En édictant, puis en imposant la loi du travail, le Kaw-djer avait

nécessairement lésé un certain nombre d’intérêts particuliers, ceux

notamment des paresseux qui eussent préféré vivre aux frais d’autrui.

De là, grandes colères.

Autour de Dorick gravitaient tous les mécontents. Sa bande et lui-même

avaient inutilement essayé de continuer les errements passés. Les

anciennes victimes, jadis si dociles, avaient pris conscience de leurs

droits en même temps que de leurs devoirs, et la certitude d’être au

besoin soutenus avait donné des griffes à ces agneaux. Les exploiteurs

en avaient donc été pour leurs tentatives d’intimidation et s’étaient

vus contraints de gagner, comme les autres, leur vie par le travail.

Aussi étaient-ils furieux et se répandaient-ils en récriminations, par

lesquelles se soulageait et s’entretenait à la fois leur exaspération

grandissante.

Jusqu’ici, à vrai dire, tout s’était passé en paroles. Mais, ce

soir-là, les choses devaient tourner d’autre sorte. Les plaintes

cent fois ressassées allaient se muer en actes, les colères amassées

conduire aux résolutions les plus graves.

Dorick avait écouté ses compagnons sans les interrompre. Ceux-ci

s’étaient tournés vers lui, comme s’ils eussent fait appel à son

témoignage et quêté son approbation.

--Tout ça, ce sont des mots, dit-il d’une voix mordante. Vous êtes des

esclaves qui méritez l’esclavage. Si vous aviez du cœur au ventre, il y

a longtemps que vous seriez libres. Vous êtes mille et vous supportez

la tyrannie d’un seul!

--Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse? objecta piteusement Sirdey. Il est

le plus fort.

--Allons donc! répliqua Dorick. Sa force, c’est la faiblesse des poules

mouillées qui l’entourent.

Fred Moore hocha la tête d’un air sceptique.

--Possible!... dit-il. N’empêche qu’il y en a beaucoup de son bord.

Nous ne pouvons cependant pas, à nous quatre...

--Imbécile!... interrompit durement Dorick. Ce n’est pas le Kaw-djer,

c’est le Gouverneur qu’ils soutiennent. On le conspuerait, s’il était

renversé. Si j’étais à sa place, on serait à plat ventre devant moi,

comme on l’est devant lui.

--Je ne dis pas non, accorda William Moore un peu goguenard. Mais,

voilà le hic, c’est lui qui tient la place, et pas toi.

--Je ne t’ai pas attendu pour le savoir, répliqua Dorick pâle de

colère. C’est précisément la question. Je ne dis qu’une chose, c’est

que nous n’avons pas à nous occuper du tas de caniches qui suivent le

Kaw-djer et qui marcheraient aussi bien derrière son successeur. C’est

le chef seul qui les rend redoutables, c’est le chef seul qui nous

gêne... Eh bien! supprimons-le!

Il y eut un instant de silence. Les trois compagnons de Dorick

échangèrent un regard peureux.

--Le supprimer! dit enfin Sirdey. Comme tu y vas!... Ne compte pas sur

moi pour ce travail-là!

Lewis Dorick haussa les épaules.

--On se passera de toi, voilà tout, dit-il avec mépris.

--Et de moi, ajouta William Moore.

--Moi, j’en suis, affirma énergiquement son frère, qui n’avait pas

oublié l’humiliation que le Kaw-djer lui avait autrefois infligée.

Seulement... voilà... ça ne me paraît pas commode.

[Illustration: Chacun citait des noms (Page 273.)]

--Très facile, au contraire, répliqua Dorick.

--Comment?

--C’est bien simple...

Sirdey intervint.

--Ta! ta! ta!... Vous allez!... Vous allez!... Qu’est-ce que vous

ferez, quand le Kaw-djer sera... supprimé, comme dit Dorick?

--Ce que nous ferons?...

--Oui... Un homme de moins, c’est un homme de moins, pas plus. Il

restera les autres. Dorick a beau dire, je ne suis pas si sûr que ça

qu’ils marcheraient avec nous.

--Ils marcheront, affirma Dorick.

--Hum! fit Sirdey sceptique. Pas tous, en tous cas.

--Pourquoi pas?... La veille, on n’a personne, et, le lendemain, on a

tout le monde... D’ailleurs, pas besoin de les avoir tous. Il suffit de

quelques-uns pour donner le mouvement. Le reste suit.

--Et ces quelques-uns?...

--On les a.

--Hum!... fit de nouveau Sirdey.

--Il y a nous quatre, d’abord, dit Dorick que cette discussion

échauffait.

--Ça ne fait que quatre, observa placidement Sirdey.

--Et Kennedy?... Peut-on le compter, celui-là?...

--Oui, accorda Sirdey. Cinq.

--Et Jackson, énuméra Dorick, Smirnoff, Reede, Blumenfeldt, Loreley?

--Dix.

--Il y en a d’autres. C’est un compte à faire.

--Comptons alors, proposa Sirdey.

--Soit!» accorda Dorick en tirant de sa poche un crayon et un calepin.

Tous quatre s’assirent sur le sol, et, à tête reposée, firent le

dénombrement des forces dont ils croyaient pouvoir disposer, après la

disparition de l’homme, qui seul, d’après Dorick, rendait redoutable

la puissance éparse de la foule. Chacun citait des noms, qu’on

n’inscrivait sur le carnet qu’après discussion approfondie.

Du point élevé qu’ils occupaient, un vaste panorama se développait

sous leurs yeux. La rivière, venue de l’Ouest, passait à leurs pieds,

puis, se recourbant, repartait dans le Nord-Ouest, c’est-à-dire presque

parallèlement à elle-même, vers le Bourg-Neuf où elle se jetait dans

la mer. Au coude de la rivière, Libéria s’étendait, déployée comme une

carte, puis, au delà, la plaine marécageuse qui séparait la ville du

rivage.

On était au 25 février 1884. Depuis le jour où le Kaw-djer avait pris

le pouvoir, plus de dix-huit mois s’étaient écoulés. L’œuvre accomplie

pendant ce court espace de temps tenait réellement du prodige.

De nouveaux contingents d’ouvriers comblant perpétuellement les vides

laissés par ceux qui ne pouvaient se faire à l’existence de l’île

Hoste, le nombre des habitants de Libéria s’était encore accru et

dépassait le millier. Mais les maisons, en bois pour la plupart,

s’étaient multipliées elles aussi et suffisaient à abriter tout le

monde. Limitée à l’Ouest par la rivière, la ville s’était largement

développée dans la direction opposée et vers le Sud.

C’était une ville et non plus un campement, en effet. Rien n’y manquait

maintenant de ce qui est nécessaire ou seulement agréable à la vie.

Boulangers, épiciers, bouchers, assuraient l’alimentation publique. Des

produits qu’ils mettaient en vente, la campagne hostelienne fournissait

déjà sa part, et cette part représentait largement la consommation

des producteurs. Dès l’année suivante, selon toute probabilité, l’île

se suffirait à elle-même, en fait de froment, légumes et viandes de

boucherie, en attendant le jour prochain où on pourrait passer de

l’importation à l’exportation.

Les enfants ne vagabondaient plus. Une école avait été ouverte, dont M.

et Mme Rhodes assumaient alternativement la direction.

Après toute une année d’absence, Harry Rhodes était revenu au mois

d’octobre précédent, en rapportant avec lui une quantité considérable

de marchandises. Aussitôt de retour, il avait eu une longue conférence

avec le Kaw-djer, puis il s’était consacré à ses affaires, sans donner

aucune explication sur la durée insolite de son voyage.

Le temps que M. et Mme Rhodes consacraient à l’école n’était aucunement

préjudiciable au bazar, dont Edward et Clary, aidés de Tullia et

Graziella Ceroni, s’occupaient activement, et dont le succès allait

grandissant.

Un médecin, le Dr Samuel Arvidson, et un pharmacien étaient venus de

Valparaiso s’installer à Libéria et y faisaient des affaires d’or. Un

magasin de confections et un magasin de chaussures s’étaient ouverts et

prospéraient. Ceux des émigrants qui, une première fois, avaient essayé

de s’établir à leur compte dans leurs parties, avaient recommencé

leur tentative avec un meilleur résultat. Libéria possédait plusieurs

entrepreneurs employant un assez grand nombre d’ouvriers: un maçon, un

charpentier, deux menuisiers, un tourneur sur bois, deux serruriers,

dont l’un, très sérieusement outillé, eût mérité le qualificatif de

constructeur.

A proximité de la ville, vers le Sud, non loin de l’endroit où

stationnaient alors Lewis Dorick et ses compagnons, une briqueterie

s’était ouverte et produisait des briques d’excellente qualité. Vers

l’Est, dans les contreforts des montagnes de la pointe, on avait

découvert des gisements considérables de ces corps si abondants dans

la nature: le sulfate et le carbonate de chaux. On ne manquait, par

conséquent, ni de plâtre, ni de chaux, et même il s’était trouvé

un audacieux pour entreprendre, par des moyens rudimentaires, la

fabrication du ciment, dont le port en construction absorbait de

grandes quantités.

La large route qui passait au bas de la pente était celle-là même par

où était venu le quatuor de mécontents, jusqu’au moment où ceux-ci

l’avaient quittée pour un raidillon escaladant la montagne. Cette

route, qui épousait toutes les sinuosités de la rivière disparaissait

dans l’Ouest, un kilomètre plus loin, entre deux collines. Mais ils

n’ignoraient pas, et personne n’ignorait qu’elle se prolongeait au delà

et qu’on y travaillait sans relâche. Deux mois auparavant elle avait

atteint, puis dépassé l’exploitation des Rivière, et depuis lors elle

continuait, en se ramifiant sans cesse, à se dérouler vers le Nord.

Une autre route, complètement achevée, traversait la rivière sur un

solide pont de pierre et réunissait la capitale à son faubourg.

Ce dernier n’avait subi que peu de changements, mais la digue soudée

au rivage gagnait progressivement sur la mer. Déjà, elle abritait

contre les vents d’Est l’anse du Bourg-Neuf, qu’elle transformait par

degrés en un port vaste et tranquille. Ce jour-là précisément, on avait

commencé à battre des pieux, première armature d’un batardeau destiné

à l’édification d’un quai, le long duquel les navires pourraient un

jour s’amarrer en eau profonde.

Ils n’avaient pas attendu l’achèvement de ce quai, ni celui de la

digue, pour trafiquer à l’île Hoste. L’année précédente, il en était

venu trois, au compte exclusif du Kaw-djer. Cette année, il en était

venu sept, dont deux seulement affrétés par l’administration de la

Colonie, le voyage des cinq autres étant motivé par des opérations

privées et des entreprises individuelles.

En ce moment, un grand voilier stationnait en face du Bourg-Neuf, à

demi chargé des planches débitées par la scierie des Rivière, tandis

qu’un autre voilier, qui, son plein fait de la même marchandise, avait

levé l’ancre quelques heures plus tôt, disparaissait derrière la pointe

de l’Est.

Tout, dans le spectacle offert à Lewis Dorick et à ses compagnons,

exprimait éloquemment la prospérité grandissante de la Colonie. Mais,

ce spectacle éloquent, aucun d’eux ne voulait le voir ni l’entendre.

Il leur était familier, d’ailleurs, et l’accoutumance en diminuait

beaucoup la valeur. Des changements progressifs passent aisément

inaperçus, et, ce qu’ils découvraient, ils l’avaient vu naître jour

par jour. Même s’ils se fussent reportés par la pensée au lendemain du

naufrage, dont près de trois ans les séparaient alors, se fussent-ils

rendu compte du progrès accompli? Ce n’est pas sûr. Habitués à ce

spectacle, ils l’eussent, sans doute, trouvé naturel, et il leur eût

semblé que les choses avaient toujours été ainsi.

Pour le moment, du reste, ils avaient d’autres pensées en tête.

Soigneusement ils énuméraient les habitants de Libéria et pointaient

les noms au passage.

«Je ne vois plus personne, dit enfin Sirdey. Où en sommes-nous?

Dorick compta les noms inscrits sur le carnet.

--Cent dix-sept, dit-il.

--Sur mille!... acheva Sirdey.

--Et après?... répliqua Dorick. Cent dix-sept, c’est quelque chose.

Croyez-vous que le Kaw-djer en ait davantage, j’entends des gens

décidés, prêts à tout? Les autres sont des moutons qui suivront

n’importe qui.

Sirdey ne répondit pas, mais il ne paraissait pas convaincu.

--Et puis, assez causé, trancha violemment Dorick. Nous sommes quatre.

Mettons la chose aux voix.

--Moi, s’écria Fred Moore en brandissant son gros poing, j’en ai assez.

Il arrivera ce qui arrivera. Je vote pour qu’on marche.

--Moi de même, dit son frère.

--Avec moi, ça fait trois voix... Et toi, Sirdey?...

--Je ferai comme les autres, dit sans enthousiasme l’ancien cuisinier.

Mais...

Dorick lui coupa la parole:

--Pas de mais. Ce qui est voté est voté.

--Il faut bien cependant, insista Sirdey sans se laisser intimider,

convenir des moyens. Se débarrasser du Kaw-djer, c’est bientôt dit.

Reste à savoir comment.

--Ah!... si nous avions des armes... un fusil... un revolver... un

pistolet seulement!... s’écria Fred Moore.

--Mais voilà, on n’en a pas, dit Sirdey avec flegme.

--Le couteau?... suggéra William Moore.

--Excellent pour te faire pincer, le couteau, mon vieux, répliqua

Sirdey. Tu sais bien que le Kaw-djer est gardé comme un roi... Sans

compter qu’il est de taille à donner du fil à retordre, quand même on

s’y mettrait à quatre.

Fred Moore fronça les sourcils et serra les dents, en ponctuant cette

mimique d’un geste violent. Sirdey avait raison. Il connaissait la

poigne du Kaw-djer et se rappelait combien peu son grand corps avait

pesé entre ses mains.

--J’ai mieux que ça à vous offrir, dit tout à coup Dorick au milieu du

silence qui avait suivi la réplique de Sirdey.

Ses compagnons se tournèrent vers lui, l’interrogeant du regard.

--La poudre.

--La poudre?... répétèrent-ils tous trois sans comprendre. L’un d’eux

demanda:

--Qu’en ferons-nous?

--Une bombe... Ah! le Kaw-djer est, dit-on, un anarchiste repenti. Eh

bien! nous emploierons contre lui l’arme des anarchistes.

Les auditeurs de Dorick ne semblaient pas très emballés.

--Qui est-ce qui la fera, cette bombe? bougonna Fred Moore, Pas moi,

toujours.

--Moi, dit Dorick. Sans compter que ça ne sera peut-être pas la peine.

J’ai une idée, et, si elle est bonne, le Kaw-djer ne sautera pas tout

seul. Hartlepool et les hommes qui seront dans le poste sauteront en

même temps... Autant d’ennemis en moins que nous aurons le lendemain.

Les trois hommes regardèrent leur camarade avec admiration. Sirdey

lui-même fut gagné.

--Comme ça!... murmura-t-il à bout d’arguments contraires.

Il se ravisa.

--Sapristi! s’écria-t-il. Nous parlons de poudre comme si nous en

avions.

--Il y en a dans l’entrepôt, répliqua Dorick. Nous n’avons qu’à la

prendre.

--Tu en parles à ton aise!... riposta Sirdey qui jouait décidément le

rôle de l’opposition. Avec ça que c’est commode!... Qui est-ce qui se

chargera de la besogne?

--Pas moi, dit Dorick.

--Naturellement! approuva Sirdey d’un ton railleur.

--Non, expliqua Dorick, je ne suis pas assez fort. Pas toi non plus: tu

es trop poltron. Et pas davantage Fred Moore ni William: ils sont trop

brutaux et trop maladroits.

--Qui, alors?

--Kennedy.

Personne ne fit d’objection. Oui, Kennedy, ancien matelot, leste,

débrouillard, habile de ses doigts, apte à tous les métiers, pouvait

réussir là ou d’autres échoueraient. Le choix de Dorick était bon.

Celui-ci interrompit leurs réflexions.

--Voilà qu’il se fait tard, dit-il; si vous voulez, rendez-vous ici

demain à la même heure. Kennedy sera là. Nous nous expliquerons, et

nous conviendrons de tout.»

En approchant des premières maisons, ils estimèrent prudent de

s’écarter les uns des autres, et, le lendemain, ils prirent une

précaution semblable pour se rendre à l’endroit convenu. Chacun sortit

de la ville isolément, et c’est seulement quand ils furent hors de vue

qu’ils laissèrent peu à peu décroître les distances qui les séparaient.

Ils étaient cinq, ce soir-là, Kennedy, averti par Dorick, s’étant joint

au quatuor.

«Il est des nôtres,» annonça Dorick en frappant sur l’épaule du matelot.

On échangea des poignées de mains, puis, sans perdre de temps, on

examina le moyen d’exécuter le projet de la veille. La conversation fut

longue. Il faisait nuit noire, quand les cinq hommes commencèrent à

redescendre vers la ville. Leur accord était complet. On allait agir le

soir même.

Bien que l’obscurité fût profonde, ils se divisèrent comme ils

l’avaient fait le jour précédent. Laissant entre eux un intervalle

de quelques minutes, ils quittèrent la route, s’engagèrent à travers

champs et contournèrent les maisons par le Sud jusqu’à la rivière,

puis, revenant sur leurs pas, ils pénétrèrent en ville, en longeant

l’enclos de Patterson. Tout était silencieux. Sans être vus, ils

arrivèrent jusqu’au Gouvernement, où dormaient en ce moment le

Kaw-djer, Hartlepool et les mousses. A l’ombre d’une maison, leur

groupe se reforma, invisible. Là, ils s’immobilisèrent, l’oreille

tendue, leurs yeux fouillant la nuit...

Ils avaient devant eux la porte du Tribunal. Du poste de police, situé

sur la façade opposée, de faibles bruits leur parvenaient. Là-bas, des

hommes veillaient. Mais, de ce côté, il n’y avait personne. La rue

était silencieuse et déserte.

Pourquoi eût-on gardé la salle du Tribunal? Elle ne contenait rien

qu’une table, un siège grossier, et quelques bancs fixés dans le

plancher.

Lorsqu’ils furent bien certains que la solitude était complète, Dorick

et Kennedy quittèrent leur abri et traversèrent rapidement l’espace

découvert. En un instant, ils atteignirent la porte du Tribunal,

que Kennedy entreprit de forcer, tandis que Dorick faisait le guet.

Pendant ce temps, les frères Moore, laissant Sirdey à la place qu’ils

occupaient tous auparavant, s’éloignaient à leur tour, l’un à gauche,

l’autre à droite, pour s’arrêter au bout de quelques pas. D’où ils

étaient maintenant, ils pouvaient surveiller, celui-ci, la façade

principale et la place ménagée devant le Gouvernement, celui-là, le mur

sans issue, qui, au Sud, clôturait la prison, et la rue séparant ce mur

des autres maisons. Kennedy était bien gardé. Au moindre danger, il

serait prévenu à temps pour s’enfuir.

Aucun incident ne survint. L’ancien matelot put travailler tout à son

aise. Travail facile au surplus, car ce n’était pas une serrure bien

solide qui fermait la porte du Tribunal. Celle-ci céda aux premières

pesées et s’ouvrit béante sur les ténèbres intérieures.

Kennedy entra, laissant Dorick en surveillance au dehors.

On ne voyait goutte dans la salle. Kennedy frotta une allumette

et alluma une bougie. Il savait où il allait, Dorick lui ayant

soigneusement fait sa leçon. Des trois cloisons limitant la pièce dans

laquelle il pénétrait, celle de droite séparait le Tribunal de la

prison; celle de gauche était commune avec le Gouvernement proprement

dit qui servait en même temps de domicile au Kaw-djer, Derrière celle

qui lui faisait face, c’était l’entrepôt.

Kennedy traversa obliquement la salle, jusqu’à l’encoignure formée

par la jonction de cette dernière cloison avec celle de la prison. La

prison étant vide pour l’instant, personne, par conséquent, ne pourrait

l’entendre. Là, il fit halte et, promenant sa bougie contre la paroi,

examina la manière dont il convenait de procéder.

Il sourit joyeusement. Percer cette cloison ne serait qu’un jeu. Bâtie

dès les premiers jours qui avaient suivi le coup d’État du Kaw-djer,

à un moment où l’essentiel était d’aller vite, cette cloison ne

constituait pas un bien sérieux obstacle. Elle était faite de madriers

verticaux encastrés à leurs extrémités dans le plafond et dans le

plancher, et laissant entre eux des intervalles qu’on avait remplis

avec des pierrailles noyées dans un mortier de qualité médiocre et dont

la dureté n’était pas des plus grandes. Le couteau de Kennedy entama

sans peine ce mortier, et peu à peu les pierres descellées sortirent

de leurs alvéoles. Il n’y avait à craindre que le bruit de leur chute.

C’est pourquoi, dès qu’elles étaient ébranlées, Kennedy les arrachait

une à une et les déposait doucement sur le sol.

En une heure il eut pratiqué un trou de taille à lui livrer passage

dans le sens de la hauteur. En largeur également, ce trou eût été

suffisant, sans un madrier qui le traversait, et qu’il était, par

conséquent, nécessaire de couper. Ce fut la partie la plus pénible du

travail. Une heure encore fut employée à le mener à bonne fin.

De temps à autre, Kennedy s’arrêtait et prêtait l’oreille aux

bruits extérieurs. Tout était tranquille. Aucun appel des guetteurs

n’annonçait l’approche d’un danger.

Lorsque le trou fut assez grand, il passa de l’autre côté de la

cloison. Là, les choses se compliquèrent. Au milieu des caisses et des

marchandises de toutes sortes qui remplissaient l’entrepôt, se mouvoir

sans bruit était fort difficile. Une extrême prudence était de rigueur.

[Illustration: Les tonnelets de poudre étaient là, sous ses yeux. (Page

282.)]

Où avait-on placé les barils de poudre?... Nulle part il ne les

apercevait... Les barils devaient être là, cependant...

Il se mit à leur recherche. Lentement, surveillant le moindre de ses

gestes, il s’insinua entre les caisses, obligé d’en déplacer parfois

pour gagner du terrain.

Près de deux heures s’écoulèrent. Au dehors, on devait ne rien

comprendre à ce retard, et lui-même commençait à désespérer. Il

s’énervait. La nuit avançait; le jour ne tarderait pas à se lever.

Lui faudrait-il donc partir sans avoir réussi dans une entreprise que

trahirait l’effraction de la porte et qu’il serait par conséquent

impossible de renouveler?

De guerre lasse, il allait se résigner à battre en retraite, quand il

découvrit enfin ce qu’il cherchait. Les tonnelets de poudre étaient

là, sous ses yeux. Il y en avait cinq, rangés en bon ordre près d’une

porte qui s’ouvrait de l’autre côté dans le poste de police. Kennedy,

retenant son souffle, entendait les hommes de veille causer entre eux.

Il distinguait nettement leurs paroles. Plus que jamais, il était

nécessaire d’agir en silence.

Kennedy souleva un des barils, mais ce fut pour le reposer tout de

suite sur le sol. Ce baril était trop lourd pour qu’un seul homme pût

l’emporter sans bruit par le chemin compliqué qu’il fallait suivre. Se

glissant entre les caisses, il regagna la salle du Tribunal et, passant

sa tête dans le trou de la cloison, appela Dorick, dont la silhouette

noire se découpait sur la nuit moins profonde de l’extérieur.

Celui-ci se rendit à l’appel du marin.

«Comme tu as été long! dit-il à voix basse, en se penchant vers

l’ouverture. Que t’est-il donc arrivé?

--Rien, répondit Kennedy sur le même ton, mais ce n’est pas facile de

naviguer là-dedans.

--As-tu les barils?

--Non. Ils sont trop lourds... Il faut être deux... Viens!»

Dorick s’introduisit dans l’ouverture et, guidé par Kennedy, traversa

l’entrepôt. Les deux hommes saisirent un des barils, et, le faisant

passer par-dessus les caisses, l’amenèrent dans la salle du Tribunal.

Dorick, aussitôt, franchit de nouveau la cloison.

«Où vas-tu? demanda Kennedy en étouffant sa voix,

--Chercher un second baril, répondit Dorick. Dépêchons-nous. Le jour va

se lever.

--Un baril? répéta Kennedy étonné. Avec celui-ci on ferait sauter

Libéria tout entière!

--Nous emporterons l’autre, dit Dorick.

--Pour quoi faire?

--C’est mon idée... Quand on sera débarrassé du Kaw-djer, il faudra

être les maîtres... La poudre pourra nous servir.

--Où la mettras-tu, en attendant?

--J’ai une cachette sûre... Ne t’inquiète pas.»

Kennedy obéit de mauvaise grâce. Un quart d’heure plus tard, le second

baril était déposé à côté du premier.

L’un d’eux fut rapidement placé contre la cloison de gauche, puis,

vers le bas, Kennedy le perça d’un trou, par où une petite quantité de

poudre s’écoula.

Pendant ce temps, Dorick avait sorti de sa poche une sorte de tresse

faite de brins de coton lâchement entrelacés. Cette tresse, qu’il avait

eu soin d’humecter au préalable, il la roula dans la poudre, puis, en

prélevant un bout d’un coup de couteau, il alluma cet échantillon à

titre d’expérience. Le feu grésilla, courut, s’éteignit.

«Parfait! déclara Dorick. Cinq centimètres pour une minute. Donc, la

mèche entière en durera vingt. C’est plus qu’il ne nous en faut.»

Il se rapprocha du baril...

A ce moment, un bruit violent se fit entendre, Dorick s’arrêta sur

place, Kennedy et lui se regardèrent. Ils étaient livides...

Leur angoisse fut courte. Dorick, reprenant son sang-froid, se mit à

rire.

«La pluie,» dit-il, en haussant les épaules.

Les naufragés du Jonathan · 第 21 / 36 段