Fred Moore n’étant pas revenu quand ce travail fut terminé, on commença

à s’étonner de la prolongation de son absence; s’éclairant avec un

brandon, on pénétra de nouveau dans la grotte intérieure, William

Moore en tête, Dorick, puis Kennedy derrière lui. Sirdey suivit ses

camarades, mais ce fut pour se raviser et rebrousser chemin presque

aussitôt. Puis, tandis que ses amis s’aventuraient dans la deuxième

grotte, il sortit de la première au contraire, et, profitant de la

nuit tombante, se dissimula dans les rochers de l’extérieur. Cette

disparition de Fred Moore ne lui disait rien de bon. Il prévoyait des

complications désagréables. Or, ce n’était pas un foudre de guerre,

que Sirdey, loin de là. La ruse, la tromperie, les moyens cauteleux et

sournois, rien de mieux! mais les coups n’étaient pas son affaire. Il

garait donc sa précieuse personne, bien décidé à ne se compromettre

qu’à coup sûr et selon la tournure qu’allaient prendre les événements.

Pendant ce temps, Dorick et ses deux compagnons découvraient la galerie

dans laquelle Fred Moore s’était engagé à la suite de Dick et de Sand.

La grotte n’ayant pas d’autre issue, aucune erreur n’était possible.

Celui qu’on cherchait en était nécessairement sorti par là. Ils s’y

engagèrent donc à leur tour, mais, après une centaine de mètres, il

leur fallut s’arrêter. Une masse de rochers entassés les uns sur les

autres leur barrait le passage. La galerie n’était qu’une impasse dont

ils avaient atteint le fond.

[Illustration: Immobile sur le seuil... (Page 310.)]

Devant cet obstacle inattendu, ils se regardèrent, littéralement

ahuris. Où diable pouvait bien être Fred Moore?... Incapables de

répondre à cette question, ils redescendirent la pente sans soupçonner

que leur camarade fût enseveli sous cet amas de décombres.

Fort troublés par cet indéchiffrable mystère, ils regagnèrent en

silence la première grotte. Une désagréable surprise les y attendait.

Au moment même où ils y mettaient le pied, deux formes humaines, celles

d’un homme et d’un enfant, apparurent tout à coup sur le seuil.

Le feu brillait joyeusement, et sa flamme claire dissipait les

ténèbres. Les misérables reconnurent l’homme et reconnurent l’enfant.

«Dick!... firent-ils tous trois, stupéfaits de voir revenir de ce côté

le mousse que, moins d’une demi-heure plus tôt, on avait enfermé et si

solidement garrotté.

--Le Kaw-djer!...» grondèrent-ils ensuite, avec un mélange de colère et

d’effroi.

Un instant ils hésitèrent, puis la rage fut la plus forte, et, d’un

même mouvement, William Moore et Kennedy se ruèrent en avant.

Immobile sur le seuil, sa haute silhouette vivement éclairée par la

flamme, le Kaw-djer attendit ses adversaires de pied ferme. Ceux-ci

avaient tiré leurs couteaux. Il ne leur laissa pas le temps de s’en

servir. Saisis à la gorge par des mains de fer, le crâne de l’un heurta

rudement la tête de l’autre. Ensemble, ils tombèrent, assommés.

Kennedy avait son compte, comme on dit. Il demeura étendu, inerte,

tandis que William Moore se relevait en chancelant.

Sans s’occuper de lui, le Kaw-djer fit un premier pas vers Dorick...

Celui-ci, affolé par la foudroyante rapidité de ces événements, avait

assisté à la bataille sans y prendre part. Il était resté en arrière,

tenant à la main sa bombe d’où pendaient quelques centimètres de mèche.

Paralysé par la surprise, il n’avait pas eu le temps d’intervenir, et

le résultat de la lutte lui montrait maintenant de quelle inutilité

serait une plus longue résistance. Au mouvement que fit le Kaw-djer, il

comprit que tout était perdu...

Alors, une folie le saisit... Une vague de sang monta à son cerveau:

selon l’énergique expression populaire, il vit rouge... Une fois au

moins dans sa vie, il vaincrait... Dût-il périr, l’autre périrait!...

Il bondit vers le feu et saisit un tison qu’il approcha de la mèche,

puis son bras ramené en arrière se détendit pour lancer le terrible

projectile...

Le temps manqua à son geste de meurtre. Fut-ce par suite d’une

maladresse, d’une défectuosité de la mèche, ou pour toute autre cause?

La bombe éclata dans ses mains. Soudain, une violente détonation

retentit... Le sol trembla. La gueule béante de la grotte vomit une

gerbe de feu...

A l’explosion, un cri d’angoisse répondit au dehors. Hartlepool et ses

hommes, ayant enfin reconnu leur erreur, arrivaient au pas de course,

juste à temps pour assister au drame. Ils virent la flamme, divisée

en deux langues ardentes, jaillir de part et d’autre du Kaw-djer,

dont le petit Dick terrifié embrassait les genoux, et qui demeurait

debout, immobile comme un marbre, au milieu de ce cercle de feu. Ils

s’élancèrent au secours de leur chef.

Mais celui-ci n’avait pas besoin d’être secouru. L’explosion l’avait

miraculeusement épargné. L’air déplacé s’était séparé en deux courants

qui l’avaient frôlé sans l’atteindre. Immobile et debout comme on

l’avait aperçu au moment du péril, on le trouva, le péril passé. Il

arrêta de la main ceux qui accouraient à son aide.

«Gardez l’entrée, Hartlepool,» ordonna-t-il de sa voix habituelle.

Stupéfaits de cet incroyable sang-froid, Hartlepool et ses hommes

obéirent, et une barrière humaine se tendit en travers de l’ouverture

de la grotte. La fumée se dissipait peu à peu, mais, le feu ayant été

éteint par l’explosion, l’obscurité était profonde.

--De la lumière, Hartlepool, dit le Kaw-djer.

Une torche fut allumée. On pénétra dans la caverne.

Aussitôt, profitant de la solitude et de l’obscurité revenues, une

ombre se détacha des roches de l’entrée. Sirdey était renseigné

maintenant. Dorick tué ou pris, il jugeait opportun, dans tous les cas,

de se mettre à l’abri. Lentement, d’abord, il s’éloigna. Puis, quand il

estima la distance suffisante, il accéléra sa fuite. Il disparut dans

la nuit.

Pendant ce temps, le Kaw-djer et ses hommes exploraient le théâtre du

drame. Le spectacle y était affreux. Sur le sol éclaboussé de sang,

traînaient partout d’effroyables débris. On eut peine à identifier

Dorick, dont les bras et la tête avaient été emportés par l’explosion.

A quelques pas, gisait William Moore, le ventre ouvert. Plus loin,

Kennedy, sans blessure apparente, semblait dormir. Le Kaw-djer

s’approcha de ce dernier.

--Il vit, dit-il.

Vraisemblablement, l’ancien matelot, à demi étranglé par le Kaw-djer

et incapable par suite de se relever, avait dû le salut à cette

circonstance.

--Je ne vois pas Sirdey, fit observer le Kaw-djer en regardant autour

de lui. Il en était, pourtant, paraît-il.

La grotte fut en vain méticuleusement visitée. On ne releva aucune

trace du cuisinier du _Jonathan_. Par contre, sous l’amas de branches

qui le dissimulait, Hartlepool découvrit le baril de poudre dont Dorick

n’avait prélevé qu’une faible partie.

--Voilà l’autre baril!... s’écria-t-il triomphalement. Ce sont nos gens

de l’autre fois.

A ce moment, une main saisit celle du Kaw-djer, tandis qu’une faible

voix gémissait doucement.

--Sand!... Gouverneur!... Sand!...

Dick avait raison. Tout n’était pas fini. Il restait encore à trouver

Sand, puisque d’après son ami, il était mêlé à cette affaire.

--Conduis-nous, mon garçon, dit le Kaw-djer.

Dick s’engagea dans le passage intérieur, et sauf un homme qui fut

laissé à la garde de Kennedy, tout le monde s’y engagea derrière lui.

A sa suite, on traversa la seconde grotte, puis on remonta la galerie,

jusqu’au point où l’éboulement s’était produit,

--Là!... fit Dick en montrant de la main l’amoncellement de rochers.

Il semblait en proie à une affreuse douleur, et son air égaré fit pitié

à ces hommes forts dont il implorait l’assistance. Il ne pleurait plus,

mais ses yeux secs brûlaient de fièvre, et ses lèvres avaient peine à

prononcer les mots.

--Là?... répondit le Kaw-djer avec douceur. Mais tu vois bien, mon

petit, qu’on ne peut avancer plus loin.

--Sand! répéta Dick avec obstination en tendant dans la même direction

sa main tremblante.

--Que veux-tu dire, mon garçon? insista le Kaw-djer. Tu ne prétends

pas, je suppose, que ton ami Sand soit là-dessous?

--Si!... articula péniblement Dick. Avant, on passait... Ce soir...

Dorick m’avait pris... Je me suis sauvé... Sand était derrière moi...

Fred Moore allait nous attraper... Alors Sand... a fait tomber tout...

et tout s’est écroulé... sur lui... pour me sauver!...

Dick s’arrêta, et, se jetant aux pieds du Kaw-djer.

--Oh!... Gouverneur... implora-t-il, Sand!...

Le Kaw-djer, vivement ému, s’efforça d’apaiser l’enfant.

--Calme-toi, mon garçon, dit-il avec bonté, calme-toi!... Nous tirerons

ton ami de là, sois tranquille... Allons! à l’œuvre, nous autres!...

commanda-t-il, en se tournant vers Hartlepool et ses hommes.

On se mit fiévreusement au travail. Un à un, les rochers furent

arrachés et évacués en arrière. Les blocs fort heureusement n’étaient

pas de grande taille, et ces bras robustes pouvaient les mouvoir.

Dick, obéissant aux instructions du Kaw-djer, s’était docilement

retiré dans la première grotte, où Kennedy, surveillé par son gardien,

reprenait conscience de lui-même. Là, il s’était assis sur une pierre,

près de l’entrée, et, le regard fixe, sans faire un mouvement, il

attendait que la promesse du Gouverneur fût accomplie.

Pendant ce temps, à la lueur des torches, on travaillait avec

acharnement dans la galerie. Dick n’avait pas menti. Il y avait des

corps là-dessous. A peine les premiers rochers eurent-ils été enlevés

qu’on aperçut un pied. Ce n’était pas un pied d’enfant, et il ne

pouvait appartenir à Sand. C’était un pied d’homme et même d’un homme

de grande taille.

On se hâta. Après le pied, une jambe, puis un torse, et enfin le

corps d’un homme allongé sur le ventre apparurent. Mais, lorsqu’on

voulut tirer l’homme à la lumière, on rencontra une résistance. Sans

doute, son bras, étendu en avant et s’enfonçant entre les pierres,

était accroché à quelque chose. Il en était ainsi, en effet, et, quand

le bras fut complètement dégagé, on vit que la main étreignait une

cheville d’enfant.

La main détachée, l’homme fut retourné sur le dos. On reconnut Fred

Moore. La tête en bouillie, la poitrine défoncée, il était mort.

Alors, on travailla plus fiévreusement encore. Ce pied, que tenait Fred

Moore dans ses doigts crispés ne pouvait être que celui de Sand.

Les découvertes se succédèrent dans le même ordre que tout à l’heure.

Après le pied, la jambe apparut. Toutefois, elles se succédaient plus

vite, la seconde victime étant moins grande que la première.

Le Kaw-djer tiendrait-il la promesse qu’il avait faite à Dick de lui

rendre son ami? Cela paraissait peu croyable, à en juger par ce qu’on

voyait déjà du malheureux enfant. Meurtries, écrasées, aplaties, les

os brisés, ses jambes n’étaient plus que d’informes lambeaux, et l’on

pouvait prévoir par là dans quel état on allait trouver le reste du

corps.

Quelque grande que fût leur hâte, les travailleurs durent cependant

s’arrêter et prendre le temps de la réflexion, au moment de s’attaquer

à un bloc plus gros que les précédents qui broyait de sa masse énorme

les genoux du pauvre Sand. Ce bloc soutenant ceux qui l’entouraient, il

importait d’agir avec prudence afin d’éviter un nouvel éboulement.

La durée du travail fut augmentée par cette complication, mais enfin,

centimètre par centimètre, le bloc fut enlevé à son tour...

Les sauveteurs poussèrent une exclamation de surprise. Derrière,

c’était le vide, et, dans ce vide, Sand gisait comme dans un tombeau.

De même que Fred Moore, il était couché sur le ventre, mais des

rochers, en s’arc-boutant les uns contre les autres, avaient protégé sa

poitrine. La partie supérieure de son corps semblait intacte, et, n’eût

été l’état pitoyable de ses jambes, il fût sorti sans dommage de sa

terrible aventure.

Avec mille précautions, il fut tiré en arrière et étendu sous la

lumière de la torche. Ses yeux étaient clos, ses lèvres blanches et

fortement serrées, son visage d’une pâleur livide. Le Kaw-djer se

pencha sur l’enfant...

Longtemps, il écouta. Si un souffle restait à cette poitrine, le

souffle était à peine perceptible...

--Il respire!» dit-il enfin.

Deux hommes soulevèrent le léger fardeau et l’on descendit la galerie

en silence. Sinistre descente sur cette route souterraine dont la

torche fuligineuse semblait rendre tangibles les profondes ténèbres! La

tête inerte oscillait lamentablement, et plus lamentablement encore les

jambes broyées, d’où coulait, à grosses gouttes, du sang.

Quand le triste cortège apparut dans la grotte extérieure, Dick se leva

en sursaut et regarda avidement. Il vit les jambes mortes, le visage

exsangue...

Alors, dans ses yeux exorbités passa un regard d’agonie, et, poussant

un cri rauque, il s’écroula sur le sol.

VI

PENDANT DIX-HUIT MOIS.

L’aube du 31 mars se leva sans que le Kaw-djer, agité par les rudes

émotions de la veille, eût trouvé le sommeil. Quelles épreuves il

venait de traverser! Quelle expérience il venait de faire! Il avait

touché le fond de l’âme humaine capable à la fois du meilleur et du

pire, des instincts les plus féroces et de la plus pure abnégation.

Avant de s’occuper des coupables, il s’était hâté de secourir les

innocentes victimes de cet épouvantable drame. Deux brancards

improvisés les avaient rapidement transportées au Gouvernement.

Lorsque Sand fut déshabillé et reposa sur sa couchette, son état

parut plus effrayant encore. Les jambes, littéralement en bouillie,

n’existaient plus. Le spectacle de ce jeune corps martyrisé était si

pitoyable qu’Hartlepool en eut le cœur chaviré, et que de grosses

larmes coulèrent sur ses joues tannées par toutes les brises de la mer.

Avec une patience maternelle, le Kaw-djer pansa cette pauvre chair en

lambeaux. De ses jambes terriblement laminées, Sand était condamné, de

toute évidence, à ne jamais plus se servir, et, jusqu’à son dernier

jour, il lui faudrait mener une vie d’infirme. A cela, rien à faire,

mais ce serait quand même un résultat appréciable, si l’on pouvait

éviter une amputation qui eût risqué d’être fatale à ce frêle organisme.

Le pansement terminé, le Kaw-djer fit couler quelques gouttes d’un

cordial entre les lèvres décolorées du blessé qui commença à pousser de

faibles plaintes et à murmurer de confuses paroles.

Dick, dont le Kaw-djer s’occupa en second lieu, paraissait également

en grand danger. Ses yeux clos, son visage d’un rouge brique parcouru

de frémissements nerveux, une respiration courte sifflant entre ses

dents serrées, il brûlait d’une fièvre intense. Le Kaw-djer, en

constatant ces divers symptômes, hocha la tête d’un air inquiet.

En dépit de l’intégrité de ses membres et de son aspect moins

impressionnant, l’état de Dick était en réalité beaucoup plus grave que

celui de son sauveur.

Les deux enfants couchés, le Kaw-djer, malgré l’heure tardive, se

rendit chez Harry Rhodes et le mit au courant des événements. Harry

Rhodes fut bouleversé par ce récit et ne marchanda pas le concours

des siens. Il fut convenu que Mme Rhodes et Clary, Tullia Ceroni et

Graziella, veilleraient à tour de rôle au chevet des deux enfants, les

jeunes filles pendant le jour, et leurs mères pendant la nuit. Mme

Rhodes prit la garde la première. Habillée en un instant, elle partit

avec le Kaw-djer.

Alors seulement celui-ci, ayant paré de cette manière au plus pressé,

alla chercher un repos qu’il ne devait pas réussir à trouver. Trop

d’émotions agitaient son cœur, un trop grave problème était posé devant

sa conscience.

Des cinq assassins, trois étaient morts, mais deux subsistaient. Il

fallait prendre un parti à leur sujet. Si l’un, Sirdey, avait disparu

et errait à travers l’île, où on ne tarderait pas sans doute à le

reprendre, l’autre, Kennedy, attendait, solidement verrouillé dans la

prison, que l’on statuât sur son sort.

Le bilan de l’affaire se soldant par trois hommes tués, un autre en

fuite et deux enfants en péril de mort, il ne pouvait, cette fois, être

question de l’étouffer. Pour que l’on pût espérer la tenir secrète,

trop de personnes, d’ailleurs, étaient dans la confidence. Il fallait

donc agir. Dans quel sens?

Certes les moyens d’action adoptés par les gens qu’il venait de

combattre n’avaient rien de commun avec ceux que le Kaw-djer était

enclin à employer, mais, au fond, le principe était le même. Il se

réduisait en somme à ceci, que ces gens, comme lui-même, répugnaient

à la contrainte et n’avaient pu s’y résigner. La différence des

tempéraments avait fait le reste. Ils avaient voulu abattre la

tyrannie, tandis qu’il s’était contenté de la fuir. Mais, au

demeurant, leur besoin de liberté, quelque opposé qu’il fût dans ses

manifestations, était pareil dans son essence, et ces hommes n’étaient

après tout que des révoltés comme il avait été lui-même un révolté.

Alors qu’il se reconnaissait en eux, allait-il, sous prétexte qu’il

était le plus fort, s’arroger le droit de punir?

Le Kaw-djer, dès qu’il fut levé, se rendit à la prison, où Kennedy

avait passé la nuit, effondré sur un banc. Celui-ci se leva avec

empressement à son approche, et, non content de cette marque de

respect, il retira humblement son béret. Pour faire ce geste, l’ancien

matelot dut élever ensemble ses deux mains qu’unissait une courte et

solide chaîne de fer. Après quoi, il attendit, les yeux baissés.

Kennedy ressemblait ainsi à un animal pris au piège. Autour de lui,

c’était l’air, l’espace, la liberté... Il n’avait plus droit à ces

biens naturels dont il avait voulu priver d’autres hommes et dont

d’autres hommes le privaient à son tour.

Sa vue fut intolérable au Kaw-djer.

«Hartlepool!... appela-t-il en avançant la tête dans le poste.

Hartlepool accourut.

--Retirez cette chaîne, dit le Kaw-djer en montrant les mains entravées

du prisonnier.

--Mais, Monsieur... commença Hartlepool.

--Je vous prie... interrompit le Kaw-djer d’un ton sans réplique.

Puis, s’adressant à Kennedy, lorsque celui-ci fut libre.

--Tu as voulu me tuer. Pourquoi? interrogea-t-il.

Kennedy, sans relever les yeux, haussa les épaules, en se dandinant

gauchement et en roulant entre les doigts son béret de marin, par

manière de dire qu’il n’en savait rien.

Le Kaw-djer, après l’avoir considéré un instant en silence, ouvrit

toute grande la porte donnant sur le poste, et, s’effaçant:

--Va-t-en! dit-il.

Puis, Kennedy le regardant d’un air indécis:

--Va-t-en!» dit-il une seconde fois d’une voix calme.

Sans se faire prier, l’ancien matelot sortit en arrondissant le dos.

Derrière lui, le Kaw-djer referma la porte, et se rendit auprès de ses

deux malades, en abandonnant à ses réflexions Hartlepool fort perplexe.

L’état de Sand était stationnaire, mais celui de Dick semblait très

aggravé. En proie à un furieux délire, ce dernier s’agitait sur sa

couche en prononçant des paroles sans suite. On ne pouvait plus en

douter, l’enfant avait une congestion cérébrale d’une telle violence

qu’une terminaison fatale était à craindre. La médication habituelle

était inapplicable dans la circonstance présente. Où se fût-on procuré

de la glace pour rafraîchir son front brûlant? Les progrès réalisés sur

l’île d’Hoste n’étaient pas tels encore qu’il fût possible d’y trouver

cette substance, en dehors de la période hivernale.

Cette glace, dont le Kaw-djer déplorait l’absence, la nature n’allait

pas tarder à la lui fournir en quantités illimitées. L’hiver de l’année

1884 devait être d’une extrême rigueur et fut aussi exceptionnellement

précoce. Il débuta dès les premiers jours d’avril par de violentes

tempêtes qui se succédèrent pendant un mois, presque sans interruption.

A ces tempêtes fit suite un excessif abaissement de température qui

provoqua finalement des chutes de neige telles que le Kaw-djer n’en

avait jamais vu de pareilles depuis qu’il s’était fixé en Magellanie.

Tant que cela fut au pouvoir des hommes, on lutta courageusement contre

cette neige, mais, dans le courant du mois de juin, les implacables

flocons tombèrent en tourbillons si épais qu’il fallut se reconnaître

vaincu. Malgré tous les efforts, la couche neigeuse atteignit, vers

le milieu de juillet, une épaisseur de plus de trois mètres, et

Libéria fut ensevelie sous un linceul glacé. Aux portes habituelles

furent substituées les fenêtres des premiers étages. Quant aux maisons

limitées à un simple rez-de-chaussée, elles n’eurent plus d’autre issue

qu’un trou percé dans le toit. La vie publique fut, on le conçoit,

entièrement arrêtée, et les relations sociales réduites au minimum

indispensable pour assurer la subsistance de chacun.

La santé générale se ressentit nécessairement de cette rigoureuse

claustration. Quelques maladies épidémiques firent de nouveau leur

apparition, et le Kaw-djer dut venir en aide à l’unique médecin de

Libéria qui ne suffisait plus à la peine.

Heureusement pour le repos de son esprit, il n’avait plus, à ce moment

d’inquiétudes pour Dick ni pour Sand. Des deux, Sand avait été le

premier à s’acheminer vers la guérison. Une dizaine de jours après le

drame dont il avait été la victime volontaire, on fut en droit de le

considérer comme hors de danger, et il n’y eut plus de motif de mettre

en doute que l’amputation serait évitée. Les jours suivants, en effet,

la cicatrisation gagna de proche en proche avec cette rapidité, on peut

dire cette fougue qui est l’apanage des tissus jeunes. Deux mois ne

s’étaient pas écoulés que Sand fut autorisé à quitter le lit.

Quitter le lit?... L’expression est impropre, à vrai dire. Sand ne

pouvait plus, ne pourrait plus jamais quitter le lit, ni se mouvoir

d’aucune manière sans un secours étranger. Ses jambes mortes ne

supporteraient jamais plus son corps d’infirme condamné désormais à

l’immobilité.

Le jeune garçon ne semblait pas, d’ailleurs, s’en affecter outre

mesure. Lorsqu’il eut repris conscience des choses, sa première parole

ne fut pas pour gémir sur lui-même, mais pour s’informer du sort de

Dick, au salut duquel il s’était si héroïquement dévoué. Un pâle

sourire entr’ouvrit ses lèvres quand on lui donna l’assurance que Dick

était sain et sauf, mais bientôt cette assurance ne lui suffit plus,

et, à mesure que les forces lui revenaient, il commença à réclamer son

ami avec une insistance grandissante.

Longtemps, il fut impossible de le satisfaire. Pendant plus d’un mois,

Dick ne sortit pas du délire. Son front fumait littéralement, malgré

la glace que le Kaw-djer pouvait maintenant employer sans ménagement.

Puis, lorsque cette période aiguë se résolut enfin, le malade était si

faible que sa vie paraissait ne tenir qu’à un fil.

A dater de ce jour, toutefois, la convalescence fit de rapides progrès.

Le meilleur des remèdes fut, pour lui, d’apprendre que Sand était

également sauvé. A cette nouvelle, le visage de Dick s’illumina d’une

joie céleste, et, pour la première fois depuis tant de jours, il

s’endormit d’un paisible sommeil.

Dès le lendemain, il put assurer lui-même Sand qu’on ne l’avait pas

trompé, et celui-ci, à partir de cet instant, fut délivré de tout

souci. Quant à son malheur personnel, il en faisait bon marché. Rassuré

sur le sort de Dick, il réclama aussitôt son violon, et, lorsqu’il tint

entre ses bras l’instrument chéri, il parut au comble du bonheur.

[Illustration: Des glissades vertigineuses... (Page 321.)]

Quelques jours plus tard, il fallut céder aux instances des deux

enfants et les réunir dans la même pièce. Dès lors, les heures

coulèrent pour eux avec la rapidité d’un rêve. Dans leurs couchettes

placées proches l’une de l’autre, Dick lisait tandis que Sand

faisait de la musique, et, de temps en temps, pour se reposer, ils se

regardaient en souriant. Ils s’estimaient parfaitement heureux.

Un triste jour fut celui où Sand quitta le lit. La vue de son ami ainsi

martyrisé jeta Dick, alors levé depuis une semaine, dans un abîme de

désespoir. L’impression qu’il reçut de ce spectacle fut aussi durable

que profonde. Il fut transformé soudainement, comme s’il eût été touché

par une baguette de fée. Un autre Dick naquit, plus déférent, plus

réfléchi, d’allures moins effrontées et moins combatives.

On était alors au début du mois de juin, c’est-à-dire au moment où la

neige commençait à bloquer les Libériens dans leurs demeures. Un mois

plus tard, on entra dans la période la plus froide de ce rude hiver. Il

n’y avait plus à compter sur le dégel avant le printemps.

Le Kaw-djer s’efforça de réagir contre les effets déprimants de ce

long emprisonnement. Sous sa direction, des jeux en plein air furent

organisés. Par une saignée faite à grand renfort de bras dans la berge

de la rivière, l’eau, prise au-dessous de la glace, se répandit sur la

plaine marécageuse, qui fut ainsi transformée en un admirable champ de

patinage. Les adeptes de ce sport, très pratiqué en Amérique, purent

s’en donner à cœur joie. Pour ceux auxquels il n’était pas familier,

on institua des courses de skis ou des glissades vertigineuses en

traîneaux le long des pentes des collines du Sud.

Les naufragés du Jonathan · 第 24 / 36 段