Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
conservée et n'a pas été harmonisée.
Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine sont
marqués =ainsi=.
COMTESSE DE NOAILLES
Il A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
_Dix exemplaires sur Japon impérial, numérotés de 1 à 10 et douze
exemplaires sur Hollande, numérotés de 11 à 22._
No ****
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y
compris les pays scandinaves.
[Illustration: COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES]
_LES CÉLÉBRITÉS D'AUJOURD'HUI_
La Comtesse
Mathieu de Noailles
PAR
RENÉ GILLOUIN
BIOGRAPHIE CRITIQUE
ILLUSTRÉE D'UN PORTRAIT-FRONTISPICE
ET D'UN AUTOGRAPHE
SUIVIE D'OPINIONS ET D'UNE BIBLIOGRAPHIE
[Illustration]
PARIS
BIBLIOTHÈQUE INTERNATIONALE D'ÉDITION
_E. SANSOT & Cie_
7, RUE DE L'ÉPERON, 7.
MCMVIII
[Illustration]
LA COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES
La comtesse Mathieu de Noailles descend par son père de la puissante
maison valaque des Bibesco, devenus Brancovan par adoption au milieu
du XIXe siècle. Son grand-père Georges Bibesco, hospodar de Valachie
de 1843 à 1848, avait épousé une princesse moldave de race grecque,
Zoé Mavrocordato, fille adoptive du dernier des princes Bassaraba de
Brancovan. Celui-ci vécut assez pour adopter également le fils aîné
de Georges Bibesco et de Zoé Mavrocordato, Grégoire, à qui furent
transférés tous les titres, privilèges et dignités de l'antique
famille des Brancovan. La princesse actuelle de Brancovan, sa veuve,
mère de Constantin de Brancovan que Paris a connu directeur de la
_Renaissance latine_, et de Mesdames la comtesse de Noailles et la
princesse de Chimay, appartient à la famille grecque orientale des
Musurus, où la haute culture est traditionnelle. Un cardinal Musurus
fut l'ami et le collaborateur d'Erasme, et l'auteur d'une recension
de Platon. Le père de Madame de Brancovan, Musurus Pacha,
ambassadeur de Turquie à Londres, a laissé une traduction de Dante
en grec ancien. On sait quelle admirable pianiste est la princesse
de Brancovan elle-même.. Le mélange en Madame de Noailles des sangs
des Bibesco, des Musurus et des Mavrocordato peut expliquer, ou au
moins symboliser, la diversité de son génie âpre et viril, mol,
pliant et passionné, amoureux pourtant de raison et de mesure.
* * * * *
L'enfance de Madame de Noailles s'est partagée entre Paris où elle
est née et la Haute-Savoie où la princesse de Brancovan passe
plusieurs mois chaque année en son château d'Amphion, sur les bords
du lac de Genève. Cette région de la Haute-Savoie est un pays à deux
visages, l'un tendre et presque voluptueux, où déjà s'empreint la
mollesse italienne, l'autre, touché de la rudesse alpestre, où
l'expression de la passion se nuance de gravité, de concentration et
de profondeur. C'est celui-ci surtout qu'en ses jeunes années aimait
à contempler Madame de Noailles. Les souvenirs de Saint François de
Sales et de Jean-Jacques Rousseau en précisaient pour elle le sens
émouvant, et c'était toute une sensibilité catholique et romantique
dont s'imprégnait son cœur précoce:
Un romanesque ardent émanait de cette eau
Comme au temps de Byron, comme au temps de Rousseau...
C'était une sublime, immense rêverie...
--Soir des lacs, bercement des flots, rose coteau,
Village qu'éveillait le remous d'un bateau,
Petits couvents voilés par des aristoloches,
Senteur des ronciers bleus, matin frais, voix des cloches
Voix céleste au-dessus des troupeaux, voix qui dit:
«Il est pour les agneaux de luisants paradis»...
Barque passant le soir en croisant ses deux voiles
Comme un ange attendri courbé sous les étoiles,
C'est vous qui m'avez fait ce cœur triste et profond,
Si sensible, si chaud que l'univers y fond.[1]
[1] _Les Éblouissements_, p. 211.
Les jardins et la campagne d'Amphion sont à la source de ce qu'il y
a de plus pur et de plus pénétrant dans le sentiment de la nature de
Madame de Noailles.
* * * * *
Ce sentiment se manifesta chez elle de bonne heure, non-seulement
avec une rare intensité, mais avec une qualité tout originale. Un
jour de sa toute enfance, au cours d'une promenade elle entendait
les grandes personnes causer de _décorations_. Ayant demandé qu'on
lui expliquât ce mot nouveau pour elle: «les décorations, lui fut-il
répondu, sont la récompense des belles actions». A ce moment les
promeneurs passaient sous un magnifique acacia qui embaumait: «Eh
bien! s'écria l'enfant, pourquoi ne décore-t-on pas cet acacia?»
Petite fille issue du panthéiste Orient, le premier mouvement de son
cœur en face de la nature est celui même de Xerxès chargeant de
bracelets et de colliers son fameux platane. «Tout ce qui vit ici,»
écrira-t-elle plus tard,
Tout ce qui vit ici, la fontaine, le banc,
La cloche du jardin qui sonne,
Le délicat cerfeuil qui frise sous le vent
_Sont pour moi de douces personnes_.[2]
[2] _Les Eblouissements_, p. 253.
L'autre amour de Madame de Noailles enfant, ce fut la musique,
l'Art-Femme, synthèse obscure de tout idéalisme et de toute
sensualité. Des années, comme dans les jardins, elle a vécu dans la
musique sans savoir que c'était son plaisir, sa douleur, sa
plénitude. Cœur puéril et passionné que le désespoir solitaire,
tendu, sublime de Beethoven, l'ardeur molle et brisée de Chopin, ses
sonates
Dont l'andante est si fort que la main sur son cœur
On ne sait si l'on meurt de peur ou de bonheur,[3]
la nostalgie fiévreuse, la mortelle irritation de Wagner
contractaient jusqu'à l'oppression, exaltaient jusqu'au délire!
[3] _Les Eblouissements_, p. 302.
Mais quel vertige amer et quel trouble profond!
Le livide plaisir s'emplit d'ombre et d'angoisse;
Musique, qui nous tient, nous lie et nous terrasse,
Que tes jeux sont aigus et quel mal ils nous font![4]
[4] _L'Ombre des jours_, p. 120.
Et penchons-nous sur la rêverie de Sabine de Fontenay,--cette
héroïne de la _Nouvelle Espérance_ où Madame de Noailles a tant mis
d'elle--tandis qu'elle écoute chanter son cousin Jérôme: «Ah! la
musique, la musique! l'homme et la femme si misérables, l'amour si
impossible, tout si triste et si bas autour d'eux, et la musique qui
leur fait en rêve ces corps de lumière, ces bouches de larmes et de
suavité, ces regards plus déchiffrés et plus adhérents que les mains
autour des cous renversés... Mon Dieu! pensait-elle, comme cela fait
mal et pourquoi toujours cette vague attente du baiser?»[5]
Perçoit-on dans cette effusion lyrique le double aspect d'idéalisme
et de sensualité par quoi nous caractérisions la musique elle-même?
Au cours de cette étude se préciseront les analogies qui font de
Madame de Noailles le plus _musical_ de nos poètes.
[5] _La Nouvelle Espérance_, p. 33.
A quinze ans, elle eut une crise de mysticité où ses lectures
favorites furent l'_Imitation_, et Pascal qu'elle ne comprenait
guère, mais qui l'émouvait puissamment. Elle n'en goûtait pas moins
d'ailleurs et Racine, et Hugo, et Musset, et Loti. C'est plus tard
seulement qu'elle connut et aima la Grèce, par les poètes
épigrammatiques et Anatole France.
Mais l'évènement intellectuel de son adolescence, ce fut la
découverte de la philosophie de Taine. Une après-midi de printemps
dont elle a gardé l'exacte mémoire, sur une colline près de
Monte-Carlo, dans le soleil et l'odeur des fleurs, quelqu'un en qui
elle avait mis sa confiance lui expliqua que le vice et la vertu
sont des produits comme le vitriol et le sucre, et tout ce qui
s'ensuit pour la morale et la métaphysique. Chaque parole de
l'initiateur écartait un voile, dissipait un rêve, ruinait un
espoir; mais de la mer étincelante sous le soleil éternel, de la
flûte d'un pâtre assis au bord du chemin et de son désespoir même
jaillissait pour elle un frénétique appel à jouir de cette vie si
courte... O indigente et basse philosophie! Que de jeunes esprits
n'a-t-elle pas vainement désolés, quand encore elle ne les a pas
pervertis! Et c'est assurément un problème de savoir comment et dans
quelle mesure l'erreur peut engendrer la vérité ou se revêtir de
beauté, mais le fait est que la philosophie de Taine, utile en son
temps à l'avancement des études psychologiques, s'étant infiltrée
d'autre part dans la sensibilité romantique, fond commun de tous les
poètes du siècle, y a formé la source encore aujourd'hui
jaillissante d'un pathétique nouveau et déchirant. Madame de
Noailles l'a elle-même finement noté, chez Musset, et on peut
étendre cette observation à tous les artistes de son époque, le
désespoir est sans âcreté, et le bonheur sans ironie. Or c'est
l'inévitable effet d'une telle philosophie, avec ses négations
brutales, et le divorce radical qu'elle accuse entre nos aspirations
et la réalité, d'introduire dans la sensibilité un principe, soit
d'âcreté, soit d'ironie. Barrès, qui excelle à cumuler les bénéfices
de positions contradictoires, a développé dans l'une et l'autre
direction son romantisme, et, pour tout dire, aggravé son mal
tellement, qu'il dut enfin se mettre en quête d'un remède. Dans
l'œuvre de Barrès qu'elle sait par cœur, Madame de Noailles a bu à
longs traits le poison,--et repoussé le remède, qui d'ailleurs, pour
des raisons aisées à saisir, ne lui convenait en effet nullement; de
sorte que sous son génie accablée elle défaille, sans qu'on voie
d'où lui viendrait le secours.
* * * * *
Sa vocation s'affirma de très bonne heure. Vers sa dixième année
elle vit venir en visite à Amphion, à quelques jours d'intervalle,
un prince régnant et Frédéric Mistral. Elle vénéra, adora Mistral et
négligea le prince. Dès lors son choix était fait: déjà elle
s'essayait à versifier... Peu d'années plus tard, à Paris, sans
cesse elle entraînait sa gouvernante vers le lycée Janson, où
l'attirait invinciblement le visage de Pascal. Après avoir de 11 à
16 ans couvert de prose de volumineux cahiers, elle revint à la
poésie. C'est seulement en 1901, après son mariage, qu'elle publia
son premier livre, le _Cœur innombrable_, depuis assez longtemps
déjà achevé. Puis parurent l'_Ombre des Jours_ (1902), la _Nouvelle_
_Espérance_ (1903), le _Visage Emerveillé_ (1904), la _Domination_
(1905), les _Eblouissements_ (1907): trois romans, trois recueils de
poèmes. Dès son premier livre elle saisit l'opinion, ne fut
indifférente à personne. Elle eut des détracteurs passionnés qui
feignaient de croire que son nom, sa situation mondaine et sa beauté
constituaient l'essentiel de son génie; des adorateurs persuadés que
leur enthousiasme eût été le même si elle eût été pauvre, laide, et
se fût appelée Durand; des admirateurs mesurés, plus ou moins
sensibles à la nouveauté et à l'abondance de son inspiration, ou aux
imperfections de sa forme:--envie, admiration, amour, aube éclatante
de sa jeune gloire... Au vrai, pour tout esprit non prévenu, son
génie est incontestable; et c'est une question intéressante de
savoir si et en quoi sa situation mondaine a pu la servir ou lui
nuire.
Pour un homme, et plus encore pour une femme qui se voue à l'art, il
est trop clair qu'un grand nom, une belle fortune présentent des
avantages pratiques inappréciables. Encore ne vont-ils point sans
quelque inconvénient. La part qui est due à la mode dans un succès
s'épuise vite: le dernier livre de vers de Madame de Noailles, les
_Eblouissements_, ne semble pas avoir reçu, au moins dans la presse,
un accueil aussi chaud que le _Cœur innombrable_ et l'_Ombre des
Jours_, et pourtant il leur est aussi supérieur que l'est la
_Nouvelle Espérance_ au _Visage_ et à la _Domination_. Mais c'est
surtout au point de vue de son développement intérieur que
l'artiste dans des conditions extérieures trop favorables trouve de
graves périls. Surveillé et limité par son milieu il surveille et
limite à son tour ses sentiments, ou au moins leur expression; il
n'ose pas oser, perdre la pudeur, ce qui est la condition première
de tout art. Isolé d'ailleurs de la vie, il ne sait ou ne veut pas
se mettre en quête d'elle, et si parfois il la rencontre, il ne s'en
rend point le maître, ignorant du rude effort qu'il y faut. Or de ce
double péril Madame de Noailles a été préservée par la sincérité
entière, irréductible de sa nature et par sa prodigieuse
perméabilité à toutes les émotions. Sincérité, candeur, spontanéité,
naïveté, ingénuité, autant de mots qui d'eux-mêmes, qu'on la lise ou
l'écoute, vous viennent aux lèvres. «Sabine, écrit-elle, et on est
invinciblement tenté de lui appliquer à elle, la part faite à
beaucoup d'ironie, cette caractéristique de son héroïne, «Sabine
discutait, affirmait comme on fait un serment; elle avait toujours
l'air de dire à la suite de ce qu'elle énonçait: «Je vous jure que
c'est ainsi»; elle prononçait: «Cela est vrai...» sur le ton dont
elle aurait crié: «J'ai soif...» avec une assurance puisée au lieu
même de la certitude physique et du besoin...»[6]. Plus peut-être
qu'il n'eut fallu parfois pour son repos, Madame de Noailles a le
courage d'elle-même et de toute elle-même. Quant à sa sensibilité,
en fut-il jamais de plus aisément blessable, de plus continûment
frémissante? Je l'ai vue s'émouvoir jusqu'aux larmes à la soudaine
évocation d'un chagrin vieux de vingt ans. Sensible, comme Sabine
«jusqu'au trouble de l'esprit et jusqu'au malaise physique», Madame
de Noailles ignore la paix et le repos des nerfs, sinon du cœur:
Je suis l'être que tout enivre et tout afflige...
Et je vis étonnée, aveuglée, éblouie,
Sachant bien que pourtant la détresse inouïe
A depuis mon enfance exalté tous mes jours...
Hélas! je vis, toujours errante et toujours ivre
Je vis, pleine d'azur, de sanglots, de souhaits...
[6] _Nouvelle Espérance_, p. 16.
Qu'avez-vous fait, demande-t-elle à ses vers
De ces désirs, ces cris, ces éblouissements
Si tendres, si joyeux, si tristes, si sensibles
Qu'un autre être que moi ne les croit pas possibles,
Et s'il portait mon cœur mourrait d'épuisement?
Remarque-t-on la force des expressions: enivrée, pâmée, exaltée,
éblouissements, détresse, épuisement? Chez Sabine, écrit encore
Madame de Noailles, «la flamme montait des profondeurs du sang,
faisait sur la pensée, sur la raison, danser son rouge incendie.
Nulle réserve, nul jugement en cet esprit que la première vague
emplissait...» La tendance ou la tentation du poète, c'est de faire
ou de laisser _donner_ en chaque occasion sa sensibilité tout
entière. Le péril, bien différent de celui qu'on eût pu craindre,
c'est dès lors que sous ce flot innombrable et monotone de
sensibilité les plans et les reliefs de son univers s'atténuent
jusqu'à disparaître, c'est que ses sentiments et leurs objets les
uns par rapport aux autres ne s'ordonnent ni ne se situent. Et sans
doute ce péril-là s'aggrave-t-il des conditions mêmes d'une vie trop
facile. A Madame de Noailles comme à ce Philippe l'Arabe que Barrès
nous montre réduit à une extrême ingéniosité pour satisfaire son
besoin de s'attendrir, les circonstances ont composé une solitude:
certaines expériences douloureuses, les unes inutiles, les autres
utiles, indispensables peut-être, lui sont suivant le point de vue,
épargnées ou interdites; elle s'enivre, elle _meurt_ d'émotions que
néglige l'ordinaire des malheureux:
Si l'on t'avait appris qu'un cœur toujours malade
Et blessé chaque soir d'ombre et de volupté
Ne goûte qu'en mourant l'odeur des roses thé
Dans l'air chaud remué par les cris des pintades...[7]
[7] Les _Eblouissements_, p. 311.
Défaut charmant, trop charmant, mais défaut pour un poète accessible
d'ailleurs aux sentiments généraux et profonds, à ceux que suscitent
la Nature, l'Amour et la Mort, identiques dans toutes les conditions
humaines. La pente naturelle de Madame de Noailles est à une
certaine exagération, et les circonstances ont dû accentuer plutôt
qu'atténuer cette inclination, qu'une raison suffisamment ferme
n'est pas venue jusqu'ici réfréner. Mais cette réserve faite,
hâtons-nous de reconnaître que l'originalité profonde de Madame de
Noailles est indépendante de toute condition extérieure, s'il est
vrai qu'à aucun poète de sa génération il n'a été donné de reprendre
et de renouveler aussi puissamment quelques-uns des thèmes éternels
du lyrisme.
* * * * *
Je ne sais qui a dit que s'il était une petite fille qui fût née
sous un chou, c'était certainement Madame de Noailles. Le mot est
joli, mais un peu injuste. Sans doute les jardins, même potagers,
ont leur part dans l'amour de Madame de Noailles; et ne faut-il pas
remercier le poète qui le premier sut dégager l'humble beauté de nos
légumes? Mais en vérité ce n'est pas assez dire que d'appeler Madame
de Noailles la Muse des Jardins. Que l'on considère son œuvre
d'ensemble: c'est bien à la Nature qu'elle est dédiée comme une
magnifique offrande, à la toute puissante, à l'universelle Nature, à
celle de Lamartine, de Vigny et de Hugo:
Nature au cœur profond sur qui les cieux reposent
Nul n'aura comme moi si chaudement aimé
La lumière des jours et la douceur des choses,
L'eau luisante et la terre où la vie a germé...[8]
[8] _Cœur_, p. 7.
Ce que Madame de Noailles apporte de nouveau, et par quoi elle se
manifeste bien de ce temps où Baudelaire et les naturalistes ont
joint leurs influences à celle des grands Romantiques, c'est une
sensualité inépuisable, unie à une extrême précision descriptive.
Elle jouit et souffre de la nature par tous les sens, par le goût
surtout, l'odorat et la vue, et par cette sensibilité générale et
profonde, particulièrement abondante chez la femme, jusqu'à former
comme un sixième sens, à la faveur duquel les sensations des autres
se mêlent, se confondent et se multiplient. Elle peut analyser en
huit strophes, étonnantes d'invention verbale, les _Saveurs de
l'air_:
Mon Dieu! que j'ai goûté la douce odeur de l'air,
De l'air charmant, glissant et clair
Odeur simple au matin, et le soir si chargée
De feu, de lueur orangée![9]
[9] _Eblouissements_, p. 39.
Elle voudrait absorber l'univers comme une enivrante liqueur:
Il n'est pas suffisant qu'on regarde et qu'on touche
Les vergers odorants et verts;
Je voudrais n'être plus qu'une amoureuse bouche
Qui goûte et qui boit l'univers[10].
[10] _Eblouissements_, p. 264.
A savourer les parfums elle apporte le même mélange de sensualité et
d'analyse:
Mon cœur est un palais plein de parfums flottants
Qui s'endorment parfois aux plis de ma mémoire...
Parfum des fleurs d'avril, senteur des fenaisons,
Odeur du premier feu dans les chambres humides,
Aromes épandus dans les vieilles maisons...[11]
[11] _Cœur_, p. 69, id. Sur les mains _Eblouissements_, p. 343.
Il n'est pas jusqu'à l'image visuelle elle-même, aussi nette, aussi
intense que chez Hugo, qui, au lieu de rester comme chez celui-ci et
conformément à son usage ordinaire, avant tout représentative, ne se
prolonge immédiatement, elle aussi, en sensualité:
O pulpe lumineuse et moite du ciel tendre!
Espace où mon regard se meurt de volupté,
O gisement sans fin et sans bord de l'été,
Azur qui sur l'azur vient reluire et s'étendre,
Coulez, roulez en moi...[12]
[12] _Eblouissements_, p. 162.
Après cela, on ne s'étonnera pas que Madame de Noailles soit de tous
ses nerfs accessible aux mille influences des saisons, du jour et de
l'heure. Avec une inlassable et subtile complaisance, elle a noté
les multiples aspects de la changeante nature, ses complicités et
ses désaccords avec la mobile humanité.
C'est le «printemps vert amer»:
Un oiseau chante, l'air humide
Tressaille d'un fécond bonheur,
Un secret puissant et languide
Traîne sa vapeur, sa moiteur...[13]
[13] _Eblouissements_, p. 88.
C'est le languissant, le luxurieux été:
C'est l'été, je meurs, c'est l'été...
Un désir indéfinissable
Est sur l'univers arrêté
Ah! dans les plis légers du sable
Le tendre groupe projeté
D'un rosier blanc et d'un érable!
Le cœur languit de volupté...[14]
[14] _Eblouissements_, p. 67.
C'est l'automne:
Comme toutes les voix de l'été se sont tues!
Pourquoi ne met-on pas de mantes aux statues?
Tout est transi, tout tremble et tout a peur; je crois
Que la bise grelotte et que l'eau même a froid.
Les feuilles dans le vent courent comme des folles...[15]
[15] _Cœur_, p. 83.
Et c'est l'hiver enfin, le rude et consolant hiver,
L'hiver sans volupté, sans chants et sans odeur[16]
[16] _Ombre des Jours_, p. 53.
Voici la douceur du matin:
Candide, charmant
Comme une fleur qui naît et comme un pépiement.
Tout est plus jeune encor que l'enfance...[17]
[17] _Eblouissements_, p. 100.
Voici Midi paisible:
Midi glisse et languit, la vie est assoupie...
Repos dans la nature ardente! Les demeures
Ont laissé retomber les doux stores d'osier
Rien ne bouge; on dirait que des insectes meurent
Entre le sable chaud et l'ombre des rosiers.
On n'a pas de regrets, pas de désir, pas d'âge[18]
[18] _Eblouissements_, p. 28.
Voici un après-midi de juillet dans la maison:
A l'ombre des volets la chambre s'acclimate;
Le silence est heureux, calme, doux, attiédi,
Pareil au lait qui dort dans une fraîche jatte;
La pendule de bois fait un bruit lent, hardi,
Semblable à quelque chat qui pousse avec sa patte
Les instants, dont l'un chante et l'autre est assourdi.[19]
[19] _Ibid._, p. 129.
Voici un Crépuscule au Jardin:
O divin crépuscule, odeur de roses blanches!
Le soir est du soleil arrêté dans les branches.
Les arbres des jardins épandent leurs rameaux
Et partagent la paix triste des animaux;
Tout est pensif, chargé de désir et de rêve,
Une vapeur descend, une autre se soulève...
Le tilleul inquiet, l'érable faible et blanc
Font un geste secret, désespéré, tremblant...[20]
[20] _Eblouissements_, p. 307.
Voici une sensation d'avant l'orage:
Ah! je ne savais pas ce que c'était, c'était
La lente oppression qui précède l'orage...
J'appuyais mes deux mains sur mon cœur; j'écoutais
Frémir en moi la peur, la soif, la triste rage,
Je me levais, j'allais, les doigts en éventail,
Un sang rapide et chaud étourdissait ma tête...[21]
[21] _Eblouissements_, p. 130.
Voici des impressions d'après l'ondée:
Dieu merci la pluie est tombée
En de fluides longues flèches,
La rue est comme un bain d'eau fraîche,
Toute fatigue est décourbée...
Un parfum de verdure nage
Dans toute cette eau renversée;
A petites gouttes pressées
L'été s'évade du naufrage.[22]
[22] _Ombre des Jours_, p. 63.
Mais la sensibilité de Madame de Noailles se limite rarement à la
volupté passive de la sensation pure. Non contente de ressentir
l'univers, elle veut le posséder, s'abîmer en lui, l'abîmer en elle.
Voyez, s'écrie-t-elle,
Voyez de quel désir, de quel amour charnel
De quel besoin jaloux et vif, de quelle force
Je respire le goût des champs et des écorces.
Je vivrai désormais près de vous, contre vous,
Laissant l'herbe couvrir mes mains et mes genoux,
Et me vêtir ainsi qu'une fontaine en marbre...[23]
[23] _Cœur_, p. 58.
Son vœu le plus cher, c'est d'
Etre dans la nature ainsi qu'un arbre humain,
Etendre ses désirs comme un profond feuillage,
Et sentir, par la nuit paisible et par l'orage,
La sève universelle affluer dans ses mains.[24]
[24] _Cœur_, p. 73.
Saisit-on ce mélange perpétuel, cette constante fusion de l'homme et
de la nature?
Rire, fraîcheur, candeur, idylle de l'été!
Tout m'émeut, tout me plaît, une extase me noie,
J'avance et je m'arrête; il semble que la joie
Etait sur cet arbuste, et saute dans mon cœur!
Je suis pleine d'élan, d'amour, de bonne odeur,
Et l'azur à mon corps mêle si bien sa trame,
Tout est si rapproché, si brodé sur mon âme,
Qu'il semble brusquement à mon regard surpris
Que ce n'est pas le pré, mais mon œil qui fleurit
Et que, si je voulais, sous ma paupière close,
Je pourrais voir encor le soleil et la rose[25]
[25] _Eblouissements_, p. 268.
De tels accents sont très nouveaux dans notre littérature. Ils
différencient Madame de Noailles non seulement des naturalistes qui
décrivent la nature comme une réalité étrangère, mais d'un
Chateaubriand, d'un Hugo, que la nature émeut certes profondément,
mais qui devant elle n'en restent pas moins, si l'on peut dire,
intérieurs à eux-mêmes. D'un mot et dans tout le sens de ce mot, la
sensibilité de Madame de Noailles est panthéiste, jusque-là que la
certitude d'une union plus étroite avec la nature dans la mort
(étrange illusion, pour le dire en passant, de croire qu'on sera
plus proche de la nature mort que vivant) lui tient lieu des
espérances qu'on demande d'ordinaire à la religion:
Je ne souhaite pas d'éternité plus douce
Que d'être le fraisier arrondi sur la mousse...[26]
et encore:
O mort, vraiment pourrez-vous faire,
Ayant dissous mon cœur content,
Que je sois ce que je préfère:
Un éclat d'azur dans le temps?[27]
[26] _Eblouissements_, p. 211.
[27] _Eblouissements_, p. 289.
Telle est la puissance de cet amour qu'il empiète sur le domaine
ordinaire des autres amours, amour humain:
Les forêts, les étangs et les plaines fécondes
Ont plus touché mes yeux que les regards humains[28]
[28] _Cœur_, p. 7.
Amour divin:
Moi qui ne peux pas croire aux promesses des cieux,
Je vous adore avec la part qu'on donne à Dieu[29]
[29] _Eblouissements_, p. 211.
De fait, si Madame de Noailles prie, c'est vers le soleil que monte
sa prière:
C'est ma prière unique et ma foi naturelle
De plier mes genoux orgueilleux sur tes pas...[30]
[30] _Eblouissements_, p. 141.
Ma joie est un jardin dont vous êtes la rose,
Enorme soleil d'or, flamme en corolle éclose,
Héros, d'ardents regards et de flèches armé,
Soleil, mille soleils en vous seul enfermés!...
Moi seule, en vous voyant je prie et je chancelle...[31]
[31] _Ibid._, p. 81-86.
Mais non plus que l'amour, l'adoration ne suffit encore à ce cœur
qui ne se satisfait que du délire. L'aurore d'un beau jour d'été,
lumière, azur, parfum, gazouillement d'oiseaux, bourdonnement
d'abeilles, la remplit d'une ivresse dionysiaque:
Vivre! chanter la gloire et le plaisir de vivre!
--Et puisqu'on n'entend plus, ô mon Bacchus voilé
Frissonner ton sanglot et ton désir ailé,
Puisqu'au moment luisant des chaudes promenades
On ne voit plus jouer les bruyantes Ménades,
Puisque nul cœur païen ne dit suffisamment
La splendeur des flots bleus pressés au firmament,
Puisqu'il semble que l'âpre et l'enivrante lyre
Ait cessé sa folie, ait cessé son délire,
Puisque dans les forêts jamais ne se répand
L'appel rauque, touffu, farouche du dieu Pan
Ah! qu'il monte de moi, dans le matin unique,
Ce cri brûlant, joyeux, épouvanté, hardi,
Plus fort que le plaisir, plus fort que la musique,
Et qu'un instant l'espace en demeure étourdi...»[32]
[32] _Eblouissements_, p. 91.
On le voit, l'attitude du poète en face de la nature correspond
assez exactement, sauf quelque excès de sensualité peut-être, à
l'image que nous pouvons nous former du Paganisme exalté des
Mystères. Ce n'est pas la Grèce de la tradition universitaire, mais
c'est une Grèce authentique. Une fois encore, par l'élan seul de son
génie, Madame de Noailles renoue la chaîne interrompue de ses
origines.
Cependant, cette sensibilité si merveilleusement abondante, le seul
amour de la nature suffira-t-il à l'absorber? Une âme moderne
peut-elle se reposer dans le pur naturalisme? Il y a au fond de
l'âme de Madame de Noailles, comme de tant d'âmes de son siècle, une
inquiétude essentielle, une douloureuse ardeur de changement et de
fuite, une fureur de toujours et de tout sentir:
Qu'aucune flèche, aucune flamme,
Aucune aride pâmoison
Ne soit épargnée à cette âme
Qui veut défaillir de frisson...
Ah! goûter tout ce qui tourmente![33]
[33] _Eblouissements_, p. 381.
Si instable et oscillante est cette sensibilité qu'à la rigueur les
extrêmes s'y touchent:
Mon Dieu! mon Dieu! la paix touche au délire aussi![34],
et que sans cesse par des transitions rapides et insensibles s'y
transmuent l'une en l'autre la volupté et la douleur:
Chère douleur, ô seul brisement délectable!...
Vous par qui l'on sanglote et vous par qui l'on rit,
Rire d'inconsolable et mortelle allégresse![35]
[34] _Eblouissements_, p. 26.
[35] _Eblouissements_, p. 311.
«Je n'ai pas le sens des degrés du plaisir, dit Sabine. Il n'y a
qu'un plaisir, c'est ce qui fait mal...»[36] Désordonnés mouvements
du cœur, dont la nature ne saurait être l'objet, non plus que la
cause! Aussi bien la nature elle-même suscite au cœur qu'elle ne
suffit point à combler la nostalgie d'un autre amour:
Vaporeuse douceur de l'air tremblant et pur,
Paysage d'été luisant sous ma fenêtre,
Miel du soleil épars sur les coteaux d'azur,
Allégresse du jour léger qui vient de naître...
Vous dites: «Les splendeurs du matin clair sont là
Pour que le jeune Adam et l'Eve langoureuse
Reviennent habiter sous les larges lilas
Prés de la source sourde, au fond de l'herbe creuse[37]
[36] _Nouvelle Espérance_, p. 175.
[37] _Eblouissements_, p. 359.
Madame de Noailles a brodé une variation originale sur le thème
romantique, qu'on eût pu croire usé, de la solitude de l'homme dans
la nature, après l'amour:
... Vous parlez, j'entends, vous me dites: «Pauvre âme,
Tu ne pourras jamais être aussi bien en moi;
Il faut que tu me voies comme l'étang me voit,
Et que sans trop d'ardeur humaine tu t'emplisses
De mes reflets dansants et de mes ombres lisses.
Tu as trop de désir, trop d'espoir et d'orgueil...
--Ah! nature, nature, épuisante nature
Je vous entends; ainsi, je ne verrai jamais
Vos sources, vos chemins, vos feuillures de mai,
Sans qu'en mon cœur s'élance une blessure aiguë...
Ah! le plaisir charmant et doux de la ciguë
Qui balance sa fleur et son feuillage bas,
Ah! cet oiseau qui chante et qui ne pense pas...[38]
[38] _Ombre des Jours_, p. 124-125.
Qu'on lise tout le poème, et puis qu'on relise le _Lac_ et la
_Tristesse d'Olympio_; s'il n'a ni le sublime pathétique de l'un, ni
la magnificence de l'autre, il a sur tous les deux la supériorité de
la précision analytique. Ç'a été et c'est la tâche de quelques-uns
des meilleurs écrivains d'aujourd'hui de préciser par l'analyse le
vague constitutif de la sensibilité romantique.
* * * * *
Sur sa façon de sentir l'amour, Madame de Noailles est beaucoup plus
brève que sur sa façon de sentir la nature. Dans ses trois volumes
de vers, on trouverait à peine une douzaine de pièces consacrées à
un sentiment qui remplit d'ordinaire les productions féminines, et
ces pièces, si ingénieusement qu'on les rapproche, ne forment pas
l'histoire d'un cœur. Trois ou quatre d'entre elles font allusion à
des déceptions répétées, déceptions ordinaires, inévitables, mais
particulièrement sensibles à ce cœur né pour souffrir.
Je t'expliquais parfois cette peine que j'ai
Quand le jour est trop tendre ou bien la nuit trop belle.
Nous menions lentement nos deux âmes rebelles
A la sournoise, amère et rude tentative
D'être le corps en qui le cœur de l'autre vive;
Et puis, un soir, sans voix, sans force et sans raison,
Nous nous sommes quittés; ah! l'air de ma maison,
L'air de ma maison morne et dolente sans toi,
Et mon grand désespoir étonné sous son toit![39]
[39] _Ombre des Jours_, p. 156.
Mais quoi! C'est la destinée commune de tous les cœurs qui ont trop
d'amour. Il y a de Saint-Paul un mot simple et profond: «Quoique,
écrit l'apôtre, en aimant davantage, je sois peut-être moins aimé».
Ainsi Madame de Noailles:
Tu vas, toi que je vois, mon ombre, ô mon moi-même,
Cherchant quelque épuisant et merveilleux bonheur,
Mais l'espoir tremble, l'air est las, la vie a peur,
Tu vas, ayant toujours plus aimé qu'on ne t'aime,
Plus aimé, ou du moins plus âprement aimé,
D'une plus imminente et guerrière détresse...[40]
[40] _Ombre des Jours_, p. 149.
Alors, sous l'intolérable douleur de la récente blessure, c'est un
âpre, un ardent désir de silence, d'oubli, de mort:
Ne plus aimer surtout, ah! c'est surtout cela!...
Les yeux, les yeux, ne plus se souvenir des yeux
Des yeux qu'on a aimés, mauvais comme des pierres!
Ces yeux profonds, avec des flèches au milieu
Ah! qu'ils ferment en nous leurs cils et leurs paupières!
Amour, allez-vous-en pour qu'on puisse mourir...[41]
[41] _Ibid._, p. 158.
C'est le retour à l'apaisante nature:
Maintenant je le sens, moi dont le cœur est tel
Qu'aucun désir n'y peut demeurer long et grave,
Je garde pour vous seule un amour immortel
O beauté des jardins, indolente et suave![42]
[42] _Ibid._, p. 160.
Paix trompeuse, que viennent soudain traverser d'aigus, de
déchirants souvenirs:
L'ombre d'un autre cœur a de plus noirs détours
Que la nuit orageuse, impénétrable et sombre;
Eclairs des faux regards, phare du faux amour
Où menez-vous l'espoir, qui se brise et qui sombre!
Le passé vit en moi ce soir, ce trop chaud soir...[43]
[43] _Ombre des Jours_, p. 165-166.
O folie dont rien ne peut guérir! Ce cœur qui d'un si rude élan
s'est porté vers l'amour jamais ne se déprendra de l'amour:
Enfants, regardez bien toutes les plaines rondes,
La capucine avec ses abeilles autour,
Regardez bien l'étang, les champs, avant l'amour,
Car après on ne voit plus jamais rien du monde.
Après l'on ne voit plus que son cœur devant soi,
On ne voit plus qu'un peu de flamme sur sa route,
On n'entend rien, on ne sait rien, et l'on écoute
Les pieds du triste Amour qui court ou qui s'asseoit.[44]
[44] _Ombre des Jours_, p. 165.
Qu'il vienne donc, le désirable et redoutable amour. Non seulement
on consent à l'accueillir, mais de tout son être on l'appelle. Par
une étrange fusion du caractère viril avec le féminin, l'amour dans
l'œuvre de Madame de Noailles n'est pas seulement passion, il est
_action_, recherche et presque provocation. Un poème de l'_Ombre des
Jours_ fait entendre cette curieuse plainte:
Et je rentrais alors ivre du temps d'été,
Lasse de tous cela, morte d'avoir été
Moi le garçon hardi et vif, et toi la femme...
Sabine de Fontenay, à la fin d'une soirée passionnée de musique,
retient son cousin Jérôme. Ils sont là en face l'un de l'autre, elle
confuse et misérable, lui nerveux et pâle. L'homme se dérobe:
«Sabine, dit-il en tremblant, vous devriez aller vous reposer, il
est tard, vous partez demain.--Et puis il se passa la main sur le
front comme s'il voulait en arracher une pensée pesante, une
douleur, et Sabine crut qu'il pleurait. Alors _elle le pressa contre
elle d'une terrible tendresse_...»[45]. La même Sabine plus tard, la
première fois qu'elle voit chez lui Philippe Forbier, un ami de son
mari, éprouve une grande difficulté à partir, à le quitter, la
seconde fois, avec la sûreté de l'instinct, prend une syncope, et la
troisième se laisse tomber contre sa poitrine. La récente
émancipation de la femme ménage aux amateurs de complexités
psychologiques de précieux et neufs divertissements... Le miracle
c'est que, si contraire à l'idée ou à l'idéal, sans doute un peu
artificiels, que l'homme conçoit volontiers de l'amour féminin,
l'amour chez l'héroïne de Madame de Noailles n'en garde pas moins
une entière noblesse: il la doit avant tout à son courage, à l'élan
sans restriction ni réserve qui le jette vers la douleur. Ce n'est
pas Sabine de Fontenay qui, pareille à l'Homme libre de Barrès,
s'arrête jamais avant de se nuire, mais elle se précipite sur toutes
les pointes de la vie de façon à s'y déchirer.
[45] _Nouvelle Espérance_, p. 92-93.
* * * * *
Au reste, cette analyse est loin d'épuiser la signification du mot
amour chez Madame de Noailles. D'abord, et c'est un trait par où
elle se révèle de lettres, l'amour n'est pas seulement pour elle ce
sentiment étroit et tenace qui s'attache à un être particulier.
Sabine un soir avec Philippe entend passer sous ses fenêtres une
manifestation d'étudiants, et ce tumulte dans l'ombre l'enivre.
«Qu'est-ce qu'il vous faut, à vous, lui demande Philippe tristement,
qu'est-ce ce qu'il vous faut pour être heureuse»?--«Votre amour,
répond-elle, puis elle ajoute: Et la possibilité de l'amour de tous
les autres»[46]. Ainsi Madame de Noailles, dans l'exquis poème de
l'_Ombre des Jours_:
J'ai dit ce que j'ai vu et ce que j'ai senti,
D'un cœur pour qui le vrai ne fut point trop hardi,
Et j'ai eu cette ardeur par l'amour intimée
Pour être après la mort parfois encore aimée,
Et qu'un jeune homme alors lisant ce que j'écris,
Sentant par moi son cœur ému, troublé, surpris,
Ayant tout oublié des épouses réelles
M'accueille dans son âme et me préfère à elles[47]
[46] _Nouvelle Espérance_, p. 266.
[47] _Ombre des Jours_, p. 170.
Sabine, nous dit-on encore, par moments «ne savait plus vers qui
allaient ses espoirs; cela s'étendait, devenait infini; elle
imaginait des horizons de soleil immense, des foules venues vers
elle, et elle la déesse de l'éternel désir»[48]. Etre la _déesse de
l'éternel désir_: telle est la forme que prend dans un cœur féminin
l'amour de la gloire.
[48] _Nouvelle Espérance_, p. 314.
Ce n'est pas tout encore. Le mot désir, comme le mot amour, est
équivoque, ou plutôt multivoque, et la plupart des hommes n'usent de
ces mots que dans un seul de leurs sens, dès lors en chaque cas
aisément déterminable. Mais, selon une profonde remarque de Barrès,
à certaines âmes, aux plus complexes et aux plus sensitives, le
vocabulaire commun devient insuffisant; elles trouvent en elles une
puissance infinie d'expansion, de jaillissement, elles disent désir,
amour, et cela signifie, suivant le plan de leur vie intérieure sur
lequel cette puissance se réalise, désir d'aimer, désir d'être
aimée, amour de la nature, amour d'un être, amour de l'humanité,
amour de la gloire, héroïsme, désir sans nom, pur amour. Nous avons
parcouru déjà chez Madame de Noailles quelques-uns de ces sens du
mot amour; nous y trouvons la plupart des autres. Et d'abord il y a
en elle une immense pitié de la souffrance et de la misère humaines
qui l'eût sans doute dévoyée vers l'humanitarisme, si l'influence de
Barrès ne l'en eût heureusement détournée; je dis heureusement, car
dans l'ordre de l'activité morale l'amour n'est rien sans le
renoncement, le don de tout l'être, et c'est sans doute le vice
profond de l'humanitarisme philanthropique de méconnaître cette
vérité de principe; or Madame de Noailles ignore le renoncement.
Mais qu'on lise les poèmes intitulés: _Fraternité_[49], _La
Justice_,[50] _Les Malheureux_,[51] ou telles pages de la _Nouvelle
Espérance_[52] et du _Visage Emerveillé_[53] sur les criminels: on y
sentira palpiter une émotion sincère. «Quand j'étais petite, un
soir, je revenais en voiture avec mon père, et nous avons rencontré
sur la route un homme qui passait entre deux gendarmes. Mon père m'a
dit: «Vois, c'est sans doute un voleur». Ah! le mot voleur, comme il
m'avait fait peur, comme il est redoutable! et j'ai regardé.
C'était, entre deux gendarmes, un homme pauvre qui avait l'air
fatigué»!
[49] _Cœur innombrable_, p. 167.
[50] -- -- p. 171.
[51] -- -- p. 174.
[52] _Nouvelle Espérance_, p. 150-179.
[53] _Visage_, p. 57.
Mais la société d'élection de Madame de Noailles, ce sont les héros;
la dernière et très belle pièce des _Eblouissements_ leur est
dédiée. L'héroïsme devait tenter Madame de Noailles, étant l'état le
plus élevé où atteignent les âmes qui unissent à une extrême
générosité un vif sentiment d'elles-mêmes.
Que d'autres cherchent l'air des bois, de la montagne,
Et la brise des Océans,
Je m'enfonce dans l'ombre où nul ne m'accompagne,
Je respire chez les géants![54]
[54] _Eblouissements_, p. 408.
Et c'est une suite magnifique de virils accents, auxquels la
dernière strophe seule mêle un accent très féminin:
Je viens, portant sur moi la douce ardeur des mondes
Et tenant les fleurs de l'été,
Accueillez-moi ce soir dans l'ombre où se confondent
_L'héroïsme et la volupté_!
Ainsi Sabine de Fontenay s'écriait: «N'est-ce pas, l'héroïsme et la
sensualité sont la même chose, l'héroïsme est la plus âpre
sensualité?»[55] Et c'est assurément une question de savoir si
certains états élevés peuvent être ainsi sensualisés impunément...
[55] _Nouvelle Espérance_, p. 164.
Tant de formes diverses de l'amour ont-elles enfin épuisé la source
où elles s'alimentent? Madame de Noailles a insisté à diverses
reprises, douloureusement, sur l'impuissance des mots ou des actes à
égaler l'abondance et l'ardeur de sa vie intérieure:
Je ne pourrais jamais exprimer mon desir
L'ardeur qui me terrasse,
Ni si les monts d'argent me prêtaient leur soupir
Soulevé dans l'espace,
Ni si le lis brûlant me donnait son odeur
Dans l'azur infusée
Ni si toute la mer se groupait dans mon cœur
Pour jaillir en fusée!...[56]
Tant de rêve, d'amour, de désir, tant d'élans,
C'est un si grand martyre;
Hélas! mourir un soir, le cœur encor brûlant
Sans avoir pu tout dire...[57]
[56] _Eblouissements_, p. 57-58.
[57] _Ibid._, page 27.
Avec cette angoisse parfois alterne cet état de plénitude supérieure
où l'amour, comme s'il répugnait à se limiter en se déterminant,
semble se prendre lui-même pour objet, et se reposer dans son
infinitude:
Je ne sais ce que j'aime; j'aime[58]
[58] _Ibid._, p. 300.
Mais l'amour ne saurait longtemps se soustraire à sa loi, qui est
de se répandre; s'il a paru se replier sur soi, c'était pour
s'accumuler; et s'il s'accumule, c'est pour plus puissamment
jaillir. Le poète peut se rendre justement ce magnifique témoignage:
Nul cœur humain jamais n'eut autant de frissons;
Mon rêve est un si vif et si ardent buisson
Que si j'ouvre mes bras où la tendresse abonde,
Il tombe malgré moi de l'amour sur le monde!
Amour d'artiste en dernière analyse, au moins pour la plus grande
part, suspect à tort et à raison à l'apôtre et à l'homme de bien.
Madame de Noailles en marque très exactement la qualité dans les
vers qui suivent:
Amoureuse du vrai, du limpide et du beau,
J'ai tenu contre moi si serré le flambeau,
Que, le feu merveilleux ayant pris à mon âme,
J'ai vécu exaltée et mourante de flammes![59]
[59] _Eblouissements_, p. 85.
Et voilà, n'est-il pas vrai, un jour saisissant sur cet être
étrange, le poète, victime sans dévouement, qui du feu qui le
consume nous éclaire.
* * * * *
Dans les poèmes qui ont été inspirés à Madame de Noailles par la
pensée de la mort, on retrouve le même mélange que nous avons déjà
signalé chez elle de féminité et de fermeté virile. Et d'abord,
Madame de Noailles redoute, plus que tout peut-être, cette mort
avant la mort qu'est pour la femme la vieillesse. Qui n'a dans la
mémoire le début de _Jeunesse_, avec sa seconde strophe dont on a le
cœur serré comme d'une étreinte physique:
Pourtant tu t'en iras un jour de moi, Jeunesse,
Tu t'en iras, tenant l'Amour entre tes bras,
Tu t'en iras, je pleurerai, tu t'en iras
Jusqu'à ce que plus rien de toi ne m'apparaisse.
La bouche pleine d'ombre et les yeux pleins de cris
Je te rappellerai d'une clameur si forte
Que pour ne plus m'entendre appeler de la sorte
La mort entre ses mains prendra mon cœur meurtri[60]
[60] _Ombres des Jours_, p. 3.
La pièce qui ouvre les _Eblouissements_, d'une violence moins
tendue, atténuée de mélancolie, est peut-être plus pathétique
encore:
Quelquefois, dans la nuit, on s'éveille en sursaut,
Et, comme un choc qui brise et qui perce les os
On songe au temps qui fuit, aux plus jeunes années,
A l'aurore enflammant les vitres fortunées...[61]
[61] _Eblouissements_, p. 3.
Conformément à son génie, Madame de Noailles éprouve de la mort une
horreur surtout physique:
Et pourtant il faudra nous en aller d'ici
Quitter les jours luisants, les jardins où nous sommes,
Cesser d'être du sang, des yeux, des mains, des hommes,
Descendre dans la nuit avec un front noirci,
Descendre par l'étroite, horizontale porte,
Où l'on passe étendu, voilé, silencieux,
Ne plus jamais vous voir, ô lumière des cieux!
Hélas! je n'étais pas faite pour être morte![62]
[62] _Eblouissements_, p. 52.
Remarque-t-on l'accent attendri et humble de ce dernier vers? Seule
la pensée de la mort a ce pouvoir de fondre la violence et de briser
l'orgueil de Madame de Noailles. Deux ou trois des plus précieux
poèmes des _Eblouissements_ sont de cette veine, rare chez elle,
d'humilité tendre, entr'autres l'exquis _Nocturne_:
Tu dormiras dans l'ombre et ta petite gloire
Assise en ce tombeau
Ne fera pas ta nuit moins secrète et moins noire
Ne te tiendra pas chaud.
Aucune fleur ne peut désennuyer les mortes,
Leur bonheur est cessé...
Celui qui les aimait n'a pas rouvert la porte
Où elles ont passé.
Il faudrait, pour qu'un peu de plaisir les rassure
Que le plus cher amant
Leur dise: Vois, je viens pour baiser ta chaussure
Et tes deux pieds charmants
Qu'il leur dise: Voyez, votre chambre creusée
Plus qu'un autre me plaît;
Ce lit étroit, ce plafond bas, ces mains usées
Sont ce que je voulais...
Plainte discrète, faiblesse qui s'avoue, résignation touchante;
mais le poème ne finit pas, qu'un sursaut d'orgueil ne le soulève:
Mais, ah! quelle rumeur trouble encor notre somme
Et rend mon cœur jaloux?
J'entends, dans l'ombre affreuse et glissante où nous sommes
Les dieux parler de vous.[63]
[63] _Les Eblouissements_, p. 362-364.
C'est en effet dans la certitude de sa gloire que Madame de Noailles
puise le secours le plus efficace contre la douleur de devoir
mourir:
J'écris pour que le jour où je ne serai plus
On sache comme l'air et le plaisir m'ont plu
Et que mon livre porte à la foule future
Comme j'aimais la vie et l'heureuse nature.[64]
[64] _Ombre des Jours_, p. 169.
Son corps éternel comme la terre d'où il est sorti et où il
retourne, son âme éternelle dans la mémoire des hommes, telle est
l'idée ou plutôt l'image double, et peut-être tout de même un peu
simple, que se fait Madame de Noailles de sa vie future. C'est sans
doute une mauvaise condition pour philosopher que d'être avant tout
un être d'imagination comme sont les poètes, si le propre et la
définition même de la pensée spéculative est d'être une pensée sans
images. Supérieure ou extérieure au préjugé, à la foi imposée du
dehors, peu apte à la pensée métaphysique, Madame de Noailles flotte
dans un état d'indécision et de trouble, qui a du moins l'avantage
de prêter à d'émouvantes rêveries:
Hélas! douleur d'aller s'effaçant tout entière,
Désir de n'être pas de la cendre au tombeau,
De voir encor le jour et le matin si beau,
D'errer dans l'étendue heureuse et sensuelle,
De boire à son calice et de s'enivrer d'elle!
Ah! comme tout bonheur soudain semble terni
Pour un cœur sans espoir qui conçoit l'infini...[65]
[65] _Eblouissements_, p. 24.
Tout ce poème à Lamartine est courageux, pathétique, abondant en
beautés. Est-il _beau_ dans le sens absolu du terme? Là-dessus on
peut discuter. Mais là où n'est pas la vérité peut-il y avoir beauté
parfaite? Le plus somptueux manteau perd de sa splendeur, jeté sur
une ossature insuffisante.
* * * * *
Les romans de Madame de Noailles doivent être considérés, sauf
certaines réserves que nous indiquerons, comme un complément de son
œuvre lyrique. Ce point de vue, en même temps qu'il nous inquiète
sur la légitimité d'un genre un peu hybride, nous rassure sur le
plaisir qu'en l'espèce nous y prenons.
Il n'y a rien de moins cohérent que l'intrigue de la _Domination_,
rien de moins consistant que le caractère d'Antoine Arnault, le
«dominateur». Ce jeune homme, qui nous est présenté aux premières
pages du livre comme un ambitieux de l'espèce des Alexandre et des
César, à la dernière meurt d'amour comme un nouveau Werther. Mais ne
meurt-il pas plutôt de ce que le livre a atteint la page 307? Quoi
qu'il en soit, une rupture, un flirt très poussé avec la fille d'un
écrivain illustre, deux liaisons élégantes et une passade, un siège
à la Chambre, un excellent mariage, l'amour chaste et brûlant de sa
belle-sœur, tel est, par ordre chronologique, le bilan de ses
succès; dans tout cela pas trace de plan, de persévérance, de
fourberie, d'aucune des vertus qui font l'ambitieux véritable...
D'une manière générale, les figures d'hommes qui apparaissent dans
les romans de Madame de Noailles sont pâles, sans relief, dénuées de
vérité objective. Exceptons-en toutefois deux ou trois silhouettes
de _grotesques_, Henri de Fontenay de la _Nouvelle Espérance_,
l'aumônier du _Visage_, exquissées à grands traits ironiques, fermes
et signifiants. Il y a là un aspect du talent de Madame de Noailles
que nous aimerions à voir se développer.