les bruits les plus sinistres commencèrent à courir. On disait que
l’île Hoste était envahie, et qu’une armée de Patagons, ayant traversé
le canal du Beagle, avait débarqué sur la côte nord de la presqu’île
Dumas et marchait sur Libéria.
VII
L’INVASION.
Ces bruits étaient justifiés, mais la rumeur publique exagérait.
Comme d’usage, la vérité s’amplifiait en passant de bouche en bouche.
La horde de Patagons, qui, au nombre de sept cents environ, avaient
débarqué, vingt-quatre heures plus tôt, sur le rivage nord de l’Ile ne
méritait nullement l’appellation d’armée.
Sous le nom de _Patagons_, on comprend, dans le langage courant,
l’ensemble des peuplades, en réalité fort différentes les unes des
autres au point de vue ethnologique, qui vivent dans les pampas
de l’Amérique du Sud. De ces peuplades, les plus septentrionales,
c’est-à-dire les plus voisines de la République Argentine, sont
relativement pacifiques. Adonnées à l’agriculture, elles ont formé
de nombreux villages, et leur pays n’est même pas dépourvu de villes
d’une importance plus ou moins grande. Mais, à mesure qu’on descend
vers le Sud, elles tendent à changer de caractère. Les plus australes
sont à la fois moins sédentaires et infiniment plus redoutables. Vivant
surtout du produit de leur chasse, les indigènes qui les composent,
les Patagons proprement dits, sont en général d’habiles tireurs et
d’incomparables cavaliers. Ils pratiquent encore l’esclavage, que de
perpétuels pillages alimentent. Chez eux, les guerres de tribu à tribu
sont incessantes, et ils n’épargnent guère les rares étrangers qui
s’aventurent dans ces régions presque inexplorées. Ce sont des sauvages.
L’absence de tout gouvernement régulier, une complète anarchie
entretenue jusque dans ces dernières années par la rivalité des
États civilisés limitrophes, ont permis à cette sauvagerie et à ce
brigandage de se perpétuer trop longtemps. Nul doute que la République
Argentine et le Chili enfin d’accord ne sachent y mettre un terme, mais
il ne faut pas se dissimuler que l’œuvre sera longue et laborieuse,
dans une contrée immense, à population clairsemée, sans moyens de
communications, et qui, depuis l’origine du monde, a joui d’une
indépendance illimitée.
Les envahisseurs de l’île Hoste appartenaient à cette catégorie
d’Indiens. Comme on l’a déjà vu au début de ce récit, les Patagons sont
coutumiers de ces incursions en territoires voisins, et bien souvent
ils franchissent le détroit de Magellan pour razzier avec une cruauté
impitoyable cette grande île de la Magellanie à laquelle appartient
plus spécialement le nom de Terre de Feu. Toutefois, ils ne s’étaient
jamais aventurés aussi loin jusqu’alors.
Pour arriver à l’île Hoste, ils avaient dû, soit traverser la Terre de
Feu de part en part et ensuite le canal du Beagle, soit suivre depuis
le littoral américain les canaux sinueux de l’archipel. Dans tous les
cas, ils n’avaient accompli un pareil exode qu’au prix des plus grandes
difficultés, tant pour se ravitailler pendant leur route terrestre, que
pour naviguer dans les bras de mer, au risque de voir chavirer leurs
légères pirogues sous le poids des chevaux.
Tout en galopant à la tête de ses vingt-cinq compagnons, le Kaw-djer
se demandait quel motif avait décidé les Patagons à une entreprise si
en dehors de leurs habitudes séculaires? Sans doute, la fondation de
Libéria pouvait expliquer dans une certaine mesure ce fait anormal. Il
est à croire que la réputation de la cité nouvelle s’était répandue
dans les contrées environnantes et que la renommée lui avait attribué
de merveilleuses richesses. L’imagination sauvage les amplifiant
encore, rien de plus naturel qu’elles eussent excité des convoitises.
Oui, les choses pouvaient à la rigueur s’expliquer ainsi. Mais malgré
tout, cependant, l’audace des envahisseurs demeurait surprenante,
et, quelle que soit leur rapacité bien connue, il était difficile
de concevoir qu’ils se fussent risqués à affronter une si nombreuse
agglomération d’hommes blancs. Pour se lancer dans une telle aventure,
ils avaient eu vraisemblablement des raisons particulières que le
Kaw-djer cherchait sans les trouver.
[Illustration: Ils foncèrent en trombe dans la trouée. (Page 340.)]
Il ignorait en quel point de l’île il rencontrerait les ennemis.
Peut-être ceux-ci étaient-ils déjà en marche. Peut-être
n’avaient-ils pas quitté le lieu de leur débarquement. Dans ce cas, en
s’en référant aux renseignements fournis par le porteur de la nouvelle,
il s’agissait d’un parcours de cent vingt à cent vingt-cinq kilomètres.
Les grandes vitesses étant interdites sur les routes hosteliennes, qui
laissaient encore beaucoup à désirer au point de vue de la viabilité,
le voyage exigerait au moins deux jours. Parti de bonne heure le 10
décembre, le Kaw-djer n’arriverait au but que le 11 dans la soirée.
A quelque distance de Libéria, la route, après avoir traversé la
presqu’île Hardy dans sa largeur, s’orientait vers le Nord-Ouest et en
suivait d’abord pendant une trentaine de kilomètres le rivage ouest
battu par les flots du Pacifique, puis elle remontait au Nord, et,
traversant une seconde fois l’Ile en sens contraire selon le caprice
des vallées, elle allait frôler, trente-cinq kilomètres plus loin, le
fond du Tekinika Sound, profonde indentation de l’Atlantique délimitant
le sud de la presqu’île Pasteur, qu’un autre golfe plus profond encore,
le Ponsonby Sound, sépare au Nord de la presqu’île Dumas. Au delà,
la route, faisant de nombreux lacets, empruntait un col élevé de
l’importante chaîne de montagnes qui, venues de l’Ouest, se prolongent
jusqu’à l’extrémité orientale de la presqu’île Pasteur, puis elle
s’infléchissait de nouveau dans l’Ouest à la hauteur de l’isthme qui
réunit cette presqu’île à l’ensemble de l’île Hoste. Enfin, après avoir
laissé en arrière le fond du Ponsonby Sound, elle se recourbait dans
l’Est, et, franchissant, à quatre-vingt-quinze kilomètres de Libéria,
l’isthme étroit de la presqu’île Dumas, elle en côtoyait ensuite le
rivage nord baigné par les eaux du canal du Beagle.
Telle est la route que dut suivre le Kaw-djer. Chemin faisant, la
troupe qu’il commandait s’accrut de quelques unités. Ceux des colons
qui possédaient un cheval se joignirent à elle. Quant aux autres,
le Kaw-djer leur donnait ses instructions au passage. Ils devaient
battre le rappel et réunir le plus possible de combattants. Ceux qui
avaient un fusil se porteraient de part et d’autre de la chaussée, en
choisissant les endroits les plus inaccessibles, de telle sorte que
des cavaliers ne pussent les y poursuivre. De là, ils enverraient du
plomb aux envahisseurs, quand ceux-ci apparaîtraient, et battraient
aussitôt en retraite vers un point plus élevé de la montagne. La
consigne était de viser de préférence les chevaux, un Patagon démonté
cessant d’être à redouter. Quant aux colons qui n’avaient que leurs
bras, ils couperaient la route par des tranchées aussi rapprochées
que possible et se retireraient en ne laissant derrière eux qu’un
désert. Sur une étendue d’un kilomètre de part et d’autre du chemin,
les champs devaient être saccagés dans les vingt-quatre heures, les
fermes vidées de leurs ustensiles et de leurs provisions. Ainsi serait
rendu plus difficile le ravitaillement des envahisseurs. Tout le monde
irait ensuite s’enfermer dans l’enclos des Rivière, ceux qui pouvaient
faire parler la poudre comme ceux n’ayant d’autres armes que la hache
et la faux. Cet enclos, entouré d’une solide palissade et défendu par
cette nombreuse garnison, deviendrait une véritable place forte qui ne
courrait aucun risque d’être enlevée d’assaut.
Conformément à ses prévisions, le Kaw-djer atteignit l’isthme de la
presqu’île Dumas le 11 décembre vers six heures du soir. On n’avait
encore aperçu nulle trace des Patagons. Mais, à partir de ce point, on
approchait du lieu de leur débarquement, et une extrême prudence était
nécessaire. On se trouvait, en effet, dans la période des longs jours,
et on n’aurait que très tard la protection de l’obscurité. On mit près
de cinq heures pour arriver en vue du camp adverse. Il était alors près
de minuit, et une obscurité relative couvrait la terre. On apercevait
nettement la lueur des foyers. Les Patagons n’avaient pas bougé de
place. Par nécessité sans doute de laisser reposer les chevaux, ils
étaient restés à l’endroit même où ils avaient atterri.
La petite armée du Kaw-djer comptait maintenant trente-deux fusils, le
sien compris. Mais, en arrière, des centaines de bras s’employaient à
défoncer la route, à y accumuler des troncs d’arbres, à y élever des
barricades, de manière à compliquer le plus possible la marche des
envahisseurs.
Le camp de ceux-ci reconnu, on rétrograda, et on fit halte cinq ou six
kilomètres en avant de l’isthme de la presqu’île Dumas. Les chevaux
furent alors ramenés en deçà de cet isthme par quelques colons qui les
tiendraient en réserve dans les montagnes, puis les cavaliers devenus
piétons, dissimulés sur les pentes abruptes qui bordaient le sud de la
route, attendirent l’ennemi.
Le Kaw-djer n’avait pas l’intention d’engager une bataille franche,
que la disproportion des forces eût rendue insensée. Une tactique de
guérillas était tout indiquée. De leurs postes élevés les défenseurs de
l’île tireraient à loisir leurs adversaires, puis, pendant que ceux-ci
perdraient leur temps à se dépêtrer des obstacles accumulés devant eux,
ils se replieraient de crête en crête, par échelons qui s’assureraient
successivement une mutuelle protection. On ne courrait aucun danger
sérieux tant que les Patagons ne se résoudraient pas à abandonner leurs
montures pour se lancer à la poursuite des tirailleurs. Mais cette
éventualité n’était pas à craindre. Les Patagons ne renonceraient
évidemment pas à leur habitude invétérée de ne combattre qu’à cheval,
pour s’aventurer sur un terrain chaotique, où chaque rocher pouvait
dissimuler une embuscade.
Il était neuf heures du matin, quand, le lendemain 12 décembre, les
premiers d’entre eux apparurent. Partis à six heures, ils avaient
employé trois heures à parcourir vingt-cinq kilomètres. Inquiets de se
voir si loin de leur pays dans une contrée totalement inconnue, ils
suivaient avec circonspection cette route bordée d’un côté par la mer
et, de l’autre, par d’abruptes montagnes. Ils marchaient coude à coude,
dans une formation serrée qui allait rendre plus facile la tâche des
tireurs.
Trois détonations éclatant sur leur gauche jetèrent tout à coup le
trouble parmi eux. La tête de colonne recula, mettant le désordre dans
les rangs suivants. Mais, d’autres détonations n’ayant pas suivi les
trois premières, ils reprirent confiance et s’ébranlèrent de nouveau.
Tous les coups avaient porté. Un homme se tordait sur le bord du chemin
dans les convulsions de l’agonie. Deux chevaux gisaient, l’un le
poitrail troué, l’autre une jambe cassée.
Cinq cents mètres plus loin, les Patagons se heurtaient à une barricade
de troncs d’arbres amoncelés. Pendant qu’ils s’occupaient de la
détruire, des coups de fusils résonnèrent encore. L’une des balles fut
efficace et mit un troisième cheval hors de service.
Dix fois, on avait renouvelé la manœuvre avec succès, quand la tête de
colonne parvint à l’isthme de la presqu’île Dumas. En ce point, où la
route encaissée n’avait d’autre issue qu’une gorge étroite, la défense
s’était faite plus sérieuse. En avant d’une barricade plus épaisse
et plus haute que les précédentes, une large et profonde excavation
coupait la route. Au moment où les Patagons abordaient cet ouvrage,
la fusillade crépita sur leur flanc gauche. Après un mouvement de
recul, ils revinrent à la charge et ripostèrent au jugé, tandis qu’une
centaine des leurs faisaient de leur mieux pour rétablir le passage.
Aussitôt la fusillade redoubla d’intensité. Une véritable pluie de
balles siffla en travers du chemin et le rendit intenable. Les premiers
qui s’aventurèrent dans la zone dangereuse ayant été frappés sans
merci, cela donna à réfléchir à leurs compagnons, et la horde tout
entière parut hésiter à pousser plus avant.
Les tireurs hosteliens la découvraient de bout en bout. Elle occupait
plus de six cents mètres de route. Parcourue de violents remous, elle
oscillait parfois en masse, tandis que des cavaliers galopaient d’une
extrémité à l’autre, comme s’ils eussent été porteurs des ordres d’un
chef.
Chaque fois qu’un de ces cavaliers arrivait à la tête de la colonne,
une nouvelle tentative était faite contre la barricade, tentative
bientôt suivie d’un nouveau recul quand un homme ou un cheval, blessé
ou tué, démontrait en tombant combien la place était périlleuse.
Les heures s’écoulèrent ainsi. Enfin, aux approches du soir, la
barricade fut renversée. Seule, la pluie des balles barrait désormais
la route. Les Patagons prirent alors une résolution désespérée.
Soudain, ils rassemblèrent leurs chevaux, et, partant au galop de
charge, foncèrent en trombe dans la trouée. Trois hommes et douze
chevaux y restèrent, mais la horde passa.
Cinq kilomètres plus loin, profitant d’un endroit découvert, où
elle n’avait à redouter aucune surprise, elle fit halte et prit ses
dispositions pour la nuit. Les Hosteliens, sans s’accorder un instant
de repos, continuèrent au contraire leur retraite savante et allèrent
se mettre en position pour le lendemain. La journée était bonne.
Elle coûtait aux envahisseurs trente chevaux et cinq hommes hors de
combat, contre un seul des leurs légèrement blessé. Il n’y avait pas à
s’occuper des hommes démontés. Mauvais marcheurs, ils resteraient en
arrière, et on aurait facilement raison de ces traînards.
Le jour suivant, la même manœuvre fut adoptée. Vers deux heures de
l’après-midi, les Patagons, ayant fait au total une soixantaine de
kilomètres depuis qu’ils s’étaient ébranlés, atteignirent le sommet du
col emprunté par la route pour franchir la chaîne centrale de l’île.
Depuis près de trois heures, ils montaient alors sans interruption.
Gens et bêtes étaient pareillement exténués. Au moment de s’engager
dans le défilé qui commençait en cet endroit, ils firent halte. Le
Kaw-djer en profita pour se poster à quelque distance en avant.
Sa troupe, grossie de tirailleurs ralliés pendant la retraite et de
ceux qui se trouvaient déjà au sommet, comptait alors près de soixante
fusils. Ces soixante hommes, il les disposa sur une centaine de mètres,
au point où la tranchée était la plus profonde, tous du même côté de
la route. Bien abrités derrière les énormes rocs qui la surplombaient,
les Hosteliens se riraient des projectiles ennemis. Ils allaient tirer
presque à bout portant, comme à l’affût.
Dès que les Patagons se remirent en mouvement, le plomb jaillit de
la crête et faucha leurs premiers rangs. Ils reculèrent en désordre,
puis revinrent à la charge sans plus de succès. Pendant deux heures,
cette alternative se renouvela. Si les Patagons étaient braves, ils ne
brillaient pas précisément par l’intelligence. Ce fut seulement quand
ils eurent vu tomber un grand nombre des leurs, qu’ils s’avisèrent
de la manœuvre qui leur avait si bien réussi la veille. Des appels
retentirent. Les chevaux se rapprochèrent les uns des autres. Les
naseaux touchant les croupes, la horde fut un bloc. Puis, prête enfin
pour la charge, elle s’ébranla tout entière à la fois et partit dans un
galop furieux. Les sabots frappaient le sol avec un bruit de tonnerre,
la terre tremblait. Aussitôt les fusils hosteliens crachèrent plus
hâtivement la mort.
C’était un spectacle admirable. Rien n’arrêtait ces cavaliers changés
en météores. L’un d’eux vidait-il les arçons? Ceux qui venaient à sa
suite le piétinaient sans pitié. Un cheval blessé ou tué tombait-il?
Les autres bondissaient par-dessus l’obstacle et continuaient sans
arrêt leur course enragée.
Les Hosteliens ne songeaient guère à admirer ces prouesses. Pour eux,
c’était une question de vie ou de mort. Ils ne pensaient qu’à ceci:
charger, viser, tirer, puis charger, et viser, et tirer, et ainsi de
suite, sans un instant d’interruption. Les canons brûlaient leurs
mains; ils tiraient toujours. Dans la folie de la bataille, ils en
oubliaient toute prudence. Ils s’écartaient de leurs abris, s’offraient
aux coups de l’ennemi. Celui-ci aurait eu la partie belle, s’il lui eût
été possible de riposter.
Mais, au train qu’ils menaient, les Patagons ne pouvaient faire usage
de leurs armes. A quoi bon, d’ailleurs? La médiocre étendue du front de
bataille révélant le petit nombre des adversaires, leur seul objectif
était de franchir la zone dangereuse, quitte à faire pour cela les
sacrifices qui seraient nécessaires.
Ils la franchirent en effet. Bientôt les balles ne sifflèrent plus. Ils
ralentirent alors leur allure et suivirent au grand trot la route qui,
après avoir dépassé le point culminant du col, descendait maintenant en
lacets. Tout était tranquille autour d’eux. De loin en loin, un coup de
feu éclatait sur leur gauche ou sur leur droite, lorsque des rochers
surplombaient la chaussée. D’ailleurs, ce coup de feu, tiré par l’un
des colons transformés en guérillas, manquait généralement le but. Dans
tous les cas, les Patagons ripostaient, par une grêle de balles qu’ils
envoyaient au jugé, et ils poursuivaient leur chemin.
Instruits par l’expérience, ils ne commirent pas, cette fois, la faute
de s’arrêter à trop faible distance du lieu du dernier combat. Jusqu’à
une heure avancée de la nuit, ils dévalèrent rapidement la pente et ne
s’arrêtèrent pour camper que parvenus en terrain plat.
C’était pour eux une rude journée. Ils avaient franchi soixante-cinq
kilomètres, dont trente-cinq depuis le sommet du col. A leur droite,
ils apercevaient les flots du Pacifique venant battre un rivage
sablonneux. A leur gauche, c’était un pays de plaine, où les surprises
cessaient d’être à craindre. Le lendemain, ils seraient de bonne heure
au but, devant Libéria, éloigné de trente kilomètres à peine.
Désormais, il ne pouvait plus être question pour le Kaw-djer de se
porter en avant des envahisseurs. Outre que la nature du pays ne se
prêtait plus à la manœuvre qui lui avait si bien réussi jusque-là,
trop grande était la distance qui le séparait d’eux. Sur son ordre,
on ne s’entêta pas dans une poursuite inutile, et l’on prit, couchés
sur la terre nue, à la lueur des étoiles, quelques heures d’un repos
que rendaient nécessaire les fatigues supportées pendant trois nuits
consécutives.
Le Kaw-djer n’avait pas lieu d’être mécontent du résultat de sa
tactique. Au cours de cette dernière journée, les ennemis avaient
perdu au moins cinquante chevaux et une quinzaine d’hommes. C’est donc
diminuée d’une centaine de cavaliers et moralement ébranlée que leur
troupe arriverait devant Libéria. Contrairement à son attente sans
doute, elle n’y entrerait pas sans peine.
Le lendemain matin, on fit rallier les chevaux, mais on ne put les
avoir avant le milieu du jour. Il était près de midi quand les
tirailleurs redevenus cavaliers, et réduits par conséquent au nombre de
trente-deux, purent à leur tour commencer la descente.
Rien ne s’opposait à ce qu’on avançât rapidement. La prudence n’était
plus nécessaire. On était renseigné par ceux des colons qui, en
embuscade sur les bords de la route, avaient salué l’ennemi au passage.
On savait que les Patagons avaient continué leur marche en avant et
qu’on ne courait pas le risque de se heurter tout à coup à la queue de
leur colonne.
Vers trois heures, on atteignit l’endroit où la horde avait campé.
Nombreuses étaient ses traces, et on ne pouvait s’y méprendre. Mais,
depuis les premières heures du matin, elle s’était remise en mouvement,
et, selon toute probabilité, elle devait être maintenant sous Libéria.
Deux heures plus tard, on commençait à longer la palissade limitant
l’enclos des Rivière, quand on aperçut, sur la route, un fort parti
d’hommes à pied. Leur nombre dépassait certainement la centaine.
Lorsqu’on en fut plus près, on vit qu’il s’agissait des Patagons
démontés au cours des rencontres précédentes.
Soudain, des coups de feu furent tirés de l’enclos. Une dizaine de
Patagons tombèrent. Des survivants, les uns ripostèrent et envoyèrent
contre la palissade des balles inoffensives, les autres esquissèrent un
mouvement de fuite. Ils découvrirent alors les trente-deux cavaliers
qui leur interdisaient la retraite et dont les rifles se mirent à leur
tour à parler.
Au bruit de ces détonations, plus de deux cents hommes armés de
fourches, de haches et de faux firent irruption hors de l’enclos,
barrant la route vers Libéria. Cernés de toutes parts, à droite par
des rocs infranchissables, en avant par les paysans que leur nombre
rendait redoutables, à gauche par les fusils dont les canons luisaient
au-dessus de la palissade, en arrière enfin par le Kaw-djer et ses
cavaliers, les Patagons perdirent courage et jetèrent leurs armes sur
le sol. On les captura sans autre effusion de sang. Pieds et mains
entravés, ils furent enfermés dans une grange à la porte de laquelle on
plaça des factionnaires.
C’était une opération merveilleuse. Non seulement les envahisseurs
avaient perdu une centaine de cavaliers, mais aussi une centaine
de fusils, et ces fusils, de médiocre valeur assurément, allaient
au contraire accroître la force des Hosteliens. Ceux-ci pourraient
disposer de trois cent cinquante armes à feu, contre six cents environ
qui leur étaient opposées. La partie devenait presque égale.
La garnison réunie à l’enclos des Rivière put renseigner le Kaw-djer
sur la marche des Patagons. En passant devant la palissade au cours
de la matinée, ils n’avaient fait que de timides tentatives pour la
franchir. Dès les premiers coups de fusils, ils y avaient renoncé et
s’étaient contentés d’envoyer quelques balles sans se livrer à une
attaque plus sérieuse. Décidément, ces sauvages étaient peut-être des
guerriers, mais sûrement ils n’étaient pas des hommes de guerre. Leur
objectif étant Libéria, ils y allaient tout droit, sans s’inquiéter des
ennemis qu’ils laissaient derrière eux.
Puisqu’on avait la chance d’avoir fait d’aussi nombreux prisonniers, le
Kaw-djer ne voulut pas s’éloigner sans essayer de les interroger. Il se
rendit donc au milieu d’eux.
Dans la grange où on les avait enfermés régnait un silence profond.
Accroupis le long des murailles, cette centaine d’hommes attendaient,
dans une immobilité farouche, que l’on décidât de leur sort.
Vainqueurs, ils eussent des vaincus fait des esclaves. Vaincus, ils
estimaient naturel qu’un pareil traitement leur fût infligé. Pas un
seul d’entre eux ne daigna remarquer la présence du Kaw-djer.
«Quelqu’un de vous comprend-il l’espagnol? demanda celui-ci à voix
haute.
--Moi, dit un des prisonniers en relevant la tête.
--Ton nom?
--Athlinata.
--Qu’es-tu venu faire dans ce pays?
[Illustration: Accroupis le long de la muraille... (Page 344.)]
L’Indien, sans un geste, répondit:
--La guerre.
--Pourquoi nous faire la guerre? objecta le Kaw-djer. Nous ne sommes
pas tes ennemis.
Le Patagon garda le silence.
Le Kaw-djer reprit:
--Jamais tes frères ne sont venus jusqu’ici. Pourquoi sont-ils allés,
cette fois, si loin de leur pays?
--Le chef a commandé, dit l’Indien avec calme. Les guerriers ont obéi.
--Mais enfin, insista le Kaw-djer, quel est votre but?
--La grande ville du Sud, répondit le prisonnier. Là, sont des
richesses, et les Indiens sont pauvres.
--Mais, ces richesses, il faut les prendre, répliqua le Kaw-djer, et
les habitants de cette ville se défendront.
Le Patagon sourit ironiquement.
--La preuve, c’est que toi et tes frères êtes maintenant prisonniers,
ajouta le Kaw-djer sous forme d’argument _ad hominem_.
--Les guerriers patagons sont nombreux, riposta l’Indien sans se
laisser troubler. Les autres retourneront dans leur patrie en traînant
tes frères à la queue de leurs chevaux.
Le Kaw-djer haussa les épaules.
--Tu rêves, mon garçon, dit-il. Pas un de vous n’entrera dans Libéria.
Le Patagon sourit de nouveau d’un air incrédule.
--Tu ne me crois pas? interrogea le Kaw-djer.
--L’homme blanc a promis, répliqua l’Indien avec assurance. Il donnera
la grande ville aux Patagons.