Le Kaw-djer s’approcha de cet Athlinata, avec lequel il avait déjà

échangé quelques mots.

«Qu’attendez-vous? demanda-t-il.

--De connaître le sort qu’on nous réserve, répondit Athlinata.

--Vous n’avez rien à craindre, affirma le Kaw-djer. Vous êtes libres.

--Libres!... répéta l’Indien surpris.

--Oui, les guerriers patagons ont perdu la bataille et retournent dans

leur pays. Partez avec eux: vous êtes libres. Vous direz à vos frères

que les hommes blancs n’ont pas d’esclaves et qu’ils savent pardonner.

Puisse cet exemple les rendre plus humains!»

Le Patagon regarda le Kaw-djer d’un air indécis, puis, suivi de ses

compagnons, il se mit en marche à pas lents. La troupe désarmée passa

entre la double haie de la garnison silencieuse, sortit de l’enceinte,

et prit à droite, vers le Nord. A cent mètres en arrière, le Kaw-djer

et ses trois cents hommes l’escortaient, barrant la route du Sud.

Aux approches du soir, on aperçut le gros des envahisseurs campé pour

la nuit. Personne ne les avait inquiétés pendant leur retraite, pas un

coup de fusil n’avait été tiré. Mais cette preuve de la miséricorde

de leurs adversaires ne les avait pas rassurés, et ils manifestèrent

une vive inquiétude, en voyant approcher une masse si importante

de cavaliers et de fantassins. Afin de leur donner confiance, les

Hosteliens firent halte à deux kilomètres, tandis que les prisonniers

libérés, emmenant avec eux les blessés, continuaient leur marche et

allaient se réunir à leurs compatriotes.

Quelles durent être les pensées de ces Indiens sauvages, lorsque

revinrent librement ceux qu’ils pensaient réduits en esclavage?

Athlinata fut-il un fidèle mandataire, et connurent-ils les paroles

qu’il avait mission de leur redire? Ses frères comparèrent-ils, ainsi

que l’espérait son libérateur, leur conduite habituelle avec celle de

ces blancs qu’ils avaient voulu détruire et qui les traitaient avec

tant de clémence?

Le Kaw-djer l’ignorerait toujours, mais, dût sa générosité être

inutile, il n’était pas homme à la regretter. C’est à force de répandre

le bon grain qu’une semence finit par tomber dans un sillon fertile.

Pendant trois jours encore, la marche vers le Nord se continua sans

incident. Sur les pentes, des colons apparaissaient parfois et, tant

qu’elles étaient visibles, suivaient des yeux la horde et la troupe

attachée à ses pas. Le soir du quatrième jour, on arriva enfin au point

même où les Patagons avaient débarqué. Le lendemain, dès l’aube, ils

poussèrent à l’eau les pirogues qu’ils avaient cachées dans les rochers

du littoral. Les unes, chargées seulement d’hommes, mirent le cap à

l’Ouest afin de contourner la Terre de Feu, les autres, franchissant

le canal du Beagle, allèrent directement aborder la grande île que les

cavaliers traverseraient. Mais, derrière eux, ils laissaient quelque

chose. Au bout d’une longue perche plantée dans le sable du rivage, ils

abandonnaient cette chose ronde qu’ils avaient portée depuis Libéria

avec une si étrange obstination.

Lorsque la dernière pirogue fut hors de portée, les Hosteliens

s’approchèrent du bord de la mer et virent alors avec horreur que

la chose ronde était une tête humaine. Quelques pas de plus, et ils

reconnurent la tête de Sirdey.

[Illustration: Lorsque Patterson apparut... (Page 380.)]

Cette découverte les remplit d’étonnement. On ne s’expliquait pas

comment Sirdey, disparu depuis de longs mois, pouvait se trouver avec

les Patagons. Seul, le Kaw-djer ne fut pas surpris. Il connaissait,

en partie tout au moins, le rôle joué par l’ancien cuisinier du

_Jonathan_, et le drame était clair pour lui. Sirdey, c’était l’homme

blanc, en qui les Indiens avaient eu tant de confiance. Ils s’étaient

vengés de leur déception.

Le lendemain matin, le Kaw-djer se mit en route pour Libéria. Il y

entrait le soir du 30 décembre avec son escorte exténuée.

L’île Hoste avait connu la guerre. Grâce à lui, elle sortait indemne de

l’épreuve, les envahisseurs chassés jusqu’au dernier de son territoire.

Mais le point final de la terrible aventure n’était pas apposé. Un

devoir cruel restait à remplir.

Dans la prison où il était détenu, Patterson avait éprouvé une

succession de sentiments divers. Le premier de tous fut l’étonnement

de se voir sous les verrous. Que lui était-il donc arrivé? Puis, la

mémoire lui revenant peu à peu, il se rappela Sirdey, les Patagons et

leur abominable trahison.

Ensuite, que s’était-il passé? Si les Patagons avaient été vainqueurs,

ils eussent sans doute achevé ce qu’ils avaient commencé, et il serait

mort à l’heure actuelle. Puisqu’il se réveillait en prison, il en

devait conclure qu’ils avaient été repoussés.

S’il en était effectivement ainsi, puisqu’on l’avait incarcéré, c’est

donc que sa trahison était connue? Dans ce cas, que n’avait-il pas à

craindre? Patterson alors trembla.

Toutefois, à la réflexion, il se rassura. Que l’on eût des soupçons,

soit! mais non pas une certitude. Personne ne l’avait vu, personne ne

l’avait pris sur le fait, cela était sûr. Il sortirait donc indemne

d’une aventure qui ne laisserait pas de se solder par un sérieux profit.

Patterson chercha son or et ne le trouva pas. Il n’avait pas rêvé

pourtant! Cet or, il l’avait reçu. Combien? Il ne le savait pas

exactement. Pas les douze cents piastres stipulées, à la vérité,

puisque ces gredins l’avaient volé, mais neuf cents au moins, ou même

mille. Qui lui avait enlevé son or? Les Patagons? Peut-être. Mais plus

vraisemblablement ceux qui l’avaient emprisonné.

Le cœur de Patterson fut alors gonflé de colère et de haine. Indiens et

colons, rouges et blancs, tous pareillement voleurs et lâches, il les

détesta avec une égale fureur.

Dès lors, il ne connut plus le repos. Angoissé, ne vivant que pour

haïr, hésitant entre cent hypothèses, il attendit dans une impatience

fébrile que la vérité lui fût révélée. Mais ceux qui le tenaient ne se

souciaient guère de sa rage impuissante. Les jours s’ajoutèrent aux

jours, sans que sa situation fût modifiée. On semblait l’avoir oublié.

Ce fut seulement le 31 décembre, plus d’une semaine après son

incarcération, que, sous la garde de quatre hommes armés, il sortit

enfin de la prison. Il allait donc savoir!... En arrivant sur la place

du Gouvernement, Patterson s’arrêta, interdit.

Le spectacle était imposant, en effet, le Kaw-djer ayant voulu entourer

de solennité le jugement qu’on allait rendre contre le traître. Les

circonstances venaient de lui démontrer quelle force donne à une

collectivité la communauté des sentiments et des intérêts. Les Patagons

auraient-ils été repoussés avec cette facilité, si chacun, au lieu de

se plier à des lois générales, avait tiré de son côté et n’en avait

fait qu’à sa tête? Il cherchait à donner une impulsion nouvelle à ce

sentiment naissant de solidarité, en flétrissant avec apparat un crime

commis contre tous. On avait adossé au Gouvernement une estrade élevée

sur laquelle prirent place, outre le Kaw-djer, les trois membres du

Conseil et le juge titulaire Ferdinand Beauval. Au pied du tribunal,

une place était réservée pour l’accusé. En arrière, contenue par des

barrières, se pressait la population entière de Libéria.

Lorsque Patterson apparut, un immense cri de réprobation jaillit de

ces centaines de poitrines. Un geste du Kaw-djer imposa le silence.

L’interrogatoire de l’accusé commença.

L’Irlandais eut beau nier systématiquement. Il était trop facile de le

convaincre de mensonge. Les unes après les autres, le Kaw-djer énuméra

les charges qui pesaient sur lui. D’abord, la présence de Sirdey parmi

les Patagons. Sirdey avait été aperçu, en effet, et d’ailleurs sa

présence n’était pas douteuse, puisque les Indiens, furieux de leur

échec, avaient arboré sa tête comme un trophée de vengeance.

A la nouvelle de la mort de son complice, Patterson tressaillit. Cette

mort, c’était pour lui un funèbre présage.

Le Kaw-djer continua son réquisitoire.

Non seulement Sirdey était parmi les Patagons, mais il s’était abouché

avec Patterson, et c’est à la suite d’un accord conclu entre eux que

celui-ci avait repris possession de son terrain, qu’il en avait relevé

la clôture, et qu’il avait demandé enfin à y être exclusivement de

garde. La preuve de cette criminelle entente, les Patagons eux-mêmes

l’avaient donnée en abordant dans l’enclos, et l’or saisi sur Patterson

en donnait une autre preuve plus forte encore. Pouvait-il indiquer, lui

qui, de son propre aveu, avait, un an auparavant, perdu tout ce qu’il

possédait, la provenance de cet or trouvé en sa possession?

Patterson baissa la tête. Il se sentait perdu.

L’interrogatoire terminé, le Tribunal délibéra, puis le Kaw-djer

prononça la sentence. Les biens du coupable étaient confisqués. Son

terrain, de même que la somme dont on avait payé son crime, faisaient

retour à l’État. En outre, Patterson était condamné au bannissement

perpétuel, et le territoire de l’île Hoste lui était à jamais interdit.

La sentence reçut une exécution immédiate. L’Irlandais fut conduit en

rade à bord d’un navire en partance. Jusqu’au moment du départ, il y

resterait prisonnier, les pieds bridés par des fers qui ne lui seraient

enlevés que hors des eaux hosteliennes.

Pendant que la foule s’écoulait, le Kaw-djer se retira dans le

Gouvernement. Il avait besoin d’être seul pour apaiser son âme

troublée. Qui eût dit, autrefois, qu’il en arriverait, lui, le farouche

égalitaire, à s’ériger en juge des autres hommes, lui, l’amant

passionné de la liberté, à morceler d’une division de plus la terre,

cette propriété commune de l’humanité, à se décréter le maître d’une

fraction du vaste monde, à s’arroger le droit d’en interdire l’accès à

un de ses semblables? Il avait fait tout cela, cependant, et, s’il en

était ému, il n’éprouvait pas de regret. Cela était bon, il en était

sûr. La condamnation du traître achevait le miracle commencé par la

lutte contre les Patagons. L’aventure coûtait le Bourg-Neuf réduit en

cendres, mais c’était payer bon marché la transformation accomplie. Le

danger que tous avaient couru, les efforts accomplis en commun avaient

créé un lien entre les émigrants, dont eux-mêmes ne soupçonnaient pas

la force. Avant cette succession d’événements, l’île Hoste n’était

qu’une colonie où se trouvaient fortuitement réunis des hommes de vingt

nationalités différentes. Maintenant, les colons avaient fait place aux

Hosteliens. L’île Hoste, désormais, c’était la patrie.

X

CINQ ANS APRÈS.

Cinq ans après les événements qui viennent d’être racontés, la

navigation dans les parages de l’île Hoste ne présentait plus les

difficultés ni les dangers d’autrefois. A l’extrémité de la presqu’île

Hardy, un feu lançait au large ses multiples éclats, non pas un feu

de Pêcherais tel que ceux des campements de la terre fuégienne, mais

un vrai phare éclairant les passes et permettant d’éviter les écueils

pendant les sombres nuits de l’hiver.

Par contre, celui que le Kaw-djer projetait d’élever au cap Horn

n’avait reçu aucun commencement d’exécution. Depuis six ans, il

poursuivait en vain la solution de cette affaire avec une inlassable

persévérance, sans arriver à la faire aboutir. D’après les notes

échangées entre les deux gouvernements, il semblait que le Chili ne pût

se résigner à l’abandon de l’îlot du cap Horn et que cette condition

essentielle posée par le Kaw-djer fût un obstacle invincible.

Celui-ci s’étonnait fort que la République Chilienne attachât tant

d’importance à un rocher stérile dénué de la moindre valeur. Il

aurait eu plus de surprise encore s’il avait connu la vérité, s’il

avait su que la longueur démesurée des négociations était due, non à

des considérations patriotiques, défendables en somme, fussent-elles

erronées, mais simplement à la légendaire nonchalance des bureaux.

Les bureaux chiliens se comportaient dans cette circonstance comme

tous les bureaux du monde. La diplomatie a pour coutume séculaire de

faire traîner les choses, d’abord parce que l’homme s’inquiète assez

mollement, d’ordinaire, des affaires qui ne sont pas les siennes

propres, et ensuite parce qu’il a une tendance naturelle à grossir

de son mieux la fonction dont il est investi. Or, de quoi dépendrait

l’ampleur d’une décision, si ce n’est de la durée des pourparlers qui

l’ont précédée, de la masse de paperasses noircies à son sujet, de la

_sueur d’encre_ qu’elle a fait couler? Le Kaw-djer, qui formait à lui

seul le Gouvernement hostelien, et qui, par conséquent, n’avait pas de

_bureaux_, ne pouvait évidemment attribuer un pareil motif, le vrai

cependant, à cette interminable discussion.

Toutefois, le phare de la presqu’île Hardy n’était pas l’unique feu

qui éclairât ces mers. Au Bourg-Neuf, relevé de ses ruines et triplé

d’importance, un feu de port s’allumait chaque soir et guidait les

navires vers le musoir de la jetée.

Cette jetée, entièrement terminée, avait transformé la crique en un

port vaste et sûr. A son abri, les bâtiments pouvaient charger ou

décharger en eau tranquille leurs cargaisons sur le quai également

achevé. Aussi le Bourg-Neuf était-il maintenant des plus fréquentés.

Peu à peu, des relations commerciales s’étaient établies avec le Chili,

l’Argentine, et jusqu’avec l’Ancien Continent. Un service mensuel

régulier avait même été créé, reliant l’île Hoste à Valparaiso et à

Buenos-Ayres.

Sur la rive droite du cours d’eau, Libéria s’était énormément

développée. Elle était en passe de devenir une ville de réelle

importance dans un avenir peu éloigné. Ses rues symétriques, se coupant

à angle droit suivant la mode américaine, étaient bordées de nombreuses

maisons en pierre ou en bois, avec cour par devant et jardinets en

arrière. Quelques places étaient ombragées de beaux arbres, pour la

plupart des hêtres antarctiques à feuilles persistantes. Libéria

avait deux imprimeries et comptait même un petit nombre de monuments

véritables. Entre autres, elle possédait une poste, une église, deux

écoles et un tribunal moins modeste que la salle décorée de ce nom

dont Lewis Dorick avait tenté jadis de provoquer la destruction. Mais,

de tous ces monuments, le plus beau était le Gouvernement. La maison

improvisée qu’on désignait autrefois sous ce nom avait été abattue

et remplacée par un édifice considérable, où continuait à résider le

Kaw-djer et dans lequel tous les services publics étaient centralisés.

Non loin du Gouvernement s’élevait une caserne, où plus de mille

fusils et trois pièces de canon étaient entreposés. Là, tous les

citoyens majeurs venaient à tour de rôle passer un mois, de temps à

autre. La leçon des Patagons n’avait pas été perdue. Une armée, qui eût

compté tous les Hosteliens dans ses rangs, se tenait prête à défendre

la patrie.

Libéria avait même un théâtre, fort rudimentaire, il est vrai, mais de

proportions assez vastes, et, qui plus est, éclairé à l’électricité.

Le rêve du Kaw-djer était réalisé. D’une usine hydro-électrique,

installée à trois kilomètres en amont, arrivaient à la ville la force

et la lumière à profusion.

La salle du théâtre rendait de grands services, surtout pendant les

longs jours de l’hiver. Elle servait aux réunions, et le Kaw-djer ou

Ferdinand Beauval, bien assagi maintenant et devenu un personnage, y

faisaient parfois des conférences. On y donnait aussi des concerts sous

la direction d’un chef comme il ne s’en rencontre pas souvent.

Ce chef, vieille connaissance du lecteur, n’était autre que Sand,

en effet. A force de persévérance et de ténacité, il avait réussi à

recruter parmi les Hosteliens les éléments d’un orchestre symphonique

qu’il conduisait d’un bâton magistral. Les jours de concert, on le

transportait à son pupitre, et, quand il dominait le bataillon des

musiciens, son visage se transfigurait, et l’ivresse sacrée de l’art

faisait de lui le plus heureux des hommes. Les œuvres anciennes et

modernes alimentaient ces concerts, où figuraient de temps à autre des

œuvres de Sand lui-même, qui n’étaient ni les moins remarquables, ni

les moins applaudies.

Sand était alors âgé de dix-huit ans. Depuis le drame terrible qui

lui avait coûté l’usage de ses jambes, tout bonheur autre que celui

de l’art lui étant à jamais interdit, il s’était jeté dans la musique

à plein cœur. Par l’étude attentive des maîtres, il avait appris la

technique de cet art difficile, et, appuyés sur cette base solide, ses

dons naturels commençaient à mériter le nom de génie. Il ne devait

pas en rester là. Un jour prochain devait venir, où les chants de cet

infirme inspiré, perdu aux confins du monde, ces chants aujourd’hui

célèbres bien que nul ne puisse en désigner l’auteur, seraient sur

toutes les lèvres et feraient la conquête de la terre.

[Illustration: Un feu de port s’allumait chaque soir. (Page 383.)]

Il y avait un peu plus de neuf ans que le _Jonathan_ s’était perdu

sur les récifs de la presqu’île Hardy. Tel était le résultat obtenu

en ces quelques années, grâce à l’énergie, à l’intelligence, à

l’esprit pratique de l’homme qui avait pris en charge la destinée

des Hosteliens, alors que l’anarchie menait l’île à sa ruine. De cet

homme, on continuait à ne rien savoir, mais personne ne songeait à

lui demander compte de son passé. La curiosité publique, si tant est

qu’elle eût jamais existé, s’était émoussée par l’habitude, et l’on se

disait avec raison que, pour ne pas ignorer ce qu’il était essentiel de

connaître, il suffisait de se souvenir des innombrables services rendus.

Les accablants soucis de ces neuf ans de pouvoir pesaient lourdement

sur le Kaw-djer. S’il conservait intacte sa vigueur herculéenne, si la

fatigue de l’âge n’avait pas fléchi sa stature quasi gigantesque, sa

barbe et ses cheveux avaient maintenant la blancheur de la neige et des

rides profondes sillonnaient son visage toujours majestueux et déjà

vénérable.

Son autorité était sans limite. Les membres qui composaient le Conseil

dont il avait lui-même provoqué la formation, Harry Rhodes, Hartlepool

et Germain Rivière, régulièrement réélus à chaque élection, ne

siégeaient que pour la forme. Ils laissaient à leur chef et ami carte

blanche, et se bornaient à donner respectueusement leur avis quand ils

en étaient priés par lui.

Pour le guider dans l’œuvre entreprise, le Kaw-djer, d’ailleurs,

ne manquait pas d’exemples. Dans le voisinage immédiat de l’île

Hoste, deux méthodes de colonisation opposées étaient concurremment

appliquées. Il pouvait les comparer et en apprécier les résultats.

Depuis que la Magellanie et la Patagonie avaient été partagées entre le

Chili et l’Argentine, ces deux États avaient très diversement procédé

pour la mise en valeur de leurs nouvelles possessions. Faute de bien

connaître ces régions, l’Argentine faisait des concessions comprenant

jusqu’à dix ou douze lieues carrées, ce qui revenait à décréter

qu’il y avait lieu de les laisser en friche. Quand il s’agissait de

ces forêts qui comptent jusqu’à quatre mille arbres à l’hectare, il

aurait fallu trois mille ans pour les exploiter. Il en était de même

pour les cultures et les pâturages, trop largement concédés, et qui

eussent nécessité un personnel, un matériel agricole et, par suite, des

capitaux trop considérables.

Ce n’est pas tout. Les colons argentins étaient tenus à des relations

lentes, difficiles et coûteuses avec Buenos-Ayres. C’est à la douane de

cette ville, c’est-à-dire à quinze cents milles de distance, que devait

être envoyé le connaissement d’un navire arrivant en Magellanie, et six

mois au moins se passaient avant qu’il pût être retourné, les droits

de douane liquidés, droits qu’il fallait alors payer au change du jour

à la Bourse de la capitale! Or, ce cours du change, quel moyen de le

connaître à la Terre de Feu, dans un pays où parler de Buenos-Ayres,

c’est parler de la Chine ou du Japon?

Qu’a fait le Chili, au contraire, pour favoriser le commerce, pour

attirer les émigrants, en dehors de cette hardie tentative de l’île

Hoste? Il a déclaré Punta-Arenas port franc, de telle sorte que les

navires y apportent le nécessaire et le superflu, et qu’on y trouve de

tout en abondance dans d’excellentes conditions de prix et de qualité.

Aussi, les productions de la Magellanie argentine affluent-elles aux

maisons anglaises ou chiliennes dont le siège est à Punta-Arenas et qui

ont établi, sur les canaux, des succursales en voie de prospérité.

Le Kaw-djer connaissait depuis longtemps le procédé du Gouvernement

chilien, et lors de ses excursions à travers les territoires de la

Magellanie, il avait pu constater que leurs produits prenaient tous

le chemin de Punta-Arenas. A l’exemple de la colonie chilienne, le

Bourg-Neuf fut donc déclaré port franc, et cette mesure fut la cause

première du rapide enrichissement à l’île Hoste.

Le croirait-on? La République Argentine, qui a fondé Ushaia sur la

Terre de Feu, de l’autre côté du canal du Beagle, ne devait pas

profiter de ce double exemple. Comparée à Libéria et à Punta-Arenas,

cette colonie, de nos jours encore, est restée en arrière, à cause des

entraves que le Gouvernement apporte au commerce, de la cherté des

droits de douane, des formalités excessives auxquelles est subordonnée

l’exploitation des richesses naturelles, et de l’impunité dont

jouissent forcément les contrebandiers, l’administration locale étant

dans l’impossibilité matérielle de surveiller les sept cents kilomètres

de côtes soumises à sa juridiction.

Les événements dont l’île Hoste avait été le théâtre, l’indépendance

que lui avait accordée le Chili, sa prospérité qui allait toujours

en croissant sous la ferme administration du Kaw-djer, la signalèrent

à l’attention du monde industriel et commercial. De nouveaux colons

y furent attirés, auxquels on concéda libéralement des terres à

des conditions avantageuses. On ne tarda pas à savoir que ses

forêts, riches en bois de qualité supérieure à celle des bois

d’Europe, rendaient jusqu’à quinze et vingt pour cent, ce qui amena

l’établissement de plusieurs scieries. En même temps, on trouvait

preneur de terrains à mille piastres la lieue superficielle pour des

faire-valoir agricoles, et le nombre des têtes de bétail atteignit

bientôt plusieurs milliers sur les pâturages de l’île.

La population s’était rapidement augmentée. Aux douze cents naufragés

du _Jonathan_ étaient venus s’ajouter, en nombre triple et quadruple

du leur, des émigrants de l’ouest des États-Unis, du Chili et de

l’Argentine. Neuf ans après la proclamation d’indépendance, huit ans

après le coup d’état du Kaw-djer, cinq ans après l’invasion de la horde

patagone, Libéria comptait plus de deux mille cinq cents âmes, et l’île

Hoste plus de cinq mille.

Il va de soi qu’il s’était fait bien des mariages depuis que Halg avait

épousé Graziella. Il convient de citer entre autres ceux d’Edward et de

Clary Rhodes. Le jeune homme avait épousé la fille de Germain Rivière,

et la jeune fille le Dr Samuel Arvidson. D’autres unions avaient créé

des liens entre les familles.

Maintenant, pendant la belle saison, le port recevait de nombreux

navires. Le cabotage faisait d’excellentes affaires entre Libéria et

les différents comptoirs fondés sur d’autres points de l’île, soit aux

environs de la pointe Roons, soit sur les rivages septentrionaux que

baigne le canal du Beagle. C’étaient, pour la plupart, des bâtiments

de l’archipel des Falklands, dont le trafic prenait chaque année une

extension nouvelle.

Et non seulement l’importation et l’exportation s’effectuaient par ces

bâtiments des îles anglaises de l’Atlantique, mais de Valparaiso, de

Buenos-Ayres, de Montevideo, de Rio de Janeiro, venaient des voiliers

et des steamers, et, dans toutes les passes voisines, à la baie de

Nassau, au Darwin Sound, sur les eaux du canal du Beagle, on voyait les

pavillons danois, norvégien et américain.

Les naufragés du Jonathan · 第 29 / 36 段