Avec l’hiver, il fallut interrompre les travaux entrepris au cap

Horn pour l’érection du phare et la construction des salles où

devaient être installées les machines motrices et les dynamos. Ces

travaux avaient marché jusqu’alors d’une manière très satisfaisante,

malgré l’éloignement de l’île Horn, située à environ soixante-quinze

kilomètres de la presqu’île Hardy, et l’obligation de transporter le

matériel à travers une mer semée de récifs, que les tempêtes de l’hiver

allaient rendre impraticable.

Si la mauvaise saison amena, comme de coutume, nombre de coups de vent

et des tourmentes de grande violence, elle ne provoqua pas de froids

excessifs, et, même en juillet, la température ne dépassa pas dix

degrés sous zéro.

Les habitants de Libéria ne redoutaient plus alors le froid ni les

intempéries, l’aisance générale ayant permis à toutes les familles

de s’installer confortablement. Il n’y avait pas de misère sur l’île

Hoste, et les crimes contre les personnes ou les propriétés n’y

avaient jamais troublé l’ordre public. On n’y connaissait que de rares

contestations civiles, transigées en général avant même d’arriver au

Tribunal.

Il semblait donc qu’aucun trouble n’eût menacé la colonie, sans cette

découverte d’un gisement aurifère, dont les conséquences, étant donné

l’avidité humaine, pouvaient être extrêmement graves.

Le Kaw-djer ne s’y était pas trompé. La nouvelle lui avait fait

concevoir les plus sombres pronostics, et la réflexion les assombrit

encore. A la première réunion du Conseil, il ne cacha pas ses craintes.

«Ainsi, dit-il, c’est au moment où notre œuvre est achevée, lorsque

nous n’avons plus qu’à recueillir le fruit de nos efforts, que le

hasard, un hasard maudit, jette parmi nous ce ferment de troubles et de

ruines...

--Notre ami va trop loin, intervint Harry Rhodes, qui considérait

l’événement d’une manière moins pessimiste. Que la découverte de l’or

soit une cause de troubles, c’est possible, mais de ruines!...

--Oui, de ruines, affirma le Kaw-djer avec force. La découverte de l’or

n’a jamais laissé que la ruine après elle!

--Cependant, objecta Harry Rhodes, l’or est une marchandise comme une

autre...

--La plus inutile.

--Du tout. La plus utile, puisqu’elle peut s’échanger contre toutes les

autres.

--Qu’importe, répliqua le Kaw-djer avec chaleur, si, pour l’obtenir,

il faut tout lui sacrifier! Des chercheurs d’or, l’immense majorité

périt dans la misère. Quant à ceux qui réussissent, la facilité de leur

succès détruit à jamais leur jugement. Ils prennent goût aux plaisirs

aisément obtenus. Le superflu devient pour eux le nécessaire, et,

quand ils sont amollis par les jouissances matérielles, ils deviennent

incapables du moindre effort. Ils se sont enrichis peut-être, au sens

social du mot. Ils se sont appauvris selon sa signification humaine, la

vraie. Ce ne sont plus des hommes.

--Je suis de l’avis du Kaw-djer, dit alors Germain Rivière. Sans

compter que, si on délaisse les champs, l’on ne remplacera pas les

récoltes perdues. C’est peu de chose que d’être riche quand on crève de

faim. Or, je crains bien que notre population ne résiste pas à cette

influence funeste. Qui sait si les cultivateurs ne vont pas abandonner

la campagne, et les ouvriers leur travail, pour courir aux placers?

--L’or!... l’or!... la soif de l’or! répétait le Kaw-djer. Aucun plus

terrible fléau ne pouvait s’abattre sur notre pays.

Harry Rhodes était ébranlé.

--En admettant que vous ayez raison, dit-il, il n’est pas en notre

pouvoir de conjurer ce fléau.

--Non! mon cher Rhodes, répondit le Kaw-djer. Il est possible de

lutter contre une épidémie, de l’enrayer. Mais à cette fièvre de l’or,

il n’y a pas de remède. C’est l’agent le plus destructif de toute

organisation. En peut-on douter après ce qui s’est passé dans les

districts aurifères de l’Ancien ou du Nouveau Monde, en Australie,

en Californie, dans le Sud de l’Afrique? Les travaux utiles ont été

abandonnés du jour au lendemain, les colons ont déserté les champs et

les villes, les familles se sont dispersées sur les gisements. Quant

à l’or extrait avec tant d’avidité, on l’a stupidement dissipé, comme

tout gain trop facile, en abominables folies, et il n’en est rien

resté à ces malheureux insensés.

Le Kaw-djer parlait avec une animation qui montrait la force de sa

conviction et la vivacité de ses inquiétudes.

--Et non seulement il y a le danger du dedans, ajouta-t-il, mais il y

a le danger du dehors: tous ces aventuriers, tous ces déclassés qui

envahissent les pays aurifères, qui les troublent, les bouleversent

pour arracher de ses entrailles le métal maudit. Il en accourt de tous

les points du monde. C’est une avalanche qui ne laisse que le néant

après son passage. Ah! pourquoi faut-il que notre île soit menacée de

pareils désastres!

--Ne pouvons-nous encore espérer? demanda Harry Rhodes très ému. Si la

nouvelle ne s’ébruite pas, nous serons préservés de cette invasion.

--Non, répondit le Kaw-djer, il est déjà trop tard pour empêcher le

mal. On ne se figure pas avec quelle rapidité le monde entier apprend

que des gisements aurifères viennent d’être découverts dans une contrée

quelconque, si lointaine soit-elle. On croirait vraiment que cela se

transmet par l’air, que les vents apportent cette peste si contagieuse

que les meilleurs et les plus sages en sont atteints et y succombent!»

Le Conseil fut levé sans qu’aucune décision eût été arrêtée. Et, en

vérité, il n’y avait lieu d’en prendre aucune. Comme le Kaw-djer

l’avait dit avec raison, on ne lutte pas contre la fièvre de l’or.

Rien, d’ailleurs, n’était perdu encore. Ne pouvait-il se faire, en

effet, que le gisement n’eût pas la richesse qu’on lui attribuait de

confiance, et que les parcelles d’or fussent disséminées dans un état

d’éparpillement tel que toute exploitation fût impossible? Pour être

fixé à ce sujet, il fallait attendre la disparition de la neige qui,

pendant l’hiver, recouvrait l’île de son manteau glacé.

Au premier souffle du printemps, les craintes du Kaw-djer commencèrent

à se réaliser. Dès que le dégel fit son apparition, les colons les plus

entreprenants et les plus aventureux se transformèrent en prospecteurs,

quittèrent Libéria et partirent à la chasse de l’or. Puisqu’il avait

été trouvé au Golden Creek,--ainsi fut dénommé le petit ruisseau dont

la balle malencontreuse d’Edward Rhodes avait effleuré la berge,--c’est

là que se portèrent les plus impatients. Leur exemple fut suivi,

malgré tous les efforts du Kaw-djer et de ses amis, et les départs se

multiplièrent rapidement. Dès le cinq novembre, plusieurs centaines

d’Hosteliens, en proie à l’idée fixe de l’or, s’étaient rués vers les

gisements et erraient dans les montagnes à la recherche d’un filon ou

d’une poche riche en pépites.

L’exploitation des placers ne comporte pas de grandes difficultés, en

principe. S’il s’agit d’un filon, il suffit de le suivre en attaquant

la roche avec le pic, puis de concasser les morceaux obtenus pour en

extraire les parcelles de métal qu’ils renferment. C’est ainsi qu’on

procède dans les mines du Transvaal. Toutefois, suivre un filon,

c’est bientôt dit. En pratique, cela n’est pas fort aisé. Parfois les

filons se brouillent et disparaissent, et ce n’est pas trop, pour les

retrouver, de la science de techniciens expérimentés. A tout le moins,

ils s’enfoncent très profondément dans les entrailles de la terre. Les

suivre, cela revient par conséquent à ouvrir une mine, avec toutes

les surprises et tous les dangers inhérents à ce genre d’entreprise.

D’autre part, le quartz est une roche d’une extrême dureté, et, pour le

concasser, on ne saurait se passer de machines coûteuses. Il en résulte

que l’exploitation d’une mine d’or est interdite aux travailleurs

isolés, et que des sociétés puissantes disposant d’une abondante

main-d’œuvre et de capitaux considérables peuvent seules y trouver

profit.

Aussi les chercheurs d’or, les prospecteurs, pour leur donner le nom

sous lequel on les désigne d’ordinaire, lorsqu’ils ont eu la chance de

découvrir un gisement, se contentent-ils de s’en assurer la concession,

qu’ils rétrocèdent le plus vite possible aux banquiers et aux lanceurs

d’affaires.

Ceux qui préfèrent, au contraire, exploiter pour leur propre compte

et avec leurs ressources personnelles, renoncent délibérément à toute

exploitation minière. Ils recherchent, dans le voisinage des roches

aurifères, des terrains d’alluvion formés aux dépens de ces roches par

l’action séculaire des eaux. En délitant la roche, l’eau--glace, pluie

ou torrent--a nécessairement emporté avec elle les parcelles d’or qu’il

est très facile d’isoler. Il suffit d’un simple plat pour recueillir

les sables, et d’un peu d’eau pour les laver.

C’est, bien entendu, avec cet outillage si rudimentaire qu’opéraient

les Hosteliens. Les premiers résultats furent assez encourageants. En

bordure du Golden Creek, sur une longueur de plusieurs kilomètres et

une largeur de deux ou trois cents mètres, s’étendait une couche de

boue de huit pieds de profondeur. A raison de neuf à dix plats par pied

cube, la réserve était donc abondante, car il était bien rare qu’un

plat n’assurât pas au moins quelques grains d’or. Les pépites, il est

vrai, n’étaient qu’à l’état de poussière, et ces placers n’en étaient

pas à produire les centaines de millions que ses pareils ont donnés

dans d’autres régions. Tels quels, cependant, ils étaient assez riches

pour tourner la tête à de pauvres gens, qui jusqu’alors n’avaient

réussi à assurer leur subsistance qu’au prix d’un travail opiniâtre.

Il eût été de mauvaise administration de ne pas réglementer

l’exploitation des placers. Le gisement était, en somme, une propriété

collective, et il appartenait à la collectivité de l’aliéner au profit

des individus. Quelles que fussent ses idées personnelles, le Kaw-djer

en avait fait table rase, et, s’obligeant à considérer le problème

sous le même angle que la généralité des humains, il avait cherché la

solution la plus utile, selon l’opinion courante, au groupe social

dont il était le chef. Au cours de l’hiver, il avait eu à ce sujet

de nombreuses conférences avec Dick, qu’il associait de parti pris à

toutes ses décisions. De leur échange de vues, la conclusion fut qu’il

importait d’atteindre un triple but: limiter autant qu’on le pourrait

le nombre des Hosteliens qui partiraient à la recherche de l’or, faire

bénéficier l’ensemble de la colonie des richesses arrachées à la terre,

et enfin restreindre, repousser même si c’était réalisable, l’afflux

des étrangers peu recommandables qui allaient accourir de tous les

points du monde.

La loi qui fut affichée, à la fin de l’hiver, satisfaisait à ces trois

desiderata. Elle subordonnait d’abord le droit d’exploitation à la

délivrance préalable d’une concession, puis elle fixait l’étendue

maxima de ces concessions et édictait, à la charge des preneurs,

tant une indemnité d’acquisition que le versement au profit de la

collectivité du quart de leur extraction métallique. Aux termes de

cette loi, les concessions étaient réservées exclusivement aux citoyens

hosteliens, titre qui ne pourrait être acquis à l’avenir qu’après

une année d’habitation effective et sur une décision conforme du

Gouverneur.

La loi promulguée, il restait à l’appliquer.

Dès le début, elle se heurta à de grandes difficultés. Indifférents

aux dispositions qu’elle contenait en leur faveur, les colons ne

furent sensibles qu’aux obligations qu’elle leur imposait. Quel besoin

d’obtenir et de payer une concession, alors qu’on n’avait qu’à la

prendre? Creuser la terre, laver les boues des rivières, n’est-ce pas

le droit de tout homme? Pourquoi serait-on contraint, pour exercer

librement ce droit naturel, de verser une fraction quelconque du

produit de son travail à ceux qui n’y avaient aucunement participé?

Ces idées, le Kaw-djer les partageait au fond du cœur. Mais celui

qui a assumé la mission redoutable de gouverner ses semblables doit

savoir oublier ses préférences personnelles et sacrifier, quand il le

faut, les principes dont il se croit le plus sûr aux nécessités de

l’heure. Or, cela sautait aux yeux, il était de première importance

qu’un encouragement fût donné aux colons les plus sages qui auraient

l’énergie de résister à la contagion et de rester appliqués à leur

travail habituel, et le meilleur encouragement était qu’ils fussent

assurés d’avoir leur part, réduite assurément, mais certaine, tout en

demeurant chez eux.

La loi n’étant pas obéie de bonne grâce, on dut employer la contrainte.

Le Kaw-djer ne disposait, à Libéria, que d’une cinquantaine d’hommes

formant le corps de la police permanente, mais neuf cent cinquante

autres Hosteliens figuraient sur une liste d’appel, dont les plus

anciens étaient éliminés à tour de rôle, à mesure que des jeunes gens

arrivés à l’âge d’homme venaient s’y ajouter. Ainsi mille hommes armés

pouvaient toujours être rapidement réunis. Une convocation générale fut

lancée.

Sept cent cinquante Hosteliens seulement y répondirent. Les deux cents

réfractaires étaient partis eux aussi pour les mines, et battaient la

campagne aux environs du Golden Creek.

Le Kaw-djer divisa en deux groupes les forces dont il disposait.

Cinq cents hommes furent répartis le long des côtes, avec mission de

s’opposer au départ clandestin de l’or. Il se mit à la tête des trois

cents autres, qu’il fractionna en vingt escouades sous les ordres de

ceux dont il était le plus sûr, et se rendit avec eux dans la région

des placers.

La petite armée répressive fut disposée en travers de la presqu’île,

au pied des Sentry Boxes, et, de là, remonta vers le Nord, en balayant

tout devant elle. Les laveurs d’or rencontrés au passage étaient

impitoyablement repoussés, à moins qu’ils ne consentissent à se mettre

en règle.

Cette méthode obtint d’abord quelques succès. Certains furent

contraints de payer à deniers comptants le droit d’exploitation, et

les limites du claim choisi par eux furent soigneusement indiquées.

D’autres, par contre--et c’était la majorité--ne possédant pas la somme

exigée pour la délivrance d’une concession, durent renoncer à leur

entreprise. Le nombre des mineurs décrut sensiblement pour cette raison.

Mais bientôt la situation s’aggrava. Ceux qui n’avaient pu obtenir

une concession tournaient pendant la nuit les troupes commandées par

le Kaw-djer et revenaient s’établir en arrière sur le bord du Golden

Creek, précisément à l’endroit d’où l’on venait de les chasser. En même

temps, le mal se répandait comme une marée montante. Excités par les

trouvailles des premiers prospecteurs, une deuxième série d’Hosteliens

entraient en scène. D’après les nouvelles qui parvenaient au Kaw-djer,

l’île entière était attaquée par la contagion. Le mal n’était plus

localisé au Golden Creek, et d’innombrables chercheurs d’or fouillaient

les montagnes du centre et du Nord.

On s’était fait cette réflexion bien naturelle que les gisements

aurifères ne devaient pas, selon toute vraisemblance, se rencontrer

exclusivement dans cette plaine marécageuse située à la base des

Sentry Boxes. La présence de l’or sur l’île Hoste étant démontrée,

tout portait à croire qu’on en trouverait également le long des autres

cours d’eau dépendant du même système orographique. On s’était donc

mis en chasse de tous côtés, de la pointe de la presqu’île Hardy et de

l’extrémité de la presqu’île Pasteur au Darwin Sound.

Quelques prospections ayant abouti à de petits succès, la fièvre

générale en fut augmentée, et la fascination de l’or devint plus

impérieuse encore. Ce fut une irrésistible folie qui, en quelques

semaines, vida Libéria, les bourgades et les fermes de la plupart de

leurs habitants. Hommes, femmes et enfants allaient travailler sur

les placers. Quelques-uns s’enrichissaient en découvrant une de ces

poches où les pépites se sont accumulées sous l’action des pluies

torrentielles. Mais l’espoir n’abandonnait pas ceux qui, pendant de

longs jours, au prix de mille fatigues, avaient travaillé en pure

perte. Tous y couraient, de la capitale, des bourgades, des champs,

des pêcheries, des usines et des comptoirs du littoral. Cet or, il

semblait doué d’un pouvoir magnétique, auquel la raison humaine n’avait

pas la force de résister. Bientôt, il ne resta plus à Libéria qu’une

centaine de colons, les derniers à demeurer fidèles à leurs familles et

à continuer leurs affaires bien éprouvées cependant par un tel état de

choses.

Quelque pénible, quelque désolant que soit cet aveu, il faut bien

reconnaître que, seuls de tous les habitants de l’île Hoste, les

Indiens qui s’y étaient fixés résistèrent à l’entraînement général.

Seuls, ils ne s’abandonnèrent pas à ces furieuses convoitises. Que ceci

soit à l’honneur de ces humbles Fuégiens, si plusieurs pêcheries, si

plusieurs établissements agricoles ne furent pas entièrement délaissés,

c’est que leur honnête nature les préserva de la contagion. D’ailleurs,

ces pauvres gens n’avaient pas désappris d’écouter le Bienfaiteur, et

la pensée ne leur venait pas de payer en ingratitude les innombrables

bienfaits qu’ils en avaient reçus.

Les choses allèrent plus loin encore. Le moment arriva où les équipages

des navires en rade commencèrent à suivre le funeste exemple qui leur

était donné. Il y eut des désertions qui se multiplièrent de jour en

jour. Sans crier gare, les marins abandonnaient leurs bâtiments et

s’enfonçaient dans l’intérieur, grisés par l’affolant mirage de l’or.

Les capitaines, effrayés par cet émiettement de leurs équipages,

s’empressèrent les uns après les autres de quitter le Bourg-Neuf

sans même attendre la fin de leurs opérations de chargement ou de

déchargement. Nul doute qu’ils ne fissent connaître au dehors le danger

qu’ils avaient couru. L’île Hoste allait être mise en quarantaine par

toutes les marines de la terre.

La contagion n’épargna même pas ceux dont le devoir était de la

combattre. Ce corps organisé par le Kaw-djer pour la surveillance

des côtes disparut aussitôt que formé. Des cinq cents hommes qui le

composaient, il n’y en eut pas vingt à rejoindre le poste qui leur

était assigné. En même temps, la troupe qu’il commandait directement

fondait comme un morceau de glace au soleil. Il n’était pas de nuit que

plusieurs fuyards ne missent à profit. En quinze jours, elle fut

réduite, de trois cents hommes, à moins de cinquante.

[Illustration: Les chercheurs d’or s’enquéraient des prescriptions

légales... (Page 413.)]

En dépit de son indomptable énergie, le Kaw-djer fut alors profondément

découragé. A lui qui, poussé par une irrésistible passion du bien,

s’était rattaché à l’humanité après une si longue rupture, voici

qu’elle se dévoilait cyniquement et montrait à nu tous ses défauts,

toutes ses hontes, tous ses vices! Ce qu’il avait bâti avec tant de

peine croulait en un instant, et, parce que le hasard avait fait

jaillir quelques parcelles d’or d’un éclat de roche, les ruines

allaient s’accumuler sur cette malheureuse colonie.

Lutter, il ne le pouvait même plus. Les plus fidèles le quittaient

comme les autres. Ce n’est pas avec la poignée d’hommes dont il

disposait encore, et qui l’abandonneraient peut-être demain, qu’il

ramènerait à la raison une multitude égarée.

Le Kaw-djer revint à Libéria. Il n’y avait rien à faire. Comme un

torrent dévastateur, le fléau s’était répandu à travers l’île et

la ravageait tout entière. Il fallait attendre qu’il eût épuisé sa

violence.

On put croire un instant que ce moment était arrivé. Vers la

mi-décembre, quinze jours après le retour du Kaw-djer au Gouvernement,

quelques rares Libériens commencèrent à regagner la capitale. Les

jours suivants, le mouvement s’accentua. Pour un colon qui se mettait

tardivement en campagne, deux rentraient et reprenaient, l’oreille

basse, leurs occupations antérieures.

Deux causes motivaient ces revirements. En premier lieu, le métier de

prospecteur était moins facile à exercer qu’on ne l’avait supposé.

Briser la roche à coups de pic ou laver des sables du matin au soir

sont des besognes pénibles que l’espoir d’un gain rapide permet seul

de supporter. Or, il n’avait pas suffi de se baisser pour ramasser

des pépites, ainsi qu’on se l’était imaginé. Pour quelques-uns que

leur heureuse étoile avait conduits sur une poche, on en comptait des

centaines auxquels le métier de prospecteur, bien qu’infiniment plus

dur que leur travail habituel, avait rapporté beaucoup moins. Sur

la foi des racontars, on avait attribué aux gisements une richesse

incalculable. Il fallait en rabattre. Qu’il y eût de l’or sur l’île

Hoste, cela n’était pas contestable, mais on ne l’y ramassait pas

à la pelle, comme on l’avait cru naïvement de prime abord. De là,

pour certains colons, un découragement d’autant plus rapide que les

illusions avaient été plus grandes.

D’autre part, le ralentissement des transactions commerciales et

l’arrêt presque total des exploitations agricoles commençaient à

produire leurs effets. Certes, on ne manquait encore de rien. Mais

le prix de tous les objets de première nécessité avait énormément

augmenté. Seuls pouvaient s’en rire ceux à qui la chasse à l’or

avait été profitable. Ce renchérissement concourait, au contraire, à

augmenter la misère des autres, pour qui la trouvaille de quelques

pépites de valeur n’avait pas compensé la suppression des salaires

habituels.

De là ces reculades, dont le nombre fut d’ailleurs restreint. Elles se

limitèrent aux plus faibles et aux plus pauvres, et, en quelques jours,

le mouvement s’arrêta.

Le Kaw-djer n’en éprouva pas de déception, parce qu’il ne s’était

jamais illusionné sur son ampleur. Loin de considérer la crise comme

près de s’apaiser, son regard clairvoyant découvrait de nouveaux

dangers dans les ténèbres de l’avenir. Non, la crise n’était pas finie.

Elle ne faisait que commencer, au contraire. Jusqu’ici, on n’avait eu à

compter qu’avec les Hosteliens, mais il n’en serait pas toujours ainsi.

De toutes les contrées du monde, la redoutable race des chercheurs d’or

s’abattrait inévitablement sur la malheureuse île, dès que ceux-ci

connaîtraient l’existence du nouveau champ ouvert à leur insatiable

rapacité.

Ce fut le dix-sept janvier qu’en arriva au Bourg-Neuf le premier

convoi. Ils débarquèrent d’un steamer au nombre de deux cents environ,

deux cents hommes plus ou moins déguenillés, d’aspect solide, l’air

résolu, brutal et farouche. Quelques-uns avaient de larges couteaux

passés à la ceinture, mais de tous, sans exception, le pantalon, si

minable qu’il fût, comportait une poche spéciale que gonflait la

crosse d’un revolver. Ils portaient sur l’épaule un pic et un sac où

étaient incluses leurs misérables nippes, et sur leur hanche gauche,

une gourde, un plat et une écuelle s’entrechoquaient avec un bruit de

ferraille.

Le Kaw-djer les regarda tristement débarquer. Ces deux cents

aventuriers, c’était le premier tour de la chaîne dans laquelle l’île

Hoste allait être garrottée.

A partir de ce jour, les arrivées se succédèrent à intervalles

rapprochés. Aussitôt débarqués, les chercheurs d’or, en gens ayant

l’habitude des formalités à remplir, se rendaient directement au

Gouvernement et s’enquéraient des prescriptions légales en vigueur.

Ils s’accordaient unanimement à les trouver exorbitantes. Remettant

alors à régulariser leur situation, ils se répandaient par la ville. Le

petit nombre de ses habitants et les informations qu’ils recueillaient

habilement avaient tôt fait de les convaincre de la faiblesse de

l’Administration hostelienne. C’est pourquoi ils se décidaient tous

à passer outre à des lois que bravaient impunément les Hosteliens

eux-mêmes, et, après avoir erré un ou deux jours dans les rues désertes

de Libéria, ils quittaient la ville et s’éloignaient sans autre

formalité à la recherche d’un claim.

Mais l’hiver vint, et, au même instant que les travaux miniers étaient

arrêtés, le flot des arrivants fut tari. Le 24 mars, le dernier navire

s’éloigna du Bourg-Neuf, où il avait débarqué son contingent de

prospecteurs. Plus de deux mille aventuriers foulaient à ce moment le

sol de l’île.

Les naufragés du Jonathan · 第 31 / 36 段