Kaw-djer. Embarrassé par ce silence persistant, et désireux de faire
comprendre que sa mission était terminée, il conclut:
--Et voilà!
--Est-ce tout? interrogea pour la troisième fois le Kaw-djer.
--Oui... répondit le délégué. C’est tout, sans être tout... Enfin,
c’est tout pour le moment.
Le Kaw-djer, regardant bien en face les dix hommes attentifs, déclara
d’un ton froid:
--Voici ma réponse: «Vous êtes ici malgré nous. Je vous donne
vingt-quatre heures pour vous soumettre tous sans condition. Passé ce
délai, j’aviserai.»
Il fit un signe. Hartlepool et une vingtaine d’hommes accoururent.
--Hartlepool, dit-il, veuillez reconduire ces Messieurs hors des rangs.»
Les délégués étaient stupéfaits. Quelque assurés qu’ils fussent de leur
force, ce calme glacial les déconcertait. Encadrés par les Hosteliens,
ils s’éloignèrent docilement.
Par exemple, quand ils furent réunis à ceux qu’ils désignaient sous le
nom générique de «gentlemen», le ton changea. Tandis qu’ils rendaient
compte de leur mission, leur colère, jusque-là dominée, éclata sans
contrainte, et, pour exprimer leur indignation, ils trouvèrent une
quantité suffisante de paroles irritées et de jurons sonores.
Cette éloquence spéciale eut de l’écho dans la foule, et bientôt un
concert de vociférations apprit au Kaw-djer qu’on connaissait sa
réponse. Cette agitation fut longue à se calmer. La nuit la diminua
sans l’apaiser entièrement. Jusqu’au matin, l’ombre fut pleine de
cris furieux. Si on ne voyait plus les mineurs, on les entendait.
Évidemment ils s’entêtaient dans leur entreprise et campaient en plein
air.
La milice fit comme eux. Se relayant par quarts, elle veilla toute la
nuit, l’arme au pied.
La colonne ne s’était pas retirée, en effet. A l’aube, les rues
apparurent noires de monde. Bon nombre de prospecteurs, lassés par
cette nuit d’attente, s’étaient couchés sur le sol. Mais tous furent
debout au premier rayon du jour, et le vacarme de la veille reprit de
plus belle.
Dans les rues dont ils occupaient la chaussée, les maisons étaient
soigneusement closes. Personne ne se risquait au dehors. Si, d’un
premier étage, un Hostelien plus curieux risquait un coup d’œil par
l’entre-bâillement des volets, un ouragan de huées l’obligeait aussitôt
à les refermer en hâte.
Le début de la matinée fut relativement calme. Les aventuriers ne
semblaient pas être d’accord sur ce qu’il convenait de faire et
discutaient avec animation. A mesure que le temps s’écoulait, leur
nombre augmentait. Autant qu’on en pouvait juger, il s’élevait
maintenant à quatre ou cinq mille. Des émissaires envoyés pendant la
nuit avaient battu le rappel dans la campagne et ramené du renfort.
Les prospecteurs de la région du Golden Creek avaient eu le temps
d’arriver, mais non pas ceux qui travaillaient dans les montagnes du
centre ou à la pointe du Nord-Ouest, et dont le voyage, en admettant
qu’ils dussent venir, exigerait un ou plusieurs jours selon leur
éloignement.
Leurs compagnons qui avaient déjà envahi la ville eussent sagement fait
de les attendre. Quand ils seraient dix ou quinze mille, la situation
déjà si grave de Libéria deviendrait presque désespérée.
Mais ces cerveaux brûlés, incapables de résister à la violence de leurs
passions, n’avaient jamais la patience d’attendre. Plus la matinée
s’avança, plus leur agitation grandit. Sous le coup de fouet de la
fatigue et des excitations répétées des orateurs en plein vent, la
foule s’énervait à vue d’œil.
Vers onze heures, un élan général la jeta tout à coup sur la milice
hostelienne. Celle-ci se hérissa immédiatement de baïonnettes. Les
assaillants reculèrent précipitamment, s’efforçant de vaincre la
poussée de ceux qui se trouvaient en queue. Afin d’éviter des malheurs
involontaires, le Kaw-djer fit reculer sa troupe, qui se replia en
bon ordre et alla prendre position devant le Gouvernement. Les rues
aboutissant à la place furent ainsi dégagées. Les mineurs, se trompant
sur le sens de ce mouvement, poussèrent une assourdissante clameur de
victoire.
L’espace rendu libre par la retraite de la milice hostelienne fut en
un instant rempli d’une foule grouillante. Cette foule ne tarda pas à
reconnaître son erreur. Non, elle n’était pas victorieuse encore. La
milice intacte lui barrait toujours le passage. Si les mille hommes
dont elle était formée, modelant leur attitude sur celle de leur chef,
gardaient, impassibles, l’arme au pied, ils n’en disposaient pas moins
de la foudre. Leurs mille fusils, des carabines américaines, que
beaucoup de prospecteurs connaissaient bien, auxquelles un magasin
assure une réserve de sept cartouches, étaient capables de tirer en
moins d’une minute leurs sept mille coups, qui seraient, dans ce cas,
tirés à bout portant. Il y avait là de quoi faire réfléchir les plus
braves.
Mais les aventuriers n’étaient plus dans un état d’esprit leur
permettant la réflexion. Ils s’excitaient, se grisaient les uns les
autres. Leur grand nombre leur donnant confiance, ils cessèrent de
craindre cette troupe dont l’immobilité leur parut de la faiblesse. Le
moment vint où ce qui leur restait de raison fut définitivement aboli.
Le spectacle était tragique. A la périphérie de la place, une foule
hurlante et débraillée, criant de ses milliers de bouches des mots que
personne n’entendait, tendant ses milliers de poings en des gestes de
menace. A trente mètres d’elle, lui faisant face, la milice hostelienne
rangée en bon ordre le long de la façade du Gouvernement, ses hommes
conservant une immobilité de statue. Derrière la milice, le Kaw-djer,
seul, debout sur le dernier degré du perron qui donnait accès au
Gouvernement, contemplant d’un air soucieux ce tableau mouvementé,
et cherchant un moyen de dénouer pacifiquement une situation dont il
comprenait toute la gravité.
Il était une heure de l’après-midi quand des injures directes
commencèrent à partir de la foule enfiévrée. Les Hosteliens, contenus
par leur chef, n’y répondirent pas.
Au premier rang de leurs insulteurs, ils pouvaient voir une figure
de connaissance. Les révoltés avaient poussé en avant Kennedy, dont
les conseils insidieux n’étaient pas sans avoir contribué à les
engager dans cette aventure. C’est par lui qu’ils connaissaient la loi
relative aux élections, c’est lui qui leur avait suggéré de réclamer la
qualité de citoyens et d’électeurs, en leur affirmant que le Kaw-djer,
abandonné de tout le monde, n’aurait pas la force de leur résister. La
réalité se montrait différente. Ils se heurtaient à mille fusils, et il
semblait juste que celui qui les avait menés là fût exposé aux coups.
L’ancien matelot, qui avait voulu se venger, était le mauvais marchand
de cette affaire. Il n’avait plus sa jactance de nabab. Pâle,
tremblant, il n’en menait pas large, comme on dit familièrement.
La foule perdant de plus en plus la tête, les injures ne suffirent
bientôt plus à satisfaire sa colère grandissante, et il fallut passer
aux actes. Des volées de pierres commencèrent à s’abattre sur la milice
impassible. Les choses prenaient décidément une mauvaise tournure.
Pendant une heure, cette pluie meurtrière tomba. Plusieurs hommes
furent blessés et deux d’entre eux durent quitter le rang. Une
pierre atteignit au front le Kaw-djer lui-même. Il chancela, mais se
redressant d’un énergique effort, il essuya paisiblement le sang qui
rougissait son visage et reprit son attitude d’observateur.
Après une heure de cet exercice qui ne pouvait mener à rien, les
assaillants parurent se lasser. Les projectiles devinrent moins
nombreux, et on sentait qu’ils allaient cesser de pleuvoir, quand une
énorme clameur jaillit tout à coup de la foule. Qu’était-il arrivé?
Le Kaw-djer, se haussant sur la pointe des pieds, s’efforça vainement
de voir dans les rues avoisinantes. Il ne put y réussir. Au loin, les
remous de la foule semblaient plus violents, voilà tout, sans qu’il fût
possible d’en discerner la cause.
On ne devait pas tarder à la connaître. Quelques minutes plus tard,
trois prospecteurs taillés en hercule, s’ouvrant un passage à coups
de coude, venaient se placer en avant de leurs compagnons, comme
s’ils eussent voulu montrer qu’ils se riaient des balles. Ils ne les
craignaient plus, en effet, car ils portaient devant eux, en guise de
boucliers, des otages qui les protégeaient contre elles.
Les assaillants avaient eu une idée diabolique. Ayant enfoncé la porte
d’une maison, ils s’étaient emparés de ses habitants, deux jeunes
femmes, deux sœurs, qui y vivaient seules avec un petit enfant, le
mari de l’une d’elles étant mort au cours de l’hiver précédent. Deux
mineurs avaient saisi les femmes, un autre l’enfant, et, chacun avec
son fardeau, ils bravaient maintenant le Kaw-djer et sa milice. Qui
oserait tirer, alors que les premiers coups seraient pour ces créatures
innocentes?
Les deux femmes, terrorisées, s’abandonnaient sans résistance. Quant
au bébé, qu’une sorte de brute gigantesque tenait à bout de bras comme
pour l’offrir en holocauste, il riait.
Cela dépassait en horreur tout ce que le Kaw-djer eût été capable
d’imaginer. L’atroce aventure fit trembler cet homme si fort. Il eut
peur. Il pâlit.
C’était l’heure pourtant des décisions promptes. Il fallait prendre
d’urgence une résolution. Déjà les mineurs, poussant des vociférations
furieuses, avaient fait un pas.
Leur affolement était tel qu’il leur fut impossible d’attendre d’en
arriver au corps à corps, dans lequel la supériorité du nombre leur eût
assuré la victoire. Ils étaient à vingt mètres de la milice figée dans
son attitude de marbre, quand des détonations éclatèrent. Les revolvers
faisaient parler la poudre. Un Hostelien tomba.
L’hésitation n’était plus de mise. Dans moins d’une minute on serait
débordé, et toute la population de Libéria, hommes, femmes et enfants,
serait massacrée sans recours.
«En joue!...» commanda le Kaw-djer qui devint plus pâle encore.
La milice obéit avec la précision d’un exercice d’entraînement.
Ensemble, les crosses se haussèrent aux épaules, et les canons se
dirigèrent menaçants, vers la foule.
Mais celle-ci était désormais trop affolée pour que la crainte pût
l’arrêter. De nouveaux coups de revolvers résonnèrent. Trois autres
miliciens furent atteints.
Ivre, déchaînée, la foule n’était plus qu’à dix pas.
«Feu!» commanda le Kaw-djer d’une voix rauque.
Par leur calme héroïque au milieu de cette longue tourmente, ses hommes
venaient de le payer en une fois de tout ce qu’il avait fait pour eux.
On était quitte. Mais, s’ils avaient puisé dans la reconnaissance
et dans l’affection qu’il leur inspirait la force de se conduire en
soldats, ils n’étaient pas des soldats après tout. Dès qu’ils eurent
pressé la gâchette, l’affolement les gagna à leur tour. Ils ne tirèrent
pas un coup, ils les tirèrent tous. Ce fut le roulement du tonnerre. En
trois secondes, les carabines crachèrent leurs sept mille balles. Puis,
un silence énorme tomba...
Les hommes de la milice regardaient, hébétés. Au loin, des fuyards
disparaissaient. Devant eux, il n’y avait plus personne. La place était
déserte.
Déserte?... Oui, sauf cet amoncellement, cette montagne de cadavres
d’où ruisselait un torrent de sang! Combien y en avait-il?... Mille?...
Quinze cents?... Davantage?... On ne savait.
Au bas de ce tas hideux, à côté de Kennedy, mort, les deux jeunes
femmes étaient tombées. L’une une balle dans l’épaule, était morte ou
évanouie. L’autre se releva sans blessure et courut, affolée, frappée
d’épouvante. L’enfant était là, lui aussi, parmi les morts, dans le
sang. Mais--c’était un miracle!--il n’avait rien, et, fort amusé par ce
jeu inconnu, il continuait à rire de tout son cœur...
Le Kaw-djer, en proie à une effroyable douleur, avait caché son visage
entre ses mains pour fuir l’horrible spectacle. Un instant, il demeura
prostré, puis, lentement, il redressa la tête.
D’un même mouvement, les Hosteliens se tournèrent vers lui et le
regardèrent en silence.
Lui n’eut pas un regard pour eux. Immobile, il contemplait le sinistre
charnier, et, sur sa face ravagée, vieillie de dix ans, de grosses
larmes coulaient goutte à goutte.
Le Kaw-djer, désespérément, pleurait.
XIV
L’ABDICATION.
Le Kaw-djer pleurait...
Combien poignantes les larmes d’un tel homme! Avec quelle éloquence,
elles criaient sa douleur!
Il avait commandé: «Feu!»..., lui! Par son ordre, les balles avaient
tracé leurs sillons rouges! Oui, les hommes l’avaient réduit à cela,
et, par leur faute, il était désormais pareil aux plus odieux de ces
tyrans qu’il avait haïs d’une haine si farouche, puisqu’il sombrait
comme eux dans le meurtre, dans le sang!
Bien plus, il fallait en répandre encore. L’œuvre n’était qu’ébauchée.
Il restait à la parfaire. En dépit de toutes les apparences contraires,
là était le devoir certain.
Ce devoir, le Kaw-djer le regarda courageusement en face. Son
abattement fut de courte durée, et bientôt il reconquit toute son
énergie. Laissant aux vieillards et aux femmes le soin d’ensevelir les
morts et de relever les blessés, il se lança sans retard à la poursuite
des fuyards. Ceux-ci, frappés de terreur, ne songeaient plus à opposer
la moindre résistance. De jour et de nuit, on les chassa comme du
bétail.
A plusieurs reprises, les forces hosteliennes se heurtèrent à des
bandes venant trop tard à la rescousse. Celles-ci furent dispersées
sans difficulté l’une après l’autre et successivement rejetées vers le
Nord.
L’île fut sillonnée en tous sens. On en trouvait le sol parsemé des
restes de ceux des prospecteurs que la faim avait poussés hors de
leurs tanières et qui avaient péri dans la neige au cours de l’hiver
précédent. Longtemps, le froid avait conservé leurs dépouilles. Elles
se liquéfiaient au dégel, et cette boue humaine se mêlait à celle
de la terre. En trois semaines, les aventuriers, au nombre de près
de dix-huit mille, furent refoulés dans la presqu’île Dumas dont le
Kaw-djer occupa l’isthme.
A la milice s’étaient joints trois cents hommes fournis par la
_Franco-English Gold Mining Company_, qui apportèrent un secours
efficace aux défenseurs du bon ordre. Malgré ce renfort, la situation
demeurait inquiétante. Si les prospecteurs avaient été déprimés tout
d’abord par la nouvelle du carnage de leurs compagnons, et si on les
avait ensuite aisément vaincus en détail, il pouvait ne plus en être
ainsi, maintenant qu’ils se serraient les coudes et qu’il leur était
loisible de se concerter. Or, leur supériorité numérique était si
grande qu’il y avait lieu de craindre un retour offensif de leur part.
L’intervention de la Société franco-anglaise para à ce danger. Désireux
de s’assurer la main-d’œuvre qui leur était nécessaire, ses deux
directeurs, Maurice Reynaud et Alexander Smith, proposèrent au Kaw-djer
de procéder à une sélection parmi les aventuriers et de choisir, après
sévère enquête, un millier d’hommes qui seraient autorisés à rester sur
l’île Hoste. Ces hommes, la _Gold Mining Company_ les emploierait sous
sa responsabilité, étant bien entendu qu’ils seraient impitoyablement
expulsés à la première incartade.
Le Kaw-djer accueillit favorablement ces ouvertures qui lui
fournissaient un moyen de diviser les forces de l’adversaire. Sans
hésiter, Maurice Reynaud et Alexander Smith, faisant ainsi preuve d’un
courage assurément plus grand que celui du dompteur qui entre dans la
cage de ses fauves, s’engagèrent alors sur la presqu’île Dumas, où
pullulait la foule des prospecteurs révoltés. Huit jours plus tard, on
les vit revenir à la tête de mille hommes triés soigneusement entre
tous.
Cet exploit changea la face des choses. Les mille hommes que perdaient
les insurgés, les Hosteliens les gagnaient, tout en conservant
l’avantage de leur discipline et de leur armement supérieur. Le
Kaw-djer franchit à son tour l’isthme dont il confia la garde à
Hartlepool. Il rencontra dans la presqu’île moins de résistance qu’il
ne le redoutait. Les mineurs n’avaient pas eu le temps encore de
reprendre possession d’eux-mêmes. On réussit à les diviser, et chaque
fraction fut successivement contrainte de s’embarquer sur des
navires expédiés du Bourg-Neuf, qui croisaient dans ce but en vue de
la côte. En quelques jours l’opération fut terminée. Exception faite
de ceux dont répondaient Maurice Reynaud et Alexander Smith, et qui
étaient d’ailleurs en trop petit nombre pour constituer un sérieux
danger, le sol de l’île était purgé du dernier des aventuriers qui
l’avaient infestée.
[Illustration: «Avec ses canots, le steamer débarque des soldats.»
(Page 457.)]
Dans quel état lamentable ne la laissaient-ils pas! La terre n’avait
pas été cultivée, et la prochaine récolte était perdue comme l’avait
été la précédente. Abandonnés à eux-mêmes dans les pâturages, beaucoup
d’animaux avaient péri. On revenait en somme à plusieurs années en
arrière, et, de même que dans les premiers temps de leur indépendance,
la famine menaçait les colons de l’île Hoste.
Le Kaw-djer voyait nettement ce danger, mais il n’excédait pas son
courage. L’important était de ne pas perdre de temps. Il le comprit, et
agit, dans ce but, en dictateur, quelque pénible que ce rôle lui parût.
Comme autrefois, il fallut d’abord grouper toutes les ressources de
l’île, afin de les répartir suivant les besoins de chaque famille. Cela
ne se fit pas sans provoquer des murmures. Mais cette mesure s’imposait
et on passa outre aux protestations des récalcitrants.
Elle ne devait avoir, d’ailleurs, qu’une durée éphémère. Tandis qu’on
procédait au récolement des réserves, des achats étaient effectués
dans l’Amérique du Sud, tant pour le compte de l’État que pour celui
des particuliers. Un mois plus tard, on débarquait au Bourg-Neuf les
premières cargaisons, et la situation commençait dès lors à s’améliorer
rapidement.
Grâce à ce bienfaisant despotisme, Libéria et son faubourg ne tardèrent
pas à recouvrer leur animation d’autrefois. Le port reçut même, au
cours de l’été, des navires en plus grand nombre que jamais. Par une
heureuse chance, la pêche de la baleine s’annonça particulièrement
fructueuse, cette année-là. Bâtiments américains et norvégiens
affluèrent au Bourg-Neuf, et la préparation de l’huile occupa une
centaine d’Hosteliens avec des salaires très rémunérateurs. En même
temps, une impulsion nouvelle était donnée aux scieries et aux usines
de conserves, et le nombre de louvetiers doubla pour la chasse des
loups-marins. Plusieurs centaines de Pêcherais, ne pouvant accommoder
leurs habitudes nomades aux sévérités de l’administration argentine,
quittèrent la Terre de Feu, traversèrent le canal du Beagle et
transportèrent leurs campements sur le littoral de l’île Hoste où ils
se fixèrent définitivement.
Vers le 15 décembre, les plaies de la colonie étaient, sinon guéries,
du moins pansées. Certes, elle avait souffert un profond dommage qui ne
serait pas réparé avant plusieurs années, mais déjà il n’en subsistait
aucune trace extérieure. Le peuple était retourné à ses occupations
coutumières, et la vie normale avait repris son cours.
L’État hostelien fit à cette époque l’acquisition d’un steamer de six
cents tonneaux qui reçut le nom de _Yacana_. Ce steamer permettrait
l’établissement d’un service régulier avec les bourgades du littoral
et les divers établissements et comptoirs de l’archipel. Il servirait
en outre à assurer les communications avec le cap Horn dont le phare
venait enfin d’être achevé.
Dans les derniers jours de l’année 1893, le Kaw-djer en avait reçu la
nouvelle. Tout était terminé: le logement des gardiens, le magasin
de réserve, le pylône de métal haut d’une vingtaine de mètres, le
bâtiment et le montage des dynamos, auxquelles un ingénieux dispositif
imaginé par Dick transmettait l’énergie des vagues et des marées. Le
fonctionnement de ces machines serait ainsi assuré, sans combustible
d’aucune sorte. Pour rendre ce fonctionnement éternel, il suffirait de
procéder aux réparations nécessaires et d’être bien pourvu de pièces de
rechange.
L’inauguration, que le Kaw-djer résolut d’entourer d’une certaine
solennité, fut fixée au 15 janvier 1894. Ce jour-là, le _Yacana_
emporterait à l’île Horn deux ou trois cents Hosteliens, devant
lesquels jaillirait le premier rayon du phare. Après les tristesses
qu’il venait de traverser, le Kaw-djer se faisait une fête de cette
inauguration qui réaliserait un de ses rêves, si longtemps caressé.
Tel était le programme, et personne n’imaginait que rien pût en
entraver l’exécution, quand, soudainement, brutalement, les événements
le modifièrent d’étrange façon.
Le 10 janvier, cinq jours avant la date choisie, un vaisseau de guerre
entra dans le port du Bourg-Neuf. A son mât d’artimon flottait le
pavillon chilien. De l’une des fenêtres du Gouvernement, le Kaw-djer,
qui avait aperçu ce navire entrer dans le port, le suivit, à l’aide
d’une longue-vue, dans ses diverses manœuvres d’atterrissage, puis il
crut distinguer à son bord comme un remue-ménage, dont la distance
l’empêchait de reconnaître la nature.
Il était depuis une heure absorbé dans cette contemplation, quand on
vint le prévenir qu’un homme, hors d’haleine, arrivait du Bourg-Neuf et
demandait à lui parler sur-le-champ de la part de Karroly.
«Qu’y a-t-il? interrogea le Kaw-djer, lorsque cet homme fut introduit.
--Un bâtiment chilien vient d’entrer au Bourg-Neuf, dit l’homme
essoufflé par sa course rapide.
--Je l’ai vu. Ensuite?
--C’est un navire de guerre.
--Je le sais.
--Il s’est affourché sur deux ancres au milieu du port, et, avec ses
canots, il débarque des soldats.
--Des soldats!... s’écria le Kaw-djer.
--Oui, des soldats chiliens... en armes... Cent... deux cents... trois
cents... Karroly ne s’est pas amusé à les compter... Il a préféré
m’envoyer pour vous mettre au courant.»
L’incident en valait la peine et justifiait amplement l’émotion de
Karroly. Depuis quand des soldats armés pénètrent-ils en temps de paix
sur un territoire étranger? Le fait que ces soldats fussent chiliens
ne laissait pas que de rassurer le Kaw-djer. Selon toute probabilité,
on n’avait rien à craindre du pays auquel l’île Hoste devait son
indépendance. Le débarquement de ces soldats n’en était pas moins
anormal, et la prudence voulait que l’on prît, à tout hasard, les
précautions nécessaires.
«Ils viennent!...» s’écria l’homme tout à coup, en montrant du doigt,
par la fenêtre ouverte, la direction du Bourg-Neuf.
Sur la route, un groupe nombreux s’avançait, en effet, que le Kaw-djer
évalua d’un coup d’œil. L’Hostelien avait exagéré quelque peu. Il
s’agissait bien d’une troupe de soldats, car les fusils étincelaient au
soleil, mais leur nombre atteignait cent cinquante tout au plus.
Le Kaw-djer, stupéfait, donna rapidement une série d’ordres clairs et
précis. Des émissaires partirent de tous côtés. Cela fait, il attendit
tranquillement.
En un quart d’heure, la troupe chilienne, suivie des yeux par les
Hosteliens étonnés, arrivait sur la place et prenait position devant le
Gouvernement. Un officier en grande tenue, qui devait être d’un grade
élevé, à en juger par les dorures dont il était chamarré, s’en détacha,
heurta du pommeau de son sabre la porte qui s’ouvrit aussitôt, et
demanda à parler au Gouverneur.
Il fut conduit dans la pièce où se tenait le Kaw-djer, et dont la porte
se referma silencieusement derrière lui. Une minute plus tard, un sourd
grondement indiqua que les portes extérieures étaient fermées à leur
tour. Sans qu’il s’en doutât, l’officier chilien était virtuellement
prisonnier.
Mais celui-ci ne semblait éprouver aucun souci de sa situation
personnelle. Il s’était arrêté à quelques pas du seuil, la main à son
bicorne emplumé, les yeux fixés sur le Kaw-djer qui, debout entre les
deux fenêtres, gardait une complète immobilité.
Ce fut le Kaw-djer qui prit la parole le premier.