Le soir, le hasard du roulement voulut qu’il fût placé en sentinelle

sur l’épaulement Sud, face aux montagnes qui s’élevaient de ce côté. Il

prit la garde sans mot dire, et attendit patiemment les événements.

Son tour étant venu plus tôt que la veille, il était de bonne heure

et il faisait encore grand jour au début de sa faction. Mais celle-ci

ne s’achèverait pas avant que la nuit fût complète, et Sirdey aurait,

par conséquent, toutes facilités pour s’approcher de l’épaulement. A

moins...

A moins que la proposition de l’ancien maître coq du _Jonathan_ ne fût

pas sérieuse. Était-il impossible, en effet, qu’ont eût tendu un piège

à Patterson, et qu’il s’y fût stupidement laissé prendre? L’Irlandais

fut bientôt rassuré à ce sujet. Sirdey était là, en face de lui, tapi

entre les herbes, invisible pour tous, mais visible pour un regard

prévenu.

Peu à peu, la nuit tomba. La lune, dans son dernier quartier,

n’élèverait qu’à l’aube son mince croissant au-dessus de l’horizon. Dès

que l’obscurité fut profonde, Sirdey rampa jusqu’à son complice, puis

repartit sans éveiller l’attention.

Tout s’était passé conformément aux conventions. Les deux parties

étaient d’accord.

«La quatrième nuit après celle-ci, avait murmuré Patterson dans un

souffle.

--Entendu, avait répondu Sirdey.

--Qu’on n’oublie pas les piastres!... Sans ça, rien de fait!

--Sois tranquille.»

Ce court dialogue échangé, Sirdey s’était éloigné. Mais, auparavant,

il avait déposé aux pieds du traître un sac qui, en touchant le sol,

rendit un son cristallin. C’étaient les huit cents piastres promises.

C’était le salaire de Judas.

IX

LA PATRIE HOSTELIENNE.

Le lendemain, Patterson continua à réparer sa palissade. Toutefois, il

n’était pas sans deviner les commentaires que son insolite occupation

était de nature à provoquer. Ces commentaires, il avait, maintenant

qu’il était en partie payé, grand intérêt à les éviter. C’est pourquoi

il profita de la première occasion qui lui fut offerte pour donner de

sa conduite une explication très simple.

Il fit même naître cette occasion, en allant trouver Hartlepool de bon

matin et en lui demandant hardiment d’être placé désormais en faction

exclusivement dans son enclos. Propriétaire riverain, il était plus

logique qu’il fût de garde chez lui et qu’un autre ne vînt pas l’y

remplacer, tandis qu’il serait envoyé ailleurs.

Hartlepool, qui n’éprouvait pas une vive sympathie pour le personnage,

n’avait cependant aucun reproche précis à formuler contre lui. A

certains égards même, Patterson méritait l’estime. C’était un homme

paisible et un travailleur infatigable. D’ailleurs, il n’y avait pas

d’inconvénient à accueillir favorablement sa requête.

«C’est un drôle de moment que vous avez choisi pour faire vos

réparations, fit cependant observer Hartlepool.

L’Irlandais lui répondit tranquillement qu’il n’aurait pu en trouver

de plus propice. Les travaux publics étant arrêtés, il en profitait

pour s’occuper de ses intérêts personnels. Ainsi, il ne perdrait pas

son temps. L’explication était des plus naturelles, et cadrait avec les

habitudes laborieuses de Patterson. Hartlepool en fut satisfait.

--Pour le reste, c’est entendu,» conclut-il sans insister.

Il attachait si peu d’importance à sa décision qu’il ne jugea même pas

utile d’en informer le Kaw-djer.

Fort heureusement pour l’avenir de la colonie hostelienne, un autre

se chargeait au même instant de faire naître les soupçons de son

Gouverneur.

La veille, au moment où Patterson arrivait à son poste de faction,

il ne s’y trouvait pas seul, comme il le croyait à tort. A moins de

vingt mètres, Dick était couché dans l’herbe. Ce n’était, d’ailleurs,

nullement pour espionner l’Irlandais qu’il était là. Le hasard avait

tout fait. Dick ne s’inquiétait guère de Patterson. Quand celui-ci vint

se poster à quelques pas de lui, il n’eut à son adresse qu’un regard

distrait, et, tout de suite, il se remit à son absorbante occupation,

qui consistait à surveiller--oh! à titre officieux, car son âge le

dispensait de la garde--les faits et gestes des Patagons, ces ennemis

farouches qui faisaient énormément travailler sa jeune imagination.

Si l’Irlandais eût été moins appliqué à distinguer Sirdey dans le

lointain, il eût peut-être vu l’enfant, car celui-ci ne se cachait pas,

et les broussailles ne le dissimulaient qu’à demi.

Par contre, Dick, ainsi qu’il a été dit, vit parfaitement Patterson,

mais sans le remarquer plus qu’il n’eût remarqué une autre sentinelle

hostelienne. Bientôt, du reste, il oublia sa présence, car il venait de

faire une découverte extraordinaire qui absorbait toute son attention.

Qu’avait-il donc aperçu, là bas, très loin, du côté des Patagons, caché

derrière un des innombrables taillis qui parsemaient les premières

pentes des montagnes? Un homme?... Non, pas un homme, un visage. Pas

même un visage, rien qu’un front et deux yeux ouverts dans la direction

de Libéria. Appartenaient-ils, ce front et ces yeux, à un des Indiens

dont on voyait au delà évoluer des groupes nombreux? Sans hésiter, Dick

répondait négativement. Et non seulement il avait la certitude que ce

front et ces deux yeux-là n’étaient pas ceux d’un Indien, mais encore

il mettait un nom sur cette fraction de visage, un nom qui était le

vrai, le nom de Sirdey.

Parbleu! il le connaissait bien, il l’eût reconnu entre mille, ce

Sirdey qui était avec les autres dans la grotte, le jour où le pauvre

Sand avait failli mourir. Que venait faire là cet être abominable?

Instinctivement, Dick s’était aplati derrière les touffes d’herbes.

Sans savoir très bien pourquoi, il ne voulait pas être vu maintenant.

Les heures passèrent; le long crépuscule des hautes latitudes devint

peu à peu une nuit profonde, Dick resta obstinément tapi dans sa

cachette, l’œil et l’oreille aux aguets. Mais le temps s’écoula sans

qu’il aperçût aucune lueur, sans qu’il entendit aucun bruit. A un

certain moment, cependant, il crut distinguer dans l’ombre une ombre

mouvante qui rampait sur le sol et s’approchait de Patterson, il crut

entendre des frôlements, des voix chuchotantes, un tintement métallique

comme en produiraient des pièces d’or entrechoquées... Mais ce n’était

là qu’une impression, une sensation vague et imprécise.

A la relève, l’Irlandais s’éloigna, Dick ne quitta pas son poste et,

jusqu’à l’aube, tint les oreilles et les yeux ouverts aux surprises des

ténèbres. Persévérance inutile. La nuit s’écoula tranquillement. Quand

le soleil se leva, rien d’insolite n’était survenu.

Le premier soin de Dick fut alors d’aller trouver le Kaw-djer.

Toutefois, ne sachant pas au juste si passer la nuit à la belle étoile

était ou non une chose licite, avant de le mettre au courant, il tâta

le terrain avec prudence. Il annonça tout d’abord:

«Gouverneur, j’ai quelque chose à vous dire...

Puis, après une suspension savante, il ajouta précipitamment:

--Mais vous ne me gronderez pas!...

--Ça dépend, répondit le Kaw-djer en souriant. Pourquoi ne te

gronderais-je pas, si tu as fait quelque chose de mal?

A une question, Dick répondit par une question. C’était un fin

politique que maître Dick.

--Passer toute la nuit sur l’épaulement du Sud, est-ce mal, Gouverneur?

--Ça dépend encore, dit le Kaw-djer. C’est selon ce que tu y faisais,

sur l’épaulement du Sud.

--Je regardais les Patagons, Gouverneur.

--Toute la nuit?

--Toute la nuit, Gouverneur.

--Pourquoi faire?

--Pour les surveiller, Gouverneur.

--Et pourquoi surveillais-tu les Patagons? Il y a des hommes de garde

pour cela.

--Parce que j’avais vu quelqu’un que je connais avec eux, Gouverneur.

--Quelqu’un que tu connais avec les Patagons!... s’écria le Kaw-djer au

comble de la stupeur.

--Oui, Gouverneur.

--Qui donc?

--Sirdey, Gouverneur.

Sirdey!... Le Kaw-djer pensa sur-le-champ à ce que lui avait dit

Athlinata. Sirdey serait-il donc l’homme blanc dans les promesses

duquel l’Indien avait tant de confiance?

--Tu en es sûr? demanda-t-il vivement.

--Sûr, Gouverneur, affirma Dick. Mais le reste je n’en suis pas sûr...

Je crois seulement, Gouverneur.

--Le reste? Qu’y a-t-il encore?

--Quand il a fait nuit, Gouverneur, j’ai cru voir quelqu’un s’approcher

de l’épaulement...

--Sirdey?

--Je ne sais pas, Gouverneur... Quelqu’un... Après, il m’a semblé

qu’on parlait et qu’on remuait quelque chose... comme qui dirait des

dollars... Mais je ne suis pas sûr...

--Qui était de garde à cet endroit?

--Patterson, Gouverneur.

Ce nom-là était de ceux qui sonnaient le plus mal aux oreilles du

Kaw-djer, que ces étranges nouvelles plongeaient en de profondes

réflexions. Ce qu’avait vu et entendu Dick, ce qu’il avait cru voir et

entendre plutôt, avait-il quelque rapport avec le travail entrepris

par Patterson? Cela pouvait-il expliquer, d’autre part, l’inaction des

assiégeants, inaction dont les assiégés commençaient à être grandement

surpris? Les Patagons comptaient-ils donc sur d’autres moyens que la

force pour se rendre maîtres de Libéria, et poursuivaient-ils dans

l’ombre l’exécution de quelque plan ténébreux?

Autant de questions qui restaient encore sans réponse. En tous cas,

les renseignements étaient trop vagues et trop incertains pour qu’il

fût possible de prendre une résolution dans un sens quelconque. Il

fallait attendre, et surtout surveiller Patterson, puisque, injustement

peut-être, son attitude semblait louche et prêtait aux soupçons.

--Je n’ai pas à te gronder, dit le Kaw-djer à Dick qui attendait son

arrêt. Tu as très bien fait. Mais, il me faut ta parole de ne répéter à

personne ce que tu m’as raconté.

Dick étendit solennellement la main.

--Je le jure, Gouverneur.

Le Kaw-djer sourit.

--C’est bon, dit-il. Va te coucher, maintenant, pour regagner le temps

perdu. Mais n’oublie pas. A personne, tu m’entends. Ni à Hartlepool, ni

à M. Rhodes... J’ai dit: à personne.

--Puisque c’est juré, Gouverneur,» fit remarquer Dick avec importance.

Désireux d’obtenir quelques informations complémentaires sans rien

révéler de ce qu’il avait appris, le Kaw-djer se mit à la recherche

d’Hartlepool.

«Rien de neuf? lui demanda-t-il en l’abordant.

--Rien, Monsieur, répondit Hartlepool.

--La garde est faite régulièrement?... C’est le point important, vous

le savez. Il faut procéder vous-même à des rondes, et vous assurer

personnellement que chacun remplit son devoir.

--Je n’y manque pas, Monsieur, affirma Hartlepool. Tout va bien.

--On ne récrimine pas contre ce service fatigant?

--Non, Monsieur. Tout le monde y a trop d’intérêt.

--Même pas Kennedy?

--Lui... C’est un des meilleurs. Une vue excellente. Et une

attention!... On a beau être un pas grand’chose, le matelot se retrouve

toujours quand il le faut, Monsieur.

--Ni Patterson?

--Non plus. Rien à dire... Ah! à propos de Patterson, ne soyez pas

étonné si vous ne l’apercevez plus. Il montera désormais la garde chez

lui, puisqu’il est en bordure de la rivière.

--Pourquoi cela?

--Il vient de me le demander. Je n’ai pas cru devoir refuser.

--Vous avez bien fait, Hartlepool, approuva le Kaw-djer en s’éloignant.

Continuez à veiller. Mais, si d’ici à quelques jours les Patagons font

toujours les morts, c’est nous qui irons les chercher.»

Les choses se corsaient décidément. Patterson avait eu un but en

présentant à Hartlepool une requête, à laquelle celui-ci, n’étant pas

prévenu, ne pouvait trouver aucun caractère suspect. Pour le Kaw-djer,

il en allait autrement. La réapparition de Sirdey, les conciliabules

probables entre les deux hommes, la réfection de la palissade, et enfin

cette demande de Patterson qui montrait son désir de ne pas quitter son

enclos et d’en éloigner les autres, tous ces faits convergeaient et

tendaient à prouver... Mais non, ils ne prouvaient rien, en somme. Tout

cela n’était pas suffisant pour incriminer l’Irlandais. On ne pouvait

que redoubler de prudence et veiller au grain plus attentivement que

jamais.

Ignorant des soupçons qui pesaient sur lui, Patterson continuait

tranquillement l’œuvre qu’il avait commencée. Les pieux se

redressaient, s’ajoutaient les uns aux autres. Les derniers furent

enfin plantés dans l’eau même de la rivière et rendirent l’enclos

impénétrable aux regards.

Au jour fixé par lui, le quatrième après sa seconde entrevue avec

Sirdey, ce travail était achevé. En loyal commerçant il avait tenu ses

engagements à bonne date. Les acheteurs n’avaient plus qu’à prendre

livraison.

Le soleil se coucha. La nuit vint. C’était une nuit sans lune pendant

laquelle l’obscurité serait profonde. Derrière la palissade de son

enclos, Patterson, fidèle au rendez-vous, attendit.

Mais on ne saurait penser à tout. Cette clôture si opaque qui le

mettait à l’abri des regards des autres, mettait en même temps

les autres à l’abri des siens. Si nul ne pouvait voir ce qui se

passait chez lui, il ne pouvait pas voir davantage ce qui se passait

à l’extérieur. Fort attentif à surveiller le bord opposé de la

rivière, il ne s’aperçut donc pas qu’une troupe nombreuse cernait

silencieusement son enclos, ni que des hommes prenaient position aux

deux extrémités de la palissade.

L’achèvement des travaux de Patterson avait été, pour le Kaw-djer,

le signal du danger. En admettant que l’Irlandais projetât quelque

traîtrise, l’heure de l’action ne tarderait pas à sonner.

Il était près de minuit, quand dix premiers Patagons, ayant traversé la

rivière à la nage, abordèrent dans l’enclos. Personne n’avait pu les

voir, ils le croyaient tout au moins. Derrière eux, quarante guerriers,

et, derrière ces quarante guerriers, toute la horde suivait. Peu

importait qu’elle fût découverte avant d’avoir atterri tout entière,

pourvu qu’assez d’hommes eussent passé à ce moment pour donner à leurs

frères le temps de passer à leur tour. Dussent les premiers se faire

tuer, la moisson serait pour les autres.

L’un des Indiens tendit à Patterson une poignée d’or que celui-ci

trouva bien légère.

«Il n’y a pas le compte,» dit-il à tout hasard.

Le Patagon n’eut pas l’air de comprendre.

Patterson s’efforça d’expliquer par gestes qu’on n’était pas d’accord,

et, à titre d’argument probant, il se mit en devoir de contrôler la

somme, en faisant glisser une à une de la main droite dans la gauche

les pièces qu’il suivait du regard, la tête baissée.

Un choc violent sur la nuque l’assomma tout à coup. Il tomba.

Bâillonné, ligotté, il fut jeté dans un coin sans autre forme de

procès. Était-il mort? Les Indiens n’en avaient cure. S’il vivait

encore, c’était partie remise, voilà tout. Pour le moment, le temps de

s’en assurer manquait. Plus tard, on achèverait le traître à loisir,

s’il en était besoin, après quoi on dépouillerait son cadavre du prix

de la trahison.

Les Patagons se rapprochèrent de la rive en rampant. Élevant leurs

armes au-dessus de l’eau, d’autres fantômes abordaient les uns après

les autres et remplissaient l’enclos. Leur nombre dépassa bientôt deux

cents.

Soudain, venant des deux extrémités de la palissade, une violente

fusillade éclata. Les Hosteliens étaient entrés dans l’eau jusqu’à

mi-corps et prenaient l’ennemi à revers. Frappés de stupeur, les

Indiens, d’abord, demeurèrent immobiles, puis, les balles ouvrant dans

leur masse des sillons sanglants, ils coururent vers la palissade.

Mais, aussitôt, sa crête fut couronnée de fusils qui vomirent la mort

à leur tour. Alors, épouvantés, affolés, éperdus, ils se mirent à

tourner stupidement en rond dans l’enclos, gibier qui s’offrait au

plomb du chasseur. En quelques minutes, ils perdirent la moitié de leur

effectif. Enfin, retrouvant un peu de sang-froid, les survivants se

ruèrent vers la rivière, malgré les feux convergents qui en défendaient

l’approche, et nagèrent vers l’autre bord de toute la vigueur de leurs

bras.

A ces coups de fusils, d’autres détonations avaient répondu au loin,

écho d’un second combat dont la route était le théâtre.

Supposant que les Patagons concentreraient tout leur effort au point

où ils croyaient pénétrer sans coup férir et qu’ils ne laisseraient par

conséquent que des forces insignifiantes à la garde de leur camp, le

Kaw-djer avait arrêté son plan en conséquence. Tandis que le plus grand

nombre des hommes dont il pouvait disposer étaient réunis sous ses

ordres directs autour de l’enclos de Patterson, où il prévoyait que se

déroulerait l’action principale, et guettaient les Indiens qui allaient

tomber dans un piège, une autre expédition se tenait prête à franchir

l’épaulement du Sud sous le commandement d’Hartlepool, pour opérer une

diversion au camp des Patagons.

C’est cette deuxième troupe qui signalait maintenant sa présence.

Sans doute, elle était aux prises avec les rares guerriers laissés

à la garde des chevaux. Cette fusillade ne dura d’ailleurs que peu

d’instants. Les deux combats avaient été aussi brefs l’un et l’autre.

Les Patagons disparus, le Kaw-djer se porta dans la direction du Sud.

Il rencontra la troupe commandée par Hartlepool comme elle franchissait

de nouveau l’épaulement pour rentrer dans la ville.

L’expédition avait merveilleusement réussi. Hartlepool n’avait pas

perdu un seul homme. Les pertes de l’ennemi étaient d’ailleurs

également nulles. Mais, résultat beaucoup plus utile, on avait capturé

près de trois cents chevaux qu’on ramenait avec soi.

La leçon reçue par les Patagons était trop sévère pour qu’un retour

offensif de leur part fût dans l’ordre des événements probables. La

garde toutefois fut organisée comme les soirs précédents. Ce fut

seulement après avoir ainsi assuré la sécurité générale que le Kaw-djer

retourna dans l’enclos de Patterson.

A la pâle lueur des étoiles, le sol lui en apparut jonché de cadavres.

De blessés aussi, car des plaintes s’élevaient dans la nuit. On

s’occupa de les secourir.

Mais où était Patterson? On le découvrit enfin, sous un tas de corps

amoncelés, bâillonné, ligotté, évanoui. N’était-il donc qu’une victime?

Le Kaw-djer se reprochait déjà de l’avoir jugé injustement, quand, au

moment où on relevait l’Irlandais, des pièces d’or coulèrent de sa

ceinture et tombèrent sur le sol.

Le Kaw-djer, écœuré, détourna les yeux.

A la surprise générale, Patterson fut transporté à la prison, où le

médecin de Libéria dut aller lui donner des soins. Celui-ci ne tarda

pas à venir rendre compte de sa mission au Gouverneur. L’Irlandais

n’était pas en danger et serait complètement remis à bref délai.

Le Kaw-djer fut peu satisfait de la nouvelle. Il eût préféré de

beaucoup que cette lamentable affaire fût réglée par la mort

du coupable. Celui-ci vivant, au contraire, elle allait avoir

nécessairement des suites. Il ne pouvait être question de la résoudre,

en effet, par une mesure de clémence, comme celle dont avait bénéficié

Kennedy. Cette fois, la population entière était intéressée, et

personne n’eût compris l’indulgence à l’égard du misérable qui avait

froidement sacrifié un si grand nombre d’hommes à son insatiable

cupidité. Il faudrait donc procéder à un jugement et punir, faire acte

de juge et de maître. Or, malgré l’évolution de ses idées, c’étaient là

besognes qui répugnaient fort au Kaw-djer.

La nuit s’écoula sans autre incident. Néanmoins, il est superflu de

le dire, on dormit peu cette nuit-là à Libéria. On s’entretenait

fébrilement dans les maisons et dans les rues des graves événements

qui venaient de se dérouler, en s’applaudissant de la manière dont ils

avaient tourné. On en faisait remonter l’honneur au Kaw-djer qui avait

si exactement deviné le plan des ennemis.

On touchait au solstice d’été. A peine si la nuit franche durait quatre

heures. Dès deux heures du matin, le ciel fut éclairé par les premières

lueurs de l’aube. D’un même élan, les Hosteliens se portèrent alors sur

l’épaulement du Sud, d’où on apercevait la longue ligne du camp ennemi.

Une heure plus tard, des hourras sortaient de toutes les poitrines. Il

n’y avait pas à en douter, les Patagons faisaient leurs préparatifs

de départ. On n’en était pas surpris, la tuerie de la nuit précédente

ayant dû leur prouver qu’il n’y avait rien à faire pour eux à l’île

Hoste. Avec une joie orgueilleuse, on dressait à satiété le bilan de

leurs pertes. Plus de quatre cent vingt chevaux, dont trois cents

pris et les autres tués pendant l’invasion ou lors de l’escarmouche

du Bourg-Neuf. A peine, s’il en restait trois cents à ces intrépides

cavaliers. Plus de deux cents hommes, soit une centaine prisonniers

à la ferme Rivière, et un plus grand nombre tués ou blessés dans les

rencontres successives et notamment dans l’hécatombe dont l’enclos de

Patterson avait été le théâtre. Réduits de près d’un tiers de leur

effectif, près de la moitié des survivants transformés en fantassins,

il était naturel que les Indiens ne fussent pas désireux de s’éterniser

dans une contrée lointaine où ils avaient reçu un si rude accueil.

Vers huit heures, un grand mouvement parcourut la horde, et la brise

apporta jusqu’à Libéria d’effroyables vociférations. Tous les guerriers

se pressaient au même point, comme s’ils eussent voulu assister à

un spectacle que les Hosteliens ne pouvaient voir. La distance ne

permettait pas, en effet, de distinguer les détails. On apercevait

seulement le grouillement général de la horde, et tous ses cris

individuels se fondaient en une immense clameur.

Que faisaient-ils? Dans quelle discussion violente étaient-ils engagés?

Cela dura longtemps. Une heure au moins. Puis la colonne parut

s’organiser. Elle se divisa en trois groupes, les guerriers démontés

au centre, précédés et suivis par un escadron de cavaliers. Un des

cavaliers d’avant-garde portait haut par-dessus les têtes quelque chose

dont on ne pouvait reconnaître la nature. C’était une chose ronde... On

eût dit une boule fichée sur un bâton...

La horde s’ébranla vers dix heures. Se réglant sur la vitesse de ses

piétons, elle défila lentement sous les yeux des Libériens. Le silence

était profond, maintenant, de part et d’autre. Plus de vociférations du

côté des vaincus, plus de hourras parmi les vainqueurs.

Au moment où l’arrière-garde des Patagons se mettait en marche, un

ordre courut parmi les Hosteliens. Le Kaw-djer demandait à tous les

colons sachant monter à cheval de se faire immédiatement connaître.

Qui eût jamais cru que Libéria possédât un si grand nombre d’habiles

écuyers? Chacun brûlant de jouer un rôle dans le dernier acte du

drame, presque tout le monde se présentait. Il fallut procéder à une

sélection. En moins d’une heure, une petite armée de trois cents hommes

fut réunie. Elle comprenait cent piétons et deux cents cavaliers. Le

Kaw-djer en tête, les trois cents hommes s’ébranlèrent, gagnèrent le

chemin, disparurent, en route pour le Nord, à la suite de la horde

en retraite. Sur des brancards, ils transportaient les quelques

blessés recueillis dans l’enclos de Patterson, et dont la plupart

n’atteindraient pas vivants le littoral américain.

[Illustration: «Vous direz a vos frères que les hommes blancs n’ont pas

d’esclaves.» (Page 375.)]

Ils firent une première halte à la ferme des Rivière. Trois quarts

d’heure plus tôt, les Patagons étaient passés le long de la palissade,

sans essayer, cette fois, de la franchir. Abritée derrière les pieux de

la clôture, la garnison les avait regardés défiler, et, bien qu’elle

ne fût pas au courant des événements de la nuit précédente, personne

de ceux qui la composaient n’avait eu la pensée d’envoyer un coup de

fusil aux Indiens. Ils avançaient, l’air si déprimé et si las qu’on ne

douta pas de leur défaite. Ils n’avaient plus rien de redoutable. Ce

n’étaient plus des ennemis, mais seulement des hommes malheureux qui

n’inspiraient que la pitié.

Un des cavaliers de tête portait toujours au bout d’une pique cette

chose ronde que l’on avait aperçue de l’épaulement. Mais, pas plus que

les Libériens au moment du départ, la garnison de la ferme Rivière

n’avait pu reconnaître la nature de cet objet singulier.

Sur l’ordre du Kaw-djer, on débarrassa les prisonniers patagons de

leurs entraves, et, devant eux, les portes furent ouvertes toutes

grandes. Les Indiens ne bougèrent pas. Évidemment, ils ne croyaient pas

à la liberté, et, jugeant les autres d’après eux-mêmes, ils redoutaient

de tomber dans un piège.

Les naufragés du Jonathan · 第 28 / 36 段