par sa naissance à commander en maître, le Kaw-djer avait grandi sur
les marches d’un trône. Mais le sort, qui se complaît parfois à ces
ironies, avait donné à ce fils des Césars l’âme d’un Saint-Vincent de
Paul anarchiste. Dès qu’il eut l’âge d’homme, sa situation privilégiée
fut pour lui une source, non de bonheur, mais de souffrance. Les
misères dont il était entouré l’obscurcirent à ses yeux. Ces misères,
il s’efforça d’abord de les soulager. Il dut reconnaître bientôt qu’une
telle entreprise excédait son pouvoir. Ni sa fortune, bien qu’elle fût
immense, ni la durée de sa vie n’eussent suffi à atténuer seulement
la cent-millionième partie du malheur humain. Pour s’étourdir, pour
endormir la douleur que lui causait le sentiment de son impuissance,
il se jeta dans la Science, comme d’autres se seraient jetés dans le
plaisir. Mais, devenu médecin, ingénieur, sociologue de haute valeur,
son savoir ne lui donna pas davantage le moyen d’assurer à tous
l’égalité dans le bonheur. De déception en déception, il perdit peu
à peu son clair jugement. Prenant l’effet pour la cause, au lieu de
considérer les hommes comme des victimes luttant en aveugles à travers
les siècles contre la matière impitoyable, et faisant, après tout,
de leur mieux, il en vint à rendre responsables de leur malheur les
diverses formes d’association auxquelles les collectivités se sont
résignées, faute d’en connaître de meilleures. La haine profonde qu’il
en conçut contre toutes ces institutions, toutes ces organisations
sociales qui, d’après lui, créaient la pérennité du mal, lui rendit
impossible de continuer à subir leurs lois détestées.
Pour s’en affranchir, il ne vit pas d’autre moyen que de se retrancher
volontairement des vivants. Sans prévenir personne, il était donc parti
un beau jour, abandonnant son rang et ses biens, et il avait parcouru
le monde jusqu’au moment où s’était rencontrée une région, la seule
peut-être, où régnât une indépendance absolue. C’est ainsi qu’il avait
échoué en Magellanie, où, depuis six ans, il se prodiguait sans mesure
aux plus déshérités des humains, lorsque l’accord chilo-argentin, puis
le naufrage du _Jonathan_ étaient venus troubler son existence.
Ces disparitions princières, causées par des motifs, sinon identiques,
du moins analogues à ceux qui avaient déterminé le Kaw-djer, ne sont
pas absolument rares. Tout le monde a dans la mémoire le nom de
plusieurs de ces princes, d’autant plus célèbres--tant leur renoncement
a semblé prodigieux!--qu’ils ont avec plus de passion cherché à
s’effacer. Il en est qui ont embrassé une profession active et l’ont
exercée comme le commun des mortels. D’autres se sont confinés dans
l’obscurité d’une vie bourgeoise. Un autre de ces grands seigneurs
revenus des vanités d’ici-bas s’est consacré à la Science et a produit
de nombreux et magnifiques ouvrages qui sont universellement admirés.
Du Kaw-djer, qui avait fait de l’altruisme le pôle et la raison d’être
de sa vie, la part n’était pas assurément la moins belle.
Une seule fois, au moment où il avait pris le Gouvernement de la
colonie, il avait consenti à se souvenir de sa grandeur passée. Il
connaissait assez l’esprit des lois humaines pour savoir quelles
conséquences avait eues son départ. Si elles s’occupent assez peu des
personnes, ces lois sont fort attentives à la conservation des biens
qu’elles protègent avec sollicitude. C’est pourquoi, alors même qu’on
l’aurait profondément oublié, il n’y avait pas lieu de douter que
sa fortune n’eût été scrupuleusement respectée. Une partie de cette
fortune pouvant être alors d’un puissant secours, il avait passé outre
à ses répugnances en dévoilant sa véritable personnalité à Harry
Rhodes, et celui-ci, muni de ses instructions, était parti à la
recherche de cet or que l’île Hoste rendait maintenant avec une si
déplorable abondance.
[Illustration: Ces expulsions sommaires... (Page 433.)]
L’effet produit sur les Hosteliens et sur les aventuriers par la
divulgation du nom du Kaw-djer fut diamétralement opposé. Ni les uns ni
les autres ne virent juste, d’ailleurs, et par tous le côté sublime de
ce grand caractère fut également méconnu.
Les prospecteurs étrangers, vieux routiers qui avaient parcouru la
Terre en tous sens et s’étaient trop frottés à tous les mondes pour
être _épatés_, comme on dit, par les distinctions sociales, détestèrent
plus encore celui qu’ils considéraient comme leur ennemi. Pas étonnant
qu’il inventât des lois si dures aux pauvres gens. C’était un
aristocrate. Cela expliquait tout à leurs yeux.
Les Hosteliens, au contraire, ne restèrent pas insensibles à la gloire
d’être gouvernés par un chef de si haut lignage. Leur vanité en fut
agréablement flattée, et l’autorité du Kaw-djer en bénéficia.
Celui-ci était revenu à Libéria désespéré, écœuré des abominations
qu’il avait constatées, à ce point que, dans son entourage, on se prit
à envisager l’éventualité d’un abandon de l’île Hoste. Toutefois,
avant d’en arriver à cette extrémité, Harry Rhodes agita la question
de recourir au Chili. Peut-être convenait-il de tenter cette suprême
chance de salut.
«Le Gouvernement chilien ne nous abandonnera pas, fit-il observer. Il
est de son intérêt que la colonie retrouve sa tranquillité.
--Un appel à l’étranger! s’écria le Kaw-djer.
--Il suffirait, reprit Harry Rhodes, qu’un des navires de Punta-Arenas
vînt croiser en vue de l’île. Il n’en faudrait pas plus pour mettre ces
misérables à la raison.
--Que Karroly parte pour Punta-Arenas, dit Hartlepool, et avant quinze
jours...
--Non, interrompit le Kaw-djer d’un ton sans réplique. Dût la nation
hostelienne périr, jamais une pareille démarche ne sera faite de mon
consentement. Mais, d’ailleurs, tout n’est pas perdu encore. Avec du
courage, nous nous sauverons, comme nous nous sommes faits, nous-mêmes.»
Devant une volonté si nettement exprimée, il n’y avait qu’à s’incliner.
Quelques jours plus tard, comme pour justifier cette énergie que rien
ne pouvait abattre, un courant de réaction beaucoup plus important
que les précédents se dessina parmi les Hosteliens. C’est qu’aussi la
situation devenait impossible sur les placers. En compétition avec des
aventuriers sans scrupule, qui considéraient un coup de couteau comme
un très naturel argument de discussion, la partie pour eux était trop
inégale. Ils renonçaient donc à la lutte, et venaient se réfugier près
d’un chef à qui ils n’étaient pas loin d’attribuer un pouvoir sans
limites, depuis qu’ils en connaissaient le véritable nom. En quelques
jours, tant à Libéria que dans le reste de l’île, tout le monde eut
repris sa situation antérieure.
Parmi ceux qui revenaient, on eût vainement cherché Kennedy, demeuré
sur les placers avec les aventuriers ses pareils. De mauvais bruits
continuaient à courir sur l’ancien matelot. Comme l’année précédente,
personne ne l’avait vu laver ni prospecter pour son compte, et sa
présence avait encore coïncidé à plusieurs reprises avec des vols, et
même, par deux fois, avec des assassinats ayant le vol pour mobile. De
ces racontars à une accusation franche, il n’y avait qu’un pas.
Ce pas, on ne pouvait, pour l’instant tout au moins, espérer le
franchir. Dans ce pays troublé, toute enquête eût été impossible. Que
les bruits fussent fondés ou non, il fallait renoncer a les tirer au
clair.
La nature du Kaw-djer était trop haute pour connaître la rancune.
Mais, quand bien même il en eût été capable, l’aspect des colons eût
suffi à la dissiper. Ils revenaient déchus, dans un état de misère
et d’épuisement lamentables. Dans cette population nomade, qui avait
ramassé les germes morbides de tous les ciels, et qui grouillait sur
les placers, presque sans abri, exposée aux intempéries d’un climat
souvent orageux en été, respirant l’air des marécages dont elle remuait
les boues malsaines, la maladie s’était déchaînée avec rage. Les
Libériens regagnaient leur ville, amaigris, tremblants de fièvre, et,
durant un long mois, le Dr Arvidson ne suffisant pas à la tâche, le
Kaw-djer fut plutôt médecin que Gouverneur.
Malgré tout, cependant un grand espoir le transportait. Cette fois, il
avait conscience que son peuple lui était rendu. Il le sentait vibrant
dans sa main, accablé de ses fautes et frémissant du désir de se
les faire pardonner. Encore un peu de patience, et il disposerait de
la force nécessaire pour lutter contre le cancer immonde qui s’était
attaqué à son œuvre.
Vers la fin de l’été, l’île Hoste était en fait divisée en deux zones
bien distinctes. Dans l’une, la plus grande, cinq mille Hosteliens,
hommes, femmes et enfants, revenus à leur vie normale et reprenant
peu à peu leurs occupations régulières. Dans l’autre, sur quelques
espaces étroits autour des terrains aurifères, vingt mille aventuriers,
prêts à tout, et dont l’impunité accroissait l’audace. Ils osaient
maintenant venir à Libéria et traitaient la ville en pays conquis. Ils
parcouraient insolemment les rues, la tête haute, en faisant résonner
leurs talons, et s’appropriaient sans scrupule où ils le trouvaient ce
qui était à leur convenance. Si l’intéressé protestait, ils répondaient
par des coups.
Mais le jour vint enfin où le Kaw-djer, se sentant assez fort pour
entamer la lutte, se résolut à faire un exemple. Ce jour-là, les
chercheurs d’or qui s’aventurèrent dans Libéria furent appréhendés et
incarcérés, sans autre forme de procès, dans l’unique steamer qui se
trouvât alors au Bourg-Neuf, et que le Kaw-djer affréta dans ce but.
L’opération fut renouvelée les jours suivants, si bien que, le 15 mars,
au moment où le steamer appareilla, il emportait plus de cinq cents de
ces passagers involontaires solidement bouclés à fond de cale.
Ces expulsions sommaires eurent leur écho dans l’intérieur et y
déchaînèrent de furieuses colères. D’après les nouvelles qu’on en
recevait, toute la région aurifère était en fermentation, et on
devait s’attendre à une révolte générale. Déjà, il n’y avait plus
de sécurité dans aucune partie de l’île. Signes prémonitoires des
crimes collectifs, les crimes individuels se multipliaient. Des fermes
étaient pillées, des têtes de bétail enlevées. Coup sur coup, à vingt
kilomètres de Libéria, trois assassinats furent commis. Puis on apprit
que les prospecteurs étrangers se concertaient, qu’ils tenaient des
meetings, que, devant des milliers d’auditeurs, des discours d’une
incroyable violence étaient prononcés. Les orateurs ne parlaient de
rien moins que de marcher sur la capitale et de la détruire de fond
en comble. Or, pour les esprits clairvoyants, cela était peu de chose
encore. Bientôt les vivres allaient manquer. Quand la faim tenaillerait
les entrailles de cette populace en délire, sa rage serait décuplée.
Il fallait s’attendre au pire...
Soudain tout s’apaisa. L’hiver était revenu, glaçant l’âme tumultueuse
des hommes. Et, du ciel gris, tout ouaté de neige, l’avalanche
implacable des flocons tombait, comme un rideau, sur le deuxième acte
du drame.
XIII
UNE «JOURNÉE».
Non seulement l’égarement des Hosteliens avait presque entièrement
supprimé la production de l’île, mais encore une population quintuplée
devait vivre sur les stocks à peu près épuisés. Aussi la misère
fut-elle atroce pendant l’hiver de 1893. Les cinq mois qu’il dura, le
Kaw-djer accomplit une tâche formidable. Il lui fallut résoudre au jour
le jour des difficultés sans cesse renaissantes, venir au secours des
affamés, soigner les innombrables malades, être, en un mot, partout
à la fois. En constatant cette indomptable énergie et ce dévouement
inaltérable, les Libériens furent frappés d’admiration et écrasés de
remords. Voilà comment se vengeait celui qui avait renoncé, on le
savait maintenant, à une si merveilleuse existence pour partager leur
vie de misère, et qu’ils avaient pourtant si lâchement renié!
Malgré tous les efforts du Kaw-djer, c’est à grand’peine qu’on put se
procurer le strict nécessaire à Libéria. Que devait-ce être dans les
campagnes? Que devait-ce être surtout aux placers, où s’entassaient
des milliers d’hommes qui n’avaient sûrement pris aucune mesure pour
combattre un climat dont ils ignoraient les rigueurs?
Il était trop tard pour réparer leur imprévoyance. Ils étaient bloqués
par les neiges et ne pouvaient plus compter que sur les ressources
de leurs alentours les plus proches. Ces ressources, tant de bouches
affamées les auraient épuisées en quelques jours.
Ainsi qu’on l’apprit plus tard, quelques-uns réussirent cependant
à vaincre tous les obstacles et s’avancèrent parfois fort loin à
travers l’île. Entre eux et plusieurs fermiers, il y eut des batailles
sanglantes. La férocité humaine dépassait celle de la nature. L’hiver
avait diminué, mais non tari le flot de sang qui rougissait la terre.
Toutefois, peu nombreux furent ceux qui bravèrent à la fois, dans
ces incursions audacieuses, l’hostilité des hommes et celle des
choses. Comment vécurent les autres? Tout ce qu’on en devait jamais
savoir, c’est que beaucoup étaient morts de froid et de faim. Quant
à la manière dont leurs compagnons plus heureux avaient assuré leur
existence, cela demeura toujours un mystère.
Mais le Kaw-djer n’avait pas besoin de connaître les choses dans le
détail pour concevoir de quelles tortures ces misérables étaient la
proie. Il devinait leur désespoir et comprenait que ce désespoir se
changerait en fureur aux premiers rayons du printemps. C’est alors que
le danger deviendrait réellement menaçant. Les routes rendues libres
par la fonte des neiges, cette populace affamée se répandrait de tous
côtés et mettrait l’île au saccage...
Deux jours après le dégel, on apprit, en effet, que la concession de
la _Franco-English Gold Mining Company_, que dirigeaient le Français
Maurice Reynaud et l’Anglais Alexander Smith, avait été attaquée par
une bande de forcenés. Mais, ainsi qu’ils l’avaient dit au Kaw-djer,
les deux jeunes gens avaient su se défendre eux-mêmes. Réunissant leurs
ouvriers, au nombre déjà de plusieurs centaines, ils avaient repoussé
les assaillants, non sans leur infliger des pertes sérieuses.
Quelques jours après, on reçut la nouvelle d’une série de crimes
commis dans la région du Nord. Des fermes avaient été pillées, et les
propriétaires chassés de chez eux, ou même parfois assommés purement et
simplement. Si on laissait faire ces bandits, il ne leur faudrait pas
un mois pour dévaster l’île entière. Il était temps d’agir.
[Illustration: Des Hosteliens de la campagne, accourus au galop de
leurs chevaux... (Page 439.)]
La situation était infiniment meilleure que celle de l’année
précédente. Si le printemps avait déterminé de violents remous dans la
foule éparse des aventuriers, il n’avait eu aucune influence sur la
manière d’être des Hosteliens. Cette fois, la leçon était suffisante. A
l’exception de la centaine d’égarés qui s’étaient obstinés à demeurer
aux placers et qui sans doute avaient péri à l’heure actuelle,
la population de Libéria n’avait pas diminué d’une unité. Personne
n’avait eu la pensée d’entamer une troisième campagne de prospection.
Pour quelques rares colons servis par un hasard favorable, la plupart
étaient revenus ruinés, leur santé compromise, leur avenir à jamais
perdu. Et encore, des modestes fortunes récoltées sur les placers, la
plus grande part avait été dissipée, ainsi que cela arrive fatalement,
dans les cabarets, dans les tripots de bas étage, où les détonations
des revolvers se mêlaient aux hurlements des joueurs. Tous se rendaient
compte de leur folie et nul n’avait envie de recommencer l’expérience.
Le Kaw-djer disposait donc de la milice au complet. Mille hommes
enrégimentés, disciplinés, obéissant à des chefs reconnus, c’est une
force sérieuse, et, bien que les adversaires fussent vingt fois plus
nombreux, il ne doutait pas de les mettre à la raison. Quelques jours
de patience, afin de laisser aux routes détrempées par la fonte des
neiges le temps de sécher un peu, et des colonnes sillonneraient l’île,
la balayeraient de bout en bout des aventuriers qui l’infestaient...
Ceux-ci le devancèrent. Ce furent eux qui provoquèrent la tragédie
rapide et terrible qui décida du sort de l’île.
Le 3 novembre, alors que les chemins étaient encore transformés en
marécages, des Hosteliens de la campagne, accourus au galop de leurs
chevaux, avertirent le Kaw-djer qu’une colonne, forte d’un millier
de chercheurs d’or, marchait contre la ville. Les intentions de ces
hommes, on les ignorait, mais elles ne devaient pas être pacifiques, à
en juger par leur attitude et par leurs cris menaçants.
Le Kaw-djer prit ses mesures en conséquence. Par son ordre, la
milice fut rassemblée devant le Gouvernement et barra les rues qui
débouchaient sur la place. Puis on attendit les événements.
La colonne annoncée atteignit vers la fin du jour Libéria, où l’écho
de ses chants et de ses cris l’avait précédée. Les prospecteurs, qui
croyaient surprendre, eurent au contraire la surprise de se heurter à
la milice hostelienne rangée en bataille, et leur élan en fut brisé.
Ils s’arrêtèrent interdits. Au lieu d’agir à l’improviste, comme tel
était leur projet, voilà qu’ils étaient obligés de parlementer!
D’abord, ils discutèrent entre eux à grand renfort de gestes et de
cris, puis ceux qui se trouvaient en tête firent connaître à Hartlepool
qu’ils désiraient parler au Gouverneur. Leur requête transmise de
proche en proche obtint un accueil favorable. Le Kaw-djer consentait à
recevoir dix délégués.
Ces dix délégués, il fallut les désigner, ce qui motiva une
recrudescence de discussions et de clameurs. Enfin ils se présentèrent
devant le front de la milice qui ouvrit ses rangs pour les laisser
passer. Le mouvement, sur un bref commandement d’Hartlepool, fut
exécuté avec une perfection remarquable. De vieux soldats n’eussent pas
mieux fait. Les délégués des prospecteurs en furent impressionnés. Ils
le furent plus encore, quand, sur un nouveau commandement de son chef,
la milice, manœuvrant avec une égale sûreté, referma ses rangs derrière
eux.
Le Kaw-djer se tenait debout au centre de la place, dans l’espace
restant libre en arrière des troupes. Tandis que les délégués se
dirigeaient vers lui, on put les contempler à loisir. Vus de près,
leur aspect n’était pas rassurant. Grands, les épaules larges, ils
paraissaient robustes, bien que les privations de l’hiver les eussent
amaigris. Pour la plupart vêtus de cuir dont une épaisse couche de
crasse uniformisait la couleur première, ils avaient des chevelures
hirsutes et des barbes touffues qui faisaient ressembler leurs visages
à des mufles de fauves. Au fond de leurs orbites caves luisaient des
yeux de loups, et ils serraient les poings en marchant.
Le Kaw-djer demeura immobile, sans avancer d’un pas au-devant d’eux,
et, quand ils furent arrivés près de lui, il attendit tranquillement
qu’ils lui fissent connaître le but de leur démarche.
Mais les délégués des prospecteurs ne se pressaient pas de parler.
Ils s’étaient découverts instinctivement en abordant le Kaw-djer, et,
rangés en demi-cercle autour de lui, ils se dandinaient gauchement
d’une jambe sur l’autre. Leur apparence farouche était trompeuse. Ils
semblaient, au contraire, assez petits garçons et fort embarrassés de
leur personne, en se voyant isolés de leurs camarades, dans la solitude
de cette vaste place, devant cet homme qui les dominait de la tête, à
l’attitude grave et froide, et dont la majesté leur en imposait.
[Illustration: «Nous avons a nous plaindre». (Page 443.)]
Enfin, leur trouble s’atténua, ils retrouvèrent leur langue et l’un
d’eux prit la parole.
«Gouverneur, dit-il, nous venons au nom de nos camarades...
L’orateur, intimidé, s’interrompit. Le Kaw-djer ne fit rien pour
l’aider à renouer le fil de son discours. Le prospecteur reprit:
--Nos camarades nous ont envoyés...
Nouvel arrêt de l’orateur et pareil mutisme du Kaw-djer.
--Enfin, nous sommes leurs délégués, quoi! expliqua un autre aventurier
impatient de ces hésitations.
--Je sais, dit le Kaw-djer froidement. Après?
Les délégués furent interloqués. Eux qui pensaient faire trembler!...
Voilà comment on les redoutait!... Il y eut encore un silence. Puis un
troisième prospecteur, remarquable par l’ampleur de sa barbe inculte,
réunit tout son courage et entra dans le vif de la question.
--Après?... Il y a, après, que nous avons à nous plaindre. Voilà ce
qu’il y a, après.
--De quoi?
--De tout. Nous ne pouvons pas nous en tirer, tant on nous montre ici
de mauvais vouloir.
Quelque sérieuse que fût la situation, le Kaw-djer ne put s’empêcher
d’être intérieurement égayé par la plaisante ironie d’une telle
récrimination dans la bouche d’un des envahisseurs de l’île Hoste.
--Est-ce tout? demanda-t-il.
--Non, répondit le troisième prospecteur, qui possédait décidément la
langue la mieux pendue. On voudrait aussi, nous autres, que les claims
ne soient pas à qui veut les prendre. Il faut se battre pour les avoir.
Les gentlemen--l’aventurier, un Américain de l’Ouest, employa ce mot le
plus sérieusement du monde--préféreraient des concessions, comme ça se
fait partout... Ce serait plus... officiel, ajouta-t-il après un moment
de réflexion avec une conviction divertissante.
--Est-ce tout? répéta le Kaw-djer.
--Savoir!... répondit le prospecteur à la grande barbe. Mais, avant de
passer à autre chose, les gentlemen voudraient une réponse au sujet des
concessions.
--Non, dit le Kaw-djer.
--Non?...
--La réponse est: non, précisa le Kaw-djer.
Les délégués relevèrent la tête avec ensemble. Des lueurs mauvaises
commencèrent à passer dans leurs yeux.
--Pourquoi? demanda l’un de ceux qui n’avaient pas encore parlé. Il
faut une raison aux gentlemen.
Le Kaw-djer garda le silence. Vraiment! ils étaient osés de lui
demander ses raisons. Ne les connaissait-on pas? La loi, que personne
n’avait respectée, ne fixait-elle pas un prix pour la délivrance des
concessions? Bien plus! cette loi connue de tous ne réservait-elle pas
ces concessions aux Hosteliens, et n’interdisait-elle pas à ces gens
qui l’avaient audacieusement bravée le territoire hostelien?
--Pourquoi? répéta le prospecteur en constatant que sa question restait
sans effet.
Puis, la seconde interrogation n’ayant pas plus de succès que la
première, il y répondit lui-même.
--La loi?... dit-il. Eh! on la connaît, la loi... Mais on n’a qu’à nous
naturaliser... La terre est à tout le monde, et nous sommes des hommes
comme les autres, peut-être!
Jadis, le Kaw-djer ne se fût pas exprimé différemment. Mais ses idées
étaient bien changées maintenant, et il ne comprenait plus ce langage.
Non, la terre n’est pas à tout le monde. Elle appartient à ceux qui
la défrichent, la cultivent, à ceux dont le travail opiniâtre la
transforme en mère nourricière et oblige le sol à tisser le tapis doré
des moissons.
--Et puis, reprit le prospecteur barbu, si on parle de loi, il faudrait
voir d’abord à la respecter, la loi. Quand ceux qui la fabriquent s’en
moquent, qu’est-ce que feront les autres, je le demande? On est le 3
novembre. Pourquoi qu’il n’y a pas eu d’élection le 1er, puisque le
Gouvernement a fini son temps?
Cette remarque inattendue surprit le Kaw-djer. Qui avait pu renseigner
aussi bien ce mineur? Kennedy, sans doute, qu’on n’avait pas revu
à Libéria. L’observation était juste, au surplus. La période qu’il
avait fixée quand il s’était volontairement soumis aux suffrages des
électeurs était expirée, en effet, et, aux termes de la loi autrefois
promulguée par lui-même, on aurait dû procéder deux jours plus tôt à
une nouvelle élection. S’il s’en était dispensé, c’est qu’il n’avait
pas jugé opportun de compliquer encore une situation déjà si troublée,
pour respecter une simple formalité, le renouvellement de son mandat
étant absolument certain. Mais, d’ailleurs, en quoi cela regardait-il
des gens qui n’étaient ni éligibles, ni électeurs?
Cependant, le chercheur d’or, enhardi par le calme du Kaw-djer,
continuait sur un ton plus assuré:
--Les gentlemen réclament cette élection, et ils veulent que leurs
voix comptent. Leurs voix valent celles des autres, pas vrai? Pourquoi
qu’il y en aurait cinq mille qui feraient la loi à vingt? Ça n’est pas
juste...