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celle des noms propres, a été conservée et n'a pas été harmonisée.
Dans le chapitre «ÉGYPTE.--USAGES, SCIENCES ET ARTS», la numérotation
des sections saute de II à IV.
MÉMOIRES
DE NAPOLÉON.
_Se trouve aussi à Paris_,
A LA GALERIE DE BOSSANGE PÈRE,
Libraire de S. A. S. Monseigneur le duc d'Orléans,
RUE DE RICHELIEU, No 60.
DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT.
MÉMOIRES
POUR SERVIR
A L'HISTOIRE DE FRANCE,
SOUS NAPOLÉON,
ÉCRITS A SAINTE-HÉLÈNE,
Par les généraux qui ont partagé sa captivité,
ET PUBLIÉS SUR LES MANUSCRITS ENTIÈREMENT CORRIGÉS DE LA MAIN
DE NAPOLÉON.
TOME DEUXIÈME,
ÉCRIT PAR LE GÉNÉRAL GOURGAUD.
PARIS,
FIRMIN DIDOT, PÈRE ET FILS, LIBRAIRES.
BOSSANGE FRÈRES, LIBRAIRES.
G. REIMER, A BERLIN.
1823.
[Illustration: Manuscrit]
MÉMOIRES DE NAPOLÉON.
DIPLOMATIE.--GUERRE.
1800 ET 1801.
Préliminaires de paix signés par le comte de
Saint-Julien.--Négociations avec l'Angleterre, pour un
armistice naval.--Commencement des négociations de
Lunéville.--Affaires d'Italie; invasion de la
Toscane.--Positions des armées.--Opérations de l'armée
Gallo-Batave. Combat de Burg-Eberach.--Opérations de l'armée
du Rhin. Bataille de Hohenlinden.--Passage de l'Inn, de la
Salza. Armistice du 25 décembre 1800.--Observations.--Armée
des Grisons; passage du Splugen; marche sur Botzen.--Armée
d'Italie; passage du Mincio; passage de l'Adige.--Suspension
d'armes de Trévise, le 16 janvier 1801; Mantoue cédée le 26
janvier.--Corps d'observation du Midi. Armistice avec Naples,
signé à Foligno, le 28 février 1801.
§ Ier.
Le lieutenant général comte de Saint-Julien arriva à Paris, le 21
juillet 1800, porteur d'une lettre de l'empereur d'Allemagne, au
premier consul. Il s'annonça comme plénipotentiaire chargé de
négocier, conclure et signer des préliminaires de paix. La lettre de
l'empereur était précise; elle contenait des pouvoirs, car il y était
dit: _Vous ajouterez foi à tout ce que vous dira de ma part le comte
de Saint-Julien, et je ratifierai tout ce qu'il fera_. Le premier
consul chargea M. de Talleyrand de négocier avec le plénipotentiaire
autrichien, et en peu de jours les préliminaires furent arrêtés et
signés. Par ces préliminaires, il était convenu que la paix serait
établie sur les conditions du traité de Campo-Formio, que l'Autriche
recevrait, en Italie, les indemnités que ce traité lui accordait en
Allemagne; que jusqu'à la signature de la paix définitive, les armées
des deux puissances resteraient, tant en Italie qu'en Allemagne, dans
leur situation actuelle; que la levée en masse des insurgés de la
Toscane ne recevrait aucun accroissement, et qu'aucune troupe
étrangère ne serait débarquée dans ce pays.
Le rang élevé du plénipotentiaire, la lettre de l'empereur dont il
était porteur, les instructions qu'il disait avoir, son ton
d'assurance, tout portait à regarder la paix comme signée; mais en
août, on reçut des nouvelles de Vienne: le comte de Saint-Julien
était désavoué et rappelé; le baron de Thugut, ministre des affaires
étrangères d'Autriche, faisait connaître que, par un traité conclu
entre l'Angleterre et l'Autriche, cette dernière s'était engagée à ne
traiter de la paix, que conjointement avec l'Angleterre, et qu'ainsi
l'empereur ne pouvait ratifier les préliminaires du comte de
Saint-Julien, mais que ce monarque desirait la paix; que l'Angleterre
la desirait également, comme le constatait la lettre de lord Minto,
ministre anglais à Vienne, au baron de Thugut. Ce lord disait que
l'Angleterre était prête à envoyer un plénipotentiaire pour traiter,
conjointement avec le ministre autrichien, de la paix définitive entre
ces deux puissances et la France.
Dans une telle circonstance, ce que la république avait de mieux à
faire, c'était de recommencer les hostilités. Cependant le premier
consul ne voulut négliger aucune des chances qui pouvaient rétablir la
paix avec l'Autriche et l'Angleterre; et, pour parvenir à ce but, il
consentit, 1º à oublier l'affront que venait de faire à la république
le cabinet de Vienne, en désavouant les préliminaires qui avaient
été signés par le comte de Saint-Julien; 2º à admettre des
plénipotentiaires anglais et autrichiens au congrès; 3º à prolonger
l'armistice existant entre la France et l'Allemagne, pourvu que, de
son côté, l'Angleterre consentît à un armistice naval, puisqu'il
n'était pas juste que la France traitât avec deux puissances alliées,
étant en armistice avec l'une et en guerre avec l'autre.
§ II.
Un courrier fut expédié à M. Otto, qui résidait à Londres comme
commissaire français, chargé de l'échange des prisonniers. Le 24 août,
il adressa une note au lord Grenville, en lui faisant connaître que
lord Minto ayant déclaré l'intention où était le gouvernement anglais,
de participer aux négociations qui allaient s'ouvrir avec l'Autriche,
pour le rétablissement de la paix définitive entre l'Autriche et la
France, le premier consul consentait à admettre le ministre anglais
aux négociations; mais que l'oeuvre de la paix en devenait plus
difficile; que les intérêts à traiter étant plus compliqués et plus
nombreux, les négociations en éprouveraient nécessairement des
longueurs; et qu'il n'était pas conforme aux intérêts de la république
que l'armistice conclu à Marengo, et celui conclu à Bayarsdorf,
continuassent plus long-temps, à moins que, par compensation, on
n'établît aussi un armistice naval.
Les dépêches de lord Minto n'étaient pas encore arrivées à Londres, et
lord Grenville, fort étonné de la note qu'il recevait, envoya le chef
du transport-office, prier M. Otto de remettre les pièces qui y
avaient donné lieu, ce qu'il fit aussitôt. Mais peu après, le cabinet
de Saint-James reçut son courrier de Vienne; lord Grenville répondit à
M. Otto, que l'idée d'un armistice applicable aux opérations navales,
était neuve dans l'histoire des nations. Du reste, il déclara qu'il
était prêt à envoyer un plénipotentiaire au lieu qui serait désigné
pour la tenue du congrès; il fit connaître que ce plénipotentiaire
serait son frère Thomas Grenville, et demanda les passe-ports pour
qu'il pût se rendre en France. C'était éluder la question; et M. Otto,
le 30 août, réclama une réponse catégorique avant le 3 septembre, vu
que, le 10, les hostilités devaient recommencer en Allemagne et en
Italie. Lord Grenville, le 4 septembre, fit demander un projet par
écrit, attendu qu'il avait peine à comprendre ce qu'on entendait par
un armistice applicable aux opérations navales. M. Otto envoya le
projet du gouvernement français rédigé. Les principales dispositions
étaient celles-ci: 1º les vaisseaux de guerre et de commerce des deux
nations, jouiront d'une libre navigation, sans être soumis à aucune
espèce de visite; 2º les escadres, qui bloquent les ports de Toulon,
Brest, Rochefort et Cadix, rentreront dans leurs ports respectifs; 3º
les places de Malte, Alexandrie et Belle-Isle en mer, seront
assimilées aux places d'Ulm, Philipsbourg et Ingolstadt; et, en
conséquence, tous les vaisseaux français et neutres pourront y entrer
librement.
Le 7 septembre, M. Grenville répondit que S. M. Britannique admettait
le principe d'un armistice applicable aux opérations navales, quoique
cela fût contraire aux intérêts de l'Angleterre; que c'était un
sacrifice que cette puissance voulait faire en faveur de la paix et de
son alliée l'Autriche; mais qu'aucun des articles du projet français
n'était admissible; et il proposa d'établir les négociations sur un
contre-projet qu'il envoya. Ce contre-projet portait: 1º les
hostilités cesseront sur mer; 2º on accordera aux places de Malte,
Alexandrie et Belle-Isle, des vivres pour quatorze jours à la fois, et
d'après le nombre d'hommes qu'elles ont pour garnison; 3º le blocus de
Brest et des autres ports français ou alliés sera levé; mais aucun des
vaisseaux de guerre, qui y sont, n'en pourra sortir pendant toute la
durée de l'armistice; et les escadres anglaises resteront à la vue de
ces ports.
Le commissaire français répondit le 16 septembre, que son gouvernement
offrait le choix à S. M. Britannique, que les négociations
s'ouvrissent à Lunéville, que les plénipotentiaires anglais et
autrichiens fussent admis à traiter ensemble, et que pendant ce
temps-là la guerre eût lieu sur terre comme sur mer; ou bien qu'il y
eût armistice sur terre et sur mer; ou enfin, qu'il y eût armistice
avec l'Autriche, et qu'on ne traitât à Lunéville qu'avec elle; qu'on
traitât à Londres ou à Paris avec l'Angleterre, et que l'on continuât
à se battre sur mer. Il observait que l'armistice naval devait offrir
à la France des compensations pour ce qu'elle perdait par la
prolongation de l'armistice sur le continent, pendant lequel
l'Autriche réorganisait ses armées et son matériel, en même temps que
l'impression des victoires de Marengo et de Moeskirch s'effaçait du
moral de ses soldats; que, pendant cette prolongation, le royaume de
Naples, qui était en proie à toutes les dissensions et à toutes les
calamités, se réorganisait et levait une armée; qu'enfin c'était à la
faveur de l'armistice, que des levées d'hommes se faisaient en Toscane
et dans la marche d'Ancône.
Le vainqueur n'avait accordé au vaincu tous ces avantages, que sur sa
promesse formelle de conclure sans délai une paix séparée. Ceux que la
France pouvait trouver dans le principe d'un armistice naval, ne
pouvaient consister dans l'approvisionnement des ports de la
république, qui certes ne manquait pas de moyens intérieurs de
circulation, mais bien dans le rétablissement de ses communications
avec l'Égypte, Malte et l'Ile-de-France. M. Grenville fit demander, le
20 septembre, de nouvelles explications; et M. Otto lui fit savoir le
lendemain, que le premier consul consentait à modifier son premier
projet; que les escadres françaises ou alliées ne pourraient changer
de positions pendant la durée de l'armistice; qu'il ne serait
autorisé, avec Malte, que les communications nécessaires pour fournir
à la fois pour quinze jours de vivres, à raison de dix mille rations
par jour; qu'Alexandrie n'étant pas bloquée par terre et ayant des
vivres en assez grande abondance pour pouvoir en envoyer même à
l'Angleterre, la France aurait la faculté d'expédier six frégates qui,
partant de Toulon, se rendraient à Alexandrie, et en reviendraient
sans être visitées, et ayant à bord un officier anglais parlementaire.
C'étaient là les deux seuls avantages que la république pût retirer
d'une suspension d'armes maritime. Ces six frégates armées en flûte
auraient pu porter 3,600 hommes de renfort; on n'y eût mis que le
nombre de matelots strictement nécessaire pour leur navigation, et
elles auraient même pu porter quelques milliers de fusils et une bonne
quantité de munitions de guerre et d'objets nécessaires à l'armée
d'Égypte.
La négociation ainsi engagée, lord Grenville crut devoir autoriser M.
Ammon, sous-secrétaire d'état, à conférer avec M. Otto, afin de voir
s'il n'y aurait pas quelque moyen de conciliation. M. Ammon vit M.
Otto, et lui proposa l'évacuation de l'Égypte par l'armée française,
comme une conséquence du traité d'El-Arich, conclu le 24 janvier, et
rompu le 18 mars, au reçu de la décision du gouvernement britannique,
qui s'était refusé à reconnaître cette convention. Une telle
proposition ne demandait aucune réponse; M. Ammon n'insista pas. Les
deux commissaires, après quelques jours de discussion, se mirent
d'accord sur toutes les difficultés, excepté sur l'envoi des six
frégates françaises à Alexandrie. Le 25 septembre, M. Otto déclara que
cet envoi de six frégates était le _Sine quâ non_; et le 9 octobre, M.
Ammon lui écrivit pour lui annoncer la rupture des négociations.
§ III.
Dans les pourparlers qui avaient eu lieu, on n'avait pas tardé à
s'appercevoir que le cabinet anglais ne voulait que gagner du temps,
et que jamais il ne consentirait à faire, à la république française,
aucun sacrifice, ou à lui accorder aucun avantage qui pût l'indemniser
des pertes que lui faisait éprouver la prolongation de l'armistice
avec l'empereur d'Allemagne. Les généraux en chef des armées du Rhin
et d'Italie avaient donc reçu l'ordre de dénoncer l'armistice le 1er
septembre, et de reprendre sur le champ les hostilités. Brune avait
remplacé, au commandement de l'armée d'Italie, Masséna, qui ne pouvait
s'entendre avec le gouvernement de la république cisalpine. Le général
Moreau, qui commandait l'armée du Rhin, avait son quartier-général à
Nimphenbourg, maison de plaisance de l'électeur de Bavière, auprès de
Munich. Le 19 septembre, il commença les hostilités. Cependant le
comte de Lerbach, arrivé sur l'Inn, sollicitait vivement la
continuation de l'armistice; il promettait que son maître allait
sincèrement entamer des négociations pour la paix; et, comme garantie
de la sincérité de ses dispositions, il consentait à remettre les
trois places d'Ulm, Philipsbourg et Ingolstadt. En conséquence, de ces
propositions, une convention signée à Hohenlinden, le 20 septembre,
prolongea l'armistice de quarante-cinq jours.
La mauvaise foi de la cour de Vienne était évidente; elle ne voulait
que gagner la saison pluvieuse, afin d'avoir ensuite tout l'hiver pour
rétablir ses armées. Mais la possession par l'armée française, de ces
trois places, était regardée comme de la plus haute importance; elles
assuraient cette armée en Allemagne, en lui donnant des points
d'appui. D'ailleurs, si l'Autriche employait le temps de l'armistice à
recruter et à rétablir ses armées, la France de son côté mettrait tout
en oeuvre pour lever de nouvelles armées; et les nombreuses
populations de la Hollande, de la France et de l'Italie, permettraient
de faire des efforts plus considérables que ceux que pouvait faire la
maison d'Autriche. Pendant ces quarante-cinq jours de trève, l'armée
d'Italie gagnerait la soumission de Rome, de Naples et de la Toscane,
qui, n'étant pas comprises dans l'armistice, se trouvaient abandonnées
à leurs propres forces. La soumission de ces pays, qui pouvaient
inquiéter les derrières et les flancs de l'armée, était également
utile.
Le ministre Thugut, qui dirigeait le cabinet de Vienne, était sous
l'influence anglaise. On lui reprochait des fautes politiques et des
fautes militaires, qui avaient compromis et compromettaient encore
l'existence de la monarchie. Sa politique avait mis obstacle au retour
du pape, du grand duc de Toscane, et du roi de Sardaigne, dans leurs
états; ce qui avait achevé d'indisposer le czar. Ce ministre avait
conclu avec le cabinet de Saint-James un traité de subsides, au moment
où il était facile de prévoir que la maison d'Autriche serait
contrainte à faire une paix séparée. On attribuait à ses plans les
désastres de la campagne; on le blâmait d'avoir fait de l'armée
d'Italie l'armée principale; c'était sur le Rhin, disait-on, qu'il eût
dû réunir les grandes forces de la monarchie. Il avait cherché, en
cela, à complaire à l'Angleterre, qui voulait incendier Toulon, et par
là faire tomber l'expédition d'Égypte; enfin, il venait de
compromettre la majesté de son souverain, en le faisant aller à ses
armées sur l'Inn, pour y donner lui-même l'ordre déshonorant de livrer
les trois boulevards de l'Allemagne. Thugut fut renvoyé du ministère.
Le comte de Cobentzell, le négociateur de Campo-Formio, fut élevé à
la dignité de vice-chancelier d'état, qui, à Vienne, équivaut à celle
de premier ministre. Tout ce qui pouvait faire espérer le
rétablissement de la paix, était fort populaire à Vienne, et
sanctionné par l'opinion publique.
Le comte de Cobentzell s'annonçait comme l'homme de la paix, le
partisan de la France; il se prévalait hautement de son titre de
négociateur de Campo-Formio, et de la confiance dont l'honorait le
premier consul; c'est à cette même confiance qu'il devait le poste
important qu'il occupait. L'état de 1756 allait renaître; ce temps de
gloire où Marie-Thérèse traîna la France après son char, est une des
époques les plus brillantes de la monarchie autrichienne. Le comte de
Cobentzell informa le cabinet des Tuileries que le comte de Lerbach
allait se rendre à Lunéville. Peu après, il fit connaître qu'il ne
voulait s'en rapporter à personne pour une mission aussi importante,
et partit de Vienne avec une nombreuse légation. Mais il voyagea
lentement; arrivé à Lunéville, il saisit le prétexte que le
plénipotentiaire français n'y était pas encore, pour venir à Paris
payer ses respects au premier magistrat de la république. Tout lui
était bon pour gagner du temps. Il fut présenté aux Tuileries, et
traité de la manière la plus distinguée. Mais interpellé le
lendemain, par le ministre des affaires étrangères, de montrer ses
pouvoirs, il balbutia. Il fut dès lors évident qu'il avait voulu
amuser le cabinet français, et que sa cour, malgré le changement de
ministère, persistait dans le même systême. Le premier consul avait
nommé Joseph Bonaparte plénipotentiaire au congrès de Lunéville, le
comte de Laforêt son secrétaire de légation, et le général Clarke,
commandant de Lunéville et du département de la Meurthe. Il exigea que
les négociations s'ouvrissent sans délai. Les plénipotentiaires se
rendirent à Lunéville; et le 6 novembre, les pouvoirs furent échangés.
Ceux du comte de Cobentzell étaient simples, ils furent admis. Mais à
l'ouverture du protocole, ce ministre déclara qu'il ne pouvait traiter
sans le concours d'un ministre anglais. Or, un ministre anglais ne
pouvait être reçu au congrès, qu'autant qu'il adhérerait au principe
de l'application de l'armistice aux opérations navales. Quelques
courriers furent échangés entre Paris et Vienne; et aussitôt que la
mauvaise foi du cabinet autrichien fut bien reconnue, les généraux en
chef des armées de la république reçurent l'ordre de dénoncer
l'armistice et de commencer aussitôt les hostilités: ce qui eut lieu
le 17 novembre à l'armée d'Italie, et le 27 à celle du Rhin.
Cependant les négociateurs continuèrent à se voir, signèrent tous les
jours un protocole, et se donnèrent réciproquement des fêtes.
§ IV.
L'évêque d'Imola, cardinal Chiaramonti, avait été placé par le sacré
collége sur le siége Saint-Pierre, à Venise, le 18 mars 1800. Mais la
maison d'Autriche, qui était alors maîtresse de toute l'Italie, avait
suivi, à l'égard du pape, la même politique qu'envers le roi de
Piémont; elle s'était constamment refusée à le remettre en possession
de la ville de Rome, satisfaite de le tenir à Venise, sous son
influence immédiate. Ce ne fut qu'après Marengo, que le baron de
Thugut, voyant qu'il perdait son influence en Italie, se hâta de
diriger le pape sur Rome; mais Ancône, la Romague, étaient restés au
pouvoir de l'Autriche, qui y avait un corps de troupes. L'armée de
vingt mille Anglais, formée dans l'île de Mahon pour seconder les
opérations de Mélas en 1800, était enfin réunie dans cette île; mais
les victoires des Français avaient déjoué ce plan. La convention de
Marengo, par laquelle Gênes fut remise aux Français, laissait dans une
inaction absolue cette armée anglaise. Le traité qui unissait
l'Angleterre et l'Autriche, et par lequel ces deux puissances étaient
convenues de ne faire la paix avec la France que conjointement,
maintenait leur état d'alliance.
L'Autriche demanda donc le secours de l'armée de Mahon pour son armée
d'Italie; et il fut convenu qu'elle débarquerait en Toscane, et
occuperait Livourne, ce qui obligerait les Français à une diversion
considérable. Dans la convention de Marengo, il n'avait pas été
question de la Toscane, mais il avait été stipulé que les Autrichiens
conserveraient Ferrare et sa citadelle. L'autorité du grand-duc avait
été rétablie dans ce pays, et le général autrichien Sommariva y
commandait une division autrichienne et toutes les troupes toscanes.
Les deux mois d'août et de septembre, en entier, furent employés à
former l'armée toscane, ainsi que celle du pape. Des officiers
autrichiens commandaient les différents bataillons, les Anglais
accordaient des subsides; et une partie des émigrés, qui étaient dans
le corps anglais destiné à agir contre la Provence, et à la tête
desquels était Willot, furent placés dans l'armée toscane. L'état
d'armistice, où se trouvaient les armées françaises et autrichiennes,
pendant le courant de juillet, août et septembre, ne permit pas aux
Anglais d'opérer leur débarquement en Toscane, puisque cela serait
devenu une cause certaine de rupture, et qu'on aurait alors cessé
d'espérer la paix. D'ailleurs, l'empereur avait grand intérêt à
prolonger le plus possible la durée de l'armistice, pendant lequel ses
armées se réorganisaient, et perdaient le souvenir de leurs défaites
en Italie et en Allemagne.
Le 7 septembre, Brune annonça la reprise des hostilités, et le 11, il
porta son quartier-général à Crémone: mais la suspension d'armes de
Hohenlinden, du 20 septembre, s'étant étendue en Italie, le général
Brune signa de son côté, le 29, l'armistice de Castiglione. Cependant
la concentration de toute l'armée d'Italie, sur la rive gauche du Pô,
avait nécessité le rappel sur Bologne de la division du général Pino,
qui occupait la ligne du Rubicon. Dans cet état de choses, les troupes
du pape, celles de Toscane, et les insurgés du Ferrarais, se
répandirent dans la Romagne, et établirent la communication entre
Ferrare et la Toscane. Le général Dupont, instruit de cette invasion,
repassa le Pô; les insurgés furent attaqués en Romagne, battus dans
diverses directions par les généraux Pino et Ferrand, et poursuivis
jusque auprès de Ferrare, d'Arrezzo et des débouchés des Apennins. Les
gardes nationales de Ravenne et des autres villes principales
secondèrent les mouvements des troupes françaises et cisalpines.
Cependant les insurgés se maintenaient toujours en Toscane. Cet état
de choses dura jusqu'en octobre, où, persuadé que la cour de Vienne ne
voulait pas sincèrement la paix, et voyant qu'il n'y avait plus rien à
espérer pour une suspension d'armes navale, Brune somma le général
Sommariva de faire désarmer la levée en masse de Toscane. Sur son
refus, le 10 octobre, le général Dupont entra dans ce pays; le 15, il
occupa Florence, et le 16, le général Clément entra à Livourne. Le
général Monnier ne put réussir, le 18, à s'emparer d'Arrezzo, foyer de
l'insurrection; mais le lendemain, après une vive résistance, cette
ville fut enlevée d'assaut, et presque tous les insurgés qui la
défendaient, furent passés au fil de l'épée. Le général Sommariva et
les troupes autrichiennes se retirèrent sur Ancône. La levée en masse
fut désarmée et dissoute, la Toscane entièrement conquise et soumise,
et les marchandises anglaises confisquées partout où l'on en trouva.
Dans cette expédition, de grandes dilapidations furent commises et
donnèrent lieu à de vives réclamations.
Les ôtages toscans, qui étaient depuis un an en France, furent
renvoyés dans leur patrie. Ils avaient été très-bien traités, et ne
portèrent en Toscane que des sentiments favorables aux Français.
Cependant la cour de Naples continuait à réorganiser son armée; et,
dans le mois de novembre, elle put envoyer, sous les ordres de M.
Roger de Damas, une division de 8 à 10 mille hommes, pour couvrir
Rome, conjointement avec le corps autrichien du général Sommariva. La
plus grande anarchie régnait dans les états du pape; ils étaient
livrés à toute espèce de désordre.
§ V.
Depuis cinq mois que la suspension d'armes existait, l'Autriche avait
reçu de l'Angleterre soixante millions qu'elle avait bien employés.
Elle comptait en ligne 280 mille hommes présents sous les armes, y
compris les contingents de l'empire, du roi de Naples et de l'armée
anglaise, savoir: 130 mille hommes en Allemagne, sous les ordres de
l'archiduc Jean; l'insurrection mayençaise, le corps d'Albini et la
division Simbschen, 20,000 hommes sur le Mein; Les corps sur le Danube
et l'Inn 80,000 hommes; celui du prince de Reutz, dans le Tyrol,
20,000 hommes. 120,000 hommes étaient en Italie, sous les ordres du
feld-maréchal Bellegarde; savoir: le corps de Davidowich, dans le
Tyrol italien, 20,000; le corps cantonné derrière le Mincio, 70,000;
dans Ancône et la Toscane, 10,000; les troupes napolitaines,
l'insurrection toscane, etc., 20,000. Une armée anglaise de 30,000
hommes, sous les ordres des généraux Abercombry et Pulteney, était
dans la Méditerranée, embarquée sur des transports et prête à se
porter partout.
La France avait en ligne 175,000 hommes en Allemagne; savoir: l'armée
gallo-batave, commandée par le général Augereau, 20,000 h.; la grande
armée d'Allemagne, commandée par le général Moreau, 140,000 hommes;
l'armée des Grisons, commandée par le général Macdonald, 15,000. En
Italie, elle avait 90,000 hommes sous le général Brune, et le corps
d'observation du midi, sous le général Murat, 10,000. L'effectif des
armées de la république s'élevait à 500,000 hommes, mais 40,000 se
trouvaient en Orient, à Malte et aux Colonies; 45,000 étaient
gendarmes, vétérans ou gardes-côtes; et l'on comptait 140,000 hommes
en Hollande, sur les côtes, dans les garnisons de l'intérieur, aux
dépôts ou aux hôpitaux.
La cour de Vienne fut consternée, lorsqu'elle apprit que les généraux
français avaient dénoncé les hostilités. Elle se flattait qu'ils ne
voudraient pas entreprendre une campagne d'hiver dans un climat aussi
âpre que celui de la haute Autriche. Le conseil aulique décida que
l'armée d'Italie resterait sur la défensive, derrière le Mincio, la
gauche appuyée à Mantoue, la droite à Peschiera; que l'armée
d'Allemagne prendrait l'offensive et chasserait les Français au-delà
du Lech.
Le premier consul était résolu de marcher sur Vienne, malgré la
rigueur de la saison. Il voulait profiter des brouilleries qui
s'étaient élevées entre la Russie et l'Angleterre; le caractère
inconstant de l'empereur Paul, lui faisait craindre un changement pour
la campagne prochaine. L'armée du Rhin, sous les ordres du général
Moreau, était destinée à passer l'Inn et à marcher sur Vienne par la
vallée du Danube. L'armée gallo-batave, commandée par le général
Augereau, devait agir sur le Mein et la Rednitz, tant pour combattre
les insurgés de Westphalie conduits par le baron d'Albini, que pour
servir de réserve dans tous les cas imprévus, donner de l'inquiétude à
l'Autriche sur la Bohême, dans le temps que l'armée du Rhin passerait
l'Inn, et assurer les derrières de la gauche de cette dernière armée.
Elle était composée de toutes les troupes qu'on avait pu tirer de la
Hollande, que la saison mettait à l'abri de toute invasion.
C'était pour n'avoir pas ajouté foi à la force de l'armée de réserve
que la maison d'Autriche avait perdu l'Italie à Marengo. Une nouvelle
armée ayant des états-majors pour six divisions, quoique seulement de
15,000 hommes, fut réunie en juillet à Dijon, sous le nom d'armée de
réserve. Le général Brune en eut le commandement. Plus tard, il passa
au commandement de l'armée d'Italie, et fut remplacé par le général
Macdonald, qui, sur la fin d'août, se mit en marche, traversa la
Suisse et se porta, avec l'armée de réserve, dans les Grisons,
occupant le Voralberg par sa droite, et l'Engadine par sa gauche. Tous
les regards de l'Europe furent dirigés sur cette armée; on la crut
destinée à porter quelque coup de jarnac comme la première armée de
réserve. On la supposa forte de 50,000 hommes, elle tint en échec deux
corps d'armée autrichiens de 40,000 hommes.
L'armée d'Italie, sous les ordres du général Brune, qui, ainsi qu'on
l'a vu, avait remplacé dans le commandement le général Masséna, devait
passer le Mincio et l'Adige, et se porter sur les Alpes noriques. Le
corps d'armée commandé par le général Murat, qui avait d'abord porté
le nom de corps de grenadiers et éclaireurs, ensuite de troupes du
camp d'Amiens, de grande-armée de réserve, prit enfin celui de corps
d'observation du midi. Il était destiné à servir de réserve à l'armée
d'Italie et à flanquer sa droite.
Deux grandes armées et deux petites allaient ainsi se diriger sur
Vienne, formant un ensemble de 250 mille combattants présents sous les
armes; et une cinquième était en réserve, en Italie, pour s'opposer
aux insurgés et aux Napolitains. Les troupes françaises étaient bien
habillées, bien armées, munies d'une nombreuse artillerie et dans la
plus grande abondance; jamais la république n'avait eu un état
militaire aussi réellement redoutable. Il avait été plus nombreux en
1793; mais alors la plupart des troupes étaient des recrues mal
habillées, non aguerries; et une partie était employée dans la Vendée
et dans l'intérieur.
§ VI.
L'armée gallo-batave était sous les ordres du général Augereau, qui
avait le général Andréossy pour chef d'état-major. Le général
Treillard commandait la cavalerie; le général Macors l'artillerie.
Cette armée était forte de deux divisions françaises, Barbou et
Duhesme, et de la division hollandaise Dumonceau; en tout, 20,000
hommes. A la fin de novembre, le quartier-général était à Francfort.
L'armée mayençaise, commandée par le baron d'Albini, était composée,
1º d'une division de 10,000 insurgés des états de l'électeur de
Mayence et de l'évêché de Wurtzbourg, troupes qui augmentaient ou
diminuaient selon les circonstances et l'esprit public de ces
contrées; 2º d'une division autrichienne de 10,000 hommes sous les
ordres du général Simbschen. L'armée gallo-batave avait donc 20,000
hommes, mais 20,000 h. de mauvaises troupes devant elle. Son général
dénonça, le 2 novembre, les hostilités pour le 24. Le baron Albini,
qui était à Aschaffembourg, voulut essayer, avant de se retirer, de
surprendre le corps qui lui était opposé. Il passa le pont à deux
heures du matin, mais après un moment de succès il fut repoussé. Le
quartier-général français arriva à Aschaffembourg, le 25. Albini se
retira sur Fulde, Simbschen sur Schweinfurth; la division Dumonceau
entra dans Wurtzbourg, le 28, et cerna la garnison qui se renferma
dans la citadelle. L'armée de Simbschen, réduite à 13,000 hommes, prit
une belle position à Burg-Eberach pour couvrir Bamberg. Le 3
décembre, Augereau se porta à sa rencontre. Le général Duhesme attaqua
avec cette intrépidité dont il a donné tant de preuves; et après une
assez vive résistance, l'ennemi opéra sa retraite sur Forcheim. Le
baron Albini resta sur la rive droite du Mein, entre Schweinfurth et
Bamberg, afin d'agir en partisan. Le lendemain, l'armée gallo-batave
prit possession de Bamberg, passa la Rednitz, et poussa des partis sur
Ingolstadt, pour se mettre en communication avec les flanqueurs de la
grande armée. Ce même jour, 3 décembre, l'armée du Rhin était
victorieuse à Hohenlinden. Le général Klenau, avec une division de
10,000 hommes, qui n'avait pas donné à la bataille, fut envoyé sur le
Danube pour couvrir la Bohême; il se joignit, à Bamberg, au corps de
Simbschen, et avec 20,000 hommes, il marcha contre l'armée française
pour la rejeter derrière la Rednitz. Il attaqua la division Barbou
dans le temps que Simbschen attaquait celle de Duhesme; le combat fut
vif. Toute la journée du 18 décembre, les troupes françaises
suppléèrent au nombre par leur intrépidité, et rendirent vaines toutes
les tentatives de l'ennemi; elles se maintinrent, sur la rive droite
de la Rednitz, en possession de Nuremberg. Mais le 21, Klenau ayant
continué son mouvement, le général Augereau repassa sans combat la
Rednitz. Sur ces entrefaites, le corps de Klenau ayant été rappelé en
Bohême, l'armée gallo-batave rentra dans Nuremberg, et reprit ses
anciennes positions, où elle reçut la nouvelle de l'armistice de
Steyer.
Ainsi, avec 20,000 hommes, dont 8,000 Hollandais, le général Augereau
occupa tout le pays entre le Rhin et la Bohême, et désarma
l'insurrection mayençaise. Il contint, indépendamment du corps du
général Simbschen, la division Klenau; ce qui affaiblit de 30,000
hommes l'armée de l'archiduc Jean, qui l'était aussi sur sa gauche de
20,000 hommes détachés dans le Tyrol, sous les ordres du général
Hiller, pour s'opposer à l'armée des Grisons. Ce furent donc 50,000
hommes de moins que la grande-armée française eut à combattre; au lieu
de 130,000 hommes, l'archiduc Jean n'en opposa à Moreau que 80,000.
§ VII.
La grande-armée du Rhin était divisée en quatre corps, chacun de trois
divisions d'infanterie et d'une brigade de cavalerie; la grosse
cavalerie formait une réserve. Le général Lecourbe commandait la
droite composée des divisions Montrichard, Gudin, Molitor; le général
en chef commandait en personne la réserve, formée des divisions
Grandjean (depuis Grouchy), Decaen, Richepanse; le général Grenier
commandait le centre, formé des divisions Ney, Legrand, Hardy (depuis
Bastoul, depuis Bonnet); le général Sainte-Suzanne commandait la
gauche, formée des divisions Souham, Colaud, Laborde; le général
d'Hautpoult commandait toute la cavalerie, le général Eblé
l'artillerie. L'effectif était de 150,000 hommes, y compris les
garnisons et les hommes aux hôpitaux. 140,000 étaient disponibles et
présents sous les armes. L'armée française était donc d'un tiers plus
nombreuse que l'armée ennemie; elle était en outre fort supérieure par
le moral et la qualité des troupes.
Les hostilités commencèrent le 28 novembre; l'armée marcha sur l'Inn.
Le général Lecourbe laissa la division Molitor aux débouchés du Tyrol,
et se porta sur Rosenheim avec deux divisions. Les trois divisions de
la réserve se dirigèrent par Ebersberg, savoir, le général Decaen sur
Roth, le général Richepanse sur Wasserbourg, le général Grandjean en
réserve sur la chaussée de Mühldorf. Les trois divisions du centre
marchèrent, celle de Ney en rasant la chaussée de Mühldorf, celle de
Hardy en réserve, et celle de Legrand par la vallée de l'Issen. Le
colonel Durosnel, avec un corps de flanqueurs fort de deux bataillons
d'infanterie et de quelques escadrons, prit position à Wils-Bibourg,
en avant de Landshut; les trois divisions de la gauche, sous le
lieutenant-général Sainte-Suzanne, se concentrèrent entre l'Altmühl et
le Danube. Moreau s'avançait ainsi sur l'Inn avec huit divisions en
six colonnes, et laissant ses quatre autres divisions, pour observer
ses flancs, le Tyrol et le Danube.
Le 28 novembre, tous les avant-postes de l'ennemi furent reployés;
Lecourbe entra à Rosenheim; Richepanse rejeta sur la rive droite de
l'Inn ou dans Wasserbourg tout ce qu'il rencontra; mais il échoua dans
sa tentative pour enlever cette tête de pont. La division Legrand
déposta, de Dorfen au débouché de l'Issen, une avant-garde de
l'archiduc. Le lieutenant-général Grenier prit position sur les
hauteurs d'Ampfingen, Ney à la droite, Hardy au centre, Legrand à la
gauche un peu en arrière; le camp avait trois mille toises. Ces huit
divisions de l'armée française garnissaient, sur la rive gauche de
l'Inn, une étendue de quinze lieues, depuis Rosenheim jusque auprès de
Mühldorf. Ampfingen est à quinze lieues de Munich, dont l'Inn
s'approche à dix lieues. La gauche de l'armée française se trouvait
donc prêter le flanc au fleuve, pendant l'espace de cinq lieues. Il
était bien délicat et fort dangereux d'en aborder ainsi le passage.
L'archiduc Jean avait porté son quartier-général à Oetting: il avait
chargé le corps de Condé, renforcé de quelques bataillons autrichiens,
de défendre la rive droite depuis Rosenheim jusqu'à Kuffstein, et de
maintenir ses communications avec le général Hiller, qui était dans le
Tyrol avec un corps de 20,000 h. Il avait placé le général Klenau avec
10,000 hommes à Ratisbonne, afin de soutenir l'armée mayençaise,
insuffisante pour s'opposer à la marche d'Augereau. Son projet était,
avec le reste de son armée (80,000 hommes) de déboucher par
Wasserbourg, Craybourg, Mühldorf, Oetting et Braunau, qui avaient de
bonnes têtes de pont, de prendre l'offensive et d'attaquer l'armée
française. Il passa l'Inn, fit un quart de conversion à droite sur la
tête de pont de Mühldorf, et se plaça en bataille, la gauche à
Mühldorf, la droite à Landshut sur l'Iser. Le général Kienmayer, avec
ses flanqueurs de droite, attaqua le colonel Durosnel, qui se retira
derrière l'Iser. Le quartier-général autrichien fut successivement
porté à Eggenfelden et à Neumarkt sur la Roth, à mi-chemin de Mühldorf
à Landshut. L'armée de l'archiduc occupa, par ce mouvement, une ligne
perpendiculaire sur l'extrême gauche de l'armée française; son extrême
droite se trouva à Landshut à douze lieues de Munich, plus près de
trois lieues que la gauche française, qui en était à quinze lieues.
C'était par sa droite qu'il voulait manoeuvrer, débouchant par les
vallées de l'Issen, de la Roth et de l'Iser.
Le 1er décembre, à la pointe du jour, l'archiduc déploya 60,000 hommes
devant les hauteurs d'Ampfingen, et attaqua de front le
lieutenant-général Grenier, qui n'avait que 25,000 hommes, dans le
temps qu'une autre de ses colonnes, débouchant par le pont de
Craybourg, se porta sur les hauteurs d'Achau, en arrière et sur le
flanc droit de Grenier. Le général Ney, d'abord forcé de céder au
nombre, se reforma, remarcha en avant et enfonça huit bataillons; mais
l'ennemi continuant à déployer ses grandes forces, et débouchant par
les vallées de l'Issen, le lieutenant-général Grenier fut contraint à
la retraite. La division Grandjean, de la réserve, s'avança pour le
soutenir; Grenier prit position à la nuit sur les hauteurs de Haag.
L'alarme fut grande dans l'armée française, le général en chef fut
déconcerté. Il était pris en flagrant délit; l'ennemi attaquait, avec
une forte masse, ses divisions séparées et éparpillées. Le général
Legrand, après avoir soutenu un combat très-vif dans la vallée de
l'Issen, avait évacué Dorfen.
Cette manoeuvre de l'armée autrichienne était fort belle, et ce
premier succès lui en promettait de bien importants. Mais l'archiduc
ne sut pas tirer parti des circonstances, il n'attaqua pas avec
vigueur le corps de Grenier, qui ne perdit que quelques centaines de
prisonniers et deux pièces de canon. Le lendemain 2 décembre, il ne
fit que de petits mouvements, ne dépassa pas Haag, et donna le temps à
l'armée française de se rallier et de revenir de son étonnement. Il
paya cher cette faute, qui fut la première cause de la catastrophe du
lendemain.
Moreau ayant eu la journée du 2 pour se reconnaître, espéra avoir le
temps de réunir son armée. Il envoya l'ordre à Sainte-Suzanne, qu'il
avait mal à propos laissé sur le Danube, de se porter avec ses trois
divisions sur Freisingen; elles ne pouvaient y être arrivées que le 5;
à Lecourbe, de marcher toute la journée du 3 pour s'approcher sur la
droite et prendre, à Ebersberg, les positions qu'occupait Richepanse,
afin de masquer le débouché de Wasserbourg; il ne pouvait y arriver
que dans la journée du 4; à Richepanse et à Decaen, de se porter au
débouché de la forêt de Hohenlinden, au village de Altenpot; ils
devaient opérer ce mouvement dans la nuit pour y prévenir l'ennemi; le
premier n'avait que deux lieues à faire, le deuxième que quatre. Le
corps de Grenier prit position sur la gauche de Hohenlinden: la
division Ney appuya sa droite à la chaussée, la division Hardy au
centre, la division Legrand observa Lendorf et les débouchés de
l'Issen; la division Grandjean, dont le général Grouchy avait pris le
commandement, coupa la chaussée, appuyant la gauche à Hohenlinden et
refusant la droite le long de la lisière du bois. Par ces
dispositions, le général Moreau devait avoir, le 4, huit divisions en
ligne; le 5, il en aurait eu dix. Mais l'archiduc Jean, qui avait déja
commis cette grande faute de perdre la journée du 2, ne commit pas
celle de perdre la journée du 3. A la pointe du jour, il se mit en
mouvement; et les dispositions du général français pour réunir son
armée devinrent inutiles; ni le corps de Lecourbe, ni celui de
Sainte-Suzanne ne purent assister à la bataille; la division
Richepanse et celle de Decaen combattirent désunies; elles arrivèrent
trop tard, le 3, pour défendre l'entrée de la forêt de Hohenlinden.
L'armée autrichienne marcha au combat sur trois colonnes: la colonne
de gauche de 10,000 hommes, entre l'Inn et la chaussée de Munich, se
dirigeant sur Albichengen et Saint-Christophe; celle du centre, forte
de 40,000 hommes, suivit la chaussée de Mühldorf à Munich, par Haag
vers Hohenlinden; le grand parc, les équipages, les embarras suivirent
cette route, la seule qui fut ferrée. La colonne de droite, forte de
25,000 hommes, commandée par le général Latour, devait marcher sur
Bruckrain; Kienmayer, qui, avec ses flanqueurs de droite, faisait
partie de ce corps, devait se porter de Dorfen sur Schauben, tourner
tous les défilés et être en mesure de déboucher dans la plaine
d'Amzing, où l'archiduc comptait camper le soir, et attendre le corps
de Klenau, qui s'y rendait en remontant la rive droite de l'Iser.
Les chemins étaient défoncés, comme ils le sont au mois de décembre;
les colonnes de droite et de gauche cheminaient par des routes de
traverse impraticables; la neige tombait à gros flocons. La colonne du
centre, suivie par les parcs et les bagages, marchait sur la chaussée;
elle devança bientôt les deux autres; sa tête pénétra sans obstacle
dans la forêt. Richepanse, qui la devait défendre à Altenpot, n'était
pas arrivé; mais elle fut arrêtée au village de Hohenlinden, où
s'appuyait la gauche de Ney, et où était la division Grouchy. La ligne
française, qui se croyait couverte, fut d'abord surprise, plusieurs
bataillons furent rompus, il y eut du désordre. Ney accourut, le
terrible pas de charge porta la mort et l'effroi dans une tête de
colonne de grenadiers autrichiens; le général Spanochi fut fait
prisonnier. Dans ce moment, l'avant-garde de la droite autrichienne
déboucha des hauteurs de Bruckrain. Ney fut obligé d'accourir sur sa
gauche pour y faire face; il eût été insuffisant, si le corps de
Latour eut appuyé son avant-garde; mais il en était éloigné de deux
lieues. Cependant les divisions Richepanse et Decaen, qui auraient dû
arriver avant le jour au débouché de la forêt, au village de Altenpot,
engagées, au milieu de la nuit, dans des chemins horribles et par un
temps affreux, errèrent sur la lisière de la forêt une partie de la
nuit. Richepanse, qui marchait en tête, n'arriva qu'à 7 heures du
matin à Saint-Christophe, encore à deux lieues de Altenpot. Convaincu
de l'importance du mouvement qu'il opérait, il activa sa marche avec
sa première brigade, laissant fort en arrière la deuxième. Lorsque la
colonne autrichienne de gauche atteignit le village de
Saint-Christophe, elle le coupa de cette deuxième brigade; le général
Drouet qui la commandait se déploya. La position de Richepanse
devenait affreuse; il était à mi-chemin de Saint-Christophe à
Altenpot; il se décida à continuer son mouvement, afin d'occuper le
débouché de la forêt, si l'ennemi n'y était pas encore, ou de retarder
sa marche et de concourir à l'attaque générale, en se jetant sur son
flanc, si déja, comme tout semblait l'annoncer, l'archiduc avait
pénétré dans la forêt. Arrivé au village de Altenpot, avec la
huitième, la quarante-huitième de ligne et le premier de chasseurs, il
se trouva sur les derrières des parcs et de toute l'artillerie
ennemie, qui avaient défilé. Il traversa le village, et se mit en
bataille sur les hauteurs. Huit escadrons de cavalerie ennemie, qui
formaient l'arrière-garde, se déployèrent; la canonnade s'engagea, le
premier de chasseurs chargea et fut ramené. La situation du général
Richepanse était toujours très-critique; il ne tarda pas à être
instruit qu'il ne devait pas compter sur Drouet, qui était arrêté par
des forces considérables, et n'avait aucune nouvelle de Decaen. Dans
cette horrible position, il prit conseil de son désespoir: il laissa
le général Walter avec la cavalerie, pour contenir les cuirassiers
ennemis, et à la tête des 48e et 8e de ligne, il entra dans la forêt
de Hohenlinden. Trois bataillons de grenadiers hongrois, qui
composaient l'escorte des parcs, se formèrent; ils s'avancèrent à la
baïonnette contre Richepanse qu'ils prenaient pour un partisan. La
48e les culbuta. Ce petit combat décida de toute la journée. Le
désordre et l'alarme se mirent dans le convoi: les charretiers
coupèrent leurs traits, et se sauvèrent, abandonnant 87 pièces de
canon et 300 voitures. Le désordre de la queue se communiqua à la
tête. Ces colonnes, profondément entrées dans les défilés, se
désorganisèrent; elles étaient frappées des désastres de la campagne
d'été, et d'ailleurs composées d'un grand nombre de recrues. Ney et
Richepanse se réunirent. L'archiduc Jean fit sa retraite en désordre
et en toute hâte sur Haag, avec les débris de son corps.
Le général Decaen avait dégagé le général Drouet. Il avait contenu,
avec une de ses brigades, la colonne de gauche de l'ennemi à
Saint-Christophe, et s'était porté dans la forêt, avec la seconde
brigade, pour achever la déroute des bataillons, qui s'y étaient
réfugiés. Il ne restait plus de l'armée autrichienne, que la colonne
de droite, commandée par le général Latour, qui fût entière; elle
s'était réunie avec Kienmayer, qui avait débouché sur sa droite par la
vallée de l'Issen, ignorant ce qui s'était passé au centre. Elle
marcha contre le lieutenant-général Grenier, qui avait dans la main
les divisions Legrand et Bastoul et la cavalerie du général
d'Hautpoult. Le combat fut fort opiniâtre; le général Legrand rejeta
le corps de Kienmayer dans le défilé de Lendorf, sur l'Issen; le
général Latour fut repoussé et perdit du canon; il se mit en retraite
et abandonna le champ de bataille, aussitôt qu'il fut instruit du
désastre du principal corps de son armée. La gauche de l'armée
autrichienne repassa l'Inn sur le pont de Wasserbourg, le centre sur
les ponts de Craybourg et de Mühldorf, la droite sur le pont
d'Oetting. Le général Klenau, qui s'était mis en mouvement pour
s'approcher de l'Inn, se reporta sur le Danube, pour couvrir la
Bohême, menacer et combattre l'armée gallo-batave. Le soir de la
bataille, le quartier-général de l'armée française fut porté à Haag.
Dans cette journée, qui décida du sort de la campagne, six divisions
françaises, la moitié de l'armée, combattirent seules contre presque
toute l'armée autrichienne. Les forces se trouvèrent à peu près égales
sur le champ de bataille, 70,000 hommes de chaque côté. Mais il était
impossible à l'archiduc Jean d'avoir plus de troupes réunies, et
Moreau pouvait en avoir le double. La perte de l'armée française fut
de 10,000 hommes tués, blessés ou prisonniers, soit au combat de
Dorfen, soit à celui d'Ampfingen, soit à la bataille. Celle de
l'ennemi fut de 25,000 hommes, sans compter les déserteurs; 7,000
prisonniers, parmi lesquels 2 généraux, 100 pièces de canon et une
immense quantité de voitures, furent les trophées de cette journée.
§ VIII.
Lecourbe, qui n'était pas arrivé à temps pour prendre part à la
bataille, se reporta sur Rosenheim; il n'en était qu'à peu de lieues.
Decaen marcha sur la tête de pont de Wasserbourg qu'il bloqua
étroitement; Grouchy resta en réserve à Haag; Richepanse se porta à
Romering, vis-à-vis le pont de Craybourg; Grenier, avec ses trois
divisions, passa l'Issen et se dirigea sur la Roth, à la poursuite de
Latour et de Kienmayer, qui s'étaient retirés sur le bas Inn. Le
général Kienmayer occupa les retranchements de Mühldorf, sur la gauche
de l'Inn; le général Baillet Latour s'établit derrière Wasserbourg et
Riesch, sur la route de Rosenheim à Salzbourg.