«M’expliquerez-vous, Monsieur, dit-il d’une voix brève, ce que signifie

ce débarquement d’une force armée sur l’île Hoste? Nous ne sommes pas

en guerre avec le Chili, que je sache?

L’officier chilien tendit une large enveloppe au Kaw-djer.

--Monsieur le Gouverneur, répondit-il, permettez-moi de vous présenter

tout d’abord la lettre par laquelle mon Gouvernement m’accrédite auprès

de vous.

Le Kaw-djer rompit les cachets et lut attentivement, sans que rien dans

l’expression de son visage trahît les sentiments que sa lecture pouvait

lui faire éprouver.

--Monsieur, dit-il avec calme lorsqu’elle fut achevée, le Gouvernement

chilien, ainsi que vous le savez sans doute, vous met par cette lettre

à ma disposition en vue du rétablissement de l’ordre à l’île Hoste.

L’officier s’inclina silencieusement en signe d’assentiment.

--Le Gouvernement chilien, Monsieur, a été mal renseigné, continua

le Kaw-djer. Comme tous les pays du monde, l’île Hoste a connu, il

est vrai, des périodes troublées. Mais ses habitants ont su rétablir

eux-mêmes l’ordre qui est actuellement parfait.

L’officier, qui paraissait embarrassé, ne répondit pas.

--Dans ces conditions, reprit le Kaw-djer, tout en étant reconnaissant

à la République du Chili de ses intentions bienveillantes, je crois

devoir décliner ses offres et vous prie de bien vouloir considérer

votre mission comme terminée.

[Illustration: Tous deux étaient debout. (Page 461.)]

L’officier semblait de plus en plus embarrassé.

--Vos paroles, monsieur le Gouverneur, seront fidèlement transmises à

mon Gouvernement, dit-il, mais vous comprendrez que je ne puisse me

soustraire, tant que je n’aurai pas sa réponse, à l’accomplissement des

instructions qui m’ont été données.

--Instructions qui consistent?...

--A installer sur l’île Hoste une garnison, qui, sous votre haute

autorité et sous mon commandement direct, devra coopérer au

rétablissement et au maintien de l’ordre.

--Fort bien! dit le Kaw-djer. Mais, si je m’opposais par hasard à

l’établissement de cette garnison?... Vos instructions ont-elles prévu

le cas?

--Oui, monsieur le Gouverneur.

--Quelles sont-elles, dans cette hypothèse?

--De passer outre.

--Par la force?

--Au besoin par la force, mais je veux espérer que je n’en serai pas

réduit à cette extrémité.

--Voilà qui est net, approuva le Kaw-djer sans s’émouvoir. A vrai dire,

je m’attendais un peu à quelque chose de ce genre... N’importe! la

question est clairement posée. Vous admettrez, toutefois, que, dans

une matière aussi grave, je ne veuille pas agir à la légère, et vous

souffrirez par conséquent, je pense, que je prenne le temps de la

réflexion.

--J’attendrai donc, monsieur le Gouverneur, répondit l’officier, que

vous me fassiez connaître votre décision.

Ayant de nouveau salué militairement, il pivota sur ses talons et se

dirigea vers la porte. Mais cette porte était fermée et résista à ses

efforts. Il se retourna vers le Kaw-djer.

--Suis-je tombé dans un guet-apens? demanda-t-il d’un ton nerveux.

--Vous me permettrez de trouver la question plaisante, répondit

ironiquement le Kaw-djer. Quel est celui de nous qui s’est rendu

coupable d’un guet-apens? Ne serait-ce pas celui qui, en pleine paix, a

envahi, les armes à la main, un pays ami?

L’officier rougit légèrement.

--Vous connaissez, monsieur le Gouverneur, dit-il avec une gêne

évidente, la raison de ce qu’il vous plaît d’appeler une invasion. Ni

mon gouvernement, ni moi-même ne pouvons être responsables de votre

interprétation d’un événement des plus simples.

--En êtes-vous sûr? répliqua le Kaw-djer de sa voix tranquille.

Oseriez-vous donner votre parole d’honneur que la République du Chili

ne poursuit aucun but autre que le but officiel et avoué? Une garnison

opprime aussi aisément qu’elle protège. Celle que vous avez mission de

placer ici ne pourrait-elle pas aider puissamment le Chili, s’il en

arrivait jamais à regretter le traité du 26 octobre 1881, auquel nous

devons notre indépendance?

L’officier rougit de nouveau et plus visiblement que la première fois.

--Il ne m’appartient pas, dit-il, de discuter les ordres de mes chefs.

Mon seul devoir est de les exécuter aveuglément.

--En effet, reconnut le Kaw-djer, mais j’ai, moi aussi, à remplir mon

devoir, qui se confond avec l’intérêt du peuple placé sous ma garde. Il

est donc tout simple que j’entende peser mûrement ce que cet intérêt me

commande de faire.

--M’y suis-je opposé? répliqua l’officier. Soyez sûr, monsieur le

Gouverneur, que j’attendrai votre bon plaisir tout le temps qu’il

faudra.

--Cela ne suffit pas, dit le Kaw-djer. Il faut encore l’attendre ici.

--Ici?... Vous me considérez donc comme un prisonnier?

--Parfaitement, déclara le Kaw-djer.

L’officier chilien haussa les épaules.

--Vous oubliez, s’écria-t-il en faisant un pas vers la fenêtre, qu’il

me suffirait d’un cri d’appel...

--Essayez!... interrompit le Kaw-djer qui lui barra le passage.

--Qui m’en empêcherait?

--Moi.

Les yeux dans les yeux, les deux hommes se regardèrent comme des

lutteurs prêts à en venir aux mains. Après un long moment d’attente, ce

fut l’officier chilien qui recula. Il comprit que, malgré sa jeunesse

relative, il n’aurait pas raison de ce grand vieillard aux épaules

d’athlète, dont l’attitude majestueuse l’impressionnait malgré lui.

--C’est cela, approuva le Kaw-djer. Reprenons chacun notre place, et

attendez patiemment ma réponse.»

Tous deux étaient debout. L’officier, à faible distance de la porte

d’entrée, s’efforçait d’adopter, en dépit de ses inquiétudes, une

contenance dégagée. En face de lui, le Kaw-djer, entre les deux

fenêtres, réfléchissait si profondément qu’il en oubliait la présence

de son adversaire. Avec calme et méthode, il étudiait le problème qui

lui était posé.

Le mobile du Chili, d’abord. Ce mobile, il n’était pas difficile de

le deviner. Le Chili invoquait en vain la nécessité de mettre fin aux

troubles. Ce n’était là qu’un prétexte. Une protection qu’on impose

ressemble trop à une annexion pour qu’il fût possible de s’y tromper.

Mais pourquoi le Chili manquait-il ainsi à la parole donnée? Par

intérêt évidemment, mais quelle sorte d’intérêt? La prospérité de l’île

Hoste ne suffisait pas à expliquer ce revirement. Jamais, malgré les

progrès réalisés par les Hosteliens, rien n’avait autorisé à croire que

la République Chilienne regrettât l’abandon de cette contrée jadis sans

la moindre valeur. Au reste, le Chili n’avait pas eu à se plaindre de

son geste généreux. Il avait bénéficié du développement de ce peuple

dont il était par la force des choses le fournisseur principal. Mais un

facteur nouveau était intervenu. La découverte des mines d’or changeait

du tout au tout la situation. Maintenant qu’il était démontré que l’île

Hoste recelait dans ses flancs un trésor, le Chili entendait en avoir

sa part et déplorait son imprévoyance passée. C’était limpide.

La question importante n’était pas, d’ailleurs, de déterminer la cause

du revirement, quelle qu’elle fût. L’ultimatum étant nettement posé,

l’important était d’arrêter la manière dont il convenait d’y répondre.

Résister?... Pourquoi pas? Les cent cinquante soldats alignés sur la

place n’étaient pas de taille à effrayer le Kaw-djer, et pas davantage

le bâtiment de guerre embossé devant le Bourg-Neuf. Alors même que ce

navire eût contenu d’autres soldats, ceux-ci n’étaient évidemment pas

en nombre tel que la victoire ne pût tourner finalement en faveur de

la milice hostelienne. Quant au navire lui-même, il était assurément

capable d’envoyer jusqu’à Libéria quelques obus qui feraient plus

de bruit que de mal. Mais après?... Les munitions finiraient par

s’épuiser, et il lui faudrait alors appareiller, en admettant que les

trois canons hosteliens n’aient réussi à lui causer aucune avarie

sérieuse.

Non, en vérité, résister n’eût pas été présomptueux. Mais résister,

c’était des batailles, c’était du sang. Allait-il donc en faire

couler encore sur cette terre, hélas! saturée? Pour défendre quoi?

L’indépendance des Hosteliens? Les Hosteliens étaient-ils donc

libres, eux qui s’étaient si docilement courbés sous la férule d’un

maître? Serait-ce donc alors sa propre autorité qu’il s’agissait de

sauvegarder? Dans quel but? Ses mérites exceptionnels justifiaient-ils

que tant de vies fussent sacrifiées à sa cause? Depuis qu’il exerçait

le pouvoir, s’était-il montré différent de tous les autres potentats

qui tiennent l’univers en tutelle?

Le Kaw-djer en était là de ses réflexions, quand l’officier chilien

fit un mouvement. Il commençait à trouver le temps long. Le Kaw-djer

se contenta de l’exhorter du geste à la patience et poursuivit sa

méditation silencieuse.

Non, il n’avait été ni meilleur ni pire que les maîtres de tous les

temps, et cela, simplement parce que la fonction de maître impose des

obligations auxquelles nul ne peut se flatter d’échapper. Que ses

intentions eussent toujours été droites, ses vues désintéressées, cela

ne l’avait nullement empêché de commettre à son tour ces mêmes crimes

nécessaires qu’il reprochait à tant de chefs. Le libertaire avait

commandé, l’égalitaire avait jugé ses semblables, le pacifique avait

fait la guerre, le philosophe altruiste avait décimé la foule, et son

horreur du sang versé n’avait abouti qu’à en verser plus encore.

Aucun de ses actes qui n’eût été en contradiction avec ses théories,

et, sur tous les points, il avait touché du doigt son erreur de jadis.

D’abord les hommes s’étaient révélés dans leur imperfection et leur

incapacité natives, et il avait dû les mener par la main comme de

petits enfants. Puis les appétits qui forment le fond de certaines

natures avaient, pour se satisfaire, causé une succession de drames et

démontré la légitimité de la force. Une triple preuve, enfin, lui avait

été donnée que la solidarité des groupes sociaux n’est pas moindre que

celle des individus, et qu’un peuple ne saurait s’isoler au milieu des

autres peuples. C’est pourquoi, quand bien même l’un d’eux arriverait

à se hausser à l’idéal inaccessible que le Kaw-djer avait autrefois

considéré comme une vérité objective, le peuple devrait encore compter

avec le reste de la terre, dont le progrès moral excède les forces

humaines et ne peut être que le résultat de siècles d’efforts accumulés.

La première de ces preuves, c’était l’invasion des Patagons. Semblable

à tous les chefs, et ni plus ni moins qu’eux, le Kaw-djer avait dû

combattre et tuer. A cette occasion, Patterson lui avait démontré

à quel degré d’abaissement une créature peut s’avilir, et il avait

dû, indulgent encore, s’arroger le droit de disposer d’un coin de la

planète comme de sa propriété personnelle. Il avait jugé, condamné,

banni, au même titre que tous ceux qu’il appelait des tyrans.

La deuxième preuve, la découverte des mines d’or la lui avait fournie.

Ces milliers d’aventuriers qui s’étaient abattus sur l’île Hoste

établissaient, sous la forme la plus éloquente, l’inévitable solidarité

des nations. Contre le fléau, il n’avait pas trouvé de remède qui ne

fût connu. Ce remède, c’est toujours la force, la violence et la mort.

Par son ordre, le sang humain avait coulé à flots.

La troisième preuve enfin, l’ultimatum du Gouvernement chilien la lui

apportait, péremptoire.

Allait-il donc donner une fois de plus le signal de la lutte, d’une

lutte plus sanglante peut-être que les précédentes, et cela pour

conserver aux Hosteliens, un chef si pareil en somme à tous les chefs

de tous les pays et de tous les temps? A sa place, un autre que lui en

aurait fait autant, et, quel que fût son successeur, qu’il fût le Chili

ou tout autre, il ne pouvait être amené à employer des moyens pires que

ceux auxquels la fatalité des choses l’avait contraint.

Dès lors, à quoi bon lutter?

Et puis, comme il était las! L’hécatombe dont il avait donné l’ordre,

ce carnage monstrueux, cette effroyable tuerie, c’était une obsession

qui ne le lâchait pas. De jour en jour, sous le poids du lourd

souvenir, sa haute taille se voûtait, ses yeux perdaient de leur

flamme, et sa pensée de sa clarté. La force abandonnait ce corps

d’athlète et ce cœur de héros. Il n’en pouvait plus. Il en avait assez.

Voilà donc à quelle impasse il aboutissait! D’un regard effaré il

suivait la longue route de sa vie. Les idées dont il avait fait la base

de son être moral et auxquelles il avait tout sacrifié la jonchaient de

leurs débris lamentables. Derrière lui, il n’y avait plus que le néant.

Son âme était dévastée; c’était un désert parsemé de ruines où rien ne

restait debout.

Que faire à cela?... Mourir?... Oui, cela eût été logique, et pourtant

il ne pouvait s’y résoudre. Non pas qu’il eût peur de la mort. A

cet esprit lucide et ferme, elle apparaissait comme une fonction

naturelle, sans plus d’importance et nullement plus à redouter que la

naissance. Mais toutes ses fibres protestaient contre un acte qui eût

volontairement abrégé son destin. De même qu’un ouvrier consciencieux

ne saurait se résoudre à laisser un travail inachevé, c’était un besoin

pour cette puissante personnalité d’aller jusqu’au bout de sa vie,

c’était une nécessité pour ce cœur abondant de donner à autrui la somme

entière, sans en rien excepter, de dévouement et d’abnégation qui s’y

trouvait contenue en puissance, et il considérait n’avoir pas fait

assez tant qu’il n’aurait pas fait tout.

Ces contradictions, était-il donc impossible de les concilier?...

Le Kaw-djer parut enfin s’apercevoir de la présence de l’officier

chilien qui rongeait impatiemment son frein.

«Monsieur, dit-il, vous m’avez tout à l’heure menacé d’employer la

force. Vous êtes-vous bien rendu compte de la nôtre?

--La vôtre?... répéta l’officier surpris.

--Jugez-en, dit le Kaw-djer en faisant signe à son interlocuteur de

s’approcher de la fenêtre.

La place s’étendait sous leurs yeux. En face du Gouvernement, les

cent cinquante soldats chiliens étaient correctement alignés, sous le

commandement de leurs chefs. Leur position ne laissait pas toutefois

d’être critique, car plus de cinq cents Hosteliens les cernaient,

fusils chargés, baïonnettes au canon.

--L’armée hostelienne compte aujourd’hui cinq cents fusils, dit

froidement le Kaw-djer. Demain elle en comptera mille. Après demain

quinze cents.

L’officier chilien était livide. Dans quel guêpier s’était-il fourré!

Sa mission lui semblait bien compromise. Il voulut cependant faire

contre mauvaise fortune bon visage.

--Le croiseur... dit-il d’une voix mal affermie.

--Nous ne le craignons pas, interrompit le Kaw-djer. Nous ne craignons

pas davantage ses canons, n’en étant pas nous-mêmes dépourvus.

--Le Chili... essaya encore de glisser l’officier, qui ne voulait pas

se reconnaître vaincu.

--Oui, interrompit de nouveau le Kaw-djer, le Chili a d’autres navires

et d’autres soldats. C’est entendu. Mais il ferait une mauvaise affaire

en les employant contre nous. Il ne réduira pas aisément l’île Hoste,

que peuplent maintenant plus de six mille habitants. Sans compter que

les cent cinquante hommes que vous avez débarqués vont être pour nous

de merveilleux otages!

L’officier garda le silence. Le Kaw-djer ajouta d’une voix grave:

--Enfin, savez-vous qui je suis?

Le Chilien considéra son adversaire qui se révélait si redoutable. Sans

doute lut-il dans le regard de celui-ci une réponse éloquente à la

question qui lui était posée, car il se troubla plus encore.

--Qu’entendez-vous par cette question? balbutia-t-il. Il y a douze ou

treize ans, au retour du _Ribarto_, dont le commandant avait cru vous

reconnaître, des bruits ont couru. Mais ils devaient être erronés,

puisque vous les aviez, paraît-il, démentis par avance.

--Ces bruits étaient fondés, dit le Kaw-djer. S’il m’a plu alors, s’il

me convient toujours d’oublier qui je suis, je pense que vous ferez

sagement de vous en souvenir. Vous en concluerez, j’imagine, qu’il ne

me serait pas impossible de trouver des concours assez puissants pour

faire réfléchir le Gouvernement chilien.

L’officier ne répondit pas. Il semblait accablé.

--Estimez-vous, reprit le Kaw-djer, que je sois en situation, non pas

de céder purement et simplement, mais de traiter d’égal à égal?

L’officier chilien avait relevé la tête. Traiter?... Avait-il

bien entendu?... La fâcheuse aventure dans laquelle il s’était

si inconsidérément embarqué pouvait donc tourner d’une manière

favorable?...

--Reste à savoir si cela est possible, continuait cependant le

Kaw-djer, et de quels pouvoirs vous êtes investi.

--Les plus étendus, affirma vivement l’officier chilien.

--Écrits?

--Écrits.

--Dans ce cas, veuillez me les communiquer, dit le Kaw-djer avec calme.

L’officier tira d’une poche intérieure de sa tunique un second pli

qu’il remit au Kaw-djer.

--Les voici, dit-il.

Si le Kaw-djer avait cédé sans résistance à la première injonction,

jamais il n’aurait connu ce document qu’il lut avec une extrême

attention.

--C’est parfaitement en règle, déclara-t-il. Votre signature aura par

conséquent toute la valeur compatible avec les engagements humains,

dont votre présence ici prouve, d’ailleurs, la fragilité.

L’officier se mordit les lèvres sans répondre. Le Kaw-djer fit une

pause, puis reprit:

--Parlons net. Le Gouvernement chilien désire redevenir suzerain de

l’île Hoste. Je pourrais m’y opposer; j’y consens. Mais j’entends faire

mes conditions.

--J’écoute, dit l’officier.

--En premier lieu, le Gouvernement chilien n’établira aucun impôt à

l’île Hoste autre que ceux concernant les mines d’or, et il devra en

être ainsi alors même qu’elles seront épuisées. Par contre, en ce qui

regarde les mines d’or, il sera entièrement libre et fixera à son

profit telle redevance qui lui conviendra.

L’officier n’en croyait pas ses oreilles. Voilà que, sans difficulté,

sans discussion d’aucune sorte, on lui abandonnait l’essentiel! Dès

lors, tout le reste irait de soi.

Cependant, le Kaw-djer continuait:

--A la perception d’un impôt sur les mines devra se limiter la

suzeraineté du Chili. Pour le surplus, l’île Hoste conservera sa

complète autonomie et gardera son drapeau. Le Chili pourra y entretenir

un résident, étant bien entendu que ce résident n’aura qu’un simple

droit de conseil, et que le gouvernement effectif sera exercé par un

comité nommé à l’élection et par un Gouverneur désigné par moi.

--Ce Gouverneur, ce serait vous, sans doute? interrogea l’officier.

--Non, protesta le Kaw-djer. A moi, il faut la liberté totale,

intégrale, sans limite, et d’ailleurs je suis aussi las de donner

des ordres qu’incapable d’en recevoir. Je me retire donc, mais je me

réserve de choisir mon successeur.

L’officier écoutait sans les interrompre ces déclarations inattendues.

Cet amer désenchantement était-il sincère, et le Kaw-djer n’allait-il

rien stipuler pour lui-même?

--Mon successeur s’appelle Dick, reprit mélancoliquement celui-ci après

un court silence, et n’a pas d’autre nom. C’est un jeune homme. A peine

s’il a vingt-deux ans--mais c’est moi qui l’ai formé, et j’en réponds.

C’est entre ses mains, entre ses mains seules, que je résignerai le

pouvoir... Telles sont mes conditions.

--Je les accepte, dit vivement l’officier chilien trop heureux d’avoir

triomphé sur la question principale.

--Fort bien, approuva le Kaw-djer. Je vais donc rédiger nos conventions

par écrit.

Il se mit au travail, puis le traité fut signé en triple expédition par

les parties contractantes.

--Un de ces exemplaires est pour votre Gouvernement, expliqua le

Kaw-djer, un deuxième pour mon successeur. Quant au troisième, je le

garde, et, si les engagements qu’il constate n’étaient pas tenus, je

saurais, soyez-en certain, en assurer le respect... Mais tout n’est

pas fini entre nous, ajouta-t-il en présentant un autre document à son

interlocuteur. Il reste à nous occuper de ma situation personnelle.

Veuillez jeter les yeux sur ce deuxième traité qui la règle

conformément à ma volonté.

L’officier obéit. A mesure qu’il lisait, son visage exprimait un

étonnement grandissant.

--Quoi! s’écria-t-il quand sa lecture fut achevée, c’est sérieusement

que vous proposez cela!

--Si sérieusement, répondit le Kaw-djer, que j’en fais la condition

_sine qua non_ de mon consentement au surplus de notre accord.

Êtes-vous disposé à l’accepter?

--A l’instant, affirma l’officier.

Les signatures furent de nouveau échangées.

--Nous n’avons plus rien à nous dire, conclut alors le Kaw-djer. Faites

rembarquer vos hommes, qui, sous aucun prétexte, ne doivent plus

remettre le pied sur l’île Hoste. Demain, le nouveau régime pourra

être inauguré. Je ferai le nécessaire pour qu’il ne s’élève aucune

difficulté. Jusque-là, par exemple, j’exige le secret le plus absolu.»

Dès qu’il fut seul, le Kaw-djer envoya chercher Karroly. Pendant

qu’on exécutait cet ordre, il écrivit quelques mots qu’il plaça sous

enveloppe, en y joignant un exemplaire du traité conclu avec le

Gouvernement chilien. Ce travail, qui n’exigea que peu de minutes,

était depuis longtemps terminé quand l’Indien fut introduit.

«Tu vas charger la _Wel-Kiej_ de ces objets, dit le Kaw-djer qui

tendit à Karroly une liste sur laquelle figuraient, outre une certaine

quantité de vivres, de la poudre, des balles et des sacs de semences de

diverses sortes.

Malgré ses habitudes d’aveugle dévouement, Karroly ne put s’empêcher

de poser quelques questions. Le Kaw-djer allait donc partir pour un

voyage? Pourquoi alors ne prenait-il pas le cotre du port, au lieu de

la vieille chaloupe? Mais, à ses questions, le Kaw-djer ne répondit que

par un mot:

--Obéis.»

Karroly parti, il fit appeler Dick.

«Mon enfant, dit-il en lui remettant le pli qu’il venait de clore,

voici un document que je te donne. Il t’appartient. Tu l’ouvriras

demain au lever du soleil.

--Il sera fait ainsi, promit Dick simplement.

La surprise qu’il devait éprouver, il ne l’exprima pas. Si grand était

l’empire qu’il avait acquis sur lui-même qu’il ne la trahit par aucun

signe. C’était un ordre qu’il avait reçu. Un ordre s’exécute et ne se

discute pas.

--Bien! dit le Kaw-djer. Maintenant, va, mon enfant, et conforme-toi

scrupuleusement à mes instructions.»

Seul, le Kaw-djer s’approcha de la fenêtre et souleva le rideau.

Longuement, il regarda au dehors, afin de graver dans sa mémoire ce

qu’il ne devait plus revoir. Devant lui, c’était Libéria, et, plus

loin, le Bourg-Neuf, et, plus loin encore, les mâts des navires amarrés

dans le port. Le soir tombait, arrêtant le travail du jour. D’abord, la

route du Bourg-Neuf s’anima, puis les fenêtres des maisons brillèrent

dans l’ombre grandissante. Cette ville, cette activité laborieuse, ce

calme, cet ordre, ce bonheur, c’était son œuvre. Tout le passé s’évoqua

à la fois, et il soupira de fatigue et d’orgueil.

Le temps était enfin venu de songer à lui-même. Sans marchander, il

allait disparaître de cette foule dont il avait fait un peuple riche,

heureux, puissant. Maître pour maître, ce peuple ne s’apercevrait pas

du changement. Lui, du moins, il irait mourir, comme il avait vécu,

dans la liberté.

Il n’attristerait d’aucun adieu ce départ qui était une délivrance.

Avant de partir, il ne serrerait dans ses bras, ni le fidèle Karroly,

ni Harry Rhodes son ami, ni Hartlepool ce loyal et dévoué serviteur,

ni Halg, ni Dick, ses enfants. A quoi bon cela? Pour la seconde

fois, il s’évadait de l’humanité. Son amour s’amplifiait de nouveau,

devenait vaste comme le monde, impersonnel comme celui d’un dieu, et

n’avait plus besoin, pour se satisfaire, de ces gestes puérils. Il

disparaîtrait sans un mot, sans un signe.

La nuit devint profonde. Comme des paupières que ferme le sommeil, les

fenêtres des maisons s’éteignirent une à une. La dernière s’endormit

enfin. Tout fut noir.

Le Kaw-djer sortit du Gouvernement et marcha vers le Bourg-Neuf. La

route était déserte. Jusqu’au faubourg, il ne rencontra personne.

La _Wel-Kiej_ se balançait près du quai. Il s’y embarqua et largua

l’amarre. Au milieu du port, il distinguait la masse sombre du vaisseau

chilien, à bord duquel un timonier piquait minuit au même instant.

Détournant la tête, le Kaw-djer poussa au large et hissa la voile.

Les naufragés du Jonathan · 第 35 / 36 段