Il y en avait cependant, mais un seul, à vrai dire, et qui était de

taille trop réduite pour inspirer des craintes, alors même qu’on

eût connu sa présence. Celui qui, bien involontairement au surplus,

se tenait alors aux écoutes, n’était autre que Dick, et cinq hommes

robustes n’avaient, en effet, rien à redouter d’un enfant.

Le 30 mars étant pour eux jour de congé, Dick et Sand avaient quitté

la ville de bonne heure, en ayant pour objectif les grottes qu’ils

avaient autrefois fait retentir si souvent de leurs ébats. L’enfance

est capricieuse. Les amusements qu’elle aime avec le plus de passion,

elle les délaisse un beau jour subitement, la lassitude venue, pour les

reprendre ensuite avec la même soudaineté, quand d’autres distractions

ont à leur tour cessé de lui plaire. Après avoir eu leur succès, les

grottes avaient été abandonnées. Elles redevenaient à la mode.

Tout en marchant d’un pas vif, Dick et Sand traitaient l’importante

question du jeu qui allait être pratiqué ce jour-là. Plus exactement,

Dick, comme c’était assez la coutume, formulait d’autorité des ukases

que Sand enregistrait d’un air soumis,

«Mon vieux, prononça Dick, lorsqu’ils eurent dépassé les dernières

maisons, je vais te dire une bonne chose.

Sand alléché tendit l’oreille.

--On va jouer au restaurant.

Sand approuva de la tête. Mais, en réalité, il ne comprenait pas, il

faut l’avouer.

--Pige-moi ça, mon vieux! annonça Dick triomphalement.

--Des allumettes!... s’écria Sand émerveillé par un si prodigieux

joujou.

--Et ça!... reprit Dick en sortant péniblement de sa poche la

demi-douzaine de pommes de terre qu’il y avait fait entrer de force

avant de partir.

Sand battit des mains.

--Comme ça, décréta Dick dominateur, tu seras le patron du restaurant.

Moi, je serai le client.

--Pourquoi?... demanda Sand avec innocence.

--Parce que!... répondit Dick.

Devant cet argument péremptoire, il ne restait à Sand qu’à s’incliner.

C’est pourquoi, lorsqu’ils furent tous deux dans la grotte, les

choses se passèrent comme l’avait arrêté son tyrannique camarade.

Dans un coin, il y avait un tas de branches venues on ne savait d’où.

Quelques-unes de ces branches furent bientôt transformées en un feu

magnifique, et les pommes de terre commencèrent à cuire.

Quand elles furent cuites, le véritable jeu commença. Sand joua à

merveille le rôle du restaurateur, et Dick ne lui fut pas inférieur

dans celui du client de passage. Il aurait fallu voir avec quelle

désinvolture il entra dans la grotte,--car, bien entendu, il en était

ressorti pour augmenter la vraisemblance,--avec quelle distinction il

s’assit par terre devant l’illusion d’une table, avec quelle autorité

il réclama tous les mets qui lui venaient à l’esprit. Il demanda des

œufs, du jambon, du poulet, du corned-beef, du riz, du pudding, et

plusieurs autres choses. Dieu merci, le client pouvait impunément se

montrer exigeant. Jamais on n’avait vu un restaurant si bien garni. Le

restaurateur avait de tout. Quelle que fût la commande, il répondait

sans hésiter par des «Voilà, Monsieur!», en apportant sans aucun retard

les mets indiqués, qui étaient en effet, il n’en faut pas douter, des

œufs, du jambon ou du poulet, bien qu’un observateur superficiel les

eût peut-être confondus avec de simples pommes de terre.

Malheureusement, il n’est pas d’office si merveilleusement garni qu’il

ne s’épuise, comme il n’est pas d’appétit si robuste qu’il ne finisse

par être rassasié. Par une étonnante coïncidence, ces deux événements

se produisirent en même temps, et, phénomène non moins merveilleux, ce

fut au moment précis où il ne restait plus une seule pomme de terre.

Sand éprouva un gros chagrin en faisant cette désolante constatation.

--Tu les a toutes mangées!... soupira-t-il d’un air désappointé.

Dick daigna s’expliquer.

--Puisque c’est moi le client... répondit-il comme si la chose allait

de soi. Un patron ne mange pas sa marchandise, peut-être!

Mais Sand, cette fois, ne parut pas convaincu.

--En attendant, moi, je n’ai rien, fit-il remarquer tout penaud.

Dick le prit de très haut.

--Non, mais, dis donc un peu que je suis un gourmand!... Et puis, zut!

je ne joue plus, là!

--Dick!... implora Sand terrifié par cette menace.

Il n’en fallut pas davantage. Dick renonça immédiatement à ses projets

de vengeance.

--Alors, dit-il d’un air magnanime, c’est moi qui ferai le patron...

C’est à toi d’être le client.

Le jeu s’organisa d’après ce nouveau programme. Ce fut Sand qui sortit

de la grotte, y rentra et s’assit par terre devant la table imaginaire.

Cette mise en scène terminée, Dick s’approcha de son client ravi en lui

présentant un caillou. Mais Sand, dont l’intelligence était moins vive,

ne comprit pas tout de suite et regarda le caillou d’un air ahuri.

--Bête!... expliqua Dick. C’est la note.

--Je n’ai rien eu, objecta Sand révolté.

--Puisqu’il n’y a plus rien... il n’y a plus qu’à payer le dîner...

Dans un restaurant, on paye, peut-être!... Tu diras: «Garçon,

donnez-moi la note, je vous prie». Moi, je dirai: «Voilà, Monsieur!»

Toi, tu diras: «Voilà, garçon, un _cent_ pour le dîner et un _cent_

pour vous.» Moi, je dirai: «Merci, Monsieur.» Et tu me donneras deux

cents.

Tout se passa conformément à ce plan fort logique. Sand eut le ton

qu’il fallait pour demander: «Garçon, donnez-moi la note, je vous

prie», et Dick cria si parfaitement: «Voilà, Monsieur!», qu’on l’eût

pris pour un garçon véritable. C’était à s’y méprendre. Sand enchanté

donna les deux cents.

Une réflexion ne laissa pas toutefois de gâter son plaisir.

--C’est toi qui as mangé les pommes de terre, et c’est moi qui les

paye! dit-il un peu mélancoliquement.

Dick n’eut pas l’air d’entendre. Il avait parfaitement entendu

cependant. Et la preuve en est qu’il avait rougi jusqu’aux oreilles.

--Nous achèterons un réglisse au bazar Rhodes, promit-il pour se mettre

en repos avec sa conscience.

Puis, en profond politique, afin de couper court à l’incident:

--On va jouer à autre chose, déclara-t-il.

--A quoi? demanda Sand.

--Au lion, décida Dick, qui, sans hésiter, se distribua le beau rôle.

Tu seras un voyageur. Moi, je suis un lion. Tu vas sortir. Alors, tu

entreras dans la grotte pour te reposer, et je sauterai sur toi pour te

manger. Alors, tu crieras: «Au secours!...» Alors, je m’en irai et je

reviendrai en courant. Je serai un chasseur et je tuerai le lion.

--Puisque c’est toi, le lion! objecta Sand non sans une certaine

logique.

--Non, je serai un chasseur.

--Alors, qui est-ce qui me mangera?

--Bête!... c’est moi, quand je serai le lion.

Sand se plongea en de profondes réflexions, en regardant son camarade

d’un air rêveur. Celui-ci interrompit sa recherche.

--Tu n’as pas besoin de comprendre, dit-il, Va-t-en. Après, tu

reviendras. Le lion te guettera dans les rochers... Tu as le temps...

Une demi-heure au moins... C’est moi, le lion, tu sais... Alors, je

suis à l’affût... Un lion, ça n’y reste pas deux minutes à l’affût...

Monte par la galerie jusqu’à la grotte d’en haut, et reviens par

dehors... Mais tu ne te méfies pas, tu comprends, tu ne te doutes de

rien... C’est seulement quand tu entendras le rugissement du lion...»

Et Dick poussa un rugissement terrifiant.

Sand était déjà parti. Il remontait la galerie et tout à l’heure il

redescendrait docilement pour se faire dévorer par le lion.

Pendant que son camarade s’éloignait, Dick s’était tapi entre les

rochers. Il avait une demi-heure à attendre, mais cela ne lui semblait

pas long. Il était le lion. Or, ainsi qu’il l’avait fait observer

précieusement, un lion doit savoir garder l’affût avec patience.

Pour rien au monde il n’eût montré le bout de sa frimousse, et

consciencieusement il poussait de temps à autre, bien qu’il fût tout

seul, de petits rugissements, préludes du grand, du terrible, qui

éclaterait quand le lion dévorerait le malheureux voyageur.

Il fut interrompu dans ces exercices préparatoires. Plusieurs personnes

gravissaient la pente de la montagne. Dick, absolument convaincu

qu’il était un lion véritable, n’eut garde de se montrer, mais sa

transformation en roi du désert ne l’empêcha pas de reconnaître au

passage Lewis Dorick, les frères Moore, Kennedy et Sirdey. Dick fit

la grimace. Il n’aimait pas tous ces gens-là et particulièrement Fred

Moore qu’il considérait comme son ennemi personnel.

Les cinq hommes disparurent dans la grotte, à la grande colère de Dick,

qui entendit leurs exclamations d’étonnement lorsqu’ils découvrirent le

feu.

«Elle n’est pas à eux, la grotte,» murmura-t-il entre ses dents.

Mais d’autres paroles arrivèrent jusqu’à lui et lui firent dresser

l’oreille. On parlait de poudre et de bombe, et ce dernier mot, qu’il

comprenait mal, on le mêlait aux noms du Gouverneur et d’Hartlepool.

Peut-être était-il trop loin et avait-il mal entendu... Avec précaution

il s’approcha de l’entrée de la grotte, jusqu’à une place d’où il

pouvait entendre distinctement tout ce qu’on y disait.

Quelqu’un parlait précisément en ce moment. Dick reconnut la voix de

Sirdey.

«Et après?... demandait l’ancien cuisinier qui continuait à jouer

auprès de Dorick le rôle du critique.

--Après?... répéta Dorick d’un ton interrogateur.

--Oui... reprit Sirdey. Ta bombe, ce n’est pas comme le baril. Tu n’as

pas la prétention de les tuer tous... Quand tu auras fait sauter le

Kaw-djer, il restera Hartlepool et les hommes du poste.

--Qu’importe!... répondit Dorick avec violence. Je ne les crains pas...

La tête coupée, le corps ne compte plus.»

Tuer!... Couper la tête au Gouverneur!... Dick, devenu soudain sérieux,

écoutait en tremblant ces paroles terribles.

V

UN HÉROS.

Couper la tête du Gouverneur!... Dick, en oubliant son rôle de lion, ne

pensa plus qu’à s’enfuir. Il fallait courir à Libéria... raconter ce

qu’il venait d’entendre...

Malheureusement pour lui, l’excès de sa précipitation l’empêcha de

calculer ses mouvements avec assez de prudence. Une pierre se détacha

et dégringola bruyamment. Aussitôt quelqu’un se montra sur le seuil

de la caverne, en lançant de tous côtés des regards soupçonneux. Dick

effrayé reconnut Fred Moore.

De son côté, celui-ci avait aperçu l’enfant.

«Ah!... c’est toi, moucheron!... dit-il. Que fais-tu là?

Dick, paralysé par la terreur, ne répondit pas.

--Tu as donc ta langue dans ta poche, aujourd’hui?... reprit la grosse

voix de Fred Moore. Elle est bien pendue, pourtant... Attends un peu.

Je vais t’aider à la retrouver, moi...

La peur rendit à Dick l’usage de ses jambes. Il prit sa course et

s’élança sur la pente. Mais en quelques enjambées son ennemi l’eut

rejoint. Saisi à la ceinture par une main robuste, il fut soulevé comme

une plume.

--Voyez-vous ça!... grondait Fred Moore en élevant à la hauteur de son

visage l’enfant terrifié. Je t’apprendrai à espionner, petite vipère!

En un instant, Dick fut transporté dans la grotte et jeté comme un

paquet aux pieds de Lewis Dorick.

--Voilà, dit Fred Moore, ce que j’ai trouvé dehors, en train de nous

écouter!

D’une taloche, Dorick releva l’enfant.

--Qu’est-ce que tu faisais là? demanda-t-il sévèrement.

Dick avait grand’peur. Même, pour être franc, il tremblait comme la

feuille. Malgré tout, cependant, son orgueil fut plus fort. Il se

redressa sur ses petites jambes, tel un coq de combat sur ses ergots.

--Ça ne vous regarde pas, répliqua-t-il avec arrogance... On a bien

le droit de jouer au lion dans la grotte... Elle n’est pas à vous, la

grotte.

--Tâche de répondre poliment, morveux, dit Fred Moore, en administrant

une nouvelle taloche à son captif.

Mais les coups n’étaient pas des arguments à employer avec Dick. On

l’eût haché comme chair à pâté, qu’on ne l’eût pas fait céder. Au lieu

de plier l’échine, il grandit au contraire de tout son pouvoir sa

taille exiguë, serra les poings, puis, regardant son adversaire bien en

face:

--Grand lâche!... dit-il.

Fred Moore ne parut pas autrement sensible à cette injure.

--Qu’est-ce que tu as entendu? demanda-t-il. Tu vas nous le dire, ou

sinon!...

Mais Fred Moore eut beau lever la main, et même la faire retomber à

plusieurs reprises avec une force toujours croissante, Dick s’obstina

dans un silence farouche.

Dorick intervint.

--Laissez cet enfant dit-il. Vous n’en tirerez rien... D’ailleurs, peu

nous importe. Qu’il ait entendu ou non, je présume que nous ne serons

pas assez bêtes pour lui rendre la clef des champs...

--On ne va pas le tuer, je pense? interrompit Sirdey qui semblait

décidément peu enclin aux solutions violentes.

--Il n’en est pas question, répondit Dorick en haussant les épaules. On

va le boucler simplement... Quelqu’un a-t-il sur lui un bout de corde?

--Voilà, dit Fred Moore en tirant de sa poche l’objet demandé.

--Et voilà, ajouta son frère William, en offrant sa ceinture de cuir.

En un tour de main, Dick fut étroitement ligotté. Les chevilles serrées

l’une contre l’autre, les mains liées derrière le dos, il ne pouvait

plus faire un mouvement. Puis Fred Moore le transporta dans la seconde

grotte où il le jeta sur le sol comme un paquet.

--Tâche de te tenir tranquille, recommanda-t-il à son prisonnier avant

de s’éloigner. Sans ça, tu auras affaire à moi, mon garçon!»

Cette recommandation donnée, il retourna près de ses compagnons, et

l’éternelle conversation fut reprise. Toutefois, elle était proche de

son terme, et l’heure de l’action allait de nouveau sonner. Pendant

qu’on parlait autour de lui, Dorick avait placé le goudron sur le feu,

et bientôt, avec des soins méticuleux, il commença la fabrication de

son engin meurtrier.

Tandis que les cinq misérables se préparaient ainsi au crime, leur

destinée s’élaborait à leur insu. La capture de Dick avait eu un

témoin. Sand, en allant au rendez-vous, où, selon les conventions, il

devait être victime de la férocité du lion, avait assisté à toute la

scène. Il avait vu son camarade capturé, emporté, ligotté et enfin jeté

dans la deuxième grotte.

Sand fut plongé dans un affreux désespoir. Pourquoi s’était-on emparé

de Dick?... Pourquoi l’avait-on frappé?... Pourquoi Fred Moore

l’avait-il emporté?... Qu’avait-on fait de lui?... On l’avait tué,

peut-être!... A moins qu’il fût seulement blessé, et qu’il attendît du

secours.

Dans ce cas, Sand lui en apporterait. Il s’élança à l’assaut de la

montagne, grimpa comme un chamois jusqu’à la grotte supérieure,

redescendit la galerie étroite qui réunissait les deux systèmes.

Moins d’un quart d’heure plus tard, il arrivait au bas de la pente,

à l’endroit où la galerie s’épanouissait pour former le ténébreux

évidement creusé en plein massif, dans lequel Dick avait été incarcéré.

Par le passage faisant communiquer cet évidement avec la caverne

extérieure, un peu de lumière filtrait. Par là arrivaient également,

sourdes, effacées, les voix de Lewis Dorick et de ses quatre complices.

Sand, comprenant la nécessité de la prudence, ralentit son allure et

s’approcha de son ami à pas de loup.

Les mousses, en leur qualité d’apprentis marins, ont toujours un

couteau en poche. Sand eut tôt fait d’ouvrir le sien et de couper

les liens du prisonnier. A peine libre de ses mouvements, celui-ci,

sans prononcer un seul mot, courut vers la galerie par laquelle lui

était venu le salut. Il ne s’agissait pas d’une plaisanterie. Lui seul

savait, grâce aux quelques mots surpris, à quel point la situation

était grave et combien il importait d’agir vite. C’est pourquoi, sans

perdre son temps à de vains remercîments, il s’élança dans la galerie

et en escalada la pente en toute hâte tandis que, sur ses talons,

s’époumonait le pauvre Sand.

La double évasion aurait facilement réussi, si le malheur n’avait voulu

que Fred Moore, en cet instant précis, n’eût la fantaisie de venir

jeter un coup d’œil sur son prisonnier. Dans la lumière incertaine qui

arrivait de la première grotte, il crut voir remuer une forme vague. A

tout hasard, il s’élança sur ses traces et découvrit ainsi la galerie

ascendante dont il n’avait pas jusqu’alors soupçonné l’existence.

Comprenant aussitôt qu’il était joué et que son prisonnier s’échappait,

il poussa un furieux juron et se mit, lui troisième, à gravir la pente.

Si les enfants avaient une quinzaine de mètres d’avance, Fred Moore,

d’un autre côté, possédait de longues jambes, et le passage étant

relativement vaste, dans sa partie inférieure tout au moins, rien ne

s’opposait à ce qu’il profitât de cet avantage. L’obscurité profonde

qui l’entourait constituait, il est vrai, un sérieux obstacle à sa

marche dans cette galerie inconnue, que Dick et Sand connaissaient si

bien au contraire. Mais Fred Moore était en colère, et, quand on est en

colère, on n’écoute pas les conseils de la prudence. Aussi courait-il à

corps perdu dans les ténèbres, les mains étendues en avant, au risque

de se briser la tête contre une saillie de la voûte.

Fred Moore ignorait qu’il y eût deux fugitifs devant lui. Il ne voyait

absolument rien, et les enfants n’avaient garde de parler. Seul, le

bruit des pierres qui roulaient sur la pente lui indiquait qu’il était

en bonne voie, et, ce bruit devenant plus proche d’instant en instant,

il en concluait qu’il gagnait du terrain.

Les enfants faisaient de leur mieux. Ils savaient qu’on était à

leur poursuite et comprenaient parfaitement qu’on les rattrapait

progressivement. Ils ne désespéraient pas cependant. Tous leurs efforts

tendaient à atteindre cet étranglement de la galerie où le toit n’était

supporté que par un rocher que le moindre choc eût fait basculer. Au

delà, la galerie était plus basse et plus étroite, et leur petite

taille les servirait. Ils pourraient continuer à courir, tandis que

leur ennemi serait dans l’obligation de se courber.

Cet étranglement, objet de leurs vœux, ils l’atteignirent enfin. Plié

en deux, Dick le franchit heureusement le premier. Sand, marchant sur

les mains et sur les genoux, se glissait à sa suite, quand il se sentit

tout à coup immobilisé, sa cheville saisie par une main brutale.

«Je te tiens, bandit!...» disait en même temps derrière lui une voix

furieuse.

Fred Moore était, en effet, au comble de la fureur. Rien ne l’ayant

averti que la galerie fût brusquement abaissée et rétrécie en un point

de son parcours, il s’en était fallu de peu qu’il ne se fracassât la

tête. Son front était entré en contact avec la voûte si rudement que

le contre-coup l’avait fait choir à demi assommé. Ce fut précisément à

cette chute qu’il dut le succès de sa poursuite, la main qu’il étendait

instinctivement étant tombée par fortune sur la jambe du fuyard.

Sand se vit perdu... On allait se débarrasser de lui et on repartirait

à la poursuite de Dick qui serait rejoint à son tour... Alors, que

ferait-on à Dick?... On l’emprisonnerait... on le tuerait peut-être!...

Il fallait empêcher cela, l’empêcher à tout prix!...

Sand fit-il, en réalité, cette série de raisonnements? Même, fut-ce de

propos délibéré qu’il adopta le moyen désespéré auquel il eut recours?

Ce n’est pas sûr, car le temps de la réflexion lui manqua, et, de son

commencement à sa fin, le drame tout entier n’eut pas la durée d’une

seconde.

Il semblerait que nous ayons en nous-même un autre être qui, dans

certains cas, agit pour notre compte. Ce serait lui, le _sub-conscient_

des philosophes, qui nous fait trouver soudain, alors que nous n’y

pensons plus, la solution d’un problème longtemps cherchée en vain. Ce

serait lui qui gouvernerait nos réflexes et serait cause des gestes

instinctifs que peuvent provoquer les excitations extérieures. Ce

serait lui enfin qui nous déciderait parfois à l’improviste à des actes

dont la source profonde est en nous, mais que notre volonté n’a pas

formellement décidés.

Sand n’eut qu’une idée claire: la nécessité de sauver Dick et d’arrêter

la poursuite. Le _sub-conscient_ fit le reste. D’eux-mêmes ses bras

s’étendirent et s’accrochèrent au bloc instable qui soutenait le toit

de la galerie, tandis que Fred Moore, ignorant du danger, le tirait

violemment en arrière.

Le bloc glissa. La voûte s’écroula en faisant un bruit sourd.

A ce bruit, Dick, saisi d’un trouble vague, s’arrêta sur place,

écoutant. Il n’entendit plus rien. Le silence était revenu, profond

comme les ténèbres dans lesquelles il était plongé. Il appela Sand, à

voix basse d’abord, puis plus fort, puis plus fort encore... Enfin,

comme il n’obtenait pas de réponse, il revint sur ses pas et se heurta

à un amoncellement de rocs qui ne laissaient entre eux aucune issue. Il

comprit aussitôt. La galerie s’était écroulée, Sand était là-dessous...

Un instant, Dick resta immobile, hébété, puis il repartit brusquement à

toute vitesse, et, parvenu au jour, se rua sur la descente comme un fou.

Le Kaw-djer était en train de lire paisiblement avant de se mettre au

lit, quand la porte du Gouvernement s’ouvrit avec violence. Une sorte

de boule d’où sortaient des cris et des mots inarticulés vint rouler à

ses pieds. La première surprise passée, il reconnut Dick.

«Sand... Gouverneur... Sand!... gémissait celui-ci.

Le Kaw-djer prit une voix sévère.

--Que signifie cela?... Qu’y a-t-il?

Mais Dick ne parut pas comprendre. Il avait des yeux égarés, les larmes

ruisselaient de son visage, et de sa poitrine haletante s’échappaient

des mots sans suite.

--Sand... Gouverneur!... Sand... disait-il en tirant le Kaw-djer par la

main comme s’il eût voulu l’entraîner. La grotte... Dorick... Moore...

Sirdey... la bombe... couper la tête... Et Sand... écrasé!... Sand...

Gouverneur!... Sand!...

En dépit de leur incohérence, ces mots étaient clairs, cependant.

Quelque chose d’insolite avait dû se produire aux grottes, une chose à

laquelle, d’une manière ou d’une autre, Dorick, Moore et Sirdey étaient

mêlés et dont Sand avait été la victime. Quant à tirer de Dick des

renseignements plus précis, il n’y fallait pas songer. Le petit garçon,

au paroxysme de l’épouvante, continuait à prononcer les mêmes paroles

qu’il répétait interminablement et semblait avoir perdu la raison.

Le Kaw-djer se leva, et, appelant Hartlepool, il lui dit rapidement:

--Il se passe quelque chose aux grottes... Prenez cinq hommes,

munissez-vous de torches, et venez m’y rejoindre. Hâtez-vous.»

Puis, sans attendre la réponse, il obéit à l’appel de la petite main

dont la sollicitation se faisait de plus en plus pressante, et partit

en courant dans la direction de la pointe. Deux minutes plus tard,

Hartlepool, à la tête de cinq hommes armés, se mettait en marche à son

tour.

Malheureusement, dans la nuit presque complète, le Kaw-djer était déjà

hors de vue. «Aux grottes,» avait-il dit. Hartlepool alla donc vers

les grottes, c’est-à-dire vers celle qu’il connaissait le mieux et

dans laquelle jadis il avait caché les fusils, tandis que le Kaw-djer,

guidé par Dick, se dirigeait plus au Nord, de manière à contourner

l’extrémité de la pointe et à atteindre, sur l’autre versant, celle des

deux grottes inférieures dont Dorick avait fait son quartier général.

Celui-ci, à l’exclamation poussée par Fred Moore en découvrant la fuite

du prisonnier, avait interrompu son travail et, suivi de ses trois

compagnons, il s’était avancé jusqu’à la seconde grotte, prêt à donner

main forte au camarade qui venait d’y entrer. Toutefois, Fred Moore

n’ayant affaire qu’à un enfant, il ne s’était pas attardé, et, après un

rapide coup d’œil que l’obscurité avait rendu inutile, il s’était remis

à son travail.

Les naufragés du Jonathan · 第 23 / 36 段