Peu à peu, les hivernants s’endurcirent à ces sports de la glace et y

prirent goût. La gaîté et en même temps la santé publique en reçurent

la plus heureuse influence. Vaille que vaille, on atteignit ainsi le 5

octobre.

Ce fut à cette date qu’apparut le dégel. La neige qui recouvrait la

plaine située du côté de la mer fondit tout d’abord. Le lendemain

celle qui encombrait Libéria fondit à son tour, changeant les rues

en torrents, tandis que la rivière brisait sa prison de glace. Puis,

le phénomène se généralisant, la fonte des premières pentes du Sud

alimenta pendant plusieurs jours les torrents boueux qui s’écoulaient

à travers la ville, et enfin, le dégel continuant à se propager dans

l’intérieur, la rivière se mit à gonfler rapidement. En vingt-quatre

heures, elle atteignit le niveau des rives. Bientôt, elle se

déverserait sur la ville. Il fallait intervenir, sous peine de voir

détruite l’œuvre de tant de jours.

Le Kaw-djer mit à contribution tous les bras. Une armée de terrassiers

éleva un barrage suivant un angle qui embrassait la ville, et dont

le sommet fut placé au Sud-Ouest. L’une des branches de cet angle se

dirigeait obliquement vers les monts du Sud, tandis que l’autre, tracée

à une certaine distance de la rivière, en épousait sensiblement le

cours. Un petit nombre de maisons, et notamment celle de Patterson,

édifiées trop près de la rive, restaient hors du périmètre de

protection. On avait dû se résigner à ce sacrifice nécessaire.

En quarante-huit heures, ce travail poursuivi de jour et de nuit fut

terminé. Il était temps. De l’intérieur, un déluge accourait vers la

mer. Le barrage fendit comme un coin cette immense nappe d’eau. Une

partie en fut rejetée dans l’Ouest, vers la rivière, tandis que, dans

l’Est, l’autre s’écoulait en grondant vers la mer.

Malgré l’inclinaison du sol, Libéria devint en quelques heures une île

dans une île. De tous côtés on n’apercevait que de l’eau, d’où, vers

l’Est et le Sud, émergeaient les montagnes, et, vers le Nord-Ouest,

les maisons du Bourg-Neuf protégé par son altitude relative. Toutes

communications étaient coupées. Entre la ville et son faubourg, la

rivière précipitait en mugissant des flots centuplés.

Huit jours plus tard, l’inondation ne montrait encore aucune tendance

à décroître, quand se produisit un grave accident. A la hauteur du

clos de Patterson, la berge, minée par les eaux furieuses, s’écroula

tout à coup, en entraînant la maison de l’Irlandais. Celui-ci et

Long disparurent avec elle et furent emportés dans un irrésistible

tourbillon.

Depuis le commencement du dégel, Patterson, sourd à toutes les

objurgations, s’était énergiquement refusé à quitter sa demeure. Il

n’avait pas cédé en se voyant exclu de la protection du barrage,

ni même quand le bas de son enclos eut été envahi. Il ne céda pas

davantage lorsque l’eau vint battre le seuil de sa maison.

En un instant, sous les yeux de quelques spectateurs qui, du haut du

barrage, assistaient impuissants à la scène, maison et habitants furent

engloutis.

Comme si le double meurtre eût satisfait sa colère, l’inondation montra

bientôt après une tendance à décroître. Le niveau de l’eau baissa

peu à peu, et enfin, le 5 novembre, un mois jour pour jour après le

commencement du dégel, la rivière reprit son lit habituel.

Mais quels ravages le phénomène laissait après lui! Les rues de Libéria

étaient ravinées comme si la charrue y avait passé. Des routes,

emportées par endroits, et recouvertes en d’autres points par une

épaisse couche de boue, il ne restait que des vestiges.

On s’occupa tout d’abord de rétablir les communications supprimées.

Construite en plein marécage, la route qui conduisait au Bourg-Neuf

était celle qui avait subi les plus sérieux dommages. Ce fut elle

aussi qui revint au jour la dernière. Plus de trois semaines furent

nécessaires pour rendre le passage de nouveau praticable.

A la surprise générale, la première personne qui l’utilisa fut

précisément Patterson. Aperçu par les pêcheurs du Bourg-Neuf, au

moment où, désespérément cramponné à un morceau de bois, il arrivait

à la mer, l’Irlandais avait eu la chance d’être sorti sain et sauf

de ce mauvais pas. Par contre, Long n’avait pas eu le même bonheur.

Toutes les recherches faites pour retrouver son corps étaient restées

infructueuses.

Ces renseignements, on les eut ultérieurement des sauveteurs, mais

non de Patterson, qui, sans donner la plus mince explication, s’était

rendu en droite ligne à l’ancien emplacement de sa maison. Quand il vit

qu’il n’en subsistait aucune trace, son désespoir fut immense. Avec

elle, disparaissait tout ce qu’il avait possédé sur la terre. Ce qu’il

avait apporté à l’île Hoste, ce qu’il avait accumulé depuis, à force de

labeur, de privations, d’impitoyable dureté envers les autres et envers

lui-même, tout était perdu sans retour. A lui, dont l’or était l’unique

passion, dont le seul but avait toujours été d’amasser et d’amasser

plus encore, il ne restait rien, et il était le plus pauvre parmi les

plus pauvres de ceux qui l’entouraient. Nu et démuni de tout comme en

arrivant sur la terre, il lui fallait recommencer sa vie.

Quel que fût son accablement, Patterson ne se permit ni gémissements,

ni plaintes. En silence, il médita d’abord, les yeux fixés sur la

rivière qui avait emporté son bien, puis il alla délibérément trouver

le Kaw-djer. L’ayant abordé avec une humble politesse, et après s’être

excusé de la liberté grande, il exposa que l’inondation, après avoir

failli lui coûter la vie, le réduisait à la plus affreuse misère.

Le Kaw-djer, à qui le requérant inspirait une profonde antipathie,

répondit d’une voix froide:

«C’est fort regrettable, mais que puis-je à cela? Est-ce un secours que

vous demandez?

Contrepartie de son implacable avarice, Patterson avait une qualité:

l’orgueil. Jamais il n’avait imploré personne. S’il s’était montré peu

scrupuleux sur le choix des moyens, du moins avait-il à lui seul tenu

tête au reste du monde, et sa lente ascension vers la fortune, il ne la

devait qu’à lui-même.

--Je ne demande pas la charité, répliqua-t-il en redressant son échine

courbée. Je réclame justice.

--Justice!... répéta le Kaw-djer surpris. Contre qui?

--Contre la ville de Libéria, répondit Patterson, contre l’État

hostelien tout entier.

--A propos de quoi? demanda le Kaw-djer de plus en plus étonné.

Reprenant son attitude obséquieuse, Patterson expliqua sa pensée en

termes doucereux. A son sens, la responsabilité de la Colonie était

engagée, d’abord parce qu’il s’agissait d’un malheur général et public,

dont le dommage devait être supporté proportionnellement par tous,

ensuite parce qu’elle avait gravement manqué à son devoir, en n’élevant

pas le barrage, qui avait sauvé la ville, en bordure même de la

rivière, de manière à protéger toutes les maisons sans exception.

Le Kaw-djer eut beau répliquer que le tort dont il se plaignait était

imaginaire, que, si la digue avait été élevée plus près de la rivière,

elle se fût écroulée avec la berge, et que le reste de la ville eût été

par conséquent envahi, Patterson ne voulut rien entendre, et s’entêta

à ressasser ses précédents arguments. Le Kaw-djer, à bout de patience,

coupa court à cette discussion stérile.

Patterson n’essaya pas de la prolonger. Tout de suite, il alla

reprendre sa place parmi les travailleurs du port. Sa vie détruite, il

s’employait, sans perdre une heure, à la réédifier.

[Illustration: Désespérément cramponné... (Page 323.)]

Le Kaw-djer, considérant cet incident comme clos, avait immédiatement

cessé d’y penser. Le lendemain, il fallut déchanter. Non, l’incident

n’était pas clos, ainsi que le prouvait une plainte reçue par

Ferdinand Beauval en sa qualité de président du Tribunal. Puisqu’on

avait une première fois démontré à l’Irlandais qu’il y avait une

justice à l’île Hoste, il y recourait une seconde fois.

Bon gré, mal gré, on fut obligé de plaider ce singulier procès, que

Patterson perdit, bien entendu. Sans montrer la colère que devait lui

faire éprouver son échec, sourd aux brocards qu’on ne ménageait pas à

une victime universellement détestée, il se retira, la sentence rendue,

et retourna paisiblement à son poste de travailleur.

Mais un levain nouveau fermentait dans son âme. Jusqu’alors il avait vu

la terre divisée en deux camps: lui d’un côté, le reste de l’humanité

de l’autre. Le problème à résoudre consistait uniquement à faire passer

le plus d’or possible du second camp dans le premier. Cela impliquait

une lutte perpétuelle, cela n’impliquait pas la haine. La haine est une

passion stérile; ses intérêts ne se payent pas en monnaie ayant cours.

Le véritable avare ne la connaît pas. Or, Patterson haïssait désormais.

Il haïssait le Kaw-djer qui lui refusait justice; il haïssait tout

le peuple hostelien qui avait allégrement laissé périr le produit si

durement acquis de tant de peines et tant d’efforts.

Sa haine, Patterson l’enferma en lui-même, et, dans cette âme, serre

chaude favorable à la végétation des pires sentiments, elle devait

prospérer et grandir. Pour le moment, il était impuissant contre ses

ennemis. Mais les temps pouvaient changer... Il attendrait.

La plus grande partie de la belle saison fut employée à réparer les

dommages causés par l’inondation. On procéda à la réfection des routes,

au relèvement des fermes quand il y avait lieu. Dès le mois de février

1885, il ne restait plus trace de l’épreuve que la colonie venait de

subir.

Pendant que ces travaux s’accomplissaient, le Kaw-djer sillonna l’Ile

en tous sens selon sa coutume. Il pouvait maintenant multiplier ces

excursions, qu’il faisait à cheval, une centaine de ces animaux ayant

été importés. Au hasard de ses courses, il eut, à plusieurs reprises,

l’occasion de s’informer de Sirdey. Les renseignements qu’il obtint

furent des plus vagues. Rares étaient les émigrants qui pouvaient

donner la moindre nouvelle du cuisinier du _Jonathan_. Quelques-uns

seulement se rappelèrent l’avoir aperçu, l’automne précédent,

remontant à pied vers le Nord. Quant à dire ce qu’il était devenu,

personne n’en fut capable.

Dans le dernier mois de 1884, un navire apporta les deux cents fusils

commandés après le premier attentat de Dorick. L’État hostelien

possédait désormais près de deux cent cinquante armes à feu, non

compris celles qu’un petit nombre de colons pouvaient s’être procurées.

Un mois plus tard, au début de l’année 1885, l’île Hoste reçut la

visite de plusieurs familles fuégiennes. Comme chaque année, ces

pauvres Indiens venaient demander secours et conseils au Bienfaiteur,

puisque telle était la signification du nom indigène que leur

reconnaissance avait décerné au Kaw-djer. S’il les avait abandonnés,

eux n’avaient pas oublié et n’oublieraient jamais celui qui leur avait

donné tant de preuves de son dévouement et de sa bonté.

Toutefois, quel que fût l’amour que lui portaient les Fuégiens, le

Kaw-djer n’avait jamais réussi jusqu’alors à décider un seul d’entre

eux à se fixer à l’île Hoste. Ces peuplades sont trop indépendantes

pour se plier à une règle quelconque. Pour elles, il n’est pas

d’avantage matériel qui vaille la liberté. Or, avoir une demeure, c’est

déjà être esclave. Seul est vraiment libre l’homme qui ne possède

rien. C’est pourquoi, à la certitude du lendemain, ils préfèrent leurs

courses vagabondes à la poursuite d’une nourriture rare et incertaine.

Pour la première fois, le Kaw-djer décida, cette année-là, trois

familles de Pêcherais à planter leur tente et à faire l’essai d’une vie

sédentaire. Ces trois familles, comptant parmi les plus intelligentes

de celles qui erraient à travers l’archipel, se fixèrent sur la rive

gauche de la rivière, entre Libéria et le Bourg-Neuf, et fondèrent un

hameau, qui fut l’amorce des villages indigènes qui devaient s’établir

par la suite.

Cet été vit encore s’accomplir deux événements remarquables à des

titres divers.

L’un de ces événements est relatif à Dick.

Depuis le 15 juin précédent, les deux enfants pouvaient être considérés

comme rétablis, Dick, en particulier était complètement guéri, et,

s’il était encore un peu maigre, ce reste d’amaigrissement ne pouvait

résister longtemps au formidable appétit dont il faisait preuve. Quant

à Sand, son état général ne laissait plus rien à désirer, et, pour

le surplus, il n’y avait pas lieu de s’en préoccuper, car la science

humaine était impuissante à empêcher qu’il fût condamné à l’immobilité

jusqu’à la fin de ses jours. Le petit infirme acceptait, d’ailleurs,

fort paisiblement cet inévitable malheur. La nature lui avait donné

une âme douce et aussi peu encline à la révolte que son ami Dick y

était porté. Sa douceur le servit dans cette circonstance. Non, en

vérité, il ne regrettait pas les jeux violents auxquels il se livrait

autrefois, plutôt pour faire plaisir aux autres que pour satisfaire ses

goûts personnels. Cette vie de reclus lui plaisait et elle lui plairait

toujours, à la condition qu’il eût son violon et que son ami Dick fût

près de lui, lorsque l’instrument cessait exceptionnellement de chanter.

A cet égard, il n’avait pas à se plaindre, Dick s’était constitué son

garde-malade de tous les instants. Il n’eût cédé sa place à personne

pour aider Sand à sortir du lit et à gagner le fauteuil sur lequel

celui-ci passait ses longues journées. Il restait ensuite près du

blessé, attentif à ses moindres désirs, faisant montre d’une patience

inaltérable, dont on n’eût pas cru capable le bouillant petit garçon de

jadis.

Le Kaw-djer assistait à ce touchant manège. Pendant la maladie des deux

enfants, il avait eu tout le loisir de les observer, et il s’était

également attaché à eux. Mais Dick, outre l’affection paternelle qu’il

lui portait, l’intéressait en même temps. Jour par jour, il avait pu

reconnaître quelle âme droite, quelle exquise sensibilité et quelle

vive intelligence possédait ce jeune garçon, et, peu à peu, il en était

arrivé à trouver lamentable que des dons aussi rares demeurassent

improductifs.

Pénétré de cette idée, il résolut de s’occuper tout particulièrement de

cet enfant qui deviendrait ainsi l’héritier de ses connaissances dans

les diverses branches de l’activité humaine. C’est ce qu’il avait fait

pour Halg. Mais, avec Dick, les résultats seraient tout autres. Sur ce

terrain préparé par une longue suite d’ascendants civilisés, la semence

lèverait plus énergiquement, à la seule condition que Dick voulût bien

mettre en œuvre les dons exceptionnels que la nature lui avait départis.

C’est vers la fin de l’hiver, que le Kaw-djer avait commencé son rôle

d’éducateur. Un jour, emmenant Dick avec lui, il fit appel à son cœur.

«Voilà Sand guéri, lui dit-il, alors qu’ils étaient seuls tous deux

dans la campagne. Mais il restera infirme. Il ne faudra jamais oublier,

mon garçon, que c’est pour sauver ta vie qu’il a perdu ses jambes.

Dick leva vers le Kaw-djer un regard déjà mouillé. Pourquoi le

Gouverneur lui parlait-il ainsi? Ce qu’il devait à Sand, il n’y avait

aucun danger qu’il l’oubliât jamais.

--Tu n’as qu’une bonne manière de le remercier, reprit le Kaw-djer,

c’est de faire en sorte que son sacrifice serve à quelque chose, en

rendant ta vie utile à toi-même et aux autres. Jusqu’ici, tu as vécu en

enfant. Il faut te préparer à être un homme.

Les yeux de Dick brillèrent. Il comprenait ce langage.

--Que faut-il faire pour cela, Gouverneur? demanda-t-il.

--Travailler, répondit le Kaw-djer d’une voix grave. Si tu veux

me promettre de travailler avec courage, c’est moi qui serai ton

professeur. La science est un monde que nous parcourrons ensemble.

--Ah! Gouverneur!...» fit Dick, incapable d’ajouter autre chose.

Les leçons commencèrent immédiatement. Chaque jour, le Kaw-djer

consacrait une heure à son élève. Après quoi, Dick étudiait auprès de

Sand. Tout de suite, il fit des progrès merveilleux qui frappaient

d’étonnement son professeur. Les leçons achevaient la transformation

que le sacrifice de Sand avait commencée. Il n’était plus question

maintenant de jouer au restaurant, ni au lion, ni à aucun autre jeu de

l’enfance. L’enfant était mort, engendrant un homme prématurément mûri

par la douleur.

Le second événement remarquable fut le mariage, de Halg et de Graziella

Ceroni. Halg avait alors vingt-deux ans, et Graziella approchait de ses

vingt ans.

Ce mariage n’était pas, de beaucoup, le premier célébré à l’île Hoste.

Dès le début de son gouvernement, le Kaw-djer avait organisé l’état

civil, et l’établissement de la propriété avait eu pour conséquence

immédiate de donner aux jeunes gens en âge de le faire, le désir de

fonder des familles. Mais celui de Halg avait une importance toute

particulière aux yeux du Kaw-djer. C’était la conclusion de l’une de

ses œuvres, de celle qui, pendant longtemps, avait été la plus chère à

son cœur. Le sauvage transformé par lui en créature pensante allait se

perpétuer dans ses enfants.

L’avenir du nouveau ménage était largement assuré. L’entreprise de

pêche conduite par Halg avec son père Karroly donnait les meilleurs

résultats. Il était même question d’installer à proximité du Bourg-Neuf

une fabrique de conserves, d’où les produits maritimes de l’île Hoste

se répandraient sur le monde entier. Mais, quand bien même ce projet

encore vague ne dût jamais être réalisé, Halg et Karroly trouvaient sur

place des débouchés assez larges pour ne pas redouter la gêne.

Vers la fin de l’été, le Kaw-djer reçut du Gouvernement chilien une

réponse à ses propositions relatives au cap Horn. Rien de décisif dans

cette réponse. On demandait à réfléchir. On ergotait. Le Kaw-djer

connaissait trop bien les usages officiels pour s’étonner de ces

atermoiements. Il s’arma de patience et se résigna à continuer une

conversation diplomatique, qui, en raison des distances, n’était pas

près d’arriver à sa conclusion.

Puis l’hiver revint, ramenant les frimas. Les cinq mois qu’il dura

n’eussent rien présenté de saillant, si, pendant cette période, une

agitation d’ordre politique, au demeurant assez anodine, ne se fût

révélée dans la population.

Circonstance curieuse, l’auteur occasionnel de cette agitation

n’était autre que Kennedy. Le rôle de l’ancien marin n’était ignoré

de personne. La mort de Lewis Dorick et des frères Moore, l’héroïque

dévouement de Sand, la longue maladie de Dick, la disparition de Sirdey

n’avaient pu passer inaperçus. Toute l’histoire était connue, y compris

la manière quasi-miraculeuse dont le Kaw-djer avait échappé à la mort.

Aussi, quand Kennedy revint se mêler aux autres colons, l’accueil

qu’il en reçut ne fut pas des plus chauds. Mais, peu à peu,

l’impression première s’effaça, tandis que, par un étrange phénomène

de cristallisation, tous les mécontentements épars s’amalgamaient

autour de lui. En somme, son aventure n’était pas ordinaire. C’était

un personnage en vue. Criminel pour l’immense majorité des Hosteliens,

nul du moins ne pouvait contester qu’il fût un homme d’action, prêt aux

résolutions énergiques. Cette qualité fit de lui le chef naturel des

mécontents.

Des mécontents, il y en a toujours et partout. Satisfaire tout le

monde est, pour le moment du moins, un rêve irréalisable. Il y en

avait donc à Libéria.

Outre les paresseux, qui formaient, bien entendu, le gros de cette

armée, on y comptait ceux qui n’avaient pas réussi à sortir de

l’ornière, ou qui, après en être sortis, y étaient retombés pour une

cause quelconque. Les uns et les autres rendaient, comme c’est l’usage,

l’administration de la colonie responsable de leur déception. A ce

premier noyau, venaient s’ajouter ceux que leur tempérament entraînait

à se nourrir de verbiage, les politiques purs, ceux-ci professant ces

mêmes doctrines, considérées malheureusement d’un point de vue moins

élevé, qui avaient eu jadis les préférences du Kaw-djer, ceux-là

communistes à l’exemple de Lewis Dorick, ou collectivistes selon

l’évangile de Karl Marx et de Ferdinand Beauval.

Ces divers éléments, quelque hétérogènes qu’ils fussent, s’accordaient

très bien entre eux, pour cette raison qu’il ne s’agissait que de

faire œuvre d’opposition. Tant qu’il n’est question que de détruire,

toutes les ambitions s’allient aisément. C’est au jour de la curée que

les appétits se donnent libre carrière et transforment en implacables

adversaires les alliés de la veille.

Pour le moment, l’accord était donc complet, et il en résultait

une agitation, d’ailleurs superficielle, qui, au cours de l’hiver,

se traduisit par des réunions et des meetings de protestation. Les

citoyens présents à ces séances n’étaient jamais très nombreux, une

centaine tout au plus, mais ils faisaient du bruit comme mille, et le

Kaw-djer les entendit nécessairement.

Loin de s’indigner de cette nouvelle preuve de l’ingratitude humaine,

il examina froidement les revendications formulées, et, sur un point

tout au moins, il les trouva fondées. Les mécontents avaient raison, en

effet, en soutenant que le Gouverneur ne tenait son mandat de personne

et, qu’en se l’attribuant de sa propre volonté, il avait commis un acte

de tyran.

Certes, le Kaw-djer ne regrettait nullement d’avoir violenté la

liberté. Les circonstances ne permettaient pas alors l’hésitation.

Mais la situation était fort différente aujourd’hui. Les Hosteliens

s’étaient canalisés d’eux-mêmes, chacun dans sa direction préférée,

et la vie sociale battait son plein. La population était peut-être

mûre pour qu’une organisation plus démocratique pût être tentée sans

imprudence.

Il résolut donc de donner satisfaction aux protestations, en se

soumettant de lui-même à l’épreuve de l’élection et en faisant nommer

en même temps par les électeurs un Conseil de trois membres qui

assisterait le Gouverneur dans l’exercice de ses fonctions.

Le collège électoral fut convoqué pour le 20 octobre 1885, c’est-à-dire

dans les premiers jours du printemps. La population totale de

l’île Hoste s’élevait alors à plus de deux mille âmes, dont douze

cent soixante-quinze hommes majeurs; mais, certains électeurs trop

éloignés de Libéria ne s’étant pas rendus à la convocation, mille

vingt-sept suffrages seulement furent exprimés, sur lesquels neuf

cent soixante-huit firent masse sur le nom du Kaw-djer. Pour former

le Conseil, les électeurs eurent le bon sens de choisir Harry Rhodes

par huit cent trente-deux voix, Hartlepool qui le suivit de près avec

huit cent quatre bulletins, et enfin Germain Rivière qui fut désigné

par sept cent dix-huit votants. C’étaient là d’écrasantes majorités,

et, quelle que fût sa mauvaise humeur, le parti de l’opposition dut

reconnaître son impuissance.

Le Kaw-djer mit à profit la liberté relative que lui assurait la

collaboration du Conseil pour accomplir un voyage qu’il désirait faire

depuis longtemps. En vue de la discussion engagée avec le Chili au

sujet du cap Horn, il n’estimait pas inutile de parcourir l’archipel et

d’examiner tout particulièrement l’île formant l’objet des négociations

en cours.

Le 25 novembre, il partit sur la _Wel-Kiej_ en compagnie de Karroly,

pour ne revenir, ses idées définitivement fixées, que le 10 décembre,

après quinze jours de navigation qui n’avait pas toujours été des plus

faciles.

Au moment où il débarquait, un cavalier entrait dans Libéria par la

route du Nord. A la poussière dont ce cavalier était couvert, on

pouvait connaître qu’il venait de loin et qu’il avait couru à toute

bride.

Ce cavalier se dirigea directement vers le Gouvernement et l’atteignit

en même temps que le Kaw-djer. S’annonçant porteur de graves nouvelles,

il demanda une audience particulière qui lui fut accordée sur-le-champ.

Un quart d’heure plus tard, le Conseil était réuni et des émissaires

partaient de tous côtés à la recherche des hommes de la police.

Une heure ne s’était pas écoulée depuis l’arrivée du Kaw-djer,

que celui-ci, à la tête de vingt-cinq cavaliers, s’élançait vers

l’intérieur de l’île à toute vitesse.

Les naufragés du Jonathan · 第 25 / 36 段