de tout temps, ont donné d’excellents résultats dans les parages
magellaniques. Il va de soi que cette industrie avait dû être
sévèrement réglementée par les arrêtés du Kaw-djer. En effet, il ne
fallait pas provoquer à court délai, par une destruction abusive, la
disparition, l’anéantissement des animaux marins qui fréquentent si
volontiers ces mers. Sur le littoral, il s’était fondé, en divers
points, des colonies de louvetiers, gens de toute origine, de toute
espèce, des sans-patrie, qu’Hartlepool eut, au début, le plus grand
mal à tenir en bride. Mais, peu à peu, les aventuriers s’humanisèrent,
se civilisèrent sous l’influence de leur nouvelle vie. A ces vagabonds
sans feu ni lieu, une existence sédentaire donna progressivement des
mœurs plus douces. Ils étaient plus heureux, d’ailleurs, ayant moins
de misère à souffrir en exerçant leur rude métier. Ils opéraient, en
effet, dans de meilleures conditions qu’autrefois. Il ne s’agissait
plus de ces expéditions entreprises à frais communs qui les amènent
sur quelque île déserte où, trop souvent, ils périssent de froid et de
faim. A présent, ils étaient assurés d’écouler les produits de leur
pêche, sans avoir à attendre pendant de longs mois le retour d’un
navire qui ne revient pas toujours. Par exemple, la manière d’abattre
les inoffensifs amphibies n’avait pas été modifiée. Rien de plus
simple: _salir a dar una paliza_, aller donner des coups de bâton,
comme les louvetiers le disent eux-mêmes, telle était encore la méthode
usitée, car il n’y a pas lieu d’employer d’autre arme contre ces
pauvres animaux.
A ces pêcheries alimentées par l’abattage des loups marins, il y a lieu
d’ajouter les campagnes des baleiniers, qui sont des plus lucratives
en ces parages. Les canaux de l’archipel peuvent fournir annuellement
un millier de baleines. Aussi, les bâtiments armés pour cette pêche,
certains de trouver maintenant à Libéria les avantages que leur offrait
Punta-Arenas, fréquentaient-ils assidûment, pendant la belle saison,
les passes voisines de l’île Hoste.
Enfin, l’exploitation des grèves, que couvrent par milliards des
coquillages de toute espèce, avait donné naissance à une autre
branche de commerce. Parmi ces coquillages, une mention est due à ces
myillones, mollusques de qualité excellente et d’une telle abondance
qu’on ne saurait l’imaginer. Les navires en exportaient de pleins
chargements, qu’ils vendaient jusqu’à cinq piastres le kilogramme dans
les villes du Sud-Amérique. Aux mollusques s’ajoutaient les crustacés.
Les criques de l’île Hoste sont particulièrement recherchées par un
crabe gigantesque habitué des algues sous-marines, le centoya, dont
deux suffisent à la nourriture quotidienne d’un homme de grand appétit.
Mais ces crabes ne sont pas les uniques représentants du genre. Sur la
côte, on trouvait également en abondance les homards, les langoustes
et les moules. Ces richesses étaient largement exploitées. Réalisation
de l’un des projets autrefois formés par le Kaw-djer, Halg dirigeait
au Bourg-Neuf une usine prospère, d’où, sous forme de conserves, on
expédiait ces crustacés dans le monde entier. Halg, alors âgé de près
de vingt-huit ans, réunissait toutes les conditions de bonheur. Femme
aimante, trois beaux enfants: deux filles et un garçon, santé parfaite,
fortune rapidement ascendante, rien ne lui manquait. Il était heureux,
et le Kaw-djer pouvait s’applaudir dans son œuvre achevée.
Quant à Karroly, non seulement il n’était pas associé à son fils dans
la direction de l’usine du Bourg-Neuf, mais il avait même renoncé à la
pêche. Étant donné l’importance maritime du port de l’île Hoste, situé
entre le Darwin Sound et la baie de Nassau, les navires y venaient
nombreux, et de préférence même à Punta-Arenas. Ils y trouvaient une
excellente relâche, plus sûre que celle de la colonie chilienne,
surtout fréquentée, d’ailleurs, par les steamers qui passent d’un océan
à l’autre en suivant le détroit de Magellan. Karroly avait été pour
cette raison amené à reprendre son ancien métier. Devenu capitaine
de port et pilote-chef de l’île Hoste, il était très demandé par les
bâtiments à destination de Punta-Arenas ou des comptoirs établis sur
les canaux de l’archipel, et l’occupation ne lui manquait pas.
Il avait maintenant à son service un cotre de cinquante tonneaux,
construit à l’épreuve des plus violents coups de mer. C’est avec ce
solide bateau, que manœuvrait un équipage de cinq hommes, et non
avec la chaloupe, qu’il se portait par tous les temps à la rencontre
des navires. La _Wel-Kiej_ existait toujours cependant, mais on ne
l’utilisait plus guère. En général, elle restait au port, vieille et
fidèle servante qui avait bien gagné le repos.
Comme ces bons ouvriers qui s’empressent d’entreprendre un nouveau
travail aussitôt que le précédent est terminé, le Kaw-djer, quand le
temps fut arrivé de laisser Halg, devenu un homme à son tour, librement
évoluer dans la vie, s’était imposé les devoirs d’une seconde adoption.
Dick n’avait pas remplacé Halg, il s’y était ajouté dans son cœur
agrandi. Dick avait alors près de dix-neuf ans, et depuis plus de
six ans il était l’élève du Kaw-djer. Le jeune homme avait tenu les
promesses de l’enfant. Il s’était assimilé sans effort la science du
maître et commençait à mériter pour son propre compte le nom de savant.
Bientôt le professeur, qui admirait la vivacité et la profondeur de
cette intelligence, n’aurait plus rien à apprendre à l’élève.
Déjà ce nom d’élève ne convenait plus à Dick. Précocement mûri par la
rude école de ses premiers ans et par les terribles drames auxquels il
avait été mêlé, il était, malgré son jeune âge, plutôt que l’élève, le
disciple et l’ami du Kaw-djer, qui avait en lui une confiance absolue,
et qui se plaisait à le considérer comme son successeur désigné.
Germain Rivière et Hartlepool étaient de braves gens assurément, mais
le premier n’aurait jamais consenti à délaisser son exploitation
forestière, qui donnait des résultats merveilleux, pour se consacrer
exclusivement à la chose publique, et Hartlepool, admirable et fidèle
exécuteur d’ordres, n’était à sa place qu’au deuxième plan. Tous
deux, au surplus, manquaient par trop d’idées générales et de culture
intellectuelle pour gouverner un peuple qui avait d’autres intérêts que
des intérêts matériels. Harry Rhodes eût été mieux qualifié peut-être.
Mais Harry Rhodes, vieillissant, et manquant, d’ailleurs, de l’énergie
nécessaire, se fût récusé de lui-même.
Dick réunissait, au contraire, toutes les qualités d’un chef. C’était
une nature de premier ordre. Comme savoir, intelligence et caractère,
il avait l’étoffe d’un homme d’État, et il y avait lieu seulement
de regretter que de si brillantes facultés fussent destinées à être
utilisées dans un si petit cadre. Mais une œuvre n’est jamais petite
quand elle est parfaite, et le Kaw-djer estimait avec raison que, si
Dick pouvait assurer le bonheur des quelques milliers d’êtres dont
il était entouré, il aurait accompli une tâche qui ne le céderait en
beauté à nulle autre.
Au point de vue politique, la situation était également des plus
favorables. Les relations entre l’île Hoste et le Gouvernement chilien
étaient excellentes de part et d’autre. Le Chili ne pouvait que
s’applaudir chaque année davantage de sa détermination. Il obtenait des
profits moraux et matériels qui manqueront toujours à la République
Argentine, tant qu’elle ne modifiera pas ses méthodes administratives
et ses principes économiques.
Tout d’abord, en voyant à la tête de l’île Hoste ce mystérieux
personnage, dont la présence dans l’archipel magellanique lui avait
paru à bon droit suspecte, le Gouvernement chilien n’avait pas
dissimulé son mécontentement et ses inquiétudes. Mécontentement
forcément platonique. Sur cette île indépendante où il s’était réfugié,
on ne pouvait plus rechercher la personne du Kaw-djer, ni vérifier
son origine, ni lui demander compte de son passé. Que ce fût un homme
incapable de supporter le joug d’une autorité quelconque, qu’il eût
été jadis en rébellion contre toutes les lois sociales, qu’il eût
peut-être été chassé de tous les pays soumis sous n’importe quel
régime aux lois nécessaires, son attitude autorisait ces hypothèses,
et s’il fût resté sur l’Ile Neuve, il n’eût pas échappé aux enquêtes
de la police chilienne. Mais, lorsqu’on vit, après les troubles
provoqués par l’anarchie du début, la tranquillité parfaite due à la
ferme administration du Kaw-djer, le commerce naître et grandir, la
prospérité largement s’accroître, il n’y eut plus qu’à laisser faire.
Et, au total, il ne s’éleva jamais aucun nuage entre le Gouverneur de
l’île Hoste et le Gouverneur de Punta-Arenas.
Cinq ans s’écoulèrent ainsi, pendant lesquels les progrès de l’île
Hoste ne cessèrent de se développer. En rivalité avec Libéria, mais
une rivalité généreuse et féconde, trois bourgades s’étaient fondées,
l’une sur la presqu’île Dumas, une autre sur la presqu’île Pasteur, et
la troisième à l’extrême pointe occidentale de l’île, sur le Darwin
Sound, en face de l’île Gordon. Elles relevaient de la capitale, et le
Kaw-djer s’y transportait, soit par mer, soit par les routes tracées à
travers les forêts et les plaines de l’intérieur.
Sur les côtes, plusieurs familles de Pêcherais s’étaient également
établies et y avaient fondé des villages fuégiens, à l’exemple de ceux
qui, les premiers, avaient consenti à rompre avec leurs séculaires
habitudes de vagabondage pour se fixer dans le voisinage du Bourg-Neuf.
Ce fut à cette époque, au mois de décembre de l’année 1890, que Libéria
reçut pour la première fois la visite du Gouverneur de Punta-Arenas,
M. Aguire. Celui-ci ne put qu’admirer cette nation si prospère, les
sages mesures prises pour en augmenter les ressources, la parfaite
homogénéité d’une population d’origines différentes, l’ordre,
l’aisance, le bonheur qui régnaient dans toutes les familles. On le
comprend, il observa de près l’homme qui avait accompli de si belles
choses, et auquel il suffisait d’être connu sous ce titre de Kaw-djer.
Il ne lui marchanda pas ses compliments.
«Cette colonie hostelienne, c’est votre œuvre, monsieur le Gouverneur,
dit-il, et le Chili ne peut que se féliciter de vous avoir fourni
l’occasion de l’accomplir.
--Un traité, se contenta de répondre le Kaw-djer, avait fait entrer
sous la domination chilienne cette île qui n’appartenait qu’à
elle-même. Il était juste que le Chili lui restituât son indépendance.
M. Aguire sentit bien ce que cette réponse contenait de restrictif. Le
Kaw-djer ne considérait pas que cet acte de restitution dût valoir au
Gouvernement chilien un témoignage de reconnaissance.
--Dans tous les cas, reprit M. Aguire en se tenant prudemment sur la
réserve, je ne crois pas que les naufragés du _Jonathan_ puissent
regretter leur concession africaine de la baie de Lagoa...
--En effet, monsieur le Gouverneur, puisque là ils eussent été sous la
domination portugaise, alors qu’ici ils ne dépendent de personne.
--Ainsi tout est pour le mieux.
--Pour le mieux, approuva le Kaw-djer.
--Nous espérons, d’ailleurs, ajouta obligeamment M. Aguire, voir se
continuer les bons rapports entre le Chili et l’île Hoste.
--Nous l’espérons aussi, répondit le Kaw-djer, et peut-être, en
constatant les résultats du système appliqué à l’île Hoste, la
République Chilienne sera-t-elle portée à l’étendre aux autres îles de
l’archipel magellanique.
M. Aguire ne répondit que par un sourire qui signifiait tout ce qu’on
voulait.
[Illustration: Le Kaw-djer commença les travaux (Page 396.)]
Désireux d’entraîner la conversation hors de ce terrain brûlant,
Harry Rhodes, qui assistait à l’entrevue avec ses deux collègues du
Conseil, aborda un autre sujet.
--Notre île Hoste, dit-il, comparée aux possessions argentines de la
Terre de Feu, peut donner matière à intéressantes réflexions. Comme
vous le voyez, Monsieur, d’un côté la prospérité, de l’autre le
dépérissement. Les colons argentins reculent devant les exigences du
Gouvernement de Buenos-Ayres, et, devant les formalités qu’il impose,
les navires font de même. Malgré les réclamations de son Gouverneur, la
Terre de Feu ne fait aucun progrès.
--J’en conviens, répondit M. Aguire. Aussi le Gouvernement Chilien
a-t-il agi tout autrement avec Punta-Arenas. Sans aller jusqu’à rendre
une colonie complètement indépendante, il est possible de lui accorder
bon nombre de privilèges qui assurent son avenir.
--Monsieur le Gouverneur, intervint le Kaw-djer, il est cependant une
des petites îles de l’archipel, un simple rocher stérile, un îlot sans
valeur, dont je demande au Chili de nous consentir l’abandon.
--Lequel? interrogea M. Aguire.
--L’îlot du cap Horn.
--Que diable voulez-vous en faire? s’écria M. Aguire étonné.
--Y établir un phare qui est de toute nécessité à cette dernière pointe
du continent américain. Éclairer ces parages serait d’un grand avantage
pour les navires, non seulement ceux qui viennent à l’île Hoste, mais
aussi ceux qui cherchent à doubler le cap entre l’Atlantique et le
Pacifique.
Harry Rhodes, Hartlepool et Germain Rivière, qui étaient au courant
des projets du Kaw-djer, appuyèrent sa remarque, en faisant valoir la
réelle importance, que M. Aguire n’avait, d’ailleurs, nulle envie de
contester.
--Ainsi, demanda-t-il, le Gouvernement de l’île Hoste serait disposé à
construire ce phare?
--Oui, dit le Kaw-djer.
--A ses frais?
--A ses frais, mais sous la condition formelle que le Chili lui
concéderait l’entière propriété de l’île Horn. Voilà plus de six ans
que j’ai fait cette proposition à votre Gouvernement, sans arriver à un
résultat quelconque.
--Que vous a-t-on répondu? demanda M. Aguire.
--Des mots, rien que des mots. On ne dit pas non, mais on ne dit pas
oui. On ergote. La discussion ainsi comprise peut durer des siècles.
Et, pendant ce temps, les navires continuent à se perdre sur cet îlot
sinistre que rien ne leur signale dans l’obscurité.»
M. Aguire exprima un grand étonnement. Mieux instruit que le Kaw-djer
des méthodes chères aux Administrations du monde entier, il ne
l’éprouvait peut-être pas au fond du cœur. Tout ce qu’il put faire,
fut de promettre qu’il appuierait de tout son crédit cette proposition
auprès du Gouvernement de Santiago, où il se rendait en quittant l’île
Hoste.
Il faut croire qu’il tint parole et que son appui fut efficace, car,
moins d’un mois plus tard, cette question qui traînait depuis tant
d’années fut enfin résolue, et le Kaw-djer fut informé officiellement
que ses propositions étaient acceptées. Le 25 décembre, entre le Chili
et l’île Hoste, un acte de cession fut signé, aux termes duquel l’État
hostelien devenait propriétaire de l’île Horn, à la condition qu’il
élèverait et entretiendrait un phare au point culminant du cap.
Le Kaw-djer, dont les préparatifs étaient faits depuis longtemps,
commença immédiatement les travaux. Selon les prévisions les plus
pessimistes, deux ans devaient suffire pour les mener à bon terme
et pour assurer la sécurité de la navigation aux abords de ce cap
redoutable.
Cette entreprise, dans l’esprit du Kaw-djer, serait le couronnement
de son œuvre. L’île Hoste pacifiée et organisée, le bien-être de tous
remplaçant la misère d’autrefois, l’instruction répandue à pleines
mains, et enfin des milliers de vies humaines sauvées au terrible point
de rencontre des deux plus vastes océans du globe, telle aurait été sa
tâche ici-bas.
Elle était belle. Achevée, elle lui conférerait le droit de penser à
lui-même, et de résigner des fonctions auxquelles, jusque dans ses
dernières fibres, répugnait tout son être.
Si le Kaw-djer gouvernait, s’il était pratiquement le plus absolu des
despotes, il n’était pas, en effet, un despote heureux. Le long usage
du pouvoir ne lui en avait pas donné le goût, et il ne l’exerçait qu’à
contre-cœur. Réfractaire pour son compte personnel à toute autorité,
il lui était toujours aussi cruel d’imposer la sienne à autrui. Il
était resté le même homme énergique, froid et triste, qu’on avait vu
apparaître comme un sauveur en ce jour lointain où le peuple hostelien
avait failli périr. Il avait sauvé les autres, ce jour-là, mais il
s’était perdu lui-même. Contraint de renier sa chimère, obligé de
s’incliner devant les faits, il avait accompli courageusement le
sacrifice, mais, dans son cœur, le rêve abjuré protestait. Quand
nos pensées, sous l’apparence trompeuse de la logique, ne sont
que l’épanouissement de nos instincts naturels, elles ont une vie
propre, indépendante de notre raison et de notre volonté. Elles
luttent obscurément, fût-ce contre l’évidence, comme des êtres qui ne
voudraient pas mourir. La preuve de notre erreur, il faut alors qu’elle
nous soit donnée à satiété, pour que nous en soyons convaincus, et tout
nous est prétexte à revenir à ce qui fut notre foi.
Le Kaw-djer avait immolé la sienne à ce besoin de se dévouer, à cette
soif de sacrifice, à cette pitié de ses frères malheureux, qui,
au-dessus même de sa passion de la liberté, formait le fond de sa
magnifique nature. Mais, maintenant que le dévouement n’était plus en
jeu, maintenant qu’il ne pouvait plus être question de sacrifice et que
les Hosteliens n’inspiraient plus rien qui ressemblât à de la pitié, la
croyance ancienne reprenait peu à peu son apparence de vérité, et le
despote redevenait par degrés le passionné libertaire d’antan.
Cette transformation, Harry Rhodes l’avait constatée avec une netteté
croissante, à mesure que s’affermissait la prospérité de l’île Hoste.
Elle devint plus évidente encore, quand, le phare du cap Horn commencé,
le Kaw-djer put considérer comme près d’être rempli le devoir qu’il
s’était imposé. Il exprima enfin clairement sa pensée à cet égard.
Harry Rhodes ayant, au hasard d’une causerie où on évoquait les jours
passés, glorifié les bienfaits dont on lui était redevable, le Kaw-djer
répondit par une déclaration qui ne prêtait plus à l’équivoque.
«J’ai accepté la tâche d’organiser la colonie, dit-il. Je m’applique à
la remplir. L’œuvre terminée, mon mandat cessera. Je vous aurai prouvé
ainsi, je l’espère, qu’il peut y avoir au moins un endroit de cette
terre, où l’homme n’a pas besoin de maître.
--Un chef n’est pas un maître, mon ami, répliqua avec émotion Harry
Rhodes, et vous le démontrez vous-même. Mais il n’est pas de société
possible sans une autorité supérieure, quel que soit le nom dont on la
revêt.
--Ce n’est pas mon avis, répondit le Kaw-djer. J’estime, moi, que
l’autorité doit prendre fin dès qu’elle n’est plus impérieusement
nécessaire.»
Ainsi donc, le Kaw-djer caressait toujours ses anciennes utopies, et,
malgré l’expérience faite, il s’illusionnait encore sur la nature des
hommes, au point de les croire capables de régler, sans le secours
d’aucune loi, les innombrables difficultés qui naissent du conflit
des intérêts individuels. Harry Rhodes constatait avec mélancolie le
sourd travail qui s’accomplissait dans la conscience de son ami et il
en augurait les pires conséquences. Il en arrivait à souhaiter qu’un
incident, dût-il jeter passagèrement le trouble dans l’existence
paisible des Hosteliens, vînt donner à leur chef une nouvelle
démonstration de son erreur.
Son désir devait malheureusement être réalisé. Cet incident allait
naître plus tôt qu’il ne le pensait.
Dans les premiers jours du mois de mars 1891, le bruit courut tout à
coup qu’on avait découvert un gisement aurifère d’une grande richesse.
Cela n’avait en soi rien de tragique. Tout le monde, au contraire,
fut en joie, et les plus sages, Harry Rhodes lui-même, partagèrent
l’ivresse générale. Ce fut un jour de fête pour la population de
Libéria.
Seul, le Kaw-djer fut plus clairvoyant. Seul, il prévit en un instant
les conséquences de cette découverte et comprit quelle en était la
force latente de destruction. C’est pourquoi, tandis que l’on se
congratulait autour de lui, lui seul demeura sombre, accablé déjà des
tristesses que réservait l’avenir.
XI
LA FIÈVRE DE L’OR.
C’est dans la matinée du 6 mars, que la découverte avait été faite.
Quelques personnes, parmi lesquelles Edward Rhodes, ayant projeté une
partie de chasse, avaient quitté Libéria de bonne heure en voiture et
s’étaient rendues à une vingtaine de kilomètres dans le Sud-Ouest, sur
le revers occidental de la presqu’île Hardy, au pied des montagnes, les
Sentry Boxes, qui la terminent. Là s’étendait une forêt profonde non
encore exploitée, où se réfugiaient d’ordinaire les fauves de l’île
Hoste, des pumas et des jaguars qu’il convenait de détruire jusqu’au
dernier, car nombre de moutons avaient été leurs victimes.
Les chasseurs battirent la forêt; ayant tué deux pumas chemin faisant,
ils atteignaient un ruisseau torrentueux qui délimitait la lisière
opposée, lorsqu’apparut un jaguar de grande taille.
Edward Rhodes, l’estimant à bonne portée, lui envoya un premier coup
de fusil, qui l’atteignit au flanc gauche. Mais l’animal n’avait pas
été blessé mortellement. Après un rugissement de colère plutôt que de
douleur, il fit un bond dans la direction du torrent, rentra sous bois
et disparut.
Pas si vite, cependant, qu’Edward Rhodes n’eût le temps de tirer un
second coup. La balle, manquant le but, alla frapper un angle de roche.
La pierre vola en éclats.
Peut-être les chasseurs eussent-ils alors quitté la place, si un des
éclats projetés ne fût tombé aux pieds d’Edward Rhodes, qui, intrigué
par l’aspect particulier de ce fragment de roche, le ramassa et
l’examina.
C’était un petit morceau de quartz, strié de veines caractéristiques,
dans lesquelles il lui fut facile de discerner des parcelles d’or.
Edward Rhodes fut très ému de sa découverte. De l’or!... Il y avait
de l’or dans le sol de l’île Hoste! Rien que cet éclat de roche en
témoignait.
Y a-t-il lieu, d’ailleurs, de s’en étonner? N’a-t-on pas trouvé des
filons du précieux métal autour de Punta-Arenas comme à la Terre de
Feu, en Patagonie comme en Magellanie? N’est-ce pas une chaîne d’or,
cette gigantesque épine dorsale des deux Amériques qui, sous le nom
de Montagnes Rocheuses et de Cordillère des Andes, va de l’Alaska au
cap Horn, et dont, en quatre siècles, on a extrait pour quarante-cinq
milliards de francs?
Edward Rhodes avait compris l’importance de sa découverte. Il aurait
voulu la tenir secrète, n’en parler qu’à son père, qui eût mis le
Kaw-djer au courant. Mais il n’était pas seul à la connaître. Ses
compagnons de chasse avaient examiné le morceau de roche et avaient
ramassé d’autres éclats qui tous renfermaient de l’or.
Il ne fallait donc pas compter sur le secret, et, le jour même, en
effet, l’île entière savait qu’elle n’avait rien à envier aux Klondyke,
aux Transvaal, ni aux El Dorado. Ce fut la traînée de poudre, dont la
flamme courut en un instant de Libéria aux autres bourgades.
Toutefois, dans cette saison, il ne pouvait être question de tirer un
parti quelconque de la découverte. Dans quelques jours, on serait à
l’équinoxe d’automne, et ce n’est pas sous le parallèle de l’île Hoste
qu’il est possible d’entreprendre des exploitations de plein air aux
approches de l’hiver. La trouvaille d’Edward Rhodes n’eut donc et ne
pouvait avoir aucune conséquence immédiate.
L’été s’acheva dans des conditions climatériques assez favorables.
Cette année, la dixième depuis la fondation de la colonie, avait eu
le bénéfice d’une récolte exceptionnelle. D’autre part, de nouvelles
scieries s’étaient établies à l’intérieur de l’île, les unes mues par
la vapeur, les autres employant l’électricité engendrée par les chutes
des cours d’eau. Les pêcheries et les fabriques de conserves avaient
donné lieu à un trafic considérable, et le chargement des navires, à
l’entrée et à la sortie du port, s’était chiffré par trente-deux mille
sept cent soixante-quinze tonnes.
[Illustration: Plusieurs centaines d’Hosteliens erraient... (Page 404.)]