Le 9 décembre (six jours après la bataille) Lecourbe jetta un pont à

deux lieues au-dessus de Rosenheim, au village de Neupeuren, descendit

la rive droite avec les divisions Montrichard et Gudin, se porta

vis-à-vis Rosenheim, où le corps de Condé, qui avait été complété à

12,000 hommes par des bataillons autrichiens, se trouvait en position

en avant de Rarsdorf, appuyant la droite à l'Inn, vis-à-vis Rosenheim,

la gauche au lac de Chiemsée. La division Gudin manoeuvra sur Endorf,

pour tourner cette gauche, ce qui décida la retraite de ce corps

derrière l'Alza. Les divisions Decaen et Grouchy, qui avaient passé

l'Inn au pont qu'avait jeté Lecourbe, arrivèrent en ligne au milieu de

la journée. Decaen prit la gauche de la ligne, Grouchy resta en

réserve, Lecourbe continua à suivre l'ennemi par la route de Seebruck,

Traunstein et Teissendorf; Grouchy suivit son mouvement. Richepanse et

Decaen marchèrent d'abord sur la grande route de Wasserbourg, et par

un à droite, se portèrent sur Lauffen, où ils passèrent la Salza le

14. Richepanse avait jeté un pont de bateaux vis-à-vis Rosenheim, et

passé l'Inn dans la journée du 11. Grenier entra dans la tête de pont

de Wasserbourg que l'ennemi évacua, passa l'Inn et se dirigea sur

Altenmarkt. Les parcs, la réserve de cavalerie, les deux divisions de

la gauche passèrent sur le pont de Mühldorf, dans les journées des 10,

11 et 12. Car, aussitôt que l'ennemi vit que la barrière de l'Inn

était forcée, il en abandonna en toute hâte les rives, pour se

concentrer entre l'Ems et Vienne.

Le 13, Lecourbe se porta à Seebruck, passa l'Alza et s'avança aux

portes de Salzbourg. Il rencontra, vis-à-vis Salzbourg,

l'arrière-garde ennemie, forte de 20,000 hommes, la plus grande partie

cavalerie, l'attaqua et fut repoussé avec perte de 2,000 hommes, et

obligé de se reployer sur la rive gauche de la Saal. Les Autrichiens

se disposaient à le suivre; mais le général Decaen ayant passé la

Salza à Lauffen, Moreau marcha sur Salzbourg par la rive droite, ce

qui obligea l'ennemi à abandonner cette rivière et à se retirer en

hâte pour couvrir la capitale. Le 15, le général Decaen entra dans

Salzbourg; le général Richepanse, de Lauffen se dirigea, le 16, sur

Herdorf, et gagna, par une grande marche, la chaussée de Vienne. Le

lieutenant-général Grenier marcha sur la chaussée de Braunau à Ried.

Lecourbe, continuant à former la droite, s'avança par les montagnes.

Le 17, Richepanse rencontra, à Frankenmarkt, l'arrière-garde de

l'archiduc; il se battit toute la soirée. Le 18, on se battit aussi à

Schwanstadt. L'arrière-garde ennemie n'avait fait qu'une lieue et

demie dans cette journée, et prétendait passer la nuit dans cette

position; mais elle fut attaquée avec la plus grande impétuosité et

culbutée; elle perdit 200 prisonniers. Le 19, le général Decaen ayant

pris l'avant-garde, attaqua le général Kienmayer à Lambach, le

culbuta, fit prisonnier le général Mezzery et 1200 hommes. Les

bagages, les parcs eurent beaucoup de peine à passer le pont, et

furent long-temps exposés au feu des batteries françaises. L'ennemi

fut poussé arec une telle activité, qu'il n'eut pas le temps de brûler

le pont, qui était en bois et déjà couvert d'artifices. La division

Decaen se porta dans la nuit sur Wels, où elle atteignit un corps

ennemi, qui se retirait sur Linz, et fit quelques centaines de

prisonniers; la division Richepanse passa la Traün à Lambach et marcha

sur Kremsmünster, où Lecourbe et Decaen arrivèrent dans la soirée du

20. La division Grouchy et le grand quartier-général se portèrent à

Wels; le corps de Grenier, après avoir passé la Salza à Lauffen et à

Burkhausen et bloqué Braunau par la division Ney, arriva à Ebersberg.

Le prince Charles venait de prendre le commandement de l'armée:

l'opinion des peuples et du soldat l'appelait à grands cris au secours

de la monarchie; mais il était trop tard.

Pendant ce temps, le général Decaen battait, à Kremsmünster,

l'arrière-garde commandée par le prince de Schwartzenberg, et lui

faisait un millier de prisonniers. Le 21, il entra à Steyer; le

général Grouchy à Ems. L'armée passa l'Ems le même jour; les

avant-postes furent placés sur l'Ips et l'Erlaph; la cavalerie légère

s'avança jusqu'à Mölk. Le grand quartier-général fut établi à

Kremsmünster. Le 25 décembre, on signa une suspension d'armes; elle

était conçue en ces termes:

Art. 1er. La ligne de démarcation entre la portion de l'armée

gallo-batave, en Allemagne, sous les ordres du général Augereau, dans

les cercles de Westphalie, du Haut-Rhin et de Franconie, jusqu'à

Bayarsdorf, sera déterminée particulièrement entre ce général et celui

de l'armée impériale et royale qui lui est opposée. De Bayarsdorf,

cette ligne passe à Herland, Nuremberg, Neumarck, Parsberg, Laver,

Stadt-am-Lof et Ratisbonne, où elle passe le Danube dont elle longe la

rive droite jusqu'à l'Erlaph, qu'elle remonte jusqu'à sa source, passe

à Marckgamingen, Kogelbach, Goulingen, Hammox, Mendleng, Leopolstein,

Heissemach, Vorderenberg et Leoben; suit la rive gauche de la Mühr

jusqu'au point où cette rivière coupe la route de Salzbourg à

Clagenfurth, qu'elle suit jusqu'à Spritat, remonte la chaussée de

Vérone par l'Inenz et Brixen jusqu'à Botzen; de là passe à Maham,

Glurens et Sainte-Marie, et arrive par Bormio dans la Valteline, où

elle se lie avec l'armée d'Italie.--Art. 2. La carte d'Allemagne, par

Chauchard, servira de règle dans les discussions qui pourraient

s'élever sur la ligne de démarcation ci-dessus.--Art. 3. Sur les

rivières qui sépareront les deux armées, la section ou la conservation

des ponts sera réglée par des arrangements particuliers, suivant que

cela sera jugé utile, soit pour le besoin des armées, soit pour ceux

du commerce; les généraux en chef des armées respectives s'entendront

sur ces objets, ou en délégueront le droit aux généraux, commandant

les troupes sur ces points. La navigation des rivières restera libre,

tant pour les armées que pour le pays.--Art. 4. L'armée française

non-seulement occupera exclusivement tous les points de la ligne de

démarcation ci-dessus déterminée, mais encore pour mettre un

intervalle continu entre les deux armées; la ligne des avant-postes de

l'armée impériale et royale sera, dans toute son étendue, à

l'exception du Danube, à un mille d'Allemagne, au moins, de distance

de celle de l'armée française.--Art. 5. A l'exception des sauvegardes

ou gardes de police, qui seront laissées ou envoyées dans le Tyrol par

les deux armées respectives, et en nombre égal, mais qui sera le

moindre possible (ce qui sera réglé par une convention particulière).

Il ne pourra rester aucune autre troupe de sa majesté l'empereur dans

l'enceinte de la ligne de démarcation: celles qui se trouvent en ce

moment dans les Grisons, le Tyrol et la Carinthie, devront se retirer

immédiatement par la route de Clagenfurt sur Pruck, pour rejoindre

l'armée impériale d'Allemagne, sans qu'aucune puisse être dirigée sur

l'Italie; elles se mettront en route des points où elles sont,

aussitôt l'avis donné de la présente convention, et leur marche sera

réglée sur le pied d'une poste et demie d'Allemagne par jour. Le

général en chef de l'armée française du Rhin est autorisé à s'assurer

de l'exécution de cet article par des délégués chargés de suivre la

marche des armées impériales jusqu'à Pruck. Les troupes impériales qui

pourraient avoir à se retirer du haut Palatinat, de la Souabe ou de la

Franconie, se dirigeront par le chemin le plus court, au-delà de la

ligne de démarcation. L'exécution de cet article ne pourra être

retardée sous aucun prétexte au-delà du temps nécessaire, eu égard aux

distances.--Art. 6. Les forts de Kufstein, Schoernitz et tous les

autres points de fortifications permanentes dans le Tyrol, seront

remis en dépôt à l'armée française, pour être rendus dans le même état

où ils se trouvent à la conclusion et ratification de la paix, si elle

suit cet armistice sans reprise d'hostilités. Les débouchés de

Fientlermünz, Naudert et autres fortifications de campagne dans le

Tyrol, seront remis à la disposition de l'armée française.--Art. 7.

Les magasins appartenant dans ce pays à l'armée impériale, seront

laissés à sa disposition.--Art. 8. La forteresse de Wurtzbourg, en

Franconie, et la place de Braunau, dans le cercle de Bavière, seront

également remises à l'armée française, pour être rendues aux mêmes

conditions que les forts de Kufstein et Schoernitz.--Art. 9. Les

troupes, tant de l'empire que de sa majesté impériale et royale qui

occupent les places, les évacueront, savoir: la garnison de

Wurtzbourg, le 6 janvier 1801 (16 nivose an IX); celle de Braunau, le

4 janvier 1801 (14 nivose an IX), et celle des forts du Tyrol, le 8

janvier (18 nivose).--Art. 10. Toutes les garnisons sortiront avec les

honneurs de la guerre, et se rendront, avec armes et bagages, par le

plus court chemin, à l'armée impériale. Il ne pourra rien être

distrait par elles de l'artillerie, munitions de guerre et de bouche

et approvisionnements en tout genre de ces places, à l'exception des

subsistances nécessaires pour leur route jusqu'au-delà de la ligne de

démarcation.--Art. 11. Des délégués seront respectivement nommés pour

constater l'état des places dont il s'agit; mais sans que le retard

qui serait apporté à cette mission puisse en entraîner dans

l'évacuation.--Art. 12. Les levées extraordinaires ordonnées dans le

Tyrol seront immédiatement licenciées, et les habitants renvoyés dans

leurs foyers. L'ordre et l'exécution de ce licenciement ne pourront

être retardés sous aucun prétexte.--Art. 13. Le général en chef de

l'armée du Rhin voulant, de son côté, donner à son altesse l'archiduc

Charles une preuve non équivoque des motifs qui l'ont déterminé à

demander l'évacuation du Tyrol, déclare, qu'à l'exception des forts de

Kufstein, Schoernitz, Fientlermünz, il se bornera à avoir dans le

Tyrol des sauvegardes ou gardes de police déterminées dans l'art. 5,

pour assurer les communications. Il donnera en même temps aux

habitants du Tyrol, toutes les facilités qui seront en son pouvoir

pour leurs subsistances, et l'armée française ne s'immiscera en rien

dans le gouvernement de ce pays.--Art. 14. La portion du territoire de

l'empire et des états de sa majesté impériale, dans le Tyrol, est mise

sous la sauvegarde de l'armée française pour le maintien du respect

des propriétés et des formes actuelles du gouvernement des peuples.

Les habitants de ce pays ne seront point inquiétés pour raison de

services rendus à l'armée impériale, ni pour opinions politiques, ni

pour avoir pris une part active à la guerre.--Art. 15. Au moyen des

dispositions ci-dessus, il y aura entre l'armée gallo-batave, en

Allemagne, celle du Rhin, et l'armée de sa majesté impériale et de ses

alliés dans l'empire germanique, un armistice et suspension d'armes

qui ne pourra être moindre de trente jours. A l'expiration de ce

délai, les hostilités ne pourront recommencer qu'après quinze jours

d'avertissement, comptés de l'heure où la signification de rupture

sera parvenue, et l'armistice sera prolongé indéfiniment jusqu'à cet

avis de rupture.--Art. 16. Aucun corps ni détachement, tant de l'armée

du Rhin que de celle de sa majesté impériale, en Allemagne, ne

pourront être envoyés aux armées respectives, en Italie, tant qu'il

n'y aura pas d'armistice entre les armées française et impériale dans

ce pays. L'inexécution de cet article sera regardée comme une rupture

immédiate de l'armistice.--Art. 17. Le général en chef de l'armée du

Rhin fera parvenir le plus promptement possible la présente convention

aux généraux en chef de l'armée gallo-batave, des Grisons et de

l'armée d'Italie, avec la plus pressante invitation, particulièrement

au général en chef de l'armée d'Italie, de conclure de son côté une

suspension d'armes. Il sera donné en même temps toutes facilités pour

le passage des officiers et courriers que son altesse royale

l'archiduc Charles croira devoir envoyer, soit dans les places à

évacuer, soit dans le Tyrol, et en général dans le pays compris dans

la ligne de démarcation durant l'armistice.

A Steyer, le 25 décembre 1800 (4 nivose an 9).

_Signés_, V. F. LAHORIE, le comte de GRUNE, WAIROTHER-DE-VETAL.

L'armée resta dans ses positions jusqu'à la ratification de la paix de

Lunéville, signée le 9 février 1801. Elle évacua, en exécution de ce

traité, les états héréditaires, dans les dix jours qui suivirent la

ratification, et l'empire dans l'espace de 30 jours après l'échange

desdites ratifications.

§ IX.

OBSERVATIONS.

_Plan de campagne._ Le plan de campagne adopté par le premier consul,

réunissait tous les avantages. Les armées d'Allemagne et d'Italie

étaient chacune dans une seule main; l'armée gallo-batave devait être

indépendante, parce qu'elle n'était qu'un corps d'observation, qui ne

devait pas se laisser séparer de la France, et devait toujours se

tenir en arrière de la gauche de la grande armée, pour permettre au

général Moreau de concentrer toutes ses divisions et de réunir d'assez

grandes forces, pour pouvoir manoeuvrer, indépendamment des bons ou

mauvais succès de ce corps d'observation.

L'armée des Grisons, deuxième armée de réserve, menaçait à la fois le

Tyrol allemand et italien. Elle fixa toute l'attention des généraux

Hiller et Davidowich, et permit au général Moreau d'attirer à lui sa

droite, et au général Brune d'attirer à lui sa gauche. Il importait

qu'elle fût aussi indépendante, parce qu'elle devait réaccorder les

armées d'Allemagne et d'Italie, menacer la gauche de l'armée de

l'archiduc, et la droite de celle du maréchal Bellegarde.

Ces deux corps d'observation, qui n'étaient ensemble que de 35,000

hommes, occupèrent l'armée mayençaise et les corps de Simbschen,

Klenau, Reuss et Davidowich, 70,000 hommes; lorsque, par un effet

opposé, ils permirent aux deux grandes armées françaises, qui étaient

destinées à entrer dans les états héréditaires, de tenir réunies

toutes leurs forces.

_Augereau._ Le général Augereau a rempli le rôle qui lui avait été

assigné. Ses instructions lui ordonnaient de se tenir toujours en

arrière, afin de ne pas s'exposer à être attaqué par un détachement de

l'armée de l'archiduc. Au reste, son combat de Burg-Eberach, le 3

décembre, jour même de la bataille de Hohenlinden, est fort

honorable, ainsi que les combats qu'il a soutenus plus tard en avant

de Nuremberg, où il a eu à lutter contre des forces supérieures. Mais

s'il se fût mieux pénétré du rôle qu'il avait à remplir, il eût évité

des engagements; ce qui lui devenait facile, en ne passant pas la

Rednitz. Cependant son ardeur a été utile, puisqu'elle a obligé

l'archiduc à détacher le corps de Klenau, pour soutenir l'armée

mayençaise.

_Moreau._ La marche du général Moreau sur l'Inn est défectueuse; il ne

devait pas aborder cette rivière sur six points et sur une ligne de

quinze à vingt lieues. Lorsque l'armée, qui vous est opposée, est

couverte par un fleuve, sur lequel elle a plusieurs têtes de pont, il

ne faut pas l'aborder de front. Cette disposition dissémine votre

armée, et vous expose à être coupé. Il faut s'approcher de la rivière

que vous voulez passer, par des colonnes en échelons, de sorte qu'il

n'y ait qu'une seule colonne, la plus avancée, que l'ennemi puisse

attaquer sans prêter lui-même le flanc. Pendant ce temps, vos troupes

légères borderont la rive; et lorsque vous serez fixé sur le point où

vous voulez passer, point qui doit toujours être éloigné de l'échelon

de tête, pour mieux tromper votre ennemi, vous vous y porterez

rapidement et jetterez votre pont. L'observation de ce principe était

très-importante sur l'Inn, le général français ayant fait de Munich

son point de pivot. Or, il n'y a de Munich à l'endroit le plus près de

cette rivière, que dix lieues; elle court obliquement, en s'éloignant

toujours davantage de cette capitale, de sorte que, lorsque l'on veut

jeter un pont plus bas, on prête le flanc à l'ennemi. Aussi le général

Grenier se trouva-t-il fort exposé dans le combat du 1er décembre; il

fut obligé de lutter deux jours, un contre trois.

Si le général français voulait occuper les hauteurs d'Ampfingen, il ne

le pouvait faire qu'avec toute son armée. Il fallait qu'il y réunît

les trois divisions de Grenier, les trois divisions de la réserve, et

la cavalerie du général d'Hautpoult, plaçant Lecourbe en échelons sur

la droite. Ainsi rangée, l'armée française n'aurait couru aucun

risque; elle eût battu et précipité dans l'Inn l'archiduc. Avec une

armée, qui eût été même supérieure en nombre, les dispositions prises

eussent été dangereuses. C'est de Landshut qu'il faut partir, pour

marcher sur l'Inn.

Pendant que le sort de la campagne se décidait aux champs d'Ampfingen

et de Hohenlinden, les trois divisions de Sainte-Suzanne et les trois

divisions de Lecourbe, c'est-à-dire la moitié de l'armée, n'étaient

pas sur le champ de bataille. A quoi bon avoir des troupes, lorsqu'on

n'a pas l'art de s'en servir dans les occasions importantes? L'armée

française était de 140,000 hommes sur le champ d'opérations; celle de

l'archiduc de 80,000 hommes, parce qu'elle était affaiblie des deux

détachements qu'elle avait faits contre l'armée gallo-batave et celle

des Grisons. Néanmoins, l'armée autrichienne se trouva égale en nombre

sur le champ de Hohenlinden, et triple au combat d'Ampfingen.

La bataille de Hohenlinden a été une rencontre heureuse; le sort de la

campagne y a été joué sans aucune combinaison. L'ennemi a eu plus de

chances de succès que les Français; et cependant ceux-ci étaient

tellement supérieurs en nombre et en qualité, que, menés sagement et

conformément aux règles, ils n'eussent eu aucune chance contre eux. On

a dit que Moreau avait ordonné la marche de Richepanse et de Decaen

sur Altenpot, pour prendre en flanc l'ennemi! cela n'est pas exact;

tous les mouvements de l'armée française, pendant la journée du 3,

étaient défensifs. Moreau avait intérêt à rester, le 3, sur la

défensive, puisque, le 4, le général Lecourbe devait arriver sur le

champ de bataille, et que, le 5, il devait recevoir un autre puissant

renfort, celui de Sainte-Suzanne. Le but de ce mouvement de Decaen et

de Richepanse, était d'empêcher l'ennemi de déboucher dans la forêt,

pendant la journée du 3; il était purement défensif.

Si la manoeuvre de ces deux divisions avait eu pour but de tomber sur

le flanc gauche de l'ennemi, elle eût été contraire à la règle, qui

veut que l'on ne fasse pas de gros détachements, la veille d'une

bataille. L'armée française n'avait de réunies que six divisions;

c'était beaucoup hasarder que d'en détacher deux, la veille de

l'action. Il était possible que ce détachement ne rencontrât pas les

ennemis, parce que ceux-ci auraient manoeuvré sur leur droite, ou

auraient déja emporté Hohenlinden, avant son arrivée à Altenpot. Dans

ce cas, les divisions Richepanse et Decaen, isolées, n'eussent été

d'aucun secours aux quatre autres, qui eussent été rejetées au-delà de

l'Iser; ce qui eût entraîné la perte de ces deux divisions détachées.

Si l'archiduc eût fait marcher en avant son échelon de droite, et ne

fût entré dans la forêt, que lorsque le général Latour aurait été aux

prises avec le lieutenant-général Grenier, il n'eût trouvé à

Hohenlinden que la division Grouchy. Il se fût emparé de la forêt,

eût coupé l'armée par le centre, et tourné la droite de Grenier, qu'il

eût jetée au delà de l'Iser; les deux divisions Richepanse et Decaen,

isolées dans des pays difficiles, au milieu des glaces et des boues,

eussent été acculées à l'Inn; un grand désastre eût frappé l'armée

française. C'était mal jouer, que d'en courir les chances; Moreau

était trop prudent pour s'exposer à un pareil hasard.

Le mouvement de Richepanse et de Decaen devait s'achever dans la nuit;

mais il eût fallu que ces deux divisions marchassent réunies. Elles

étaient au contraire séparées, et fort éloignées l'une de l'autre,

dans des pays sans chemins et en décembre; elles errèrent toute la

nuit. A sept heures du matin, le 3, lorsque Richepanse, avec la

première brigade, arriva en avant de Saint-Christophe, il se

trouva coupé de sa deuxième brigade; l'ennemi s'était placé à

Saint-Christophe. Ce général devait-il poursuivre sa marche, ou

rétrograder au secours de sa seconde brigade? Cette question ne peut

être douteuse; il devait rétrograder. Il l'eût dégagée, se fût joint

au général Decaen, et eût pu, dès lors, marcher en avant avec de

grandes forces. Il devait s'attendre à trouver, au village d'Altenpot,

une des colonnes de l'archiduc fort supérieure à lui; quel espoir

pouvait-il avoir? il eût été attaqué en tête et en queue, ayant l'Inn

sur son flanc droit. Dans sa position, les règles de la guerre

voulaient qu'il marchât réuni, non-seulement avec sa deuxième brigade,

mais même avec la division Decaen. 20,000 hommes ont toujours des

moyens d'influer sur la fortune; et au pis aller, surtout en décembre,

ils ont toujours le temps de gagner la nuit et de se tirer d'affaire.

Le général Richepanse fit donc une imprudence; cette imprudence lui

réussit, et c'est à elle que doit spécialement être attribué le succès

de la bataille. Car, de part et d'autre, il n'a tenu à rien; et le

sort de deux grandes armées a été décidé par le choc de quelques

bataillons.

_Archiduc Jean._--L'archiduc Jean a eu tort de prendre l'offensive, et

de passer l'Inn. Son armée était trop démoralisée; elle avait trop de

recrues; enfin, elle avait à combattre des forces trop considérables,

et opérait dans une saison, où tous les avantages sont pour celui qui

reste sur la défensive.

Il a fort bien engagé le combat du 1er décembre, mais il n'y a pas mis

de vigueur; il a passé toute la journée à se déployer. Ces mouvements

exigent beaucoup de temps, et les jours sont bien courts en décembre;

ce n'était pas le cas de parader. Il fallait attaquer par la gauche

et par le centre, par la droite en colonnes et au pas de charge, tête

baissée. En profitant ainsi de sa grande supériorité, il eût entamé et

mis en déroute les divisions Ney et Hardy.

Il eût dû, dès le lendemain, pousser les Français, l'épée dans les

reins et à grandes journées; il fit la faute de se reposer, ce qui

donna le temps à Moreau de se rasseoir et de réunir ses forces. Son

mouvement avait complètement surpris l'armée française; elle était

disséminée; il ne fallait pas lui donner le temps de respirer et de se

reconnaître. Mais, à moins que l'archiduc n'eût eu le bonheur de

remporter un grand avantage, l'armée française, rejetée au delà de

l'Iser, s'y fût ralliée, et n'eût pas moins fini par le battre

complètement.

Mémoires pour servir à l'Histoire de France sous Napoléon, Tome 2/2 Écrits à Sainte-Hélène par les généraux qui ont partagé sa captivité · 第 2 / 19 段