verse, en effet, et le bruit qui les avait épouvantés était celui des
gouttes qui crépitaient furieusement contre le toit. En somme, c’était
une circonstance favorable. La pluie effacerait toutes les traces, et
rien ne pourrait les dénoncer, si par hasard les soupçons se portaient
sur eux. D’autre part, ce vacarme couvrirait l’inévitable pétillement
de la mèche.
Par exemple, il n’y avait pas de temps à perdre. Le ciel s’empourprait
déjà vers l’Est. Dans quelques instants, il ferait grand jour, et
Dorick connaissait assez les habitudes du Kaw-djer pour savoir que
celui-ci ne tarderait pas beaucoup à paraître au dehors.
«Vite!» dit-il.
La mèche déroulée, l’un des bouts fut introduit dans le tonneau, puis
Dorick enflamma une allumette qu’il approcha de l’autre extrémité.
Hâtivement, les deux hommes sortirent alors, Kennedy le premier en
emportant le second baril, puis Dorick qui tira de son mieux la porte
derrière lui.
Les frères Moore et Sirdey étaient fidèlement à leurs postes.
Dorick, appelant leur attention par un léger sifflement, leur apprit
d’un geste le succès de la tentative.
Aussitôt, tous s’éloignèrent rapidement, tandis que, sur la place
déserte, l’orage continuait à verser son déluge.
IV
DANS LES GROTTES.
Quand le Kaw-djer sortit du Gouvernement, l’orage était apaisé. Il ne
pleuvait plus. Chassant devant lui les nuages, le soleil avait jailli
de la mer et dorait Libéria de ses rayons obliques.
Le Kaw-djer regarda autour de lui. Il ne vit personne. Comme chaque
jour, il sortait le premier du sommeil.
Aspirant largement l’air matinal, il s’avança de quelques pas
sur la place transformée par l’orage en un lac de boue. La porte
entr’ouverte du Tribunal attira aussitôt son attention. Sans attacher
à cette négligence beaucoup d’importance, il s’approcha de la porte
dans l’intention de la fermer. Il aperçut alors qu’elle avait été
fracturée, ce qui le surprit grandement. Quel était le sens d’une telle
effraction? Y avait-il donc des gens si dénués de tout que le misérable
contenu de cette salle eût été capable de les tenter?
Le Kaw-djer poussa la porte et, dès le seuil, vit le tonnelet. Il
ne comprit pas tout d’abord, mais un rapide examen l’eut bientôt
renseigné. Cette poudre répandue... cette mèche aux trois quarts
consumée qui traînait sur le parquet... Il n’y avait pas à s’y tromper:
on avait voulu le faire sauter, et le Gouvernement avec lui.
Cette découverte le plongea dans la stupéfaction. Eh quoi! il existait
des colons qui le haïssaient à ce point!... Puis il réfléchit,
cherchant quels pouvaient être les auteurs d’un pareil attentat.
Certes, il n’était en état d’accuser personne. Mais il connaissait
trop bien cependant la population de la ville, pour que ses soupçons
pussent s’égarer hors d’un cercle assez restreint. Ferdinand Beauval,
malgré ses nouvelles fonctions?... Peut-être, à la rigueur. Lewis
Dorick?... Plus probablement. En tous cas, quelqu’un de ceux qui
évoluaient dans leurs sillages.
Le Kaw-djer fit du regard le tour de la salle et remarqua le trou
pratiqué dans la cloison. L’aventure était limpide. Ce tonneau, on
l’avait dérobé dans l’entrepôt, amené où il se trouvait maintenant,
puis le coupable s’était enfui, après avoir allumé la mèche qui devait
provoquer la déflagration de la poudre... Mais, contrairement à
l’espoir du criminel, l’explosion ne s’était pas produite. La mèche,
après avoir brûlé sur les deux tiers de sa longueur, s’était éteinte au
contact d’une flaque d’eau qui recouvrait son dernier tiers.
D’où venait cette eau? Pour le savoir, le Kaw-djer n’eut qu’à lever
la tête. Elle était venue du ciel, par une fissure du toit, à travers
le plafond fait de planches à peine assemblées. Entre deux lames
disjointes, des traces d’humidité étaient visibles. De là, l’eau était
tombée goutte à goutte, jusqu’à former cette flaque qui avait opposé au
feu une infranchissable barrière.
Le Kaw-djer ne put réprimer un frisson, sinon pour lui-même, du moins
pour ceux que le Gouvernement abritait avec lui, c’est-à-dire pour
Hartlepool, qui y avait élu domicile avec ses deux enfants adoptifs, et
pour les hommes de garde la nuit précédente. Leur vie n’avait dépendu
que d’une circonstance fortuite. Sans l’orage qui avait éclaté aux
premières lueurs de l’aube, tous seraient morts à l’heure actuelle.
Réflexions faites, le Kaw-djer jugea préférable de tenir secrète cette
tentative avortée. Il n’avait nul besoin de ce surcroît de popularité,
et mieux valait, en dernière analyse, ne pas jeter le trouble dans
cette population paisible.
Tirant la porte derrière lui, il alla réveiller Hartlepool, qu’il
conduisit au Tribunal et qu’il mit au courant des événements,
Hartlepool fut atterré. Pas plus que son chef, il ne pouvait désigner
les coupables, mais, pas plus que lui, il n’hésitait sur les noms de
ceux qu’il était logique de suspecter.
Le Kaw-djer ayant résolu de ne pas ébruiter cette affaire, il lui
fallait boucher l’ouverture de la cloison sans aucun concours étranger.
Hartlepool partit donc à la recherche des matériaux nécessaires, tandis
que le Kaw-djer transportait le baril de poudre à l’endroit qu’il
occupait antérieurement dans l’entrepôt.
Il put ainsi constater qu’un autre des tonnelets avait disparu. En y
comprenant celui qu’il avait trouvé dans la salle du Tribunal, il n’en
restait que quatre, au lieu de cinq. Que voulait-on faire de cette
poudre? Pas un bon usage assurément. Pourtant, en l’absence de toute
arme à feu, elle n’était guère utilisable, les voleurs devant bien
supposer qu’on allait rendre impossible une tentative semblable à celle
qu’un hasard favorable venait de faire échouer.
Dès qu’Hartlepool fut de retour, les deux maçons improvisés remirent en
place le morceau de madrier coupé par Kennedy, puis le vide fut bouché
comme précédemment avec des pierrailles noyées dans du mortier. Bientôt
il ne subsista aucune trace de l’attentat. Alors seulement le Kaw-djer
se retira chez lui, en se faisant suivre d’Hartlepool qu’il informa de
la disparition d’un second baril de poudre.
La chose méritait considération. Puisque les coupables s’étaient
emparés de cette poudre, c’est qu’ils méditaient de recommencer leur
tentative, et il convenait d’aviser aux moyens de se protéger contre
eux.
Après que la question eut été examinée sous toutes ses faces, il fut
définitivement convenu que l’attentat ne serait pas ébruité, et qu’on
agirait avec prudence de façon à ne pas attirer l’attention. En premier
lieu, on résolut d’augmenter les forces de police et de les porter
de quarante à soixante hommes, en attendant mieux, si la nécessité
en était ultérieurement démontrée. Pour l’instant, il faudrait se
contenter de huit gardes supplémentaires, puisqu’on ne possédait
en réserve que ce nombre d’armes à feu, mais il fut entendu que le
Kaw-djer ferait venir deux cents nouveaux fusils, de manière à pouvoir
parer dans l’avenir à toutes les éventualités. Il s’était créé à
Libéria des intérêts déjà considérables et qui grandissaient de jour en
jour. Il importait d’être en mesure de les défendre au besoin.
On convint, en outre, que les hommes de veille monteraient dorénavant
leur garde en plein air et non dans le poste de police. Ils se
relèveraient deux par deux et, pendant leur faction, feraient les cent
pas autour du Gouvernement, qui serait ainsi à l’abri d’une surprise.
Le Kaw-djer ne crut pas devoir s’arrêter pour l’instant à d’autres
mesures, mais Hartlepool se promit _in petto_ de les compléter en
entourant son chef d’une protection aussi vigilante que discrète.
Quant à découvrir les coupables, il n’y fallait pas compter, sous peine
de mettre la ville en ébullition. Ils n’avaient laissé aucune trace,
et seule la découverte du baril de poudre dérobé les eût démasqués.
Mais, pour trouver ce baril, il aurait fallu se livrer à de nombreuses
perquisitions, qui eussent causé une émotion que le Kaw-djer entendait
éviter à tout prix.
Les choses ainsi réglées, la vie reprit son cours normal. Les jours
passèrent après les jours, effaçant le souvenir d’un incident auquel le
temps écoulé enlevait beaucoup de son importance première et dont la
nouvelle organisation rendait le retour impossible.
Le Kaw-djer, tout au moins, cessa bientôt d’y penser. Il avait d’autres
soucis en tête. Emporté par son œuvre comme par un torrent, il goûtait
l’ivresse sublime des créateurs. Son cerveau surchauffé élaborait sans
cesse de nouvelles entreprises, et l’exécution d’un projet n’était pas
terminée qu’il passait au projet suivant.
Il n’avait même pas attendu que le batardeau du futur quai fût
achevé, pour concevoir d’autres rêves. L’un, très réalisable à coup
sûr, consistait à utiliser une chute de la rivière située à quelques
kilomètres en amont, pour y établir une station électrique qui
distribuerait partout la lumière et la force. Libéria éclairée à
l’électricité!... Qui, deux ans auparavant, eût pu prévoir cela?
Pourtant ce projet n’était pas celui qui passionnait le plus le
Kaw-djer. Il en rêvait un autre plus grandiose. Éclairer Libéria, cela
était utile, certes, mais utile seulement à une très petite fraction
de l’humanité, et, d’autre part, l’entreprise présentait si peu de
difficultés qu’on pouvait la considérer comme une simple distraction.
L’œuvre qui le passionnait réellement était plus générale et plus
vaste. Elle intéressait l’humanité tout entière.
[Illustration: Les deux maçons improvisés... (Page 278.)]
Il en devait la première pensée au naufrage même du _Jonathan_. Quand
les coups de canon s’étaient fait entendre dans la nuit, le Kaw-djer
avait, on s’en souvient, allumé un feu au sommet du cap Horn, Mais ce
n’était là qu’un expédient, et, après comme avant, rien n’avertissait
du péril les navires en détresse. L’agonie du _Jonathan_ n’avait
été, en effet, qu’une des innombrables scènes du drame qui se joue
perpétuellement dans ces parages. Des centaines de bâtiments doublent,
au milieu des tourmentes, l’extrême pointe de l’Amérique. Moins heureux
que le _Jonathan_, ils n’ont pas de feu pour les guider, et trop
souvent ils couvrent de leurs débris les récifs de l’archipel. Il en
serait autrement si un phare s’allumait chaque soir au coucher du
soleil. Prévenus à temps, les bâtiments prendraient le large, et une
multitude de naufrages seraient évités.
Depuis que le Kaw-djer avait mis le pied sur le cap Horn, pas un
jour ne s’était écoulé sans qu’il fût tenté par cette grande œuvre.
Toutefois il n’en méconnaissait pas les difficultés, et longtemps il y
avait pensé comme à une irréalisable chimère. Mais les choses étaient
changées à présent. Gouverneur d’un État en voie d’ascension rapide, il
pouvait employer un nombre presque illimité de travailleurs. La chimère
cessait d’être irréalisable.
D’autre part, la question d’argent, qui se fût autrefois posée, était
désormais résolue. Il est à croire, en effet, que le Kaw-djer avait à
sa disposition des ressources considérables, puisqu’il avait pu faire
à l’État hostelien les avances qui en avaient permis le développement.
Longtemps il s’était refusé à puiser dans ces richesses dont il avait
volontairement oublié l’existence, mais, maintenant qu’il les avait
une première fois utilisées, ses répugnances n’avaient plus de raison
d’être. Le sacrifice était accompli; il n’y avait aucun motif de ne pas
faire encore ce qu’il avait déjà fait.
D’ailleurs, sa prospérité croissante permettrait bientôt à l’État
hostelien de commencer le remboursement des avances que son créateur
lui avait consenties. Ces capitaux, celui-ci n’allait pas les placer
à la manière d’un bourgeois. Il n’allait pas thésauriser, lui qui
professait pour l’argent un si dédaigneux mépris. Quel meilleur usage
pourrait-il en faire que de les utiliser à la construction d’un phare
au sommet du tragique promontoire sur la rude écorce duquel tant de
navires viennent s’écraser?
Une grave difficulté subsistait cependant. Si l’île Hoste était libre,
l’île Horn demeurait chilienne. Mais cette difficulté n’était peut-être
pas insurmontable. Il n’était pas impossible que le Chili consentît
à un abandon de ses droits sur un rocher inculte, en considération
de l’usage que s’engagerait à en faire le nouveau possesseur. Cette
négociation, il convenait de la tenter, tout au moins. Et c’est
pourquoi le premier navire en partance emporta une note officielle
adressée sur ce sujet par le Gouverneur de l’État hostelien à la
République du Chili.
Pendant que le Kaw-djer s’absorbait ainsi dans son œuvre, le danger
dont il perdait le souvenir restait suspendu au-dessus de sa tête. Les
auteurs de l’attentat étaient demeurés inconnus. Impunis, et ayant
toujours en leur possession le baril de poudre qui constituait entre
leurs mains la plus terrible des menaces, ils vivaient librement, noyés
dans la foule des colons.
Si le Kaw-djer, justifiant par la crainte de troubler la population de
Libéria la répugnance de toute mesure policière, qui subsistait au fond
de son cœur comme un vieux reste de ses anciennes idées libertaires, ne
se fût pas interdit, dès le début, de procéder à une enquête sérieuse,
peut-être eût-il mis la main sur les coupables. Le baril de poudre
n’était pas loin, en effet, Dorick et Kennedy l’ayant transporté, le
matin même de leur attentat, dans une de ces grottes de la pointe de
l’Est que le Kaw-djer ne pouvait ignorer, puisque c’est dans l’une
d’elles qu’Hartlepool avait autrefois déposé la réserve de fusils.
Ces grottes, on ne l’aura peut-être pas oublié, étaient au nombre de
trois: deux inférieures, dont l’une, prenant jour sur le versant Sud,
communiquait avec la seconde, évidée en plein cœur de la montagne, et
une supérieure, située une cinquantaine de mètres plus haut, cette
dernière s’ouvrant au contraire sur le versant Nord et dominant par
conséquent Libéria. Une étroite fissure réunissait les deux systèmes.
Praticable à la rigueur malgré sa forte inclinaison, cette fissure
présentait, vers le milieu de son parcours, un étranglement qui
obligeait à ramper pendant quelques mètres, en évitant soigneusement de
toucher, de frôler même un bloc instable qui supportait seul la voûte
en cet endroit et dont la chute eût risqué de provoquer une catastrophe.
C’est dans la grotte supérieure que les fusils avaient été déposés
autrefois par Hartlepool. C’est dans l’une des deux grottes inférieures
que Dorick et Kennedy avaient porté la poudre.
Ils n’avaient même pas jugé utile de la dissimuler dans la seconde,
creusée en plein massif par un caprice de la nature. Après avoir
rapidement examiné celle-ci sans remarquer la fissure qui allait
s’épanouir sur l’autre versant à une altitude plus élevée, ils
s’étaient contentés de cacher le baril sous un amoncellement de
branches et l’avaient laissé dans la première grotte où, par une haute
et large arcade, l’air et la lumière pénétraient à flots.
Grande avait été leur surprise, quand, en revenant de cette expédition
le matin du 27 février, ils avaient constaté que le Gouvernement était
toujours debout. Pendant qu’ils s’éloignaient de la ville pour se
débarrasser de leur baril, puis, tandis qu’ils s’en rapprochaient, ils
avaient, de seconde en seconde, attendu l’explosion. Cette explosion ne
devait pas se produire, on le sait, et les deux malfaiteurs parvinrent
à leurs domiciles respectifs sans que rien d’insolite fût arrivé.
C’était à n’y rien comprendre.
Quelle que fût leur curiosité, les coupables ne se hâtèrent pas,
cependant, de chercher à la satisfaire. L’échec de leur tentative
justifiait toutes les craintes, et leur unique objectif fut d’abord
de passer inaperçus. Ils se mêlèrent donc aux autres travailleurs et
s’appliquèrent à éviter tout ce qui eût été susceptible d’attirer
l’attention sur eux.
Ce fut seulement au cours de l’après-midi que Lewis Dorick osa passer
devant le Gouvernement. De loin, il lança un rapide coup d’œil du côté
du Tribunal et vit le serrurier Lawson en train de réparer la porte
fracturée. Lawson ne semblait pas attacher à son travail une importance
particulière. On lui avait dit de mettre une serrure neuve; il la
mettait, voilà tout.
La tranquillité de Lawson ne rassura nullement Dorick. Puisqu’on
réparait la porte, c’est que l’effraction était connue. Par conséquent,
on avait nécessairement découvert le baril de poudre et la mèche
consumée. Qui avait fait cette découverte? Dorick n’en savait rien.
Mais il ne pouvait douter qu’un événement aussi grave n’eût été
immédiatement porté à la connaissance du Gouverneur, et il en concluait
avec raison que des mesures allaient être prises, qu’on allait exercer
une surveillance rigoureuse, et, se sachant coupable, il s’estimait en
grand péril.
Une plus juste notion des choses lui rendit le sang-froid. Rien
ne prouvait sa culpabilité après tout. Quand bien même on le
soupçonnerait, ce n’est pas sur des soupçons qu’on peut arrêter,
emprisonner, ni surtout condamner les gens. Pour cela, il faut des
preuves. Et, des preuves, il n’en existerait pas contre lui, tant que
ses complices garderaient le silence.
[Illustration: Un feu brûlait près de l’entrée. (Page 295.)]
Ces réflexions rassurantes ne l’empêchèrent pas d’éprouver une violente
émotion lorsque, vers la fin du jour, il se trouva à l’improviste
face à face avec le Kaw-djer, qui venait, comme de coutume, surveiller
les travaux du port. Celui-ci avait son air habituel, et l’on n’eût
pas deviné, en le voyant, que rien d’insolite fût arrivé! Dorick jugea
ce calme plus effrayant que la colère. Il se dit que, pour être si
paisible, le Gouverneur devait avoir la certitude de mettre la main sur
les coupables. Tremblant, il feignit de s’absorber dans son travail,
en évitant de relever les yeux sur le Kaw-djer dont il n’aurait pu
supporter le regard. Si celui-ci lui avait parlé, le misérable se fût
trahi.
Mais, le Kaw-djer ne lui adressant pas la parole, il reprit confiance.
Cette confiance ne fit que croître à mesure que les jours s’écoulaient.
Sans parvenir à le comprendre, il constatait que rien n’était changé
dans la ville, bien que l’attentat fût certainement connu, ainsi que le
prouvaient les modifications apportées à la garde de nuit.
Longtemps, toutefois, la peur fut la plus forte. Pendant quinze jours,
les cinq complices s’évitèrent et menèrent une vie exemplaire qui
eût suffi à les rendre suspects à des observateurs plus attentifs.
Puis, ces deux semaines écoulées, ils commencèrent à s’enhardir. Ils
échangèrent d’abord quelques mots au passage, et enfin, la sécurité
persistante leur donnant du courage, ils reprirent leurs promenades du
soir et leurs anciens conciliabules.
Leur assurance grandissant de jour en jour, ils ne tardèrent pas
alors à s’aventurer dans la grotte où le baril de poudre était caché.
Ils le trouvèrent tel qu’ils l’y avaient mis, ce qui acheva de les
tranquilliser.
Peu à peu, la caverne devint le but ordinaire de leurs promenades. Un
mois après leur tentative avortée, ils s’y réunissaient tous les soirs.
Le sujet qu’ils y traitaient était toujours le même. Il n’avait pas
plus changé que les causes de leur mécontentement. Ce qu’était leur
vie avant l’attentat, elle l’était restée après. Ils continuaient à
être soumis, comme tout le monde, à la loi du travail, et c’est bien
cela, au fond, qui les exaspérait, en dépit de leurs grandiloquentes
diatribes.
S’excitant réciproquement de leurs récriminations incessantes, ils
oublièrent graduellement leur échec et commencèrent à chercher les
moyens de le réparer. Enfin, leur rage impuissante augmentant sans
cesse, le jour vint où ils furent mûrs pour un nouvel acte de révolte.
Ce jour-là, le 30 mars, les cinq compagnons avaient quitté isolément
Libéria et s’étaient, comme de coutume, rejoints à quelque distance de
la ville. Leur groupe était au complet quand ils arrivèrent au lieu
habituel de leurs séances.
La route s’était faite en silence. Dorick n’ayant pas ouvert la bouche
et semblant perdu dans ses méditations, les autres avaient imité son
mutisme. Et, de même que les lèvres, les visages étaient fermés.
L’orage était dans l’air. Des pensées de haine gonflaient les âmes
ulcérées.
Dorick, en pénétrant le premier dans la grotte, eut un geste d’effroi.
Un feu brûlait près de l’entrée. Quelqu’un était donc venu là, et la
flamme encore claire prouvait qu’il s’était écoulé peu de temps depuis
le départ de l’intrus.
Un feu!... Dorick songea tout à coup à la poudre. Si le foyer avait été
placé quelques mètres plus loin, l’imprudent qui l’avait allumé eût
sauté sans recours. Quel danger il avait frôlé, sans le savoir!
Dorick courut au baril... Non, on ne l’avait pas découvert... Il était
toujours sous l’amoncellement de branchages, dont on n’avait prélevé
qu’un petit nombre pour former le foyer qui pétillait joyeusement.
Pendant ce temps, Kennedy, s’éclairant avec une des branches
enflammées, visitait la deuxième grotte. Il en ressortit bientôt
rassuré. Il n’y avait personne. Le visiteur inconnu était décidément
parti.
Cette nouvelle transmise à ses compagnons, il éparpilla d’un coup de
pied le feu qui, malgré son éloignement de la poudre, ne laissait pas
de constituer un danger. Mais Dorick l’arrêta et, rassemblant les
tisons dispersés, reconstitua le foyer sur lequel il jeta de nouveaux
branchages, tandis que ses compagnons le regardaient faire avec
surprise.
«Camarades, dit-il en se relevant, je suis à bout... Déjà, tout à
l’heure, j’étais décidé à l’action... Ce que nous avons vu me confirme
dans mon projet... On est venu ici... c’est une raison de plus de se
hâter, car on peut revenir, et ce qu’on n’a pas trouvé aujourd’hui, on
peut le trouver demain.
La voix de Dorick était fébrile, sa parole haletante, ses gestes
violents. Visiblement, il était à bout, ainsi qu’il le disait.
A l’exception de Sirdey qui demeura impassible, les autres approuvèrent
bruyamment.
--Pour quand, l’opération? demanda Fred Moore.
--Pour ce soir même... répondit Dorick.
Il ajouta, hachant les mots comme un homme dominé par ses nerfs:
--J’ai bien réfléchi... Puisque nous n’avons pas d’armes, je m’en
fabriquerai... Une bombe... ce soir même... en comprimant par couches
successives de la poudre entre des toiles trempées dans du goudron...
C’est pour cela que j’ai besoin de feu... pour faire fondre le
goudron... Certes, ma bombe ne vaudra pas les engins perfectionnés
à mouvement d’horlogerie ou à renversement... Mais on fait ce qu’on
peut... Je ne suis pas un chimiste, moi... Telle quelle, d’ailleurs,
elle fera son effet... Une mèche la traversera de part en part... La
mèche durera trente secondes... J’en ai fait l’expérience... Juste le
temps d’allumer et de lancer...
Les auditeurs de Dorick étaient frappés malgré eux de son air étrange.
Son regard était brûlant et, dans une certaine mesure, égaré. Lewis
Dorick était-il donc fou?
Non, il n’était pas fou, ou du moins il ne l’était pas au sens
pathologique du mot. Si toute sa vie d’amertume et d’envie lui
remontait aux lèvres à cette heure et donnait à son attitude cette
fébrilité, il gardait autant de lucidité qu’en peut conserver un homme
devenu la proie de la fureur.
--Qui la jettera, cette bombe? demanda Sirdey froidement.
--Moi, répondit Dorick.
--Quand?
--Cette nuit... Vers deux heures, j’irai frapper au Gouvernement... Le
Kaw-djer viendra ouvrir... Aussitôt que je l’entendrai, j’allumerai
la mèche... j’aurai ce qu’il faut pour cela... la porte ouverte, je
lancerai la bombe dans l’intérieur...
--Et toi?
--J’aurai le temps de me sauver... D’ailleurs, quand je devrais sauter
aussi, il faut en finir.
Un silence tomba sur le groupe. On se regardait avec stupeur,
épouvantés du projet de Dorick.
--Dans ce cas, dit Sirdey d’une voix calme, tu n’as pas besoin de nous.
--Je n’ai besoin de personne, répliqua violemment Dorick Les lâches
peuvent s’en aller, s’ils le veulent.
Le mot fouetta les amours-propres.
--Moi, je reste, dit Kennedy.
--Moi aussi, dit William Moore.
--Moi aussi,» dit Fred Moore.
Seul. Sirdey ne dit rien.
Les voix s’étaient enflées peu à peu. Sans même s’en apercevoir, on en
était arrivé au ton de la dispute. Malgré l’avertissement donné par
le feu qu’on avait trouvé allumé, on ne se disait pas qu’il pouvait y
avoir à proximité des écouteurs pour recueillir ces paroles imprudentes.