vivantes, plus objectives, de cette objectivité particulière où
atteignent les lyriques par l'approfondissement d'eux-mêmes. Donna
Marie, la petite nonne, Sabine de Fontenay, autant de masques
fragiles sous lesquels perce à tout instant le visage ébloui,
émerveillé de l'auteur. De là les plus amusantes contradictions
entre la situation où on les place, le caractère qu'on leur prête,
et telles de leurs manières de penser ou de sentir. La petite nonne
du _Visage_ fait voir, en même temps que des ingénuités d'enfant
sage, des audaces, d'ailleurs charmantes, de Faunesse, et témoigne
ça et là d'une conscience d'elle-même et d'une science du cœur bien
rares dans un âge si tendre. «O Julien, dit-elle à son amant qui
vient de la rudoyer, laissez-moi vous dire, pendant que vous parliez
ainsi je ne vous en ai pas un instant voulu; la grande injustice des
hommes envers les femmes, elle est une part profonde de la
volupté».[66] Qu'elle vienne après cela nous faire accroire qu'elle
a rendu à Julien les _Fleurs du Mal_ sans les lire.[67] «Je sais
maintenant, dit-elle ailleurs, pourquoi l'expression de la douleur,
sur un visage, est si touchante et si troublante; c'est parce
qu'elle révèle que l'être n'a plus aucune défense personnelle. Une
âme malheureuse est toute prête pour la mort et pour la
volupté».[68] Rien n'est plus exact, mais est-ce bien la même
personne qui aux premières pages du livre ne rêve que pureté, et qui
quelques pages plus loin, parce que son ami l'a embrassée, déclare:
«Mon ami ne m'aime pas autant qu'il le dit, s'il m'aimait vraiment
il n'aurait pas fait ce qu'il a fait»? On sent l'artifice; Madame
de Noailles manque sans cesse à cette condition première de la
vraisemblance, qui est qu'un caractère demeure constant avec
lui-même. Seule peut-être la figure de Sabine de Fontenay est
exempte de ce défaut, parce qu'il y a une harmonie en somme
suffisante entre la donnée initiale du livre et la vie intérieure
_possible_ de Madame de Noailles, et que d'ailleurs Madame de
Noailles a l'imagination subjective, au contraire de l'objective,
très développée... Ainsi se précise pour nous le sens de l'œuvre
romanesque de Madame de Noailles: nous l'avons vu, Madame de
Noailles est avare de confidences sur sa façon de sentir l'amour;
l'intérêt de Sabine de Fontenay, et secondairement de ses autres
héroïnes, c'est de nous éclairer sur sa façon de le concevoir, ou
plus exactement de le _voir_.
[66] _Visage_, p. 193.
[67] _Ibid._, p. 109.
[68] _Ibid._, p. 184.
Sabine de Fontenay c'est, pourrait-on dire, la petite-fille d'Emma
Bovary devenue, par une fortune inespérée, châtelaine de la
Vaubyessard. Née comme Emma pour les agitations du cœur, et plus
précocement avertie qu'elle, dès l'enfance elle a jugé que «les
élans et les rêves de la passion font l'emploi, l'orgueil et la
dignité de la destinée».[69] Mariée, comme elle encore, à un homme
bon, honnête et médiocre, elle essaie d'abord, elle aussi,
d'éveiller en lui un écho aux ardentes et confuses aspirations de
son cœur. Déçue bientôt dans son effort, elle se détourne, sinon
sans regrets du moins sans remords, conformément à l'immoralisme
contemporain, vers d'autres amours. Riche et d'un monde où la femme
est relativement libre d'elle-même, Sabine échappe aux embarras
d'argent, à M. Lheureux, aux mille difficultés extérieures qui font
de _Madame Bovary_, suivant le point de vue, un mélodrame, et c'en
est le défaut, ou bien, et c'en est la supériorité, une exacte et
forte étude sociologique; elle pourra développer sans entraves le
cours de ses expériences sentimentales. Plus cultivée qu'Emma,
nourrie de littératures autrement complexes, elle offre, et c'est là
son originalité et son charme, un curieux mélange de sensualité
violente et presque élémentaire, et d'intelligence raffinée: mélange
bien moderne, s'il pourrait servir à définir les œuvres les plus
caractéristiques de notre littérature depuis Baudelaire. Ce qu'elle
cherche dans l'amour, ce n'est ni le don ni l'abandon du cœur, elle
a un sentiment trop vif d'elle-même, elle entend posséder autant
qu'être possédée; ce n'est pas le plaisir, il n'est rien de plus
court et de plus vite épuisé que le plaisir; ce n'est pas le
bonheur, elle a toujours désiré pire; c'est l'émotion brute,
exaltante ou terrassante, c'est le bouleversement de tout l'être,
c'est ce que la vie peut offrir de plus fou, de plus trouble et de
plus amer. Ce qu'elle veut, c'est sentir, sentir toujours davantage
et se sentir sentir, fût-ce au prix des plus dures douleurs: la
douleur est infinie, pour peu qu'elle se complique d'intelligence.
Prodigieuse faculté de jouir et de souffrir! Philippe Forbier vient
de lui avouer son amour; ils sont là tous les deux, hagards, n'osant
pas se rapprocher l'un de l'autre. «Elle sentait une sensualité
grave s'élever autour d'elle, contre elle, comme une vague qui,
montant, l'obligeait à renverser un peu la tête, les narines
battantes, pour respirer, résister à cet étouffement. Elle avait les
yeux fixes et amincis, les lèvres un peu relevées sur les dents
qu'elle tenait serrées, et comme mordant sur une admirable sensation
de plaisir...»[70] Philippe la regarde, et elle se sent «mourir des
pieds jusqu'au cœur. Avec une violence rapide et complète, elle
souhaita qu'il n'eût plus ni ses yeux, ni son sourire, ni sa voix,
ni aucun de ses gestes, aucune de ses attitudes, plus rien de
lui-même qui la ravissait jusqu'à de telles douleurs».[71] Véritable
femme, en qui non seulement toute émotion, mais le souvenir et
l'imagination même de l'émotion aboutissent immédiatement au trouble
physique. Quand Philippe doit pour un temps s'éloigner d'elle, sa
raison consent à la séparation, mais son corps se révolte. Debout
contre lui, elle dit doucement, les yeux fermés: «Voilà, vous allez
partir, vous partez, j'imagine que c'est maintenant que vous partez,
je vais voir ce que cela me fait». Elle resta un moment
silencieuse, et rouvrant les yeux où de la terreur s'évaporait, elle
dit: «Ce n'est pas possible, cela fait mal dans les os... C'est dans
les épaules et dans les genoux que je ne peux pas vous quitter...»
Cependant, dans ses plus vives extases comme dans ses pires
angoisses, elle demeure lucide, maîtresse de sa pensée, elle
ironise, elle s'analyse, elle généralise. Au sortir des bras de
Philippe rentrée chez elle, elle parle, rit, ne trouve en elle que
repos et satisfaction. «_Seule l'absence d'Henri_ (son mari) _la
troublait un peu, sa présence lui eût donné plus de sécurité_».[72]
A Philippe absent, elle écrit: Ce n'est pas vous que j'aime; j'aime
aimer comme je vous aime... Je n'attends de vous que mon amour pour
vous».[73] «Les hommes ont de la conscience, lui écrit-elle encore.
Les femmes, mon ami, n'ont pas de conscience; elles ont une
épouvantable volonté de n'être pas plus malheureuses qu'elles ne
peuvent».[74] Mais une intelligence si pénétrante appliquée à une
émotivité si violente, loin de l'atténuer l'exacerbe, en multipliant
pour elle les occasions de sentir. De sa volupté, de ses douleurs et
de sa connaissance d'elle-même Sabine se compose un breuvage avec
quoi elle se tue. La morphine qu'elle prend un soir où l'absence de
Philippe lui est intolérable ne fait qu'achever l'œuvre de mort...
A dire le vrai ce suicide, pour vraisemblable qu'il soit,
n'apparaît pas comme nécessaire, dans le sens psychologique du
terme. On garde le sentiment qu'une cure d'altitude bien choisie,
surveillée par une tendre amitié rendrait l'équilibre à ce système
nerveux surmené, exténué. Si _Madame Bovary_, est un mélodrame, la
_Nouvelle Espérance_ n'est pas une tragédie. Il reste que Madame de
Noailles a créé en Sabine de Fontenay une figure intensément
vivante, hautement représentative à la fois et très neuve: oui d'une
originalité inoubliable vraiment avec son impudeur et sa noblesse,
son égotisme et son ardeur à souffrir, son tumulte, ses cris, ses
colères, ses ravissements, toute cette sensibilité où nulle
sentimentalité ne se mêle, ingénue et violente, trouble, âcre,
amère.
[69] _Nouvelle Espérance_, p. 15.
[70] _Nouvelle Espérance_, p. 229.
[71] _Ibid._, p. 231.
[72] _Ibid._, p. 234.
[73] _Nouvelle Espérance_, p. 305.
[74] _Ibid._, p. 320.
On peut cueillir çà et là dans les romans de Madame de Noailles de
fines ou fortes indications de psychologie féminine. La femme y
apparaît toujours incomplète, insatisfaite, penchante, achevée
seulement par les caresses des hommes, mais courbée sous tout
l'univers, esclave qui se fait une volupté de sa servitude. Osant
enfin être elle-même, elle dévoile hardiment que toute sa vie
intérieure est à base de sensualité et que tout ce qui émeut
pareillement sa sensualité est pour elle une seule et même chose.
«Voyez, mon Dieu, si M. l'aumônier, pour nous toucher, nous rappelle
notre petite enfance, nos jeux, notre père mort, nous pleurons;...
et si une de nos sœurs nous donne un bouquet à respirer, nous
respirons fort d'abord et nous soupirons après; et si notre ami met
son cœur près de notre cœur, nous ne savons plus rien que son
désir, et notre désir plus tendre encore que le sien. _Toutes ces
choses, mon Dieu, sont une seule chose, la même chose_».[75] Elle
nous révèle le goût singulier qu'elle trouve aux brutalités de la
jalousie masculine. «Ils croient nous offenser, ils ne peuvent que
nous émouvoir, notre orgueil est terrible en nous, mais aux instants
de la volupté, nous n'avons que de la volupté».[76] Voici une bien
spirituelle définition de la conscience: «La conscience, c'est une
tristesse qu'on éprouve après un acte qu'on vient de faire et qu'on
referait encore».[77] Voici une vue terriblement pénétrante sur ces
régions souterraines de l'âme où les sentiments, les instincts, les
désirs, non encore divisés et endigués par l'éducation, communiquent
et se mêlent selon de mystérieuses affinités. «Ah! dans la douleur
et la honte, dans le courage et l'héroïsme, dans le parfum
des tombeaux, qu'y a-t-il toujours de perfide, de sensuel,
d'inavouable?»[78]
[75] _Visage_, p. 101.
[76] _Ibid._, p. 156.
[77] _Ibid._, p. 47.
[78] _Domination_, p. 67.
On voit dans quelle mesure les romans de Madame de Noailles nous
peuvent instruire, sont riches de vérité objective. Quant à nous
charmer et à nous émouvoir, de la même façon exactement que sa
poésie, il n'est presque pas une page d'eux qui n'y réussisse. La
_Domination_ abonde en délicieuses impressions de voyage; le _Visage
émerveillé_ est l'hymne le plus frais à l'Amour et à la Nature; la
_Nouvelle Espérance_ est un poignant poème de l'Amour et de la Mort.
* * * * *
Il faut le dire: l'art de Madame de Noailles n'est pas égal à son
génie; il pèche par défaut, par excès et par artifice.
Le défaut est de la pensée. Non pas que nous estimions avec certains
que l'intelligence de Madame de Noailles soit inférieure à sa
sensibilité, et de nombreuses pages de la _Nouvelle Espérance_
surtout témoignent surabondamment du contraire, mais trop souvent
cette intelligence fonctionne à côté de cette sensibilité, sans s'y
mêler suffisamment. Une sensibilité aussi mobile, aussi torrentielle
devrait être surveillée, réglée, distribuée par une raison ferme,
maîtresse d'elle-même et de toute l'âme; nous avons déjà touché ce
point. Il n'est pas permis d'appliquer indistinctement l'épithète de
_sublime_ à l'odeur de l'aubépine,[79] ou au plaisir qu'on prend à
Venise,[80] et à la musique de Beethoven ou en général à l'héroïsme;
du moins les deux premiers emplois du terme, en même temps qu'ils
font sourire, affaiblissent les deux autres, seuls justifiés. Si
Sabine à la moindre contrariété _s'affole_, nous la plaignons, mais
que va-t-il lui rester d'âme pour les grandes douleurs? Il ne suffit
pas d'une extrême hyperesthésie pour pénétrer le fond de la douleur
ni de la joie humaines; or Madame de Noailles n'a pas que cela, nous
l'avons assez montré, mais l'identité des expressions dont elle use
pour signifier de purs états nerveux et de véritables états d'âme
prête à de fâcheuses confusions. Il faut qu'elle introduise un ordre
plus strict, une mesure plus rigoureuse dans les mouvements de sa
merveilleuse sensibilité. C'est du perfectionnement intérieur de
l'artiste que dépend essentiellement le progrès de son art.
[79] _Eblouissements_, p. 286.
[80] _Eblouissements_, p. 16.
D'un point de vue plus technique, on peut relever chez Madame de
Noailles des artifices de composition et de style. Nous l'avons vu,
ses romans sont mal construits; mais ses poèmes eux-mêmes malgré
leur ordinaire brièveté, ne le sont pas toujours parfaitement. La
_Prière devant le Soleil_ se compose d'au moins trois poèmes
distincts. Il n'y a rien de plus artificiel que la transition du
second au troisième:
Pourtant, Soleil, ayant oublié tout cela...[81]
[81] _Eblouissements_, p. 385.
Une des plus belles pièces des _Eblouissements_, _Paganisme_, dans
sa première partie développe le conflit entre les deux âmes
romantique et classique de Madame de Noailles, et, malgré une
certaine surcharge d'images, le développement est conduit d'une
belle et ferme allure; la seconde partie célèbre la victoire
définitive de l'âme classique; le poète se tourne avec amour vers la
Grèce sa véritable patrie:
Je viendrai, mes deux mains tenant la double flûte...
Au-dessus des enclos luiront des figues bleues;
Pour cueillir ces fruits chauds entr'ouverts dans l'azur
Je presserai si bien mon corps contre le mur
Que je serai semblable à ces nymphes des frises
Dont la jambe et la main sont dans la pierre prises[82]
[82] _Eblouissements_, p. 187.
On remarquera au passage ces trois derniers vers, pur joyau de grâce
hellénique... Jusqu'ici tout est bien; mais il s'agit de terminer le
poème; le poète sent qu'il serait beau de s'élever à une idée plus
générale, d'ouvrir à l'esprit une vaste perspective, d'élargir et
d'approfondir l'horizon, et pour ce faire il recourt à la pensée de
la mort, dont telle est effet la vertu ordinaire:
Et désormais sans voix, sans effort, sans souhaits,
Ayant touché l'immense et débordante paix,
Voyageuse arrivant et qui baise la porte,
Ne désirant plus rien je serai bientôt morte...
Mais la poète s'est trompé; comme il n'y a aucune raison de supposer
que le sol de la Grèce ou l'exaucement de ses désirs lui seront
réellement mortels, l'hypothèse de sa mort ne peut apparaître que
comme une gentillesse de conversation, déplacée en cette fin d'un
grave et émouvant débat. La grande idée de la mort ne saurait être
employée comme finale à tout faire... Et d'ailleurs il n'entre pas
un instant dans notre pensée de suspecter la sincérité de Madame de
Noailles, mais la sincérité elle-même a besoin d'art.
L'excès que nous trouvons chez Madame de Noailles est un excès de
sensations et d'images sous lequel parfois disparaît, ou plie à se
rompre, le fil ténu de la pensée. Le poète, au lieu de creuser en
profondeur, dans le monde de la vie intérieure, s'étend en largeur,
se répand dans le vaste univers. Au lieu de subordonner il
coordonne, quand il ne se contente pas de juxtaposer. Sans doute il
échappe à l'ennui des purs descriptifs, et il serait aussi injuste
qu'inexact de lui appliquer ce principe, vérifié par l'histoire de
tous les arts, que la nature envahit les domaines désertés par
l'âme: il n'est pas d'aspect de la nature qu'il transporte dans son
œuvre sans l'élaborer, sans y mêler de sa substance. Cependant il
ne peut éviter toujours la monotonie, ni encore une fois l'artifice.
Une énumération n'a d'autre raison de s'arrêter que le bon plaisir
de celui qui énumère; Madame de Noailles ne nous fait-elle pas
quelquefois attendre un peu son bon plaisir? D'autre part, on a
l'impression qu'elle ne distingue pas très exactement et ne connaît
pas de très près chacun des innombrables végétaux qui garnissent
son œuvre, et l'on constate non sans étonnement que les
descriptions de villes ou de paysages qu'elle n'a jamais vus ne sont
ni moins touffues, ni moins colorées, ni moins odorantes que celles
des lieux qui lui sont familiers. Bref Madame de Noailles a une
_manière_ à elle, très caractérisée, et de cette manière son
excessive facilité l'incline,--tel parmi les musiciens Massenet--à
se faire un _procédé_. Il n'est pas rare qu'un artiste s'imite ainsi
lui-même.
De ces faiblesses, au reste, aucune n'est constitutive. Elles
tiennent soit à une confiance exclusive, donc excessive, dans
la spontanéité de l'inspiration, soit à une sorte de nonchalance
trop complaisante aux suggestions de la virtuosité. Elles
n'en sont que plus regrettables, si elles empêchent des dons
merveilleux de prendre leur pleine valeur. Or quel artiste fut
plus merveilleusement doué que Madame de Noailles? De ses dons
je ne veux ici retenir que deux, qui la distinguent entre tous
les artistes de sa génération, le don d'expression et le don de
musicalité.
Il n'est pas vrai, malgré Boileau, que toujours «ce que l'on conçoit
bien s'énonce clairement»; la fonction de concevoir et la fonction
d'exprimer sont distinctes, à tel titre que la pathologie nous les
montre sans cesse dissociées. Mais ce qui dans la littérature et
surtout dans la poésie moderne rend particulièrement délicat le
problème de l'expression, c'est que les états qu'il s'agit de
traduire et de communiquer ne sont pas comme dans la poésie
classique des états relativement simples, à contours définis, objets
de perception claire, construits et reliés les uns aux autres selon
des rapports logiques, mais des états dont la complexité confuse,
enveloppée, indistincte, dont la fluidité et presque la liquidité
semblent invinciblement rebelles au morcellement et à l'immobilisation
qui sont l'opération propre et l'effet de la pensée logique, des états
qui émergent un instant des profondeurs obscures de l'être pour
l'instant d'après s'y replonger, qui enfin se composent, s'enchaînent
les uns aux autres et les uns dans les autres retentissent et se
prolongent selon de subtiles et fuyantes analogies. Ils faut donc à
l'artiste non-seulement une rare aptitude à briser ou à négliger les
associations conventionnelles que nous propose toutes formées, pour
notre plus grande commodité, le commun langage, non-seulement une
extraordinaire acuité et rapidité de vision dans les régions profondes
de la vie de l'âme, mais encore un don mystérieux et merveilleux de
choisir et de combiner les mots afin que, telles les génératrices
d'une courbe pour le géomètre, ils nous permettent de reconstruire,
ils évoquent en nous et nous suggèrent les mouvantes réalités
intérieures dont ils jalonnent les inflexions et les détours. A vrai
dire, dans la mesure où il met en œuvre un tel don, un artiste
divise les jugements des hommes; il irrite par son obscurité et par
une apparence d'arbitraire les sensibilités qui ne sont point
accordées à la sienne, mais aussi il enchante celles qui lui sont
harmoniques d'un plaisir autrement complet que les artistes
_classiques_, parce que ce qu'il leur fait entendre, mais plus ample,
plus pur, plus libre, c'est le chant même de leurs profondeurs. Pour
certains dont nous sommes, à cause d'un bonheur presque perpétuel dans
l'expression ou la suggestion d'une sensibilité profonde et toute
originale, l'œuvre de Madame de Noailles dégage un charme, un
enchantement. Dans les citations que nous avons faites en abondance,
le lecteur trouvera sans peine, suivant l'espèce à laquelle il
appartient, de quoi confirmer ou de quoi contester notre sentiment.
Nous nous contenterons de citer un fragment encore, particulièrement
caractéristique. Nous l'empruntons à la _Nouvelle Espérance_[83]. Chez
Sabine de Fontenay, le musicien Jérôme Hérelle chante. «Il chantait,
et la musique, mêlée aux mots, s'épanouissait, sensuelle et rose,
comme une fleur née du sang. Il chantait, et c'était comme une
déchirure légère de l'âme, d'où coulerait la sève limpide et sucrée:
«Les roses d'Ispahan...
le soupir gonflait, s'exhalait, recommençait,
«dans leurs gaines de mousse...
encore une fois toute l'angoisse délicieuse aspirée et rejetée,
«les jasmins de Mossoul, les fleurs de l'oranger...
la note penchante et tenue troublait comme un doigt appuyé sur le
sanglot voluptueux... Quel parfum! quelle ivresse! quel flacon
d'odeur d'Orient cassé là; quelles fleurs de magnolia écrasées dont
l'arome à l'agonie fuyait et pleurait... Tout l'air de la chambre
tremblait...» Et l'on croit voir trembler le papier où s'inscrivent
les mouvements de cette sensualité véhémente. Les mots jaillissent
d'elle directement, sans passer par l'intelligence, et directement
vont toucher aux pointes les plus sensibles de nos nerfs. A vrai
dire ils touchent parfois à côté; la phrase: «quelles fleurs de
magnolia écrasées» est tout à fait manquée. Madame de Noailles, chez
qui les associations d'idées ou de sentiments sont foudroyantes, a
sauté ici trop d'intermédiaires; les termes qu'elle unit hurlent
d'un accouplement contre nature. Il lui arrive ainsi de violenter la
langue sans bénéfice. C'est là, si l'on peut dire, le revers de sa
méthode, ou de son absence de méthode. Son style est une invention
perpétuelle; mais, comme dans le choix et l'agencement des mots la
pensée logique a peu de part, lorsque l'expression n'est pas
parfaite, elle est mauvaise. Le cas est rare d'ailleurs, et de plus
en plus rare.
[83] p. 32-33.
Il n'est guère de question d'esthétique plus difficile que celle du
rapport de la poésie et de la musique. Toutefois et en gros, il est
certain d'abord que par la mesure et le rythme qui lui sont
essentiels, la poésie, toute poésie s'apparente avec la musique.
C'est à peu près uniquement par le rythme que la poésie classique
peut être dite musicale; encore son rythme, à cause de la
prédominance qu'elle attribue à la pensée logique, à la raison,
est-il trop souvent dans sa régularité d'une monotonie qui contraste
désavantageusement avec la variété presque indéfinie des rythmes
musicaux. La poésie moderne, substituant dans une large mesure à la
logique de la raison la logique des sentiments, se rend par là plus
souple et plus libre, et capable d'occuper dans l'âme des espaces,
de couler dans des retraites que lui eût interdits une forme plus
rigide. Nous ne voyons guère de poète contemporain qui possède au
même degré que Madame de Noailles le don d'approprier étroitement
ses rythmes aux mouvements de sa vie intérieure, de les couler en
quelque sorte instantanément sur la courbe même de ses sensations,
de ses sentiments et de ses pensées. Ici encore nous laissons au
lecteur le soin facile de faire lui-même l'application. Mais la
grande nouveauté de la poésie moderne par rapport à la poésie
classique et l'endroit par où elle se rapproche le plus de la
musique, c'est l'importance qu'elle attache aux qualités musicales
des mots, au détriment parfois de leur vertu signifiante. On sait à
quels excès dans cette direction se portèrent les «décadents». De
leur tentative avortée les écrivains contemporains ont justement
retenu qu'en effet le choix et la combinaison des sonorités pouvait
être un efficace instrument de suggestion, mais ils ne recourent à
cette ressource que dans les limites des lois naturelles et
traditionnelles de la langue. Il y a là une conciliation délicate à
réaliser entre des exigences ordinairement différentes, souvent
opposées; Madame de Noailles y déploie un art spontané incomparable.
Et ainsi, renforçant le sens des mots par leur son, leur puissance
expressive par leur puissance suggestive, les enchaînant selon les
rythmes originaux de sa sensualité fiévreuse, ardente, innombrable,
elle compose une des musiques les plus éblouissantes, les plus
enivrantes et les plus déchirantes qu'il nous ait été donné
d'écouter.
[Illustration]
[Illustration]
OPINIONS
=De M. Maurice Barrès=