Descendant de la famille régnante d’un puissant empire du Nord, voué

par sa naissance à commander en maître, le Kaw-djer avait grandi sur

les marches d’un trône. Mais le sort, qui se complaît parfois à ces

ironies, avait donné à ce fils des Césars l’âme d’un Saint-Vincent de

Paul anarchiste. Dès qu’il eut l’âge d’homme, sa situation privilégiée

fut pour lui une source, non de bonheur, mais de souffrance. Les

misères dont il était entouré l’obscurcirent à ses yeux. Ces misères,

il s’efforça d’abord de les soulager. Il dut reconnaître bientôt qu’une

telle entreprise excédait son pouvoir. Ni sa fortune, bien qu’elle fût

immense, ni la durée de sa vie n’eussent suffi à atténuer seulement

la cent-millionième partie du malheur humain. Pour s’étourdir, pour

endormir la douleur que lui causait le sentiment de son impuissance,

il se jeta dans la Science, comme d’autres se seraient jetés dans le

plaisir. Mais, devenu médecin, ingénieur, sociologue de haute valeur,

son savoir ne lui donna pas davantage le moyen d’assurer à tous

l’égalité dans le bonheur. De déception en déception, il perdit peu

à peu son clair jugement. Prenant l’effet pour la cause, au lieu de

considérer les hommes comme des victimes luttant en aveugles à travers

les siècles contre la matière impitoyable, et faisant, après tout,

de leur mieux, il en vint à rendre responsables de leur malheur les

diverses formes d’association auxquelles les collectivités se sont

résignées, faute d’en connaître de meilleures. La haine profonde qu’il

en conçut contre toutes ces institutions, toutes ces organisations

sociales qui, d’après lui, créaient la pérennité du mal, lui rendit

impossible de continuer à subir leurs lois détestées.

Pour s’en affranchir, il ne vit pas d’autre moyen que de se retrancher

volontairement des vivants. Sans prévenir personne, il était donc parti

un beau jour, abandonnant son rang et ses biens, et il avait parcouru

le monde jusqu’au moment où s’était rencontrée une région, la seule

peut-être, où régnât une indépendance absolue. C’est ainsi qu’il avait

échoué en Magellanie, où, depuis six ans, il se prodiguait sans mesure

aux plus déshérités des humains, lorsque l’accord chilo-argentin, puis

le naufrage du _Jonathan_ étaient venus troubler son existence.

Ces disparitions princières, causées par des motifs, sinon identiques,

du moins analogues à ceux qui avaient déterminé le Kaw-djer, ne sont

pas absolument rares. Tout le monde a dans la mémoire le nom de

plusieurs de ces princes, d’autant plus célèbres--tant leur renoncement

a semblé prodigieux!--qu’ils ont avec plus de passion cherché à

s’effacer. Il en est qui ont embrassé une profession active et l’ont

exercée comme le commun des mortels. D’autres se sont confinés dans

l’obscurité d’une vie bourgeoise. Un autre de ces grands seigneurs

revenus des vanités d’ici-bas s’est consacré à la Science et a produit

de nombreux et magnifiques ouvrages qui sont universellement admirés.

Du Kaw-djer, qui avait fait de l’altruisme le pôle et la raison d’être

de sa vie, la part n’était pas assurément la moins belle.

Une seule fois, au moment où il avait pris le Gouvernement de la

colonie, il avait consenti à se souvenir de sa grandeur passée. Il

connaissait assez l’esprit des lois humaines pour savoir quelles

conséquences avait eues son départ. Si elles s’occupent assez peu des

personnes, ces lois sont fort attentives à la conservation des biens

qu’elles protègent avec sollicitude. C’est pourquoi, alors même qu’on

l’aurait profondément oublié, il n’y avait pas lieu de douter que

sa fortune n’eût été scrupuleusement respectée. Une partie de cette

fortune pouvant être alors d’un puissant secours, il avait passé outre

à ses répugnances en dévoilant sa véritable personnalité à Harry

Rhodes, et celui-ci, muni de ses instructions, était parti à la

recherche de cet or que l’île Hoste rendait maintenant avec une si

déplorable abondance.

[Illustration: Ces expulsions sommaires... (Page 433.)]

L’effet produit sur les Hosteliens et sur les aventuriers par la

divulgation du nom du Kaw-djer fut diamétralement opposé. Ni les uns ni

les autres ne virent juste, d’ailleurs, et par tous le côté sublime de

ce grand caractère fut également méconnu.

Les prospecteurs étrangers, vieux routiers qui avaient parcouru la

Terre en tous sens et s’étaient trop frottés à tous les mondes pour

être _épatés_, comme on dit, par les distinctions sociales, détestèrent

plus encore celui qu’ils considéraient comme leur ennemi. Pas étonnant

qu’il inventât des lois si dures aux pauvres gens. C’était un

aristocrate. Cela expliquait tout à leurs yeux.

Les Hosteliens, au contraire, ne restèrent pas insensibles à la gloire

d’être gouvernés par un chef de si haut lignage. Leur vanité en fut

agréablement flattée, et l’autorité du Kaw-djer en bénéficia.

Celui-ci était revenu à Libéria désespéré, écœuré des abominations

qu’il avait constatées, à ce point que, dans son entourage, on se prit

à envisager l’éventualité d’un abandon de l’île Hoste. Toutefois,

avant d’en arriver à cette extrémité, Harry Rhodes agita la question

de recourir au Chili. Peut-être convenait-il de tenter cette suprême

chance de salut.

«Le Gouvernement chilien ne nous abandonnera pas, fit-il observer. Il

est de son intérêt que la colonie retrouve sa tranquillité.

--Un appel à l’étranger! s’écria le Kaw-djer.

--Il suffirait, reprit Harry Rhodes, qu’un des navires de Punta-Arenas

vînt croiser en vue de l’île. Il n’en faudrait pas plus pour mettre ces

misérables à la raison.

--Que Karroly parte pour Punta-Arenas, dit Hartlepool, et avant quinze

jours...

--Non, interrompit le Kaw-djer d’un ton sans réplique. Dût la nation

hostelienne périr, jamais une pareille démarche ne sera faite de mon

consentement. Mais, d’ailleurs, tout n’est pas perdu encore. Avec du

courage, nous nous sauverons, comme nous nous sommes faits, nous-mêmes.»

Devant une volonté si nettement exprimée, il n’y avait qu’à s’incliner.

Quelques jours plus tard, comme pour justifier cette énergie que rien

ne pouvait abattre, un courant de réaction beaucoup plus important

que les précédents se dessina parmi les Hosteliens. C’est qu’aussi la

situation devenait impossible sur les placers. En compétition avec des

aventuriers sans scrupule, qui considéraient un coup de couteau comme

un très naturel argument de discussion, la partie pour eux était trop

inégale. Ils renonçaient donc à la lutte, et venaient se réfugier près

d’un chef à qui ils n’étaient pas loin d’attribuer un pouvoir sans

limites, depuis qu’ils en connaissaient le véritable nom. En quelques

jours, tant à Libéria que dans le reste de l’île, tout le monde eut

repris sa situation antérieure.

Parmi ceux qui revenaient, on eût vainement cherché Kennedy, demeuré

sur les placers avec les aventuriers ses pareils. De mauvais bruits

continuaient à courir sur l’ancien matelot. Comme l’année précédente,

personne ne l’avait vu laver ni prospecter pour son compte, et sa

présence avait encore coïncidé à plusieurs reprises avec des vols, et

même, par deux fois, avec des assassinats ayant le vol pour mobile. De

ces racontars à une accusation franche, il n’y avait qu’un pas.

Ce pas, on ne pouvait, pour l’instant tout au moins, espérer le

franchir. Dans ce pays troublé, toute enquête eût été impossible. Que

les bruits fussent fondés ou non, il fallait renoncer a les tirer au

clair.

La nature du Kaw-djer était trop haute pour connaître la rancune.

Mais, quand bien même il en eût été capable, l’aspect des colons eût

suffi à la dissiper. Ils revenaient déchus, dans un état de misère

et d’épuisement lamentables. Dans cette population nomade, qui avait

ramassé les germes morbides de tous les ciels, et qui grouillait sur

les placers, presque sans abri, exposée aux intempéries d’un climat

souvent orageux en été, respirant l’air des marécages dont elle remuait

les boues malsaines, la maladie s’était déchaînée avec rage. Les

Libériens regagnaient leur ville, amaigris, tremblants de fièvre, et,

durant un long mois, le Dr Arvidson ne suffisant pas à la tâche, le

Kaw-djer fut plutôt médecin que Gouverneur.

Malgré tout, cependant un grand espoir le transportait. Cette fois, il

avait conscience que son peuple lui était rendu. Il le sentait vibrant

dans sa main, accablé de ses fautes et frémissant du désir de se

les faire pardonner. Encore un peu de patience, et il disposerait de

la force nécessaire pour lutter contre le cancer immonde qui s’était

attaqué à son œuvre.

Vers la fin de l’été, l’île Hoste était en fait divisée en deux zones

bien distinctes. Dans l’une, la plus grande, cinq mille Hosteliens,

hommes, femmes et enfants, revenus à leur vie normale et reprenant

peu à peu leurs occupations régulières. Dans l’autre, sur quelques

espaces étroits autour des terrains aurifères, vingt mille aventuriers,

prêts à tout, et dont l’impunité accroissait l’audace. Ils osaient

maintenant venir à Libéria et traitaient la ville en pays conquis. Ils

parcouraient insolemment les rues, la tête haute, en faisant résonner

leurs talons, et s’appropriaient sans scrupule où ils le trouvaient ce

qui était à leur convenance. Si l’intéressé protestait, ils répondaient

par des coups.

Mais le jour vint enfin où le Kaw-djer, se sentant assez fort pour

entamer la lutte, se résolut à faire un exemple. Ce jour-là, les

chercheurs d’or qui s’aventurèrent dans Libéria furent appréhendés et

incarcérés, sans autre forme de procès, dans l’unique steamer qui se

trouvât alors au Bourg-Neuf, et que le Kaw-djer affréta dans ce but.

L’opération fut renouvelée les jours suivants, si bien que, le 15 mars,

au moment où le steamer appareilla, il emportait plus de cinq cents de

ces passagers involontaires solidement bouclés à fond de cale.

Ces expulsions sommaires eurent leur écho dans l’intérieur et y

déchaînèrent de furieuses colères. D’après les nouvelles qu’on en

recevait, toute la région aurifère était en fermentation, et on

devait s’attendre à une révolte générale. Déjà, il n’y avait plus

de sécurité dans aucune partie de l’île. Signes prémonitoires des

crimes collectifs, les crimes individuels se multipliaient. Des fermes

étaient pillées, des têtes de bétail enlevées. Coup sur coup, à vingt

kilomètres de Libéria, trois assassinats furent commis. Puis on apprit

que les prospecteurs étrangers se concertaient, qu’ils tenaient des

meetings, que, devant des milliers d’auditeurs, des discours d’une

incroyable violence étaient prononcés. Les orateurs ne parlaient de

rien moins que de marcher sur la capitale et de la détruire de fond

en comble. Or, pour les esprits clairvoyants, cela était peu de chose

encore. Bientôt les vivres allaient manquer. Quand la faim tenaillerait

les entrailles de cette populace en délire, sa rage serait décuplée.

Il fallait s’attendre au pire...

Soudain tout s’apaisa. L’hiver était revenu, glaçant l’âme tumultueuse

des hommes. Et, du ciel gris, tout ouaté de neige, l’avalanche

implacable des flocons tombait, comme un rideau, sur le deuxième acte

du drame.

XIII

UNE «JOURNÉE».

Non seulement l’égarement des Hosteliens avait presque entièrement

supprimé la production de l’île, mais encore une population quintuplée

devait vivre sur les stocks à peu près épuisés. Aussi la misère

fut-elle atroce pendant l’hiver de 1893. Les cinq mois qu’il dura, le

Kaw-djer accomplit une tâche formidable. Il lui fallut résoudre au jour

le jour des difficultés sans cesse renaissantes, venir au secours des

affamés, soigner les innombrables malades, être, en un mot, partout

à la fois. En constatant cette indomptable énergie et ce dévouement

inaltérable, les Libériens furent frappés d’admiration et écrasés de

remords. Voilà comment se vengeait celui qui avait renoncé, on le

savait maintenant, à une si merveilleuse existence pour partager leur

vie de misère, et qu’ils avaient pourtant si lâchement renié!

Malgré tous les efforts du Kaw-djer, c’est à grand’peine qu’on put se

procurer le strict nécessaire à Libéria. Que devait-ce être dans les

campagnes? Que devait-ce être surtout aux placers, où s’entassaient

des milliers d’hommes qui n’avaient sûrement pris aucune mesure pour

combattre un climat dont ils ignoraient les rigueurs?

Il était trop tard pour réparer leur imprévoyance. Ils étaient bloqués

par les neiges et ne pouvaient plus compter que sur les ressources

de leurs alentours les plus proches. Ces ressources, tant de bouches

affamées les auraient épuisées en quelques jours.

Ainsi qu’on l’apprit plus tard, quelques-uns réussirent cependant

à vaincre tous les obstacles et s’avancèrent parfois fort loin à

travers l’île. Entre eux et plusieurs fermiers, il y eut des batailles

sanglantes. La férocité humaine dépassait celle de la nature. L’hiver

avait diminué, mais non tari le flot de sang qui rougissait la terre.

Toutefois, peu nombreux furent ceux qui bravèrent à la fois, dans

ces incursions audacieuses, l’hostilité des hommes et celle des

choses. Comment vécurent les autres? Tout ce qu’on en devait jamais

savoir, c’est que beaucoup étaient morts de froid et de faim. Quant

à la manière dont leurs compagnons plus heureux avaient assuré leur

existence, cela demeura toujours un mystère.

Mais le Kaw-djer n’avait pas besoin de connaître les choses dans le

détail pour concevoir de quelles tortures ces misérables étaient la

proie. Il devinait leur désespoir et comprenait que ce désespoir se

changerait en fureur aux premiers rayons du printemps. C’est alors que

le danger deviendrait réellement menaçant. Les routes rendues libres

par la fonte des neiges, cette populace affamée se répandrait de tous

côtés et mettrait l’île au saccage...

Deux jours après le dégel, on apprit, en effet, que la concession de

la _Franco-English Gold Mining Company_, que dirigeaient le Français

Maurice Reynaud et l’Anglais Alexander Smith, avait été attaquée par

une bande de forcenés. Mais, ainsi qu’ils l’avaient dit au Kaw-djer,

les deux jeunes gens avaient su se défendre eux-mêmes. Réunissant leurs

ouvriers, au nombre déjà de plusieurs centaines, ils avaient repoussé

les assaillants, non sans leur infliger des pertes sérieuses.

Quelques jours après, on reçut la nouvelle d’une série de crimes

commis dans la région du Nord. Des fermes avaient été pillées, et les

propriétaires chassés de chez eux, ou même parfois assommés purement et

simplement. Si on laissait faire ces bandits, il ne leur faudrait pas

un mois pour dévaster l’île entière. Il était temps d’agir.

[Illustration: Des Hosteliens de la campagne, accourus au galop de

leurs chevaux... (Page 439.)]

La situation était infiniment meilleure que celle de l’année

précédente. Si le printemps avait déterminé de violents remous dans la

foule éparse des aventuriers, il n’avait eu aucune influence sur la

manière d’être des Hosteliens. Cette fois, la leçon était suffisante. A

l’exception de la centaine d’égarés qui s’étaient obstinés à demeurer

aux placers et qui sans doute avaient péri à l’heure actuelle,

la population de Libéria n’avait pas diminué d’une unité. Personne

n’avait eu la pensée d’entamer une troisième campagne de prospection.

Pour quelques rares colons servis par un hasard favorable, la plupart

étaient revenus ruinés, leur santé compromise, leur avenir à jamais

perdu. Et encore, des modestes fortunes récoltées sur les placers, la

plus grande part avait été dissipée, ainsi que cela arrive fatalement,

dans les cabarets, dans les tripots de bas étage, où les détonations

des revolvers se mêlaient aux hurlements des joueurs. Tous se rendaient

compte de leur folie et nul n’avait envie de recommencer l’expérience.

Le Kaw-djer disposait donc de la milice au complet. Mille hommes

enrégimentés, disciplinés, obéissant à des chefs reconnus, c’est une

force sérieuse, et, bien que les adversaires fussent vingt fois plus

nombreux, il ne doutait pas de les mettre à la raison. Quelques jours

de patience, afin de laisser aux routes détrempées par la fonte des

neiges le temps de sécher un peu, et des colonnes sillonneraient l’île,

la balayeraient de bout en bout des aventuriers qui l’infestaient...

Ceux-ci le devancèrent. Ce furent eux qui provoquèrent la tragédie

rapide et terrible qui décida du sort de l’île.

Le 3 novembre, alors que les chemins étaient encore transformés en

marécages, des Hosteliens de la campagne, accourus au galop de leurs

chevaux, avertirent le Kaw-djer qu’une colonne, forte d’un millier

de chercheurs d’or, marchait contre la ville. Les intentions de ces

hommes, on les ignorait, mais elles ne devaient pas être pacifiques, à

en juger par leur attitude et par leurs cris menaçants.

Le Kaw-djer prit ses mesures en conséquence. Par son ordre, la

milice fut rassemblée devant le Gouvernement et barra les rues qui

débouchaient sur la place. Puis on attendit les événements.

La colonne annoncée atteignit vers la fin du jour Libéria, où l’écho

de ses chants et de ses cris l’avait précédée. Les prospecteurs, qui

croyaient surprendre, eurent au contraire la surprise de se heurter à

la milice hostelienne rangée en bataille, et leur élan en fut brisé.

Ils s’arrêtèrent interdits. Au lieu d’agir à l’improviste, comme tel

était leur projet, voilà qu’ils étaient obligés de parlementer!

D’abord, ils discutèrent entre eux à grand renfort de gestes et de

cris, puis ceux qui se trouvaient en tête firent connaître à Hartlepool

qu’ils désiraient parler au Gouverneur. Leur requête transmise de

proche en proche obtint un accueil favorable. Le Kaw-djer consentait à

recevoir dix délégués.

Ces dix délégués, il fallut les désigner, ce qui motiva une

recrudescence de discussions et de clameurs. Enfin ils se présentèrent

devant le front de la milice qui ouvrit ses rangs pour les laisser

passer. Le mouvement, sur un bref commandement d’Hartlepool, fut

exécuté avec une perfection remarquable. De vieux soldats n’eussent pas

mieux fait. Les délégués des prospecteurs en furent impressionnés. Ils

le furent plus encore, quand, sur un nouveau commandement de son chef,

la milice, manœuvrant avec une égale sûreté, referma ses rangs derrière

eux.

Le Kaw-djer se tenait debout au centre de la place, dans l’espace

restant libre en arrière des troupes. Tandis que les délégués se

dirigeaient vers lui, on put les contempler à loisir. Vus de près,

leur aspect n’était pas rassurant. Grands, les épaules larges, ils

paraissaient robustes, bien que les privations de l’hiver les eussent

amaigris. Pour la plupart vêtus de cuir dont une épaisse couche de

crasse uniformisait la couleur première, ils avaient des chevelures

hirsutes et des barbes touffues qui faisaient ressembler leurs visages

à des mufles de fauves. Au fond de leurs orbites caves luisaient des

yeux de loups, et ils serraient les poings en marchant.

Le Kaw-djer demeura immobile, sans avancer d’un pas au-devant d’eux,

et, quand ils furent arrivés près de lui, il attendit tranquillement

qu’ils lui fissent connaître le but de leur démarche.

Mais les délégués des prospecteurs ne se pressaient pas de parler.

Ils s’étaient découverts instinctivement en abordant le Kaw-djer, et,

rangés en demi-cercle autour de lui, ils se dandinaient gauchement

d’une jambe sur l’autre. Leur apparence farouche était trompeuse. Ils

semblaient, au contraire, assez petits garçons et fort embarrassés de

leur personne, en se voyant isolés de leurs camarades, dans la solitude

de cette vaste place, devant cet homme qui les dominait de la tête, à

l’attitude grave et froide, et dont la majesté leur en imposait.

[Illustration: «Nous avons a nous plaindre». (Page 443.)]

Enfin, leur trouble s’atténua, ils retrouvèrent leur langue et l’un

d’eux prit la parole.

«Gouverneur, dit-il, nous venons au nom de nos camarades...

L’orateur, intimidé, s’interrompit. Le Kaw-djer ne fit rien pour

l’aider à renouer le fil de son discours. Le prospecteur reprit:

--Nos camarades nous ont envoyés...

Nouvel arrêt de l’orateur et pareil mutisme du Kaw-djer.

--Enfin, nous sommes leurs délégués, quoi! expliqua un autre aventurier

impatient de ces hésitations.

--Je sais, dit le Kaw-djer froidement. Après?

Les délégués furent interloqués. Eux qui pensaient faire trembler!...

Voilà comment on les redoutait!... Il y eut encore un silence. Puis un

troisième prospecteur, remarquable par l’ampleur de sa barbe inculte,

réunit tout son courage et entra dans le vif de la question.

--Après?... Il y a, après, que nous avons à nous plaindre. Voilà ce

qu’il y a, après.

--De quoi?

--De tout. Nous ne pouvons pas nous en tirer, tant on nous montre ici

de mauvais vouloir.

Quelque sérieuse que fût la situation, le Kaw-djer ne put s’empêcher

d’être intérieurement égayé par la plaisante ironie d’une telle

récrimination dans la bouche d’un des envahisseurs de l’île Hoste.

--Est-ce tout? demanda-t-il.

--Non, répondit le troisième prospecteur, qui possédait décidément la

langue la mieux pendue. On voudrait aussi, nous autres, que les claims

ne soient pas à qui veut les prendre. Il faut se battre pour les avoir.

Les gentlemen--l’aventurier, un Américain de l’Ouest, employa ce mot le

plus sérieusement du monde--préféreraient des concessions, comme ça se

fait partout... Ce serait plus... officiel, ajouta-t-il après un moment

de réflexion avec une conviction divertissante.

--Est-ce tout? répéta le Kaw-djer.

--Savoir!... répondit le prospecteur à la grande barbe. Mais, avant de

passer à autre chose, les gentlemen voudraient une réponse au sujet des

concessions.

--Non, dit le Kaw-djer.

--Non?...

--La réponse est: non, précisa le Kaw-djer.

Les délégués relevèrent la tête avec ensemble. Des lueurs mauvaises

commencèrent à passer dans leurs yeux.

--Pourquoi? demanda l’un de ceux qui n’avaient pas encore parlé. Il

faut une raison aux gentlemen.

Le Kaw-djer garda le silence. Vraiment! ils étaient osés de lui

demander ses raisons. Ne les connaissait-on pas? La loi, que personne

n’avait respectée, ne fixait-elle pas un prix pour la délivrance des

concessions? Bien plus! cette loi connue de tous ne réservait-elle pas

ces concessions aux Hosteliens, et n’interdisait-elle pas à ces gens

qui l’avaient audacieusement bravée le territoire hostelien?

--Pourquoi? répéta le prospecteur en constatant que sa question restait

sans effet.

Puis, la seconde interrogation n’ayant pas plus de succès que la

première, il y répondit lui-même.

--La loi?... dit-il. Eh! on la connaît, la loi... Mais on n’a qu’à nous

naturaliser... La terre est à tout le monde, et nous sommes des hommes

comme les autres, peut-être!

Jadis, le Kaw-djer ne se fût pas exprimé différemment. Mais ses idées

étaient bien changées maintenant, et il ne comprenait plus ce langage.

Non, la terre n’est pas à tout le monde. Elle appartient à ceux qui

la défrichent, la cultivent, à ceux dont le travail opiniâtre la

transforme en mère nourricière et oblige le sol à tisser le tapis doré

des moissons.

--Et puis, reprit le prospecteur barbu, si on parle de loi, il faudrait

voir d’abord à la respecter, la loi. Quand ceux qui la fabriquent s’en

moquent, qu’est-ce que feront les autres, je le demande? On est le 3

novembre. Pourquoi qu’il n’y a pas eu d’élection le 1er, puisque le

Gouvernement a fini son temps?

Cette remarque inattendue surprit le Kaw-djer. Qui avait pu renseigner

aussi bien ce mineur? Kennedy, sans doute, qu’on n’avait pas revu

à Libéria. L’observation était juste, au surplus. La période qu’il

avait fixée quand il s’était volontairement soumis aux suffrages des

électeurs était expirée, en effet, et, aux termes de la loi autrefois

promulguée par lui-même, on aurait dû procéder deux jours plus tôt à

une nouvelle élection. S’il s’en était dispensé, c’est qu’il n’avait

pas jugé opportun de compliquer encore une situation déjà si troublée,

pour respecter une simple formalité, le renouvellement de son mandat

étant absolument certain. Mais, d’ailleurs, en quoi cela regardait-il

des gens qui n’étaient ni éligibles, ni électeurs?

Cependant, le chercheur d’or, enhardi par le calme du Kaw-djer,

continuait sur un ton plus assuré:

--Les gentlemen réclament cette élection, et ils veulent que leurs

voix comptent. Leurs voix valent celles des autres, pas vrai? Pourquoi

qu’il y en aurait cinq mille qui feraient la loi à vingt? Ça n’est pas

juste...

Les naufragés du Jonathan · 第 33 / 36 段