit donc le bon effet, pendant une partie de
novembre et de décembre, de paralyser près de 40,000 ennemis, tant de
l'armée d'Allemagne, que de celle de l'Italie. Ainsi l'on peut dire
que cette deuxième armée de réserve contribua au succès des armées
françaises, en Allemagne, bien plus par son nom, que par sa force
réelle.
La bataille de Hohenlinden ayant entièrement décidé des affaires
d'Allemagne, l'armée des Grisons reçut ordre d'opérer en Italie, de
descendre dans la Valteline, et de se porter au coeur du Tyrol, en
débouchant sur la grande chaussée à Botzen. Le général Macdonald
exécuta lentement cette opération et n'y mit que peu de résolution;
soit qu'il vît avec peine le général Brune, avec qui il était mal, à
la tête d'une aussi belle armée que celle d'Italie; soit qu'une
expédition de cette nature ne fût pas dans le caractère de ce général.
Conduite par Masséna, Lecourbe ou Ney, une semblable opération aurait
eu les plus grands résultats. Le passage du Splugen offrait sans doute
quelques difficultés; mais l'hiver n'est pas la saison la plus
défavorable pour le passage des montagnes élevées. Alors la neige y
est ferme, le temps bien établi, et l'on n'a rien à craindre des
avalanches, véritable et unique danger à redouter sur les Alpes. En
décembre, il y a, sur ces hautes montagnes, de très-belles journées,
d'un froid sec, pendant lequel règne un grand calme dans l'air.
Ce ne fut que le 6 décembre, que l'armée des Grisons passa enfin le
Splugen et arriva à Chiavenna. Mais au lieu de se diriger, par le haut
Engadin, sur Botzen, cette armée vint se mettre en deuxième ligne,
derrière la gauche de l'armée d'Italie. Elle ne fit aucun effet, et ne
participa en rien au succès de la campagne; car le corps de Baraguey
d'Hilliers, détaché dans le haut Engadin, était trop faible. Il fut
arrêté dans sa marche par l'ennemi, et ne pénétra à Botzen, que le 9
janvier, c'est-à-dire 14 jours après les combats qui avaient été
livrés par l'armée d'Italie sur le Mincio, et six jours après le
passage de l'Adige par cette armée. Le général Macdonald arriva à
Trente, le 7 janvier, lorsque déja l'ennemi en était chassé par la
gauche de l'armée d'Italie, qui se portait sur Roveredo, sous les
ordres de Moncey et de Rochambeau. L'armistice de Trévise, conclu le
16 janvier 1801, par l'armée d'Italie, comprit également l'armée des
Grisons; elle prit position dans le Tyrol italien; et son
quartier-général resta à Trente.
§ XI.
Dans le courant de novembre 1800, le général Brune, qui commandait
l'armée française en Italie, dénonça l'armistice au général
Bellegarde, et les hostilités commencèrent le 22 novembre. La rivière
de la Chiesa, jusqu'à son embouchure dans l'Oglio, et cette dernière,
depuis ce point, jusqu'à son embouchure dans le Pô, formaient la ligne
de l'armée française. Cette armée était très-belle et très-nombreuse;
elle était composée de l'armée de réserve et de l'ancienne armée
d'Italie, réunies. Pendant cinq mois qu'elle s'était rétablie dans les
belles plaines de la Lombardie, elle avait été renforcée
considérablement, tant par des recrues venant de France, que par de
nombreuses troupes italiennes. Le général Moncey commandait la gauche,
Suchet le centre, Dupont la droite, Delmas l'avant-garde, et Michaud
la réserve; Davoust commandait la cavalerie, et Marmont l'artillerie,
qui avait deux cent bouches à feu, bien attelées et approvisionnées.
Chacun de ces corps était composé de deux divisions; ce qui faisait un
total de dix divisions d'infanterie et deux de cavalerie. Une brigade
de l'avant-garde était détachée au quartier-général, et portait le
titre de réserve du quartier-général. Ainsi l'avant-garde était de
trois brigades.
Le général Miollis commandait en Toscane; il avait sous ses ordres 5 à
6,000 hommes, dont la plus grande partie étaient des troupes
italiennes. Soult commandait en Piémont; il avait 6 ou 7,000 hommes,
la plupart Italiens. Dulauloy commandait en Ligurie, et Lapoype dans
la Cisalpine. Le général en chef Brune avait près de 100,000 hommes
sous ses ordres; il lui en restait, réunis sur le champ de bataille,
plus de 80,000.
L'armée des Grisons, que commandait Macdonald, occupait des corps
autrichiens dans l'Engadine et dans la Valteline. Cette armée peut
donc être comptée comme faisant partie de celle d'Italie. Elle
augmentait la force de celle-ci de 15,000 hommes; c'était donc à peu
près 100,000 hommes présents sous les armes, qui agissaient sur le
Mincio et l'Adige.
Lors de la reprise des hostilités, le 22 novembre, le général Brune
restait sur la défensive; il attendait sa droite qui, sous les ordres
de Dupont, était en Toscane. Elle passa le Pô à Sacca, le 24, vint se
placer derrière l'Oglio, ayant son avant-garde à Marcaria. L'ennemi
restait également sur la défensive. Quelque ordre que reçût Brune
d'agir avec vigueur, il hésitait à prendre l'offensive.
Le général Bellegarde, qui commandait l'armée autrichienne, n'était
pas un général redoutable. Il avait pour instructions de défendre la
ligne du Mincio; la maison d'Autriche attachait de l'importance à
conserver cette rivière, tant pour communiquer avec Mantoue, qu'afin
de l'avoir pour limite à la paix. L'armée autrichienne, forte de 60 à
70,000 hommes, avait sa gauche appuyée au Pô; elle était soutenue par
Mantoue, et couverte par le lac, sur lequel il y avait des chaloupes
armées. La droite s'appuyait à Peschiera et au lac Garda, dont une
nombreuse flottille lui assurait la possession. Un corps détaché
était dans le Tyrol, occupant les positions du Mont-Tonal et celles
opposées aux débouchés de l'Engadine et de la Valteline. Le Mincio,
qui, de Peschiera à Mantoue, a vingt milles, ou 7 petites lieues de
cours, est guéable en plusieurs endroits dans les temps de sécheresse;
mais, dans la saison où l'on se trouvait, il ne l'est nulle part. Le
général autrichien avait d'ailleurs fermé toutes les prises d'eau qui
appauvrissent cette rivière. Toutefois, c'était une faible barrière;
elle n'a pas plus d'une vingtaine de toises de largeur, et ses deux
rives se dominent alternativement. Le point de Mozembano domine la
rive gauche, ainsi que celui de Molino della Volta; les positions de
Salionzo et de Valleggio, sur la rive gauche, ont un grand
commandement sur celle opposée. Le général Bellegarde avait fait
occuper fortement les hauteurs de Valleggio; il y avait fait rétablir
un reste de château-fort, antique, qui pouvait servir de réduit; il
commande toute la campagne sur les deux rives. Borghetto avait été
fortifié, et était comme tête de pont, sous la protection de
Valleggio. L'enceinte de la petite ville de Goîto avait été rétablie,
et sa défense augmentée par les eaux. Bellegarde avait aussi fait
élever quatre redoutes fraisées et palissadées, sur les hauteurs de
Salionzo; elles étaient aussi rapprochées que possible de Valleggio.
Lorsqu'il eut pourvu à ses principales défenses sur la rive gauche, il
les étendit sur la rive droite. Il fit occuper les hauteurs de la
Volta, position, qui domine tout le pays, par de forts ouvrages; mais
ils étaient à près d'une lieue du Mincio, et à une et demie de Goîto
et de Valleggio. Ainsi, sur un espace de quinze milles, le général
autrichien avait cinq points fortement retranchés: Peschiera,
Salionzo, Valleggio, Volta, et Goîto.
Le 18 décembre, l'armée française passa la Chiesa; le quartier-général
se porta à Castaguedolo. Les 19 et 21, toute l'armée marcha sur le
Mincio en quatre colonnes; la droite, sous les ordres de Dupont, se
dirigea sur l'extrémité du lac de Mantoue; le centre, conduit par
Suchet, marcha sur la Volta; l'avant-garde, ayant pour but de masquer
Peschiera, se porta sur Ponti; la réserve et l'aile gauche se
dirigèrent sur Mosembano. Dupont, à l'aile droite, rejeta avec sa
division de droite, la garnison de Mantoue au-delà du lac. La deuxième
division (Vatrin) chassa l'ennemi dans Goîto. Suchet, au centre,
marcha sur Volta avec circonspection. Il s'attendait à un mouvement de
l'armée autrichienne pour soutenir la tête de sa ligne. Mais l'ennemi
ne fit contenance nulle part; il craignait probablement d'être coupé
du Mincio; il abandonna ses positions. La belle hauteur de Mozembano,
qui commande le Mincio, ne fut pas disputée. Les Français s'emparent
de toutes les positions sur la rive droite, excepté de Goîto et de la
tête de pont de Borghetto. Lorsque l'ennemi s'était aperçu qu'il avait
affaire à toute l'armée française, il avait craint un engagement
général; et il s'était reployé sur la rive gauche du Mincio, ne
conservant, sur la droite, que Goîto et Borghetto. Le résultat des
pertes des Autrichiens, sur toute la ligne, fut de 5 à 600 hommes
prisonniers. Le quartier-général des Français fut placé à Mozembano.
Il fallait, le jour même, jeter des ponts sur le Mincio, le franchir,
et poursuivre l'ennemi. Une rivière d'aussi peu de largeur, est un
léger obstacle, lorsqu'on a une position qui domine la rive opposée,
et que, de là, la mitraille des batteries dépasse au loin l'autre
rive. A Mozembano, au moulin de la Volta, l'artillerie peut battre
l'autre rive à une grande distance, sans que l'ennemi puisse trouver
une position avantageuse pour l'établissement de ses batteries. Alors
le passage n'est réellement rien; l'ennemi ne peut pas même voir le
Mincio, qui, semblable à un fossé de fortification, couvre les
batteries de toute attaque.
Dans la guerre de siége, comme dans celle de campagne, c'est le canon
qui joue le principal rôle; il a fait une révolution totale. Les hauts
remparts en maçonnerie ont dû être abandonnés pour les feux rasants et
recouverts par des masses de terre. L'usage de se retrancher chaque
jour, en établissant un camp, et de se trouver en sûreté derrière de
mauvais pieux, plantés à côté les uns des autres, a dû être aussi
abandonné.
Du moment où l'on est maître d'une position qui domine la rive
opposée, si elle a assez d'étendue pour que l'on puisse y placer un
bon nombre de pièces de canon, on acquiert bien des facilités pour le
passage de la rivière. Cependant, si la rivière a de deux cents à cinq
cents toises de large, l'avantage est bien moindre; parce que votre
mitraille n'arrivant plus sur l'autre rive, et l'éloignement
permettant à l'ennemi de se défiler facilement, les troupes, qui
défendent le passage, ont la faculté de s'enterrer dans des boyaux,
qui les mettent à l'abri du feu de la rive opposée. Si les grenadiers,
chargés de passer pour protéger la construction du pont, parviennent à
surmonter cet obstacle, ils sont écrasés par la mitraille de l'ennemi,
qui, placé à deux cents toises du débouché du pont, est à portée de
faire un feu très-meurtrier, et est cependant éloigné de quatre ou
cinq cents toises des batteries de l'armée qui veut passer; de sorte
que l'avantage du canon est tout entier pour lui. Aussi, dans ce cas,
le passage n'est-il possible, que lorsqu'on parvient à surprendre
complètement l'ennemi, et qu'on est favorisé par une île
intermédiaire, ou par un rentrant très-prononcé, qui permet d'établir
des batteries croisant leurs feux sur la gorge. Cette île ou ce
rentrant forme alors une tête de pont naturelle, et donne tout
l'avantage de l'artillerie à l'armée qui attaque.
Quand une rivière a moins de soixante toises, les troupes qui sont
jetées sur l'autre bord, protégées par une grande supériorité
d'artillerie et par le grand commandement que doit avoir la rive où
elle est placée, se trouvent avoir tant d'avantage, que, pour peu que
la rivière forme un rentrant, il est impossible d'empêcher
l'établissement du pont. Dans ce cas, les plus habiles généraux se
sont contentés, lorsqu'ils ont pu prévoir le projet de leur ennemi, et
arriver avec leur armée sur le point de passage, de s'opposer au
passage du pont, qui est un vrai défilé, en se plaçant en demi-cercle
alentour, et en se défilant du feu de la rive opposée, à trois ou
quatre cents toises de ses hauteurs. C'est la manoeuvre que fit
Vendôme, pour empêcher Eugène de profiter de son pont de Cassano.
Le général français décida de passer le Mincio le 24 décembre, et il
choisit pour points de passage, ceux de Mozembano et de Molino della
Volta, distants de deux lieues l'un de l'autre. Sur ces deux points,
le Mincio n'étant rien, il ne faut considérer que le plan général de
la bataille. Était-il à propos de se diviser entre Mozembano et
Molino? L'ennemi occupait la hauteur de Valleggio et la tête de pont
de Borghetto. La jonction des troupes, qui auraient effectué les deux
passages, pouvait donc éprouver des obstacles et être incertaine.
L'ennemi pouvait lui-même sortir par Borghetto, et mettre de la
confusion dans l'une de ces attaques. Ainsi il était plus conforme aux
règles de la guerre, de passer sur un seul point, afin d'être sûr
d'avoir toujours ses troupes réunies. Dans ce cas, lequel des deux
passages fallait-il préférer?
Celui de Mozembano avait l'avantage d'être plus près de Vérone; la
position était beaucoup meilleure. L'armée ayant donc passé à
Mozembano, sur trois ponts éloignés l'un de l'autre de deux à trois
cents toises, ne devait point avoir d'inquiétude pour sa retraite,
parce que sa droite et sa gauche étaient constamment appuyées au
Mincio, et flanquées par les batteries qu'on pouvait établir sur la
rive droite. Mais Bellegarde, qui l'avait parfaitement senti, avait
occupé, par une forte redoute, les deux points de Valleggio et de
Salionzo. Ces deux points, situés au coude du Mincio, forment avec le
point de passage, un triangle équilatéral de trois mille toises de
côté. L'armée autrichienne venant à appuyer sa gauche à Valleggio, sa
droite à Salionzo, se trouvait occuper la corde, et sa droite et sa
gauche étaient parfaitement appuyées. Elle ne pouvait pas être
tournée; mais sa ligne de bataille était de 3,000 toises. Brune ne
pouvait donc espérer que de percer son centre; opération souvent
difficile, et qui exige une grande vigueur et beaucoup de troupes
réunies.
Le point de Molino della Volta était moins avantageux. Si l'on eût été
battu, il y aurait eu plus de difficultés pour la retraite; car
Pozzolo domine la rive droite. Mais dans cette position, l'ennemi
n'aurait pas eu l'avantage d'avoir ses ailes appuyées par des ouvrages
de fortification.
En faisant un passage à Mozembano, le général français, trouvait sur
sa droite les hauteurs de Valleggio, qui étaient fortement
retranchées, et sur sa gauche, celles de Salionzo, occupées également
par de bons ouvrages. L'armée française, en voulant déboucher, se
trouvait dans un rentrant, en butte aux feux convergents de
l'artillerie ennemie, et ayant devant elle l'armée autrichienne,
appuyée, par sa droite et sa gauche, à ces deux fortes positions. D'un
autre côté, le corps, qui passait à la Volta, avait sa droite à une
lieue et demie de Goîto, place fortifiée sur la rive droite, et à une
lieue, sur sa gauche, Borghetto et Valleggio.
Il fut cependant résolu que l'aile droite passerait à la Volta, tandis
que le reste de l'armée passerait à Mozembano.
Le général Dupont, arrivé à Molino della Volta à la pointe du jour,
construisit des ponts, et fit passer ses divisions. Il s'empara du
village de Pozzolo, où il établit sa droite; et sa gauche appuyée au
Mincio, fut placée vis-à-vis de Molino, et protégée par le feu de
l'artillerie des hauteurs de la rive droite, qui dominent toute la
plaine. Une digue augmentait encore la force de cette gauche. Lors du
passage, l'ennemi était peu nombreux. Sur les dix heures, le général
Dupont apprit que le passage que le général Brune devait effectuer
devant Mozembano, était remis au lendemain. Le général Dupont aurait
dû sur-le-champ faire repasser sur la rive droite, la masse de ses
troupes, en ne laissant, sur la rive gauche, que quelques bataillons,
pour y établir une tête de pont, sous la protection de ses batteries.
D'ailleurs, la position était telle, que l'ennemi ne pouvait approcher
jusqu'au pont. Cette opération aurait eu tout l'avantage d'une fausse
attaque, aurait partagé l'attention de l'ennemi. L'on aurait pu, à la
pointe du jour, avoir forcé la ligne de Valleggio à Salionzo, avant
que toute l'armée ennemie n'y eût été réunie. Le général Dupont resta
cependant dans sa position sur la rive gauche. Bellegarde, profitant
de l'avantage que lui donnait son camp retranché de Valleggio et de
Salionzo, marcha avec ses réserves contre l'aile droite. On se battit
sur ce point, avec beaucoup d'opiniâtreté; les généraux Suchet et
Davoust accoururent au secours du général Dupont; et un combat
très-sanglant, où les troupes déployèrent la plus grande valeur, eut
lieu sur ce point, entre 20 à 25,000 Français, et 40 à 45,000
Autrichiens, dans l'arrondissement d'une armée qui, sur un champ de
bataille de trente lieues carrées, avait 80,000 Français contre 60,000
Autrichiens. C'est au village de Pozzolo que se passa l'action la plus
vive; la gauche, protégée par le feu de l'artillerie de la rive droite
et par la digue, était plus difficile à attaquer. Pozzolo, pris et
repris alternativement par les Autrichiens et par les Français, resta
enfin à ces derniers. Mais il leur en coûta bien cher; ils y perdirent
l'élite de trois divisions, et éprouvèrent au moins autant de mal que
l'ennemi. La bravoure des Français fut mal employée; et le sang de ces
braves ne servit qu'à réparer les fautes du général en chef, et celles
causées par l'ambition inconsidérée de ses lieutenants-généraux. Le
général en chef, dont le quartier-général était à deux lieues du champ
de bataille, laissa se battre toute son aile droite, qu'il savait
avoir passé sur la rive gauche, sans faire aucune disposition pour la
secourir. Une telle conduite n'a besoin d'aucun commentaire.
Il est impossible d'expliquer comment Brune, qui savait que sa droite
avait passé et était aux mains avec l'ennemi, ne se porta pas à son
secours, n'y dirigea pas ses pontons pour y construire un autre pont.
Pourquoi du moins, puisqu'il avait adopté le plan de passer sur deux
points, ne choisit-il pas Mozembano, en profitant du mouvement où
était l'armée autrichienne, pour s'emparer de Salionzo, Valleggio, et
tomber sur les derrières des ennemis? Suchet et Davoust ne vinrent au
secours de Dupont, que de leur propre mouvement, ne prenant conseil
que de la force des évènements.
Le 25, le général Marmont plaça ses batteries de réserve sur les
hauteurs de Mozembano, pour protéger la construction des ponts;
c'était bien inutile. L'ennemi n'avait garde de venir se placer dans
un rentrant de trois mille toises de corde, pour disputer le passage
d'une rivière de vingt toises, commandée par une hauteur, vis-à-vis de
laquelle son artillerie, quelque nombreuse qu'elle fût, n'aurait pas
pu se maintenir plus d'un quart d'heure en batterie. Le passage
effectué, Delmas, avec l'avant-garde, marcha sur Valleggio; Moncey,
avec la division Boudet, Michaud, avec la réserve, le soutinrent.
Suchet resta en réserve devant Borghetto, et Dupont, avec l'aile
droite, resta à Pozzolo. Les troupes eurent à souffrir des feux
croisés de Valleggio et de Salionzo; mais le général autrichien avait
déja calculé sa retraite, considérant la rivière comme passée, et
après l'affront qu'il avait reçu la veille, malgré l'immense
supériorité de ses forces, il cherchait à gagner l'Adige. Il avait
seulement conservé des garnisons dans les ouvrages de Salionzo et de
Valleggio, afin de pouvoir opérer sûrement sa retraite et évacuer tous
ses blessés. Brune lui en laissa le temps. Dans la journée du 25, il
ne dépassa pas Salionzo et Valleggio, c'est-à-dire qu'il fit trois
mille toises. Le lendemain, les redoutes de Salionzo furent cernées,
et on y prit quelques pièces de canon et 1200 hommes. Il faut croire
que c'est par une faute de l'état-major autrichien, que ces garnisons
n'ont pas reçu l'ordre de se retirer sur Peschiera. Il est difficile,
toutefois, de justifier la conduite de ce général.