parmi vous?»
Mais toutes ses questions demeurèrent vaines, L’Indien avait dit
évidemment tout ce qu’il savait, et il fut impossible d’en obtenir plus
de détails.
Le Kaw-djer se retira soucieux. Quel était cet homme blanc, traître
à sa race, qui s’alliait contre d’autres blancs à une bande de
sauvages? En tous cas, c’était une nouvelle raison de se hâter. Bien
qu’Hartlepool, se conformant aux ordres reçus, eût sûrement pris les
mesures les plus urgentes, il n’était pas sans intérêt d’apporter du
renfort à la garnison de Libéria.
Vers huit heures du soir, on partit. La troupe commandée par le
Kaw-djer comptait maintenant cent cinquante-six hommes, dont cent
deux armés aux dépens des Patagons. Des fantassins la composaient
exclusivement, les chevaux ayant été laissés à l’enclos des Rivière.
Pour s’introduire dans Libéria et franchir la ligne des ennemis, le
Kaw-djer n’avait pas l’intention, en effet, d’appliquer la méthode,
assurément courageuse, mais insensée, que ceux-ci avaient mise en
pratique lorsqu’il s’était agi de forcer les passages difficiles. Son
plan étant d’employer la ruse plutôt que la force, les chevaux eussent
été plus gênants qu’utiles.
En trois heures de marche, on arriva en vue de la ville. Dans la nuit
alors complètement tombée, une ligne de feux dessinait le camp des
Patagons, établi selon un vaste demi-cercle, qui à droite, s’arrêtait
au commencement du marécage et s’appuyait, à gauche, sur la rivière.
L’investissement était complet. Se glisser inaperçus entre les postes
espacés de cent en cent mètres était impraticable.
Le Kaw-djer fit faire halte à son monde. Avant de pousser plus loin, il
fallait décider quelle tactique il convenait d’adopter.
Mais les envahisseurs n’étaient pas tous sur la rive droite de la
rivière. Quelques-uns au moins avaient dû traverser l’eau en amont de
la ville. Tandis que le Kaw-djer réfléchissait, une vive lumière éclata
tout à coup dans le Nord-Ouest. C’étaient les maisons du Bourg-Neuf qui
brûlaient.
VIII
UN TRAÎTRE.
Harry Rhodes et Hartlepool, auxquels, en l’absence du Kaw-djer,
revenait naturellement l’autorité, n’avaient pas perdu leur temps,
pendant que celui-ci retardait de son mieux la marche des Patagons. Les
quatre jours de répit qu’ils devaient à la tactique savante de leur
chef leur avaient suffi pour mettre la ville en état de défense.
Deux larges et profonds fossés, en arrière desquels les terres rejetées
formaient un épaulement à l’épreuve de la balle, rendaient un coup de
main impossible. L’un de ces fossés, celui du Sud, long de deux mille
pas environ, partait de la rivière, puis, se recourbant en demi-cercle,
embrassait la ville et allait jusqu’au marécage, qui constituait à lui
seul un obstacle infranchissable. L’autre, celui du Nord, long de cinq
cents pas à peine, naissait pareillement à la rivière pour aller mourir
au marécage, en traversant la route réunissant Libéria au Bourg-Neuf.
La ville était ainsi défendue sur toutes les faces. Au Nord et au
Nord-Est, par le marais, où un cheval se fût enlisé jusqu’au ventre;
au Nord-Ouest, et du Sud-Ouest à l’Est par les remparts improvisés;
à l’Ouest, par le cours d’eau qui opposait sa barrière liquide aux
assiégeants.
Le Bourg-Neuf avait été évacué. Les habitants s’étaient réfugiés
à Libéria avec tout ce qu’ils possédaient, laissant leurs maisons
condamnées à une destruction certaine.
Dès le premier soir, avant même que les travaux fussent achevés et
alors que le péril n’avait rien d’imminent, on commença à monter
autour de la ville une garde vigilante. Une cinquantaine d’hommes
étaient constamment affectés à ce service. Espacés de trente en trente
mètres au sommet des épaulements et sur la berge de la rivière, ils
surveillaient les environs et devaient appeler à leur aide au premier
signe de danger. Cent soixante-quinze hommes, armés du reste des fusils
et massés au cœur de la ville, se tenaient en réserve, prêts à se
porter du côté où l’alarme serait donnée. Le surplus de la population
dormait pendant ce temps. Tous les citoyens figuraient à tour de rôle
dans ces trois groupes.
La défense n’aurait pu être mieux organisée. En avant, la ligne
de couverture formée par les cinquante sentinelles que relevaient
à intervalles fixes les cent soixante-quinze hommes de la réserve
centrale. En troisième plan, le reste des Libériens, qui ne seraient
pas longs à prêter main forte à la moindre alerte. Ces derniers, il est
vrai, ne possédaient guère, en fait d’armes offensives, que des haches,
des barres d’anspect ou des couteaux, mais ces armes n’eussent pas été
négligeables dans le cas d’un assaut amenant un combat corps à corps.
L’obligation de la garde était générale. Personne ne pouvait s’y
soustraire. Patterson y était donc astreint comme les autres.
D’ailleurs, quels que fussent ses sentiments, il avait paru se résigner
de bonne grâce à cette corvée, et, en vérité, ses pensées intimes
étaient si contradictoires qu’il eût été incapable de dire s’il en
était fâché ou satisfait.
Pendant ses heures de faction, il réfléchissait à ce problème, et, pour
la première fois de sa vie, il faisait de l’analyse.
L’animosité qu’il avait conçue contre ses concitoyens, contre la ville
de Libéria, contre l’île Hoste tout entière, était toujours aussi
vivante au fond de son cœur, et il lui semblait dur, par conséquent, de
contribuer dans une mesure quelconque au salut de gens qu’il exécrait.
Considérée à ce point de vue, sa faction l’exaspérait.
Mais la haine ne venait qu’en troisième ligne chez Patterson. Pour la
haine franche, comme pour l’amour véritable, il faut des cœurs ardents
et vastes, et l’âme étriquée d’un avare ne saurait loger d’aussi amples
passions. Après la cupidité, le sentiment dominant chez lui, c’était la
peur.
Or, son sort étant lié à celui de ses concitoyens, et tous les
Libériens étant solidaires, la peur lui conseillait d’étouffer sa
haine. S’il lui eût été agréable de voir flamber une ville qu’il
abhorrait, c’était à la condition qu’il en fût sorti au préalable, et
il n’y avait aucune possibilité de la quitter. Dans l’île, erraient des
bandes de Patagons dont la férocité était légendaire et qui seraient
bientôt en vue de Libéria. En la défendant, Patterson, après tout, se
défendait lui-même.
Tout compte fait, il préférait donc, en somme, monter la garde, bien
qu’elle fût pour lui la source des plus pénibles sensations. Il
n’éprouvait aucun plaisir, en effet, à rester seul, parfois la nuit, au
premier rang, au risque d’être surpris par un ennemi. Aussi, la peur
faisait-elle de lui une excellente sentinelle. Avec quelle énergie il
ouvrait les yeux dans l’ombre! Avec quelle conscience il fouillait les
ténèbres, le fusil à l’épaule et le doigt sur la gâchette au moindre
bruit suspect!
Les quatre premiers jours se passèrent sans incident, mais il n’en
fut pas de même du cinquième. Vers midi, ce jour-là, on avait vu les
Patagons apparaître et installer leur camp au sud de la ville. La
faction devenait tout à fait sérieuse. Désormais, l’ennemi était là,
sans cesse menaçant.
Le soir de ce jour, Patterson venait de prendre la garde sur
l’épaulement du Nord, entre la rivière et la route du Bourg-Neuf, quand
une lueur intense brilla dans la direction du port. Il n’y avait pas
à se faire d’illusion, les Patagons commençaient la danse. Peut-être
allaient-ils donner l’assaut sans plus attendre, et vraisemblablement
en face de lui, puisque sa mauvaise étoile l’avait placé tout près de
la route du Bourg-Neuf.
Quelle ne fut pas sa terreur lorsque, précisément sur cette route,
un vacarme éclata tout à coup. Une troupe qui paraissait nombreuse
courait sur la chaussée et approchait rapidement. Certes, et Patterson
le savait, la route était coupée par un fossé qu’une dérivation de
la rivière avait rempli d’eau. Mais combien cette défense, qui lui
inspirait tant de confiance pendant le jour, lui parut faible au moment
du danger! Il vit le fossé traversé, l’épaulement escaladé, la ville
envahie...
Cependant les assaillants présumés avaient fait halte au bord du fossé.
Patterson, placé trop loin pour entendre les mots, comprit qu’on
parlementait. Puis il y eut un remue-ménage. On apportait des planches,
des madriers, des perches, afin d’établir un passage de fortune.
Quelques instants plus tard, Patterson rassuré vit de loin défiler
les nouveaux venus. Ils étaient nombreux, en effet, et leurs fusils
jetaient de faibles éclairs sous la lumière de la lune qui allait
entrer dans son dernier quartier. A leur tête marchait un homme de
haute taille autour duquel on se pressait. Son nom courait de bouche en
bouche. C’était le Kaw-djer.
Patterson en conçut à la fois de la joie et de la colère. De la colère,
parce que c’était le Kaw-djer qu’il détestait par-dessus tous les
autres. De la joie aussi, parce qu’il était rassuré par l’appoint de si
importants renforts.
Si le Kaw-djer arrivait de ce côté, c’est qu’il venait effectivement
du Bourg-Neuf. En apercevant dans la nuit la lumière de l’incendie qui
dévorait le faubourg, il avait improvisé un plan d’action. Passant, à
l’exemple des Patagons, la rivière à trois kilomètres en amont avec sa
petite armée, il s’était dirigé, à travers la campagne, vers la flamme
qui le guidait comme un phare.
D’après le nombre des feux de bivouac qui brillaient au sud de la
ville, il supposait justement que le gros des envahisseurs y était
campé. Dans ce cas, on n’en rencontrerait, dans la direction du
Bourg-Neuf, qu’un faible parti qu’il serait aisé de disperser. Cela
fait, on entrerait dans Libéria tout bonnement par la route.
Les événements s’étaient déroulés conformément à ses prévisions. On
surprit les incendiaires du port, alors que, dans leur rage de n’y
avoir rien découvert qui valût la peine d’être pillé, ils étaient
encore fort occupés à en activer la destruction. Arrivés sans
rencontrer la plus légère résistance jusqu’à cette agglomération
de maisons et l’ayant trouvée complètement déserte, ils étaient si
tranquilles qu’ils n’avaient même pas jugé utile de se garder.
Le Kaw-djer tomba sur eux comme la foudre. Autour d’eux, la fusillade
crépita soudain de tous côtés. Les Patagons éperdus prirent la fuite,
en laissant entre les mains du vainqueur quinze nouveaux fusils et
cinq prisonniers. On n’essaya pas de les poursuivre. Les coups de
feu avaient pu être entendus de l’autre côté de la rivière, et un
retour offensif était à redouter. Sans s’attarder, les Hosteliens se
replièrent sur Libéria. La bataille n’avait pas duré dix minutes.
Le retour inopiné du Kaw-djer ne fut pas la seule émotion que le sort
ménageait à Patterson. Trois jours plus tard, il en éprouva une seconde
beaucoup plus intense et dont les conséquences devaient être autrement
graves.
[Illustration: Il étouffa un cri. (Page 354.)]
Son tour de garde le plaçait, cette fois, de six heures du soir à deux
heures du matin, sur la berge de la rivière, à une centaine de mètres
du point où l’épaulement du Nord venait s’appuyer. Entre cet épaulement
et lui, trois autres sentinelles s’échelonnaient. Cette place n’était
pas mauvaise. On s’y trouvait gardé soi-même de tous côtés.
Quand Patterson arriva à son poste, il faisait jour encore, et la
situation lui parut des plus rassurantes. Mais, peu à peu, la nuit
tomba, et il fut repris alors de ses habituelles terreurs. De nouveau,
il prêta l’oreille au moindre bruit et jeta des coups d’œil rapides
dans toutes les directions, en s’efforçant de voir si un mouvement
suspect ne se dessinait pas quelque part.
Il regardait bien loin, alors que le danger était tout près. Quelle ne
fut pas son épouvante, quand il s’entendit tout à coup appelé à mi-voix!
«Patterson!... murmurait-on à deux pas de lui.
Il étouffa un cri prêt à jaillir de ses lèvres, car déjà, sur un ton
menaçant, on commandait sourdement:
--Silence!
La voix demanda:
--Me reconnais-tu?
Et comme l’Irlandais, incapable d’articuler un mot, ne répondait pas.
--Sirdey, dit-on dans la nuit.
Patterson reprit sa respiration. Celui qui parlait était un camarade.
Le dernier, par exemple, qu’il se fût attendu à trouver là.
--Sirdey?... répéta-t-il d’un ton interrogateur on se mettant au
diapason.
--Oui... Sois prudent... Parle bas... Es-tu seul?... N’y a-t-il
personne autour de toi?
Patterson fouilla la nuit des yeux.
--Personne, dit-il.
--Ne bouge pas... recommanda Sirdey. Reste debout... Qu’on te voie...
Je vais m’approcher, mais ne te retourne pas de mon côté.
Il y eut un glissement dans l’herbe de la berge.
--M’y voici, dit Sirdey, qui resta étendu sur le sol.
Malgré la défense faite, Patterson risqua un coup d’œil du côté de son
visiteur inattendu, et constata que celui-ci était trempé des pieds à
la tête.
--D’où viens-tu? demanda-t-il en reprenant son attitude précédente.
--De la rivière... Je suis avec les Patagons.
--Avec les Patagons!... s’exclama sourdement Patterson.
--Oui!... Il y a dix-huit mois, quand j’ai quitté l’île Hoste, des
Indiens m’ont fait passer le canal du Beagle. Je voulais aller à
Punta-Arenas et, de là, en Argentine ou ailleurs. Mais les Patagons
m’ont cueilli en route.
--Qu’ont-ils fait de toi?
--Un esclave.
--Un esclave!... répéta Patterson. Tu es libre, cependant, il me semble.
--Regarde, répondit simplement Sirdey.
Patterson, obéissant à l’invitation, distingua une corde que son
interlocuteur lui montrait et qui paraissait fixée à sa ceinture. Mais
celui-ci ayant agité cette prétendue corde, il reconnut que c’était une
mince chaîne de fer.
--Voilà comme je suis libre, reprit Sirdey. Sans compter que j’ai là, à
dix pas, deux Patagons qui me guettent, cachés dans l’eau jusqu’au cou.
Quand même j’arriverais à briser cette chaîne dont ils tiennent l’autre
bout, ils sauraient bien me rattraper avant que je sois loin.
Patterson trembla d’une manière si évidente que Sirdey s’en aperçut.
--Qu’as-tu? demanda-t-il.
--Des Patagons!... bégaya Patterson épouvanté.
--N’aie pas peur, dit Sirdey. Ils ne te feront rien. Ils ont besoin de
nous. Je leur ai dit que je pouvais compter sur toi, et c’est pourquoi
ils m’ont envoyé ici en ambassadeur.
--Qu’est-ce qu’ils veulent? balbutia Patterson.
Il y eut un instant de silence avant que Sirdey se décidât à répondre:
--Que tu les fasses entrer dans la ville.
--Moi!... protesta Patterson.
--Oui, toi. Il le faut... Écoute!... C’est pour moi une question de vie
ou de mort. Quand je suis tombé entre leurs mains, je suis devenu leur
esclave, je te l’ai dit. Ils m’ont torturé de cent façons. Un jour,
ils ont appris, par quelques mots qui m’ont échappé, que j’arrivais de
Libéria. Ils ont eu l’idée de se servir de moi pour piller la ville
qu’ils connaissaient déjà de réputation, et ils m’ont offert la liberté
si je pouvais les y aider. Moi, tu comprends...
--Chut! interrompit Patterson.
Une des sentinelles voisines, lassée de son immobilité, s’avançait de
leur côté. Mais, à une quinzaine de mètres des causeurs, elle s’arrêta,
parvenue à la limite du secteur dont la surveillance lui était
attribuée.
«Un peu frisquet, ce soir, dit l’Hostelien avant de retourner sur ses
pas.
--Oui, répondit Patterson d’une voix étranglée.
--Bonsoir, camarade!
--Bonsoir!»
La sentinelle fit volte-face, s’éloigna et disparut dans l’ombre.
Sirdey reprit aussitôt:
--Moi, tu comprends, j’ai promis... Alors ils ont organisé cette
expédition, et ils m’ont traîné avec eux en me surveillant nuit et
jour. Maintenant, ils me somment de tenir ma promesse. Au lieu de
trouver un passage facile, ils ont perdu beaucoup de monde, et on leur
a fait plus de cent prisonniers. Ils sont furieux... Ce soir, je leur
ai dit que j’avais des intelligences dans la place, un camarade qui
ne me refuserait pas un coup de main... Je t’avais reconnu de loin...
S’ils découvrent que je les ai trompés, mon affaire est claire!
Pendant que Sirdey le mettait au courant de son histoire, Patterson
réfléchissait. Certes il aurait eu plaisir à voir cette ville détruite,
et tous ses habitants, y compris spécialement leur chef, massacrés ou
dispersés. Mais que de risques à courir dans une pareille aventure!
Tous comptes faits, Patterson opta pour la sécurité.
--Que puis-je à cela? demanda-t-il froidement.
--Nous aider à passer, répondit Sirdey.
--Vous n’avez pas besoin de moi, objecta Patterson. La preuve, c’est
que tu es là.
--Un homme seul passe sans être vu, répliqua Sirdey. Cinq cents hommes,
c’est autre chose.
--Cinq cents!...
--Parbleu!... T’imagines-tu que c’est dans le but de faire une
promenade dans la ville que je m’adresse à toi? Pour moi, Libéria est
aussi malsaine que la compagnie des Patagons... A propos...
--Silence! commanda brusquement Patterson.
On entendait un bruit de pas qui s’approchait. Bientôt, trois hommes
sortirent de l’ombre. L’un d’eux aborda Patterson, et, démasquant une
lanterne qu’il tenait cachée sous son manteau, en projeta un instant la
lumière sur le visage de la sentinelle.
[Illustration: «Rien de neuf?» (Page 357.)]
«Rien de neuf? demanda le nouveau venu qui n’était autre qu’Hartlepool.
--Rien.
--Tout est tranquille?
--Oui.
La ronde continua son chemin.
--Tu disais?... interrogea Patterson, quand elle fut suffisamment
éloignée.
--Je disais: à propos, que sont devenus les autres?
--Quels autres?
--Dorick?
--Mort.
--Fred Moore?
--Mort.
--William Moore?
--Mort.
--Bigre!... Et Kennedy?
--Il se porte comme toi et moi.
--Pas possible!... Il a donc réussi a s’en tirer?
--Probable.
--Sans être même soupçonné?
--C’est à croire, car il n’a jamais cessé de circuler librement.
--Où est-il maintenant?
--Il monte la garde quelque part, d’un côté ou de l’autre... Je ne sais
où.
--Tu ne pourrais pas t’en informer?
--Impossible. Il m’est interdit de quitter mon poste. D’ailleurs, que
lui veux-tu, à Kennedy?
--M’adresser à lui, puisque ma proposition ne semble pas te plaire.
--Et tu crois que je t’y aiderai? protesta Patterson. Tu crois que
j’aiderai les Patagons à venir nous massacrer tous?
--Pas de danger, affirma Sirdey. Les camarades n’auront rien à
craindre. Au contraire, ils auront leur part du pillage. C’est convenu.
--Hum!... fit Patterson qui ne semblait pas convaincu.
Il était ébranlé cependant. Se venger des Hosteliens et s’enrichir en
même temps de leurs dépouilles, c’était tentant... Mais se fier à la
parole de ces sauvages!... Une fois de plus, la prudence l’emporta.
--Tout ça, c’est des mots en l’air, dit-il d’un ton décidé. Quand même
on le voudrait, ni Kennedy ni moi ne pourrions faire entrer cinq cents
hommes incognito.
--Pas besoin qu’ils entrent tous à la fois, objecta Sirdey. Une
cinquantaine, trente même, ce serait suffisant. Pendant que les
premiers tiendraient le coup, les autres passeraient.
--Cinquante, trente, vingt, dix, c’est encore trop.
--C’est ton dernier mot?
--Le premier et le dernier.
--C’est non?
--C’est non.
--N’en parlons plus, conclut Sirdey qui commença à ramper dans la
direction de la rivière.
Mais presque aussitôt il s’arrêta, et, relevant les yeux vers Patterson:
--Les Patagons payeraient, tu sais.
--Combien?
Le mot jaillit tout seul des lèvres de Patterson. Sirdey se rapprocha.
--Mille piastres, dit-il.
Mille piastres!... Cinq mille francs!... Malgré l’importance de la
somme, Patterson autrefois n’en eût pas été ébloui. La rivière lui
avait pris bien davantage. Mais, maintenant, il ne possédait plus rien.
A peine si, depuis un an, au prix d’un travail acharné, il avait réussi
à économiser vingt-cinq piastres. Ces vingt-cinq misérables piastres
constituaient à cette heure toute sa fortune. Sans doute elle croîtrait
désormais plus vite. Les occasions de l’augmenter ne manqueraient pas.
Le plus dur, il le savait par expérience, c’est la première mise. Mais
mille piastres!... Gagner en un instant quarante fois le produit de
dix-huit mois d’efforts!... Sans compter qu’il était peut-être possible
d’obtenir mieux encore, car, dans tout marché, il est classique de
marchander.
--Ce n’est pas lourd, dit-il d’un air dégoûté. Pour une affaire où on
risque sa peau, il faudrait aller jusqu’à deux mille...
--Dans ce cas, bonsoir, répliqua Sirdey en esquissant un nouveau
mouvement de retraite.
--Ou au moins jusqu’à quinze cents, poursuivit Patterson sans se
laisser intimider par cette menace de rupture.
Il était maintenant sur son terrain: le terrain du négoce. Il
avait l’expérience de ces transactions. Que l’objet en jeu fût une
marchandise ou une conscience, c’était toujours d’un achat et d’une
vente qu’il s’agissait. Or, les achats et les ventes sont soumis à
des règles immuables qu’il connaissait dans leurs détails. Il est
d’usage, tout le monde le sait bien, que le vendeur demande trop, et
que l’acheteur n’offre pas assez. La discussion établit l’équilibre.
A marchander, il y a toujours quelque chose à gagner et jamais rien à
perdre. Le temps pressant, Patterson s’était exceptionnellement résigné
à doubler les étapes, et c’est pourquoi il était descendu d’un seul
coup de deux mille piastres à quinze cents.
--Non, dit Sirdey d’un ton ferme.
--Si c’était au moins quatorze cents, soupira Patterson, on pourrait
voir!... Mais mille piastres!...
--C’est mille et pas une de plus, affirma Sirdey en continuant son
mouvement de recul.
Patterson eut, comme on dit, de l’estomac.
--Alors, ça ne va pas, déclara-t-il tranquillement.
Ce fut au tour de Sirdey d’être inquiet. Une affaire si bien
emmanchée!... Allait-il la faire échouer pour quelques centaines de
piastres?... Il se rapprocha.
--Coupons la poire en deux, proposa-t-il. On arrivera à douze cents.
Patterson s’empressa d’accepter.
--C’est uniquement pour te faire plaisir, acquiesça-t-il enfin. Va pour
douze cents piastres!
--Convenu?... demanda Sirdey.
--Convenu, affirma Patterson.
Il restait, cependant, à régler les détails.
--Qui me payera? reprit Patterson. Les Patagons sont donc riches pour
semer comme ça des douze cents piastres?
--Très pauvres au contraire, répliqua Sirdey, mais ils sont nombreux.
Ils se saigneront aux quatre veines pour réunir la somme. S’ils le
font, c’est qu’ils n’ignorent pas que le sac de Libéria leur en donnera
cent fois plus.
--Je ne dis pas non, accorda Patterson. Ça ne me regarde pas. Mon
affaire, c’est d’être payé. Comment me payera-t-on? Avant ou après?
--Moitié avant, moitié après.
--Non, déclara Patterson. Voici mes conditions, dès demain soir, huit
cents piastres...
--Où? interrompit Sirdey.
--Où je serai de garde. Cherche-moi... Pour le reste, au jour convenu,
dix hommes passeront d’abord, et l’un d’eux me versera la somme. Si
on ne paie pas, j’appelle. Si on paie, bouche cousue, et je file d’un
autre côté.
--Entendu, accorda Sirdey. Pour quand, le passage?
--La cinquième nuit après celle-ci. La lune sera nouvelle.
--Où?
--Chez moi... Dans mon enclos.
--Au fait!... dit Sirdey, je n’ai plus aperçu ta maison.
--La rivière l’a emportée, il y a un an, expliqua Patterson, Mais nous
n’avons pas besoin de maison. La palissade suffira.
--Elle est aux trois quarts démolie.
--Je la réparerai.
--Parfait! approuva Sirdey. A demain!
--A demain,» répondit Patterson.
Il entendit un glissement dans l’herbe, puis un faible glouglou lui fit
comprendre que Sirdey entrait prudemment dans la rivière, et rien ne
troubla plus le silence de la nuit.
Le lendemain, on fut très étonné de voir Patterson commencer à réparer
la palissade à demi renversée qui limitait son ancien enclos.
La circonstance parut, en général, singulièrement choisie pour se
livrer à un semblable travail. Mais le terrain lui appartenait, après
tout. Il en avait en poche les titres de propriété, dont un duplicata
lui avait été délivré, sur sa demande, après l’inondation. C’était, par
conséquent, son droit de l’utiliser à sa convenance.
Toute la journée, il s’activa à ce travail. Du matin au soir, il releva
les pieux, les réunit à l’aide de solides traverses, obtura les fentes
par des couvre-joints, indifférent aux réflexions que sa conduite
pouvait susciter.