par le Gouvernement de l’île Hoste à tous les États du globe. Le
Kaw-djer, qui avait assisté à l’invasion avec une douleur grandissante,
faisait savoir _urbi et orbi_ que, l’île Hoste ayant une population
surabondante, il serait mis obstacle, fût-ce par la force, au
débarquement de tout nouvel étranger.
Cette mesure serait-elle efficace? L’avenir le dirait, mais, en son for
intérieur, le Kaw-djer en doutait. Trop puissante est l’attirance de
l’or sur certaines natures pour que rien ait le pouvoir de les arrêter.
D’ailleurs, le mal était fait déjà. La révolte des Hosteliens qui
rejetaient toute discipline, l’inévitable misère à laquelle ils étaient
condamnés, l’invasion de cette tourbe d’aventuriers, de ces gens de sac
et de corde apportant avec eux tous les vices de la terre, c’était un
désastre.
A cela, que pouvait-on? Rien. On ne pouvait que temporiser et attendre
des jours meilleurs, s’il en devait jamais naître. Halg, Karroly,
Hartlepool, Harry et Edward Rhodes, Dick, Germain Rivière et une
trentaine d’autres étaient seuls contre tous. C’étaient les derniers
fidèles, le bataillon sacré groupé autour du Kaw-djer, qui assistait
impuissant à la destruction de son œuvre.
XII
L’ILE AU PILLAGE.
Tel fut le premier acte du drame de l’or, qui devait, comme une pièce
bien charpentée, en comporter trois, correctement séparés par les
entr’actes des hivers.
Les déplorables événements qui avaient constitué la trame de ce premier
acte eurent forcément une immédiate répercussion sur la vie jusque-là
heureuse des Hosteliens. Un petit nombre d’entre eux avaient disparu.
Qu’étaient-ils devenus? On l’ignorait, mais tout portait à croire
qu’ils avaient été victimes de quelque rixe ou de quelque accident.
Plusieurs familles étaient donc en deuil d’un père, d’un fils, d’un
frère ou d’un mari.
D’autre part, le bien-être jadis si universellement répandu sur l’île
Hoste était grandement diminué. Rien ne manquait encore, à vrai dire,
de ce qui est essentiel ou seulement utile à la vie, mais tout avait
atteint des prix triples et quadruples de ceux pratiqués antérieurement.
Les pauvres eurent à souffrir de cet état de choses. Les efforts du
Kaw-djer, qui s’ingéniait à leur procurer du travail, n’obtenaient que
peu de succès. L’arrêt presque complet des transactions particulières
incitait tout le monde à la prudence, et personne n’osait rien
entreprendre. Quant aux travaux exécutés pour le compte de l’État,
celui-ci, dont les caisses étaient vides, ne pouvait plus les
continuer. Ironique conséquence de la découverte des mines, l’État
manquait d’or depuis qu’on en trouvait dans le sol en abondance.
Où s’en serait-il procuré? Si quelques rares Hosteliens s’étaient
résignés à payer leur concession, pas un n’avait versé, sur son
extraction, la redevance fixée par la loi, et la misère générale, en
supprimant toute contribution des citoyens, avait tari la source où
s’alimentait jusqu’alors la caisse publique.
Quant aux fonds personnels du Kaw-djer, quelques jours suffirent à les
épuiser. Il les avait largement entamés au cours de l’été, afin que
les travaux du cap Horn ne fussent pas interrompus, malgré les graves
difficultés au milieu desquelles il se débattait. Ce n’est pas sans mal
qu’il y était parvenu. Pas plus que les autres Hosteliens, la fièvre
de l’or n’épargna les ouvriers qu’on y employait. Les travaux subirent
de ce chef un retard important. Au mois d’avril 1892, huit mois après
le premier coup de pioche, le gros œuvre arrivait à peine à la hauteur
d’un premier étage, alors que, selon les prévisions du début, il eût dû
être entièrement achevé.
Parmi la vingtaine d’Hosteliens, pour qui le métier de prospecteur
avait eu des résultats favorables, figurait Kennedy, l’ancien matelot
du _Jonathan_, transformé en nabab par un heureux coup de pic, et qui
se faisait suffisamment remarquer pour que sa chance ne fût ignorée de
personne.
Combien possédait-il? Personne n’en savait rien, et pas même lui,
peut-être, car il n’est pas certain qu’il fût capable de compter, mais
beaucoup en tout cas, à en juger par ses dépenses. Il semait l’or à
pleines mains. Non pas l’or monnayé ayant cours légal dans tous les
pays civilisés, mais le métal en pépites ou en paillettes dont il
semblait abondamment pourvu.
Ses allures étaient ébouriffantes. Il pérorait avec autorité, tranchait
du milliardaire, et annonçait à qui voulait l’entendre son intention
de quitter prochainement une ville où il ne pouvait se procurer
l’existence convenant à sa fortune.
Pas plus que l’importance de cette fortune, personne n’en connaissait
exactement l’origine, et personne n’aurait pu dire où était situé le
claim d’où elle avait été extraite. Quand on interrogeait Kennedy à cet
égard, il prenait des airs de mystère et rompait les chiens sans donner
de réponse précise. Pourtant, on l’avait rencontré au cours de l’été.
Des Libériens l’avaient aperçu, non pas travaillant d’une manière
quelconque, mais en train de se promener les mains dans les poches,
tout simplement.
Ils n’avaient pu oublier cette rencontre, qui, pour plusieurs, avait
coïncidé avec un grand malheur qui leur était arrivé. Peu d’heures
ou peu de jours après qu’ils avaient vu Kennedy, l’or arraché par
eux à la terre en quantités parfois considérables leur avait été volé
sans qu’on découvrît le coupable. Quand les victimes se trouvèrent
réunies, la régulière concordance des vols et de la présence de
Kennedy à proximité des endroits où ils avaient été commis, les
frappa nécessairement, et des soupçons que n’étayait aucune preuve
commencèrent à planer sur l’ancien matelot.
Celui-ci ne s’en préoccupait guère, et se contentait de l’admiration
des gogos, dont la race est universelle. Ceux de Libéria se laissaient
prendre à son verbiage, et son aplomb leur en imposait. Bien que
tout le monde connût Kennedy pour ce qu’il valait, quelques-uns lui
accordaient malgré tout une certaine considération, il recrutait une
clientèle et devenait une manière de personnage.
Le Kaw-djer excédé se résolut à un acte d’autorité. Kennedy et ses
pareils se riaient aussi par trop ouvertement des lois. Tant qu’il n’y
avait pas eu moyen de faire autrement, on avait subi leur révolte. On
devait la réprimer, du moment qu’on en possédait le pouvoir. Or, tous
les colons, chassés par l’hiver, étaient de nouveau groupés, et la
plupart, n’ayant pas eu à se louer de leur campagne de prospection,
avaient été trop heureux de reprendre leurs fonctions régulières. La
milice notamment était reconstituée, et les hommes qui la composaient
semblaient, pour l’instant tout au moins, animés du meilleur esprit.
Un matin, sans que rien eût averti les intéressés du coup qui les
menaçait, la police envahit le domicile de ceux des Libériens qui
faisaient plus spécialement étalage de leurs richesses, et sous la
direction d’Hartlepool, on y pratiqua des perquisitions en règle. De
l’or qui fut trouvé en leur possession, on confisqua impitoyablement le
quart, et, sur le surplus, on préleva encore les deux cents pesos ou
piastres argentines auxquelles le Kaw-djer avait tarifé les concessions.
Kennedy ne se vantait pas à tort. C’est en effet chez lui que fut faite
la moisson la plus abondante. La valeur de l’or qu’on y découvrit
n’était pas inférieure à cent soixante-quinze mille francs en monnaie
française. C’est aussi chez lui qu’on se heurta à la plus vive
résistance. Pendant que l’on procédait à la visite de son domicile, on
dut tenir en respect l’ancien matelot, qui écumait de rage et hurlait
de furieuses imprécations.
«Tas de voleurs! criait-il, en montrant le poing à Hartlepool.
--Parle toujours, mon garçon, répondit celui-ci, tout en continuant sa
perquisition sans s’émouvoir autrement.
--Vous me le payerez! menaça Kennedy que le sang-froid de son ancien
chef exaspérait plus encore.
--Eh! Eh! il me semble que c’est toi qui payes, pour l’instant, railla
impitoyablement Hartlepool.
--On se reverra!
--Quand tu voudras. Le plus tard possible à mon goût.
--Voleur!... cria Kennedy au paroxysme de la colère.
--Tu te trompes, répliqua Hartlepool d’un ton bonhomme, et la preuve en
est que, sur tes cinquante-trois kilos d’or, je ne prends que treize
kilos deux cent cinquante grammes exactement, soit le quart, plus la
valeur des deux cents piastres que tu sais. Il va de soi que, pour ton
argent...
--Misérable!...
--Tu as droit à une concession en règle.
--Brigand!...
--Tu n’as qu’à nous dire où est ton claim.
--Bandit!...
--Tu ne veux pas?...
--Canaille!...
--A ton aise, mon garçon!» conclut Hartlepool en mettant fin à cette
scène.
Tout compte fait, les perquisitions rapportèrent au trésor près de
trente-sept kilos d’or, représentant en monnaie française une valeur
d’environ cent vingt-deux mille francs. En échange, des concessions
régulières furent délivrées. Seul Kennedy n’eut même pas cet avantage,
en raison de son obstination à ne pas désigner l’emplacement du claim
où il avait fait une si belle récolte.
La somme ainsi recueillie fut placée dans la caisse de l’État. Quand,
au printemps, les relations seraient reprises avec le reste du monde,
on l’échangerait contre des espèces ayant cours. En attendant, le
Kaw-djer, ayant largement publié le résultat des perquisitions,
créa pour une somme égale du papier-monnaie auquel on accorda toute
confiance, ce qui lui permit de soulager bien des misères.
L’hiver s’écoula vaille que vaille, et l’on atteignit le printemps.
Aussitôt, les mêmes causes produisirent les mêmes effets. Comme
l’année précédente, Libéria fut désertée. La leçon n’était pas
suffisante. On se ruait à la conquête de l’or, avec plus de frénésie
encore peut-être, comme ces joueurs aux trois quarts ruinés qui jettent
sur le tapis leurs derniers sous dans l’espoir absurde de se refaire.
Kennedy fut un des premiers à partir. Ayant mis bien à l’abri l’or qui
lui restait, il disparut un matin, en route sans doute vers le claim
mystérieux dont il s’était obstiné à ne pas révéler l’emplacement. Ceux
qui s’étaient promis de le suivre en furent pour leurs frais.
La milice elle-même, cette garde si dévouée et si fidèle tant qu’avait
duré la mauvaise saison, fondit de nouveau avec la neige, et, réduit au
seul secours de ses amis les plus proches, le Kaw-djer dut assister en
spectateur au second acte du drame.
Les scènes, toutefois, s’en déroulèrent plus rapidement que celles du
premier. Moins de huit jours après leur départ, quelques Libériens
commencèrent déjà à revenir, puis les retours se succédèrent selon une
progression accélérée. La milice se reconstitua pour la deuxième fois.
Les hommes reprenaient en silence le poste qu’ils avaient abandonné,
sans que le Kaw-djer leur fit aucune observation. Ce n’était pas le
moment de se montrer sévère.
Tous les renseignements concordaient à établir que la situation se
modifiait d’une manière identique dans l’intérieur. Les fermes, les
usines, les comptoirs se repeuplaient. Le mouvement était général comme
la cause qui le motivait.
Les chercheurs d’or avaient trouvé, en effet, une situation tout autre
que celle de l’année précédente. Alors, ils étaient entre Hosteliens.
Maintenant, l’élément étranger était entré en scène et il fallait
compter avec lui. Et quels étrangers! Le rebut de l’humanité. Des
êtres frustes, demi-brutes, habitués à la dure et ne craignant ni la
souffrance ni la mort, impitoyables pour eux-mêmes et pour autrui. Il
fallait se battre, pour la possession des claims, contre ces hommes
avides qui s’étaient assuré les meilleures places dès le début de la
saison. Après une lutte plus ou moins longue selon les caractères, la
plupart des Hosteliens y avaient renoncé.
Il était temps que ce renfort arrivât. L’invasion commencée à la fin de
l’été précédent avait déjà repris d’une manière beaucoup plus intense.
Chaque semaine, deux ou trois steamers amenaient leur cargaison de
prospecteurs étrangers. Le Kaw-djer avait vainement tenté de s’opposer
à leur débarquement. Les aventuriers, passant outre à une interdiction
que la force n’appuyait pas, débarquaient malgré lui et sillonnaient
Libéria de leurs bandes bruyantes avant de se mettre en route pour les
placers.
Les navires affectés au transport des chercheurs d’or étaient presque
les seuls qu’on aperçût au port du Bourg-Neuf. Que fussent venus faire
les autres, en effet? Les affaires étaient complètement arrêtées. Ils
n’eussent pas trouvé à charger. Les stocks de bois de construction
et de fourrures avaient été épuisés dès la première semaine. Quant
au bétail, aux céréales et aux conserves, le Kaw-djer s’était
énergiquement opposé à leur exportation qui eût réduit la population à
toutes les horreurs de la famine.
Dès que le Kaw-djer put disposer de deux cents hommes, les envahisseurs
de l’île eurent la partie moins belle. Lorsque deux cents baïonnettes
appuyèrent les arrêtés du Gouverneur, ces arrêtés devinrent du coup
respectables et furent respectés. Après avoir essayé vainement d’en
faire fléchir la rigueur, les steamers durent reprendre le large avec
la détestable cargaison qu’ils avaient apportée.
Mais, ainsi qu’on ne tarda pas à le savoir, leur retraite n’était
qu’une ruse. Obligés de céder devant la force, les navires s’élevaient
le long de la côte orientale ou occidentale de l’île, et, profitant
de l’abri d’une crique, ils débarquaient leur chargement humain en
pleine campagne, à l’aide de leurs embarcations. Les brigades volantes
que l’on créa pour la surveillance du littoral ne servirent à rien.
Elles furent débordées. Ceux qui voulaient mettre pied sur l’île
réussissaient toujours à y atterrir, et le flot des aventuriers ne
cessa de grossir.
[Illustration: Les navires débarquaient leur chargement humain en
pleine campagne. (Page 420.)]
Le désordre atteignait au comble dans l’intérieur. Ce n’étaient
qu’orgies et plaisirs crapuleux, coupés de disputes, voire de batailles
sanglantes au revolver ou au couteau. Comme les cadavres attirent
les hyènes et les vautours des confins de l’horizon, ces milliers
d’aventuriers avaient attiré toute une population plus dégradée encore.
Ceux qui composaient cette seconde série d’immigrés ne songeaient pas à
trimer à la recherche de l’or. Leurs mines, leurs claims, c’étaient
les chasseurs d’or eux-mêmes, d’une exploitation infiniment plus aisée.
Sur tous les points de l’île, à l’exception de Libéria où l’on n’eût
pas osé braver si ouvertement le Kaw-djer, les cabarets et les tripots
pullulaient. On y trouvait jusqu’à des music-halls de bas étage, élevés
en pleine campagne à l’aide de quelques planches, où de malheureuses
femmes charmaient les mineurs ivres de leurs voix éraillées et de leurs
grossiers refrains. Dans ces tripots, dans ces music-halls, dans ces
cabarets, l’alcool, ce générateur de toutes les hontes, ruisselait et
coulait à pleins bords.
En dépit de si grandes tristesses, le Kaw-djer ne perdait pas courage.
Ferme à son poste, centre autour duquel on se réunirait quand, la
tourmente passée, il s’agirait de reconstruire, il s’ingéniait à
reconquérir la confiance des Hosteliens, qui, lentement, mais sûrement,
revenaient à la raison. Rien ne semblait avoir de prise sur lui, et,
volontairement aveugle aux défections, il continuait imperturbablement
son métier de Gouverneur. Il n’avait même pas négligé la construction
du phare qui lui tenait si fort à cœur. Par son ordre, Dick fit, au
cours de l’été, un voyage d’inspection à l’île Horn. Malgré tout, les
travaux, assurément ralentis, n’avaient pas été arrêtés un seul jour. A
la fin de l’été, le gros œuvre serait terminé et les machines seraient
en place. Un mois suffirait alors pour mener à bien le montage.
Vers le 15 décembre, la moitié des Hosteliens étaient rentrés dans
le devoir, tandis que s’exaspérait encore l’infernal sabbat de
l’intérieur. Ce fut à cette époque que le Kaw-djer reçut une visite
inattendue dont les conséquences devaient être des plus heureuses.
Deux hommes, un Anglais et un Français, arrivés par le même bateau,
se présentèrent ensemble au Gouvernement. Immédiatement admis près
du Kaw-djer, ils déclinèrent leurs noms, Maurice Reynaud, pour le
Français, Alexander Smith, pour l’Anglais, et, sans paroles superflues,
firent connaître qu’ils désiraient obtenir une concession.
Le Kaw-djer sourit amèrement.
«Permettez-moi de vous demander, Messieurs, dit-il, si vous êtes au
courant de ce qui se passe en ce moment sur l’île Hoste?
--Oui, répondit le Français.
--Mais nous préférons tout de même être en règle, acheva l’Anglais.
Le Kaw-djer considéra plus attentivement ses interlocuteurs. De races
différentes, ils avaient entre eux quelque chose de commun: cet air
de famille des hommes d’action. Tous deux étaient jeunes, trente ans
à peine. Ils avaient les épaules larges, le sang à fleur de peau.
Leur front, que découvraient des cheveux taillés en brosse, dénotait
l’intelligence, et leur menton saillant une énergie qui eût confiné à
la dureté si le regard très droit de leurs yeux bleus ne l’avait adouci.
Pour la première fois, le Kaw-djer avait devant lui des chercheurs d’or
sympathiques.
--Ah! vous savez cela, dit-il. Vous ne faites qu’arriver, je crois,
cependant.
--C’est-à-dire que nous revenons, expliqua Maurice Reynaud. L’année
dernière, nous avons déjà passé quelques jours ici. Nous n’en sommes
repartis qu’après avoir prospecté et reconnu l’emplacement que nous
désirons exploiter.
--Ensemble? demanda le Kaw-djer.
--Ensemble, répondit Alexander Smith.
Le Kaw-djer reprit, avec une expression de regret qui n’était pas
feinte:
--Puisque vous êtes si bien renseignés, vous devez également savoir que
je ne puis vous donner satisfaction, la loi que vous désirez respecter
réservant toute concession aux citoyens hosteliens.
--Pour les claims, objecta Maurice Raynaud.
--Eh bien? interrogea le Kaw-djer.
--Il s’agit d’une mine, expliqua Alexander Smith. La loi est muette sur
ce point.
--En effet, reconnut le Kaw-djer, mais une mine est une lourde
entreprise, qui exige d’importants capitaux...
--Nous les possédons, interrompit Alexander Smith. Nous ne sommes
partis que pour nous les procurer.
--Et c’est chose faite, dit Maurice Reynaud. Nous représentons ici
la _Franco-English Gold Mining Company_, dont mon camarade Smith est
l’ingénieur en chef, et dont je suis le directeur, société constituée
à Londres le 10 septembre dernier, au capital de quarante mille livres
sterling, sur lesquelles moitié représentent notre apport, et vingt
mille livres le working-capital. Si nous traitons, comme je n’en doute
pas, le steamer qui nous a amenés emportera nos commandes. Avant huit
jours, les travaux seront commencés, dans un mois nous aurons les
premières machines, et dès l’année prochaine notre outillage sera au
complet.
Le Kaw-djer très intéressé par l’offre qui lui était faite,
réfléchissait à la manière dont il devait l’accueillir. Il y avait du
pour et du contre. Ces jeunes gens lui plaisaient. Il était enchanté
de leur caractère décidé et de leur aspect de saine franchise.
Mais permettre à une société franco-anglaise de s’implanter dans
l’île Hoste et de s’y créer des intérêts considérables, n’était-ce
pas ouvrir la porte à de futures complications internationales? La
France et l’Angleterre, sous prétexte de soutenir leurs nationaux,
n’auraient-elles pas un jour la tentation de s’ingérer dans
l’administration intérieure de l’île? Le Kaw-djer, en fin de compte,
se résolut à donner une réponse affirmative. La proposition était
trop sérieuse pour être rejetée, et, puisque la maladie de l’or était
désormais inévitable, mieux valait, au lieu de la laisser éparse à
travers tout le territoire, la localiser dans quelques foyers faciles
à surveiller, en divisant au besoin tous les gisements entre un petit
nombre de sociétés importantes.
--J’accepte, dit-il. Toutefois, puisqu’il s’agit de travaux en
profondeur, j’estime que les conditions prévues pour des concessions de
claims doivent être modifiées.
--Comme il vous plaira, répondit Maurice Reynaud.
--Il y a lieu de fixer un prix à l’hectare.
--Soit!
--Cent piastres argentines par exemple.
--C’est entendu.
--Quelle serait l’étendue de votre concession?
--Cent hectares.
--Ce serait donc dix mille piastres.
--Les voici, dit Maurice Reynaud en libellant rapidement un chèque.
--Par contre, reprit le Kaw-djer, on pourrait, en raison des frais qui
seront plus élevés que pour une exploitation de surface, abaisser le
taux de notre participation à votre extraction. Je vous propose vingt
pour cent.
--Nous acceptons, déclara Alexander Smith.
--Nous sommes donc d’accord?
--Sur tous les points.
--Il est de mon devoir de vous prévenir, ajouta le Kaw-djer, que,
pendant un certain temps tout au moins, l’État hostelien est dans
l’impossibilité de vous garantir la libre disposition de la concession
qu’il vous accorde et de protéger efficacement vos personnes.
Les deux jeunes gens sourirent avec assurance.
--Nous saurons nous protéger nous-mêmes,» répondit tranquillement
Maurice Reynaud.
La concession signée, le titre en fut remis aux deux amis, qui prirent
aussitôt congé. Trois heures plus tard, ils avaient quitté Libéria, en
route pour l’extrémité occidentale de la chaîne médiane de l’île, où se
trouvait leur concession.
Loin de s’apaiser, l’anarchie de l’intérieur ne fit que s’accroître
à mesure que l’été s’avançait. L’exagération s’en mêlant, les
imaginations se montant dans l’Ancien et dans le Nouveau Monde, on y
regardait l’île Hoste comme une poche extraordinaire, comme une île
en or. Aussi les prospecteurs affluaient-ils. Repoussés du port, ils
filtraient par toutes les baies de la côte. Dans les derniers jours
de janvier, le Kaw-djer, s’en référant aux renseignements qui lui
arrivaient de divers côtés, ne put évaluer à moins de vingt mille le
nombre des étrangers entassés sur quelques points où ils finiraient par
s’entre-dévorer. Que n’avait-on pas à redouter de ces forcenés déjà en
lutte sanglante pour la possession des claims, lorsque la famine les
jetterait les uns sur les autres!
Ce fut vers cette époque que le désordre atteignit son maximum.
Dans cette foule sans frein, il se déroula de véritables scènes de
sauvagerie dont plusieurs Hosteliens furent les victimes. Dès que la
nouvelle lui en parvint, le Kaw-djer se rendit courageusement aux
placers et se lança au milieu de cette tourbe. Tous ses efforts furent
inutiles, et son intervention faillit même tourner très mal pour lui.
On le repoussa, on le menaça, et peu s’en fallut qu’elle ne lui coûtât
la vie.
Elle eut par contre un résultat auquel il était loin de s’attendre. La
foule hétérogène des aventuriers comprenait des gens, non seulement
de toutes les races du monde, mais aussi de toutes les conditions.
Semblables dans leur déchéance actuelle, ils étaient au contraire fort
différents par leurs origines. Si la plupart sortaient du ruisseau et
de ces repaires où se terrent entre deux crimes les bandits des grandes
villes, quelques-uns étaient nés dans de plus hautes sphères sociales.
Plusieurs, même, portaient des noms connus et avaient possédé une
fortune considérable, avant de rouler dans l’abîme, ruinés, déshonorés,
avilis par la débauche et par l’alcool.
Certains de ces derniers, on ne sut jamais lesquels, reconnurent le
Kaw-djer, comme l’avait autrefois reconnu le commandant du _Ribarto_,
mais avec plus d’assurance que le capitaine chilien qui s’en référait
uniquement à une photographie déjà ancienne. Eux, au contraire,
ils avaient vu le Kaw-djer en chair et en os au cours de leurs
pérégrinations à travers le monde, et, quelle que fût la longueur du
temps écoulé, ils ne pouvaient s’y tromper, car celui-ci occupait alors
une situation trop en évidence pour que ses traits ne se fussent pas
gravés dans leur mémoire. Son nom courut aussitôt de bouche en bouche.
C’était un illustre nom qu’on lui attribuait, et, disons-le tout de
suite, on le lui attribuait justement.