Les poèmes de Mme de Noailles ont obtenu à leur naissance un

prodigieux succès. O merveille, on y trouvait de la poésie! Mais

cette poésie, qu'avait-elle de singulier? Je crois que je pourrais

le dire. Nos grands romantiques sont mêlés de mort. Mme de Noailles

est toujours un chant qui s'élève, une flamme. On connaît un

terrible mot révélateur de Chateaubriand: «Quand je peignis René,

écrit-il, j'aurais dû demander à ses plaisirs le secret de ses

ennuis.» Dans la sombre poésie de nos grands romantiques, en effet,

il y a de la fatigue et de la dépression nerveuse. Au contraire,

chez l'auteur du _Visage émerveillé_ on voit au premier plan la

jeunesse qui s'étonne, qui appelle le choc de la vie et qui

s'impatiente de ne point recevoir l'univers dans son âme.

Cet infatigable élan vers toutes les promesses de bonheur, cet

infini besoin, ce courage à sentir, à désirer, à vivre nous sont

rendus intelligibles avec des ressources inépuisables d'invention

verbale et musicale. Je ne puis rien détacher d'un livre que toutes

les femmes et les jeunes gens commencent à se réciter. Ses

cantilènes frémissantes sont illustrées d'images rapides et

inoubliables. Mais derrière tous les battements de ce cœur

précipité j'entends un thème monotone. Il est tout le génie dont

nous la voyons douée ou, pour mieux dire, affligée. «Il faudra

vieillir et mourir, mais j'aurai été le cœur le plus gonflé et d'où

monta le plus haut cri. Jeunes hommes, sachez que, vivante, je fus

le point le plus sensible de l'univers...»

Quelle est cette voix qui se vante, si vaine et si attendrissante?

La femme vivra toujours dans le même cercle d'images. Ce n'est ici

qu'une variante géniale de l'éternel cantique féminin. C'est le

vieux _Cantique des cantiques_: «Je suis noire, mais je suis belle,

filles de Jérusalem, comme les tentes de Cédar, comme les pavillons

de Salomon.» Ainsi chantait la Sulamite. Cet appel qui fait

frissonner monte de tous les fameux jardins, du paradis où Eve

mentit, des harems de Salomon, du balcon fleuri de Juliette et des

arceaux d'un cloître, où la sainte discipline l'épure, l'apaise et

le transforme, mais aussi, en le comprimant, semble parfois

l'exacerber...

Un tel poète nous aide à comprendre ce que furent par exemple les

Hugo et les Lamartine. Celui-ci, à la campagne, sortait le matin

avec un exemplaire à grandes marges du Tasse ou de l'Arioste; il

lisait quelques strophes: sous leur action, sa source intérieure

jaillissait et il écrivait, sans que sa volonté y prît une part

discernable, ses magnifiques psalmodies. Hugo était le lieu d'un

pareil phénomène. De là l'étonnement qu'il ressentait de son génie,

jusqu'à se dire, à notre grand scandale: «Ne suis-je pas la bouche

de Dieu?»

Ces grands favorisés ont des âmes qui se mettent plus aisément en

branle que les nôtres. Le rythme de leurs paroles vient de celui de

leurs sentiments. D'où voulez-vous que naisse la noblesse des

expressions, sinon de la noblesse du cœur? Nul vrai poète qui ne

soit magnanime. D'ailleurs la faculté de se représenter clairement

et fortement un grand nombre d'êtres et de choses, c'est le don

divin par excellence, c'est la charité et la sympathie.

Mme de Noailles aime admirer. Elle en use avec les œuvres et avec

les gens comme avec les légumes, les fleurs, les arbres et les

paysages. Partout elle trouve à s'émerveiller, disons mieux, à être

humaine. Quand il y a tant de regards qui appauvrissent

nécessairement ce qu'ils considèrent, parce qu'ils sont des regards

d'hommes chétifs, voici qu'avec une admirable plénitude cette âme

royale enrichit et ennoblit, charge de richesse et vivifie tous les

objets vers quoi elle se tourne. Dans la dure vie positive, cette

générosité d'âme et cette spontanéité entraînant à des erreurs...

Mais, dans le domaine des arts, cette incompressible puissance de

charité est le premier moyen du génie.

(_Le Figaro_, 9 juillet 1904).

=De M. Léon Blum= sur l'_OEuvre poétique de Madame de Noailles_:

... Le retour au Romantisme fut, il y a dix ans, le caractère du

mouvement poétique. Ce qu'on a nommé l'humanisme ne fut qu'un

romantisme rajeuni. Mais chez les plus distingués des humanistes

l'influence verlainienne restait sensible, et Madame de Noailles en

est restée, à ce que je crois, totalement exempte. Elle n'est guère

qu'une romantique, et c'est de Musset que je la verrais proche, un

Musset qui ne cherche pas l'esprit, un Musset sans sa grâce allante

et sa plaisanterie désinvolte, sans son penchant oratoire, sans

toute sa facilité française, un Musset plus âpre, plus chargé, plus

fiévreux, plus complexe, au sang plus lourd, je voudrais pouvoir

dire un Musset barbare.

Il faut cependant marquer dès à présent quelques différences

essentielles. Sans doute le lyrisme de Lamartine, de Musset ou même

de Hugo est un lyrisme purement personnel. Mais si le poète se

chante lui-même, il ne chante pas pour lui seul. Le poème, sorti

d'un homme, vaut pour tous les hommes... Le rêve romantique, le

chant romantique, même en ce qu'ils eurent de plus spécial ou de

plus neuf, furent le rêve et le chant communs d'un moment de

l'humanité... Rien de pareil chez Madame de Noailles. Sa poésie sort

d'elle-même et retombe en elle, comme l'élan du jet d'eau dans le

bassin. Son éternel sujet, c'est sa personne, mais dans ce qu'elle a

de particulier, d'unique, non dans ce qu'elle a de commun et de

général...

L'inspiration lyrique s'est toujours ramenée à un nombre limité de

thèmes uniformes, et ce qu'il y a d'analogue entre tous ces thèmes,

c'est qu'ils posent soit l'accord, soit le conflit d'un des

sentiments généraux de l'âme avec une force ou avec un état

extérieur... Le poème lyrique apparaît d'ordinaire comme un

dialogue, dialogue avec l'être aimé, avec la vie, avec la mort,

avec le bonheur, avec les puissances naturelles. Et voici qu'en

trois volumes de vers Madame de Noailles exhale un long solo où l'on

n'entend jamais parler qu'une âme. Il y a là des vers d'amour, sans

doute, bien qu'assez rares, mais où il semble que la force du désir

s'élance seule, comme un cri sans écho à qui rien ne répond... Nul

poème ne traduisit plus intensément que ceux-là le sentiment de la

vie, mais c'est la vie d'un être à qui la conscience de sa propre

réalité suffit, qui ne vivrait pas moins s'il était seul vivant au

monde, et cette certitude, cette volonté d'être qui sort du plus

intime de sa substance gonfle sa personne sans jamais s'en

échapper...

Ce lyrisme sans humanité, sans religion,--au sens où l'entendaient

les romantiques,--où l'on ne trouve ni aspiration, ni besoin, ni

foi, ni doute dont les autres hommes aient leur part, qui ne connaît

ou ne touche hors de soi nulle raison de vivre, de souffrir ou

d'espérer, ce lyrisme d'une sorte unique tient-il à un vice où à une

vertu, représente-t-il une force ou une faiblesse, faut-il l'exalter

ou le condamner? Je ne sais trop, et l'avenir en décidera mieux que

nous. Mais je crois que là est la singularité, le don original, la

raison d'être du poète...

(_La Revue de Paris_, 15 juin 1908).

=De M. Léon Daudet= sur l'_Ombre des Jours_:

Ce m'est une joie de constater ici la naissance et la formation d'un

tempérament lyrique de premier ordre, car ces genèses-là témoignent

généralement, dans les sociétés où elles se produisent, d'un effort

vers l'ordre et la lumière... Ce que nous demandions au poète

d'aujourd'hui et de demain, et ce que nous offre Madame de Noailles,

c'est un chant lancé comme un cri, par une nécessité irrésistible,

aux approches d'un doute qui envahit tout, d'une critique et d'une

analyse qui blessent incessamment la légende, d'un utile qui menace

le beau. Ce qu'elle nous apporte dans sa fine corbeille, tressée

selon la tradition pure, c'est la révolte de jeunesse et de

reviviscence, l'immortelle candeur irritée devant les tourments de

ce monde, l'immortelle allégresse du désir...

(_Le Gaulois_, 2 juillet 1902).

=De M. Marcel Proust= sur les _Eblouissements_:

... J'aurais aimé m'attarder aux beautés de pure technique aussi

bien qu'aux autres, vous signaler au passage... tant de notations

d'une justesse délicieuse:

Dans les taillis serrés où la pie en sifflant

Roule sous les sapins comme un fruit noir et blanc.

... Près des flots de la Drance

Où la truite glacée et fluide s'élance,

Hirondelle d'argent aux ailerons mouillés...

Métaphores qui se composent et nous rendent le mensonge de notre

première impression, quand nous promenant dans un bois ou suivant

les bords d'une rivière nous avons pensé d'abord en entendant rouler

quelque chose que c'était quelque fruit et non un oiseau, ou quand

surpris par la vive fusée au-dessus des eaux d'un brusque essor,

nous avons cru au vol d'un oiseau avant d'avoir entendu la truite

retomber dans la rivière. Mais ces charmantes et toutes vives

comparaisons qui substituent à la constatation de ce qui est la

résurrection de ce que nous avons senti... disparaissent elles-mêmes

à côté d'images vraiment sublimes, toutes créées, dignes des plus

belles d'Hugo. Il faudrait avoir lu toute la pièce sur la splendeur,

l'ivresse, l'élan de ces matinées d'été où on renverse la tête afin

de suivre des yeux un oiseau lancé jusqu'au ciel, pour éprouver tout

le vertige, sentir tout le mystère de ces deux derniers vers:

Tandis que détaché d'une invisible fronde

Un doux oiseau jaillit jusqu'au sommet du monde

Connaissez-vous une image plus splendide et plus parfaite que

celle-ci: (il s'agit de ces admirables Eaux de Damas qui s'élancent

et montent dans le fût des fontaines, puis retombent, font passer

partout les linges mouillés de leur fraîcheur et l'odeur du melon et

des poires crassanes avec un parfum de rosier).

..... Comme une jeune esclave

Qui monte, qui descend, qui parfume et qui lave!

Là encore pour comprendre toute la noblesse, toute la pureté, tout

l'_inventé_ de cette image si soudaine et si achevée, qui naît

immédiate et complète, il faut relire la pièce, l'une des plus

_poussées_ en expression, des plus entièrement senties aussi de ce

volume, peinte du commencement jusqu'à la fin, en face, en présence

d'une sensation pourtant si fugace qu'on sent que l'artiste a dû

être obligé de la recréer mille fois en lui pour prolonger les

instants de la pose et pouvoir achever sa toile d'après nature,--une

des plus étonnantes réussites, le chef d'œuvre peut-être de

l'_impressionnisme_ littéraire.

(_Le Figaro_, 15 juin 1907.)

=De M. Emile Faguet=, à propos de la _Nouvelle Espérance_:

Cette femme aura bien du talent. Elle est dans le train qui y mène.

Et sa station n'est pas très loin.

(_La Revue latine_).

=De M. Emile Ripert=:

On ne sait si c'est artifice ou naïveté, sa façon d'assembler les

mots. On est étonné, on ne comprend pas trop. Pourtant on voit, on

sent, on entend... Dans une de ses dernières poésies elle parle

ainsi:

Au cercle étroit d'un bassin rond et gris,

L'eau s'endormait, petite eau qui se rouille.

«Petite eau qui se rouille...» Si vous comprenez, moi pas. Seulement

je _vois_ l'eau stagnante, un peu rouge, je sens l'odeur de l'eau

morte, et tout le calme inerte, l'ennui qui use et qui ronge... Les

images aussi sont nouvelles: Madame de Noailles se dit «lasse comme

un jardin sur lequel il a plu», et ce simple vers assimile si

parfaitement certaines journées d'accablement, de calme désespoir

après la crise violente des pleurs à l'aspect du feuillage lourd,

des fleurs froissées, des terres humides, qu'on admire ce génie

instinctif qui, du premier coup et sans tâtonnements, aboutit aux

effets que chercherait en vain l'art le plus profond...

(_La Revue Hebdomadaire_).

=De M. Auguste Dorchain=:

On ne peut s'y méprendre; il y a ici plus que de talent, plus que de

l'art, plus que la réalisation patiente et achevée d'un beau rêve:

il y a la ferveur, il y a l'enthousiasme, il y a l'oubli total de

soi-même, ou plutôt, ce qui est la même chose, le don absolu de tout

son être, âme et corps, comme aux plus saintes minutes d'un grand

amour,--il y a le génie.

(_Les Annales politiques et littéraires_).

=De M. Lucien Corpechot=:

Nul écrivain ne nous a jamais renseignés avec autant d'abondance et

de sincérité sur les mouvements secrets de la sensibilité féminine.

Il entre dans le génie de Madame de Noailles une franchise qui lui

donne le courage d'exprimer tout ce qu'elle sent. Elle ne s'abuse

point sur elle-même quand elle écrit:

J'ai vu ce que j'ai vu et ce que j'ai senti

D'un cœur pour qui le vrai ne fut point trop hardi.

La _Nouvelle Espérance_, contenait de véritables révélations. Le

_Visage émerveillé_ nous livre toute une vie intérieure.

(_Le Soleil_, 28 juin 1904).

=De M. Pierre Hepp=:

Le don prépondérant de Madame de Noailles, c'est une haute vertu de

suggestion. Son secret, c'est qu'à la rencontre de tout objet senti

se porte instantanément un représentant verbal, avant qu'intervienne

la moindre opération abstraite. Il en résulte une unité d'éclosion,

une adaptation de terminologie qui déjoue les reproches des

professeurs de syntaxe.

(_La Grande Revue_).

BIBLIOGRAPHIE

L'OEUVRE

_Le Cœur innombrable_, poésies, Paris, Calmann-Lévy, 1901,

in-12.--L'_Ombre des Jours_, poésies, Paris, Calmann-Lévy, 1902,

in-12.--_La Nouvelle Espérance_, roman, Paris, Calmann-Lévy, 1903,

in-12.--_Le Visage émerveillé_, roman, Paris, Calmann-Lévy, 1904,

in-12.--_La Domination_, roman, Paris, Calmann-Lévy, 1905,

in-12.--_Les Eblouissements_, poésies, Paris, Calmann-Lévy, 1907.

A CONSULTER.

_Léon Daudet_, à propos de l'_Ombre des Jours_, Le Gaulois, 2

juillet 1902.--_Emile Faguet_, La Revue latine, juillet

1903.--_Lucien Corpechot_, Le Soleil, 28 juin 1904.--_Pierre Hepp_,

La Grande Revue, juin 1907.--_Emile Ripert_, la Revue Hebdomadaire,

13 juillet 1907.--_Auguste Dorchain_, les Annales politiques et

littéraires, mai 1906.--_Maurice Barrès_, Le Figaro, 9 juillet

1904.--_Marcel Proust_, sur les _Eblouissements_, Le Figaro, 15 juin

1907.--_Léon Blum_, l'_OEuvre poétique de Madame de Noailles_, Revue

de Paris, 15 janvier 1908.

TABLE

TEXTE

Pages.

BIOGRAPHIE DE LA COMTESSE DE NOAILLES, PAR

RENÉ GILLOUIN 5

OPINIONS:

De M. Maurice Barrès 61

De M. Léon Blum 63

De M. Léon Daudet 65

De M. Marcel Proust 66

De M. Emile Faguet 68

De M. Emile Ripert 68

De M. Auguste Dorchain 69

De M. Lucien Corpechot 69

De M. Pierre Hepp 70

BIBLIOGRAPHIE 71

ILLUSTRATIONS:

PORTRAIT DE LA COMTESSE DE NOAILLES, en frontispice.

AUTOGRAPHE DE LA COMTESSE DE NOAILLES 59

PRIVAS.--IMPRIMERIE LUCIEN VOLLE.

End of Project Gutenberg's La Comtesse Mathieu de Noailles, by René Gillouin

La Comtesse Mathieu de Noailles · 第 3 / 3 段