sur l’épaulement Sud, face aux montagnes qui s’élevaient de ce côté. Il
prit la garde sans mot dire, et attendit patiemment les événements.
Son tour étant venu plus tôt que la veille, il était de bonne heure
et il faisait encore grand jour au début de sa faction. Mais celle-ci
ne s’achèverait pas avant que la nuit fût complète, et Sirdey aurait,
par conséquent, toutes facilités pour s’approcher de l’épaulement. A
moins...
A moins que la proposition de l’ancien maître coq du _Jonathan_ ne fût
pas sérieuse. Était-il impossible, en effet, qu’ont eût tendu un piège
à Patterson, et qu’il s’y fût stupidement laissé prendre? L’Irlandais
fut bientôt rassuré à ce sujet. Sirdey était là, en face de lui, tapi
entre les herbes, invisible pour tous, mais visible pour un regard
prévenu.
Peu à peu, la nuit tomba. La lune, dans son dernier quartier,
n’élèverait qu’à l’aube son mince croissant au-dessus de l’horizon. Dès
que l’obscurité fut profonde, Sirdey rampa jusqu’à son complice, puis
repartit sans éveiller l’attention.
Tout s’était passé conformément aux conventions. Les deux parties
étaient d’accord.
«La quatrième nuit après celle-ci, avait murmuré Patterson dans un
souffle.
--Entendu, avait répondu Sirdey.
--Qu’on n’oublie pas les piastres!... Sans ça, rien de fait!
--Sois tranquille.»
Ce court dialogue échangé, Sirdey s’était éloigné. Mais, auparavant,
il avait déposé aux pieds du traître un sac qui, en touchant le sol,
rendit un son cristallin. C’étaient les huit cents piastres promises.
C’était le salaire de Judas.
IX
LA PATRIE HOSTELIENNE.
Le lendemain, Patterson continua à réparer sa palissade. Toutefois, il
n’était pas sans deviner les commentaires que son insolite occupation
était de nature à provoquer. Ces commentaires, il avait, maintenant
qu’il était en partie payé, grand intérêt à les éviter. C’est pourquoi
il profita de la première occasion qui lui fut offerte pour donner de
sa conduite une explication très simple.
Il fit même naître cette occasion, en allant trouver Hartlepool de bon
matin et en lui demandant hardiment d’être placé désormais en faction
exclusivement dans son enclos. Propriétaire riverain, il était plus
logique qu’il fût de garde chez lui et qu’un autre ne vînt pas l’y
remplacer, tandis qu’il serait envoyé ailleurs.
Hartlepool, qui n’éprouvait pas une vive sympathie pour le personnage,
n’avait cependant aucun reproche précis à formuler contre lui. A
certains égards même, Patterson méritait l’estime. C’était un homme
paisible et un travailleur infatigable. D’ailleurs, il n’y avait pas
d’inconvénient à accueillir favorablement sa requête.
«C’est un drôle de moment que vous avez choisi pour faire vos
réparations, fit cependant observer Hartlepool.
L’Irlandais lui répondit tranquillement qu’il n’aurait pu en trouver
de plus propice. Les travaux publics étant arrêtés, il en profitait
pour s’occuper de ses intérêts personnels. Ainsi, il ne perdrait pas
son temps. L’explication était des plus naturelles, et cadrait avec les
habitudes laborieuses de Patterson. Hartlepool en fut satisfait.
--Pour le reste, c’est entendu,» conclut-il sans insister.
Il attachait si peu d’importance à sa décision qu’il ne jugea même pas
utile d’en informer le Kaw-djer.
Fort heureusement pour l’avenir de la colonie hostelienne, un autre
se chargeait au même instant de faire naître les soupçons de son
Gouverneur.
La veille, au moment où Patterson arrivait à son poste de faction,
il ne s’y trouvait pas seul, comme il le croyait à tort. A moins de
vingt mètres, Dick était couché dans l’herbe. Ce n’était, d’ailleurs,
nullement pour espionner l’Irlandais qu’il était là. Le hasard avait
tout fait. Dick ne s’inquiétait guère de Patterson. Quand celui-ci vint
se poster à quelques pas de lui, il n’eut à son adresse qu’un regard
distrait, et, tout de suite, il se remit à son absorbante occupation,
qui consistait à surveiller--oh! à titre officieux, car son âge le
dispensait de la garde--les faits et gestes des Patagons, ces ennemis
farouches qui faisaient énormément travailler sa jeune imagination.
Si l’Irlandais eût été moins appliqué à distinguer Sirdey dans le
lointain, il eût peut-être vu l’enfant, car celui-ci ne se cachait pas,
et les broussailles ne le dissimulaient qu’à demi.
Par contre, Dick, ainsi qu’il a été dit, vit parfaitement Patterson,
mais sans le remarquer plus qu’il n’eût remarqué une autre sentinelle
hostelienne. Bientôt, du reste, il oublia sa présence, car il venait de
faire une découverte extraordinaire qui absorbait toute son attention.
Qu’avait-il donc aperçu, là bas, très loin, du côté des Patagons, caché
derrière un des innombrables taillis qui parsemaient les premières
pentes des montagnes? Un homme?... Non, pas un homme, un visage. Pas
même un visage, rien qu’un front et deux yeux ouverts dans la direction
de Libéria. Appartenaient-ils, ce front et ces yeux, à un des Indiens
dont on voyait au delà évoluer des groupes nombreux? Sans hésiter, Dick
répondait négativement. Et non seulement il avait la certitude que ce
front et ces deux yeux-là n’étaient pas ceux d’un Indien, mais encore
il mettait un nom sur cette fraction de visage, un nom qui était le
vrai, le nom de Sirdey.
Parbleu! il le connaissait bien, il l’eût reconnu entre mille, ce
Sirdey qui était avec les autres dans la grotte, le jour où le pauvre
Sand avait failli mourir. Que venait faire là cet être abominable?
Instinctivement, Dick s’était aplati derrière les touffes d’herbes.
Sans savoir très bien pourquoi, il ne voulait pas être vu maintenant.
Les heures passèrent; le long crépuscule des hautes latitudes devint
peu à peu une nuit profonde, Dick resta obstinément tapi dans sa
cachette, l’œil et l’oreille aux aguets. Mais le temps s’écoula sans
qu’il aperçût aucune lueur, sans qu’il entendit aucun bruit. A un
certain moment, cependant, il crut distinguer dans l’ombre une ombre
mouvante qui rampait sur le sol et s’approchait de Patterson, il crut
entendre des frôlements, des voix chuchotantes, un tintement métallique
comme en produiraient des pièces d’or entrechoquées... Mais ce n’était
là qu’une impression, une sensation vague et imprécise.
A la relève, l’Irlandais s’éloigna, Dick ne quitta pas son poste et,
jusqu’à l’aube, tint les oreilles et les yeux ouverts aux surprises des
ténèbres. Persévérance inutile. La nuit s’écoula tranquillement. Quand
le soleil se leva, rien d’insolite n’était survenu.
Le premier soin de Dick fut alors d’aller trouver le Kaw-djer.
Toutefois, ne sachant pas au juste si passer la nuit à la belle étoile
était ou non une chose licite, avant de le mettre au courant, il tâta
le terrain avec prudence. Il annonça tout d’abord:
«Gouverneur, j’ai quelque chose à vous dire...
Puis, après une suspension savante, il ajouta précipitamment:
--Mais vous ne me gronderez pas!...
--Ça dépend, répondit le Kaw-djer en souriant. Pourquoi ne te
gronderais-je pas, si tu as fait quelque chose de mal?
A une question, Dick répondit par une question. C’était un fin
politique que maître Dick.
--Passer toute la nuit sur l’épaulement du Sud, est-ce mal, Gouverneur?
--Ça dépend encore, dit le Kaw-djer. C’est selon ce que tu y faisais,
sur l’épaulement du Sud.
--Je regardais les Patagons, Gouverneur.
--Toute la nuit?
--Toute la nuit, Gouverneur.
--Pourquoi faire?
--Pour les surveiller, Gouverneur.
--Et pourquoi surveillais-tu les Patagons? Il y a des hommes de garde
pour cela.
--Parce que j’avais vu quelqu’un que je connais avec eux, Gouverneur.
--Quelqu’un que tu connais avec les Patagons!... s’écria le Kaw-djer au
comble de la stupeur.
--Oui, Gouverneur.
--Qui donc?
--Sirdey, Gouverneur.
Sirdey!... Le Kaw-djer pensa sur-le-champ à ce que lui avait dit
Athlinata. Sirdey serait-il donc l’homme blanc dans les promesses
duquel l’Indien avait tant de confiance?
--Tu en es sûr? demanda-t-il vivement.
--Sûr, Gouverneur, affirma Dick. Mais le reste je n’en suis pas sûr...
Je crois seulement, Gouverneur.
--Le reste? Qu’y a-t-il encore?
--Quand il a fait nuit, Gouverneur, j’ai cru voir quelqu’un s’approcher
de l’épaulement...
--Sirdey?
--Je ne sais pas, Gouverneur... Quelqu’un... Après, il m’a semblé
qu’on parlait et qu’on remuait quelque chose... comme qui dirait des
dollars... Mais je ne suis pas sûr...
--Qui était de garde à cet endroit?
--Patterson, Gouverneur.
Ce nom-là était de ceux qui sonnaient le plus mal aux oreilles du
Kaw-djer, que ces étranges nouvelles plongeaient en de profondes
réflexions. Ce qu’avait vu et entendu Dick, ce qu’il avait cru voir et
entendre plutôt, avait-il quelque rapport avec le travail entrepris
par Patterson? Cela pouvait-il expliquer, d’autre part, l’inaction des
assiégeants, inaction dont les assiégés commençaient à être grandement
surpris? Les Patagons comptaient-ils donc sur d’autres moyens que la
force pour se rendre maîtres de Libéria, et poursuivaient-ils dans
l’ombre l’exécution de quelque plan ténébreux?
Autant de questions qui restaient encore sans réponse. En tous cas,
les renseignements étaient trop vagues et trop incertains pour qu’il
fût possible de prendre une résolution dans un sens quelconque. Il
fallait attendre, et surtout surveiller Patterson, puisque, injustement
peut-être, son attitude semblait louche et prêtait aux soupçons.
--Je n’ai pas à te gronder, dit le Kaw-djer à Dick qui attendait son
arrêt. Tu as très bien fait. Mais, il me faut ta parole de ne répéter à
personne ce que tu m’as raconté.
Dick étendit solennellement la main.
--Je le jure, Gouverneur.
Le Kaw-djer sourit.
--C’est bon, dit-il. Va te coucher, maintenant, pour regagner le temps
perdu. Mais n’oublie pas. A personne, tu m’entends. Ni à Hartlepool, ni
à M. Rhodes... J’ai dit: à personne.
--Puisque c’est juré, Gouverneur,» fit remarquer Dick avec importance.
Désireux d’obtenir quelques informations complémentaires sans rien
révéler de ce qu’il avait appris, le Kaw-djer se mit à la recherche
d’Hartlepool.
«Rien de neuf? lui demanda-t-il en l’abordant.
--Rien, Monsieur, répondit Hartlepool.
--La garde est faite régulièrement?... C’est le point important, vous
le savez. Il faut procéder vous-même à des rondes, et vous assurer
personnellement que chacun remplit son devoir.
--Je n’y manque pas, Monsieur, affirma Hartlepool. Tout va bien.
--On ne récrimine pas contre ce service fatigant?
--Non, Monsieur. Tout le monde y a trop d’intérêt.
--Même pas Kennedy?
--Lui... C’est un des meilleurs. Une vue excellente. Et une
attention!... On a beau être un pas grand’chose, le matelot se retrouve
toujours quand il le faut, Monsieur.
--Ni Patterson?
--Non plus. Rien à dire... Ah! à propos de Patterson, ne soyez pas
étonné si vous ne l’apercevez plus. Il montera désormais la garde chez
lui, puisqu’il est en bordure de la rivière.
--Pourquoi cela?
--Il vient de me le demander. Je n’ai pas cru devoir refuser.
--Vous avez bien fait, Hartlepool, approuva le Kaw-djer en s’éloignant.
Continuez à veiller. Mais, si d’ici à quelques jours les Patagons font
toujours les morts, c’est nous qui irons les chercher.»
Les choses se corsaient décidément. Patterson avait eu un but en
présentant à Hartlepool une requête, à laquelle celui-ci, n’étant pas
prévenu, ne pouvait trouver aucun caractère suspect. Pour le Kaw-djer,
il en allait autrement. La réapparition de Sirdey, les conciliabules
probables entre les deux hommes, la réfection de la palissade, et enfin
cette demande de Patterson qui montrait son désir de ne pas quitter son
enclos et d’en éloigner les autres, tous ces faits convergeaient et
tendaient à prouver... Mais non, ils ne prouvaient rien, en somme. Tout
cela n’était pas suffisant pour incriminer l’Irlandais. On ne pouvait
que redoubler de prudence et veiller au grain plus attentivement que
jamais.
Ignorant des soupçons qui pesaient sur lui, Patterson continuait
tranquillement l’œuvre qu’il avait commencée. Les pieux se
redressaient, s’ajoutaient les uns aux autres. Les derniers furent
enfin plantés dans l’eau même de la rivière et rendirent l’enclos
impénétrable aux regards.
Au jour fixé par lui, le quatrième après sa seconde entrevue avec
Sirdey, ce travail était achevé. En loyal commerçant il avait tenu ses
engagements à bonne date. Les acheteurs n’avaient plus qu’à prendre
livraison.
Le soleil se coucha. La nuit vint. C’était une nuit sans lune pendant
laquelle l’obscurité serait profonde. Derrière la palissade de son
enclos, Patterson, fidèle au rendez-vous, attendit.
Mais on ne saurait penser à tout. Cette clôture si opaque qui le
mettait à l’abri des regards des autres, mettait en même temps
les autres à l’abri des siens. Si nul ne pouvait voir ce qui se
passait chez lui, il ne pouvait pas voir davantage ce qui se passait
à l’extérieur. Fort attentif à surveiller le bord opposé de la
rivière, il ne s’aperçut donc pas qu’une troupe nombreuse cernait
silencieusement son enclos, ni que des hommes prenaient position aux
deux extrémités de la palissade.
L’achèvement des travaux de Patterson avait été, pour le Kaw-djer,
le signal du danger. En admettant que l’Irlandais projetât quelque
traîtrise, l’heure de l’action ne tarderait pas à sonner.
Il était près de minuit, quand dix premiers Patagons, ayant traversé la
rivière à la nage, abordèrent dans l’enclos. Personne n’avait pu les
voir, ils le croyaient tout au moins. Derrière eux, quarante guerriers,
et, derrière ces quarante guerriers, toute la horde suivait. Peu
importait qu’elle fût découverte avant d’avoir atterri tout entière,
pourvu qu’assez d’hommes eussent passé à ce moment pour donner à leurs
frères le temps de passer à leur tour. Dussent les premiers se faire
tuer, la moisson serait pour les autres.
L’un des Indiens tendit à Patterson une poignée d’or que celui-ci
trouva bien légère.
«Il n’y a pas le compte,» dit-il à tout hasard.
Le Patagon n’eut pas l’air de comprendre.
Patterson s’efforça d’expliquer par gestes qu’on n’était pas d’accord,
et, à titre d’argument probant, il se mit en devoir de contrôler la
somme, en faisant glisser une à une de la main droite dans la gauche
les pièces qu’il suivait du regard, la tête baissée.
Un choc violent sur la nuque l’assomma tout à coup. Il tomba.
Bâillonné, ligotté, il fut jeté dans un coin sans autre forme de
procès. Était-il mort? Les Indiens n’en avaient cure. S’il vivait
encore, c’était partie remise, voilà tout. Pour le moment, le temps de
s’en assurer manquait. Plus tard, on achèverait le traître à loisir,
s’il en était besoin, après quoi on dépouillerait son cadavre du prix
de la trahison.
Les Patagons se rapprochèrent de la rive en rampant. Élevant leurs
armes au-dessus de l’eau, d’autres fantômes abordaient les uns après
les autres et remplissaient l’enclos. Leur nombre dépassa bientôt deux
cents.
Soudain, venant des deux extrémités de la palissade, une violente
fusillade éclata. Les Hosteliens étaient entrés dans l’eau jusqu’à
mi-corps et prenaient l’ennemi à revers. Frappés de stupeur, les
Indiens, d’abord, demeurèrent immobiles, puis, les balles ouvrant dans
leur masse des sillons sanglants, ils coururent vers la palissade.
Mais, aussitôt, sa crête fut couronnée de fusils qui vomirent la mort
à leur tour. Alors, épouvantés, affolés, éperdus, ils se mirent à
tourner stupidement en rond dans l’enclos, gibier qui s’offrait au
plomb du chasseur. En quelques minutes, ils perdirent la moitié de leur
effectif. Enfin, retrouvant un peu de sang-froid, les survivants se
ruèrent vers la rivière, malgré les feux convergents qui en défendaient
l’approche, et nagèrent vers l’autre bord de toute la vigueur de leurs
bras.
A ces coups de fusils, d’autres détonations avaient répondu au loin,
écho d’un second combat dont la route était le théâtre.
Supposant que les Patagons concentreraient tout leur effort au point
où ils croyaient pénétrer sans coup férir et qu’ils ne laisseraient par
conséquent que des forces insignifiantes à la garde de leur camp, le
Kaw-djer avait arrêté son plan en conséquence. Tandis que le plus grand
nombre des hommes dont il pouvait disposer étaient réunis sous ses
ordres directs autour de l’enclos de Patterson, où il prévoyait que se
déroulerait l’action principale, et guettaient les Indiens qui allaient
tomber dans un piège, une autre expédition se tenait prête à franchir
l’épaulement du Sud sous le commandement d’Hartlepool, pour opérer une
diversion au camp des Patagons.
C’est cette deuxième troupe qui signalait maintenant sa présence.
Sans doute, elle était aux prises avec les rares guerriers laissés
à la garde des chevaux. Cette fusillade ne dura d’ailleurs que peu
d’instants. Les deux combats avaient été aussi brefs l’un et l’autre.
Les Patagons disparus, le Kaw-djer se porta dans la direction du Sud.
Il rencontra la troupe commandée par Hartlepool comme elle franchissait
de nouveau l’épaulement pour rentrer dans la ville.
L’expédition avait merveilleusement réussi. Hartlepool n’avait pas
perdu un seul homme. Les pertes de l’ennemi étaient d’ailleurs
également nulles. Mais, résultat beaucoup plus utile, on avait capturé
près de trois cents chevaux qu’on ramenait avec soi.
La leçon reçue par les Patagons était trop sévère pour qu’un retour
offensif de leur part fût dans l’ordre des événements probables. La
garde toutefois fut organisée comme les soirs précédents. Ce fut
seulement après avoir ainsi assuré la sécurité générale que le Kaw-djer
retourna dans l’enclos de Patterson.
A la pâle lueur des étoiles, le sol lui en apparut jonché de cadavres.
De blessés aussi, car des plaintes s’élevaient dans la nuit. On
s’occupa de les secourir.
Mais où était Patterson? On le découvrit enfin, sous un tas de corps
amoncelés, bâillonné, ligotté, évanoui. N’était-il donc qu’une victime?
Le Kaw-djer se reprochait déjà de l’avoir jugé injustement, quand, au
moment où on relevait l’Irlandais, des pièces d’or coulèrent de sa
ceinture et tombèrent sur le sol.
Le Kaw-djer, écœuré, détourna les yeux.
A la surprise générale, Patterson fut transporté à la prison, où le
médecin de Libéria dut aller lui donner des soins. Celui-ci ne tarda
pas à venir rendre compte de sa mission au Gouverneur. L’Irlandais
n’était pas en danger et serait complètement remis à bref délai.
Le Kaw-djer fut peu satisfait de la nouvelle. Il eût préféré de
beaucoup que cette lamentable affaire fût réglée par la mort
du coupable. Celui-ci vivant, au contraire, elle allait avoir
nécessairement des suites. Il ne pouvait être question de la résoudre,
en effet, par une mesure de clémence, comme celle dont avait bénéficié
Kennedy. Cette fois, la population entière était intéressée, et
personne n’eût compris l’indulgence à l’égard du misérable qui avait
froidement sacrifié un si grand nombre d’hommes à son insatiable
cupidité. Il faudrait donc procéder à un jugement et punir, faire acte
de juge et de maître. Or, malgré l’évolution de ses idées, c’étaient là
besognes qui répugnaient fort au Kaw-djer.
La nuit s’écoula sans autre incident. Néanmoins, il est superflu de
le dire, on dormit peu cette nuit-là à Libéria. On s’entretenait
fébrilement dans les maisons et dans les rues des graves événements
qui venaient de se dérouler, en s’applaudissant de la manière dont ils
avaient tourné. On en faisait remonter l’honneur au Kaw-djer qui avait
si exactement deviné le plan des ennemis.
On touchait au solstice d’été. A peine si la nuit franche durait quatre
heures. Dès deux heures du matin, le ciel fut éclairé par les premières
lueurs de l’aube. D’un même élan, les Hosteliens se portèrent alors sur
l’épaulement du Sud, d’où on apercevait la longue ligne du camp ennemi.
Une heure plus tard, des hourras sortaient de toutes les poitrines. Il
n’y avait pas à en douter, les Patagons faisaient leurs préparatifs
de départ. On n’en était pas surpris, la tuerie de la nuit précédente
ayant dû leur prouver qu’il n’y avait rien à faire pour eux à l’île
Hoste. Avec une joie orgueilleuse, on dressait à satiété le bilan de
leurs pertes. Plus de quatre cent vingt chevaux, dont trois cents
pris et les autres tués pendant l’invasion ou lors de l’escarmouche
du Bourg-Neuf. A peine, s’il en restait trois cents à ces intrépides
cavaliers. Plus de deux cents hommes, soit une centaine prisonniers
à la ferme Rivière, et un plus grand nombre tués ou blessés dans les
rencontres successives et notamment dans l’hécatombe dont l’enclos de
Patterson avait été le théâtre. Réduits de près d’un tiers de leur
effectif, près de la moitié des survivants transformés en fantassins,
il était naturel que les Indiens ne fussent pas désireux de s’éterniser
dans une contrée lointaine où ils avaient reçu un si rude accueil.
Vers huit heures, un grand mouvement parcourut la horde, et la brise
apporta jusqu’à Libéria d’effroyables vociférations. Tous les guerriers
se pressaient au même point, comme s’ils eussent voulu assister à
un spectacle que les Hosteliens ne pouvaient voir. La distance ne
permettait pas, en effet, de distinguer les détails. On apercevait
seulement le grouillement général de la horde, et tous ses cris
individuels se fondaient en une immense clameur.
Que faisaient-ils? Dans quelle discussion violente étaient-ils engagés?
Cela dura longtemps. Une heure au moins. Puis la colonne parut
s’organiser. Elle se divisa en trois groupes, les guerriers démontés
au centre, précédés et suivis par un escadron de cavaliers. Un des
cavaliers d’avant-garde portait haut par-dessus les têtes quelque chose
dont on ne pouvait reconnaître la nature. C’était une chose ronde... On
eût dit une boule fichée sur un bâton...
La horde s’ébranla vers dix heures. Se réglant sur la vitesse de ses
piétons, elle défila lentement sous les yeux des Libériens. Le silence
était profond, maintenant, de part et d’autre. Plus de vociférations du
côté des vaincus, plus de hourras parmi les vainqueurs.
Au moment où l’arrière-garde des Patagons se mettait en marche, un
ordre courut parmi les Hosteliens. Le Kaw-djer demandait à tous les
colons sachant monter à cheval de se faire immédiatement connaître.
Qui eût jamais cru que Libéria possédât un si grand nombre d’habiles
écuyers? Chacun brûlant de jouer un rôle dans le dernier acte du
drame, presque tout le monde se présentait. Il fallut procéder à une
sélection. En moins d’une heure, une petite armée de trois cents hommes
fut réunie. Elle comprenait cent piétons et deux cents cavaliers. Le
Kaw-djer en tête, les trois cents hommes s’ébranlèrent, gagnèrent le
chemin, disparurent, en route pour le Nord, à la suite de la horde
en retraite. Sur des brancards, ils transportaient les quelques
blessés recueillis dans l’enclos de Patterson, et dont la plupart
n’atteindraient pas vivants le littoral américain.
[Illustration: «Vous direz a vos frères que les hommes blancs n’ont pas
d’esclaves.» (Page 375.)]
Ils firent une première halte à la ferme des Rivière. Trois quarts
d’heure plus tôt, les Patagons étaient passés le long de la palissade,
sans essayer, cette fois, de la franchir. Abritée derrière les pieux de
la clôture, la garnison les avait regardés défiler, et, bien qu’elle
ne fût pas au courant des événements de la nuit précédente, personne
de ceux qui la composaient n’avait eu la pensée d’envoyer un coup de
fusil aux Indiens. Ils avançaient, l’air si déprimé et si las qu’on ne
douta pas de leur défaite. Ils n’avaient plus rien de redoutable. Ce
n’étaient plus des ennemis, mais seulement des hommes malheureux qui
n’inspiraient que la pitié.
Un des cavaliers de tête portait toujours au bout d’une pique cette
chose ronde que l’on avait aperçue de l’épaulement. Mais, pas plus que
les Libériens au moment du départ, la garnison de la ferme Rivière
n’avait pu reconnaître la nature de cet objet singulier.
Sur l’ordre du Kaw-djer, on débarrassa les prisonniers patagons de
leurs entraves, et, devant eux, les portes furent ouvertes toutes
grandes. Les Indiens ne bougèrent pas. Évidemment, ils ne croyaient pas
à la liberté, et, jugeant les autres d’après eux-mêmes, ils redoutaient
de tomber dans un piège.