C’était l’heure du repos. Pics et pioches abandonnés, la plupart des

terrassiers sommeillaient sur les bas côtés, en offrant au soleil

leurs poitrines velues; d’autres mâchaient lentement leur ration en

échangeant des mots vides et rares. A mesure que le Kaw-djer passait,

les gens étendus se redressaient, les causeurs s’interrompaient, et

tous soulevaient leurs casquettes, en accompagnant le geste d’une

parole de bon accueil.

«Salut, Gouverneur!» disaient l’un après l’autre ces hommes rudes.

Sans s’arrêter, le Kaw-djer répondait de la main.

Il avait déjà parcouru la moitié du chemin, quand il aperçut, non loin

de la rivière, un groupe d’une centaine d’émigrants, parmi lesquels on

distinguait quelques femmes. Il pressa le pas. Bientôt, partis de ce

groupe, les sons d’un violon vinrent frapper son oreille.

Un violon?... C’était la première fois qu’un violon chantait sur l’île

Hoste depuis la mort de Fritz Gross.

Il se mêla à l’attroupement, dont les rangs s’ouvrirent devant lui. Au

centre, il y avait deux enfants. C’était l’un d’eux qui jouait, assez

gauchement d’ailleurs. L’autre, pendant ce temps, disposait sur le sol

des corbeilles de joncs tressés et des bouquets de fleurs des champs:

seneçons, bruyères et branches de houx.

Dick et Sand... Le Kaw-djer, dans cette tourmente qui avait bouleversé

sa vie, les avait oubliés. Au reste, pourquoi eût-il songé à ceux-ci

plutôt qu’aux autres enfants de la colonie? Eux aussi, ils avaient une

famille, dans la personne du brave et honnête Hartlepool. En vérité, le

petit Sand n’avait pas perdu son temps. Moins de trois mois s’étaient

écoulés depuis qu’il avait hérité du violon de Fritz Gross, et il

fallait qu’il eût de bien rares dispositions musicales pour être arrivé

si vite, sans maître, sans conseils, à un pareil résultat. Certes il

n’était pas un virtuose, et même il n’y avait pas lieu de croire qu’il

le devint jamais, car la technique élémentaire lui ferait toujours

défaut, mais il jouait avec justesse et trouvait, sans paraître les

chercher, des mélodies naïves, ingénieuses et charmantes, qu’il

engrenait les unes aux autres par des modulations d’une audace heureuse.

Le violon se tut, Dick, ayant terminé son éventaire, prit la parole.

«Honorables Hosteliens! dit-il avec une comique emphase, en redressant

de son mieux sa petite taille, mon associé plus spécialement chargé

du rayon artistique et musical de la maison Dick and Co, l’illustre

maestro Sand, violoniste ordinaire de Sa Majesté le Roi du cap Horn et

autres lieux, remercie vos Honneurs de l’attention qu’on a bien voulu

lui accorder...

Dick poussa un ouf! sonore, reprit sa respiration, et repartit de plus

belle.

--Le concert, honorables Hosteliens, est gratuit, mais il n’en est pas

de même de nos autres marchandises, lesquelles sont, j’ose le dire,

plus merveilleuses encore et surtout plus solides. La Maison Dick and

Co met aujourd’hui en vente des bouquets et des paniers. Ceux-ci seront

de la plus grande commodité pour aller au marché... quand il y en aura

un à l’île Hoste! Un _cent_[4], le bouquet!... Un _cent_, le panier!...

Allons! honorables Hosteliens! la main à la poche, je vous prie!...

[4] Environ cinq centimes.

Ce disant, Dick faisait le tour du cercle, en présentant des

échantillons de sa marchandise, tandis que, pour chauffer

l’enthousiasme, le violon se mettait à chanter de plus belle.

Quant aux spectateurs, ils riaient, et, d’après leurs propos, le

Kaw-djer comprenait qu’ils n’assistaient pas pour la première fois à

une scène de ce genre. Dick et Sand avaient sans doute l’habitude de

parcourir les chantiers aux heures de repos et de faire ce singulier

commerce. C’était miracle qu’il ne les eût pas encore aperçus!

Cependant, Dick eut en un clin d’œil vendu bouquets et corbeilles.

--Il ne reste plus qu’un panier, Mesdames et Messieurs, annonça-t-il.

C’est le plus beau! A deux _cents_, le dernier et le plus beau panier!

Une ménagère versa les deux _cents_.

--Merci bien, Messieurs et Dames! Huit _cents_!... C’est la fortune

s’écria Dick en esquissant un pas de gigue.

La gigue fut arrêtée net. Le Kaw-djer avait saisi le danseur par

l’oreille.

--Que veut dire ceci? interrogea-t-il sévèrement.

D’un coup d’œil sournois, l’enfant s’efforça de deviner l’humeur réelle

du Kaw-djer, puis, rassuré sans doute, il répondit avec le plus grand

sérieux:

--Nous travaillons, Gouverneur.

--C’est ça que tu appelles travailler! s’écria le Kaw-djer qui lâcha

son prisonnier.

Celui-ci en profita pour se retourner complètement, et, regardant le

Kaw-djer bien en face:

--Nous nous sommes établis, dit-il en se rengorgeant. Sand joue

du violon, et moi je suis marchand de fleurs et de vannerie...

Quelquefois, nous faisons des commissions... ou nous vendons des

coquillages... Je sais aussi la danse... et des tours... C’est des

professions, ça, peut-être, Gouverneur!

Le Kaw-djer sourit malgré lui,

--En effet!... reconnut-il. Mais qu’avez-vous besoin d’argent?

--C’est pour votre subrécargue[5], pour M. John Rame, Gouverneur.

[5] Comptable qui existe parfois à bord des navires.

--Comment!... s’écria le Kaw-djer, John Rame vous prend votre argent!...

--Il ne nous le prend pas, Gouverneur, répliqua Dick, vu que c’est nous

qui le donnons pour les rations.

Cette fois, le Kaw-djer fut tout à fait abasourdi. Il répéta:

--Pour les rations?... Vous payez votre nourriture!... N’habitez-vous

donc plus avec M. Hartlepool?

[Illustration: Il aperçut une centaine de femmes... (Page 264.)]

--Si, Gouverneur, mais ça ne fait rien...

Dick gonfla ses joues, puis, imitant le Kaw-djer lui-même à s’y

méprendre malgré la réduction de l’échelle, il dit avec une impayable

gravité:

--Le travail est la loi!

Sourire ou se fâcher?... Le Kaw-djer prit le parti de sourire. Aucune

hésitation n’était possible, en effet. Dick n’avait évidemment nulle

intention de railler. Dès lors, pourquoi blâmer ces deux enfants si

ardents à se «débrouiller», alors que tant de leurs aînés avaient une

telle propension à s’en reposer sur autrui.

Il demanda:

--Votre «travail» vous rapporte-t-il au moins de quoi vivre?

--Je crois bien! affirma Dick avec importance. Des douze _cents_, par

jour, quelquefois quinze, voilà ce qu’il nous rapporte, notre travail,

Gouverneur!... Avec ça, un homme peut vivre, ajouta-t-il le plus

sérieusement du monde.

Un homme!... Les auditeurs partirent d’un éclat de rire. Dick, offensé,

regarda les rieurs.

--Qu’est-ce qu’ils ont, ces idiots-là?... murmura-t-il entre ses dents

d’un air vexé.

Le Kaw-djer le ramena à la question.

--Quinze _cents_, ce n’est pas mal, en effet, reconnut-il. Vous

gagneriez davantage cependant, si vous aidiez les maçons ou les

terrassiers.

--Impossible, Gouverneur, répliqua Dick vivement.

--Pourquoi impossible? insista le Kaw-djer.

--Sand est trop petit. Il n’aurait pas la force, expliqua Dick, dont la

voix exprima une véritable tendresse qui ne laissait pas d’être nuancée

d’un soupçon de dédain.

--Et toi?

--Oh!... moi!...

Il fallait entendre ce ton!... Lui, il aurait la force, assurément.

C’eût été lui faire injure que d’en douter.

--Alors?...

--Je ne sais pas... balbutia Dick tout songeur. Ça ne me dit rien...

Puis, dans une explosion:

--Moi, Gouverneur, j’aime la liberté!

Le Kaw-djer considérait avec intérêt le petit bonhomme, qui, tête

nue, les cheveux emmêlés par la brise, se tenait droit devant lui,

sans baisser ses yeux brillants. Il se reconnaissait dans cette nature

généreuse mais excessive. Lui aussi avait par-dessus tout aimé la

liberté, lui aussi s’était montré impatient de toute entrave, et la

contrainte lui avait paru si haïssable qu’il avait prêté à l’humanité

entière ses répugnances. L’expérience lui avait démontré son erreur, en

lui donnant la preuve que les hommes, loin d’avoir l’insatiable besoin

de liberté qu’il leur supposait, peuvent aimer, au contraire, un joug

qui les fait vivre, et qu’il est bon parfois que les enfants grands et

petits aient un maître.

Il répliqua:

--La liberté, il faut d’abord la gagner, mon garçon, en se rendant

utile aux autres et à soi-même, et, pour cela, il est nécessaire de

commencer par obéir. Vous irez trouver Hartlepool de ma part, et

vous lui direz qu’il vous emploie selon vos forces. Je veillerai,

d’ailleurs, à ce que Sand puisse continuer à travailler sa musique.

Allez, mes enfants!»

Cette rencontre attira l’attention du Kaw-djer sur un problème qu’il

importait de résoudre. Les enfants pullulaient dans la colonie.

Désœuvrés, loin de la surveillance des parents, ils vagabondaient

du matin au soir. Pour fonder un peuple, il fallait préparer les

générations futures à recueillir la succession de leurs devanciers. La

création d’une école s’imposait à bref délai.

Mais on ne saurait tout faire à la fois. Quelle que fût l’importance

de cette question, il en remit l’examen à son retour d’une tournée

qu’il désirait accomplir dans l’intérieur de l’île. Depuis qu’il avait

assumé la charge du pouvoir, il projetait ce voyage d’inspection, que

de plus pressants soucis l’avaient forcé à remettre de jour en jour.

Maintenant, il pouvait s’éloigner sans imprudence. La machine avait

reçu une impulsion suffisante pour fonctionner toute seule pendant

quelque temps.

Deux jours après l’arrivée de Karroly, il allait enfin partir, quand

un incident l’obligea à un nouveau retard. Un matin, son attention fut

attirée par le bruit d’une altercation violente. S’étant dirigé du côté

d’où venait le vacarme, il aperçut une centaine de femmes discutant

avec animation devant une clôture de forts madriers qui leur barrait la

route. Le Kaw-djer ne comprit pas tout d’abord. Cette clôture, c’était

celle qui limitait l’enclos de Patterson, mais elle ne lui avait pas

semblé, les jours précédents, s’avancer aussi loin.

Il fut bientôt renseigné.

Patterson, qui, dès le printemps précédent, s’était adonné à la culture

maraîchère, avait vu, cette année, ses efforts couronnés de succès.

Travailleur infatigable, il avait obtenu une abondante récolte, et,

depuis le renversement de Beauval, les autres habitants de Libéria

s’approvisionnaient couramment chez lui de légumes frais.

Son succès était dû, pour une grande part, à l’emplacement qu’il

avait choisi. Au bord même de la rivière, il y trouvait de l’eau en

abondance. C’est précisément cette situation privilégiée qui était

cause du conflit actuel.

Les cultures de Patterson, étendues sur un espace de deux ou trois

cents mètres, commandaient le seul point où la rivière fût accessible,

dans le voisinage immédiat de Libéria. En aval, elle était bordée,

sur la rive droite, par une plaine marécageuse qui en interdisait

l’approche jusqu’au ponceau établi près de l’embouchure, c’est-à-dire

à plus de quinze cents mètres dans l’Ouest. En amont, la berge

brusquement relevée tombait, pendant plus d’un mille, à pic dans le

courant.

Les ménagères de Libéria étaient donc dans l’obligation de traverser

l’enclos de Patterson pour aller puiser l’eau nécessaire aux besoins

de leurs ménages, et c’est pourquoi, jusqu’alors, le propriétaire de

cet enclos avait ménagé un hiatus dans la barrière qui le délimitait.

Mais, à la fin, il s’était avisé que ce passage incessant à travers

sa propriété était attentatoire à ses droits et causait de multiples

dommages. La nuit précédente, il avait donc, avec l’aide de Long, barré

solidement l’ouverture, d’où grave déception et grande colère des

ménagères venues de bon matin chercher de l’eau.

Le calme se rétablit quand on aperçut le Kaw-djer, et l’on s’en

rapporta à sa justice. Patiemment, il écouta les arguments pour et

contre, puis il rendit sa sentence. A la surprise générale, elle

fut favorable à Patterson. A la vérité, le Kaw-djer décida que la

clôture devait être abattue sur-le-champ et qu’une voie de vingt

mètres de large devait être rendue à la circulation publique, mais il

reconnut les droits de l’occupant à une indemnité pour la parcelle

de terrain cultivé dont il était privé dans l’intérêt public. Quant

à l’importance de cette indemnité, elle serait fixée dans les formes

régulières. Il y avait des juges à l’île Hoste. Patterson était invité

à s’adresser à eux.

La cause fut plaidée le jour même. Ce fut la première que Beauval eut à

juger. Après débat contradictoire, il condamna l’État hostelien à payer

une indemnité de cinquante dollars. Cette somme fut aussitôt versée à

l’Irlandais qui ne chercha pas à dissimuler sa satisfaction.

L’incident fut diversement commenté, mais, en général, on goûta fort

la manière dont il avait été réglé. On eut le sentiment que nul

ne pourrait désormais être dépouillé de ce qu’il possédait, et la

confiance publique en fut énormément accrue. C’est ce résultat qu’avait

voulu le Kaw-djer.

Cette affaire terminée, celui-ci se mit en route. Pendant trois

semaines, il sillonna l’île en tous sens, jusqu’à son extrémité

Nord-Ouest, jusqu’aux pointes orientales des presqu’îles Dumas et

Pasteur. L’une après l’autre, il visita toutes les exploitations,

sans en omettre une seule, tant celles qui avaient été volontairement

délaissées au cours du précédent hiver que celles dont les tenanciers

avaient été chassés au moment des troubles.

De son enquête, il résulta finalement que cent soixante et un colons,

formant quarante-deux familles, séjournaient encore dans l’intérieur.

Ces quarante-deux familles pouvaient toutes être considérées comme

ayant réussi dans leur exploitation, mais à des degrés très inégaux.

Les unes devaient borner leur espoir à assurer leur propre subsistance,

tandis que d’autres, les mieux pourvues en garçons robustes, auraient

pu agrandir considérablement leurs cultures.

De vingt-huit familles, comptant cent dix-sept autres colons,

contraintes, au moment des troubles, de se réfugier à Libéria, les

exploitations, aujourd’hui très compromises, semblaient également avoir

été prospères au moment où on avait dû les abandonner.

Enfin, cent quatre-vingt-dix-sept tentatives d’exploitation n’avaient

abouti qu’à un échec. De leurs propriétaires, une quarantaine étaient

morts, et le surplus, au nombre de plus de sept-cent quatre-vingts,

avait successivement cherché refuge à la côte au cours de l’hiver.

Les renseignements ne manquaient pas au Kaw-djer. Les colons se

mettaient avec empressement à sa disposition. L’enthousiasme était

unanime, quand on apprenait la nouvelle organisation de la colonie, et

cet enthousiasme croissait encore à mesure qu’il faisait part de ses

projets. Lui parti, on reprenait le travail avec une ardeur décuplée

par l’espoir.

De tout ce qu’il observait, de tout ce qu’il entendait, le Kaw-djer

prit soigneusement note. En même temps, il relevait un plan grossier

des diverses exploitations et de leurs situations respectives.

Ces documents, il les utilisa dès son retour. En quelques jours

il dressa une carte de l’île, carte approximative au point de vue

géographique, mais d’une exactitude plus que suffisante au point de vue

des exploitations agricoles qui se limitaient les unes les autres, puis

il répartit la moitié de l’île entre cent soixante-cinq familles qu’il

choisit sans appel, et auxquelles il délivra des concessions régulières.

Donner à la propriété cette base solide, c’était accomplir une

véritable révolution. Au régime du bon plaisir, il substituait la

légalité, à la possession de fait, un titre inattaquable par celui-là

même qui l’avait délivré. Aussi ces simples feuilles de papier

furent-elles reçues par leurs bénéficiaires avec autant de joie

peut-être que les champs qu’elles représentaient. Jusqu’alors ils

avaient vécu instables, dans l’incertitude du lendemain. Ces feuilles

de papier changeaient tout. Cette terre était à eux. Ils pourraient

la léguer à leurs enfants. Ils se fixaient, prenaient racine, et

devenaient vraiment, de colons, des Hosteliens.

Le Kaw-djer commença par consolider les droits des quarante-deux

familles qui étaient demeurées attachées à la glèbe et par rétablir

dans les leurs les vingt-huit exploitants qui ne l’avaient quittée que

sous la menace des émeutiers. Cela fait, il sélectionna entre toutes

quatre-vingt-quinze autres familles, qui lui parurent dignes d’en

appeler de leur échec. Il ne s’occupa aucunement des autres.

C’était de l’arbitraire. Ce ne fut pas le seul. Si l’égalité n’eut

rien à voir dans la répartition des concessions, elle ne fut pas mieux

respectée au point de vue de leur importance. A ceux-ci le Kaw-djer

laissa juste le terrain sur lequel ils s’étaient d’abord établis,

tandis qu’il diminuait la surface attribuée à ceux-là. En même temps,

il augmentait considérablement certaines exploitations. Dans toutes

ses décisions, il n’obéit qu’à une unique loi, l’intérêt supérieur de

la colonie. A ceux qui avaient montré le plus d’intelligence, de force

et de vaillance, les concessions les plus vastes. Rien au contraire à

ceux dont il avait pu constater l’incapacité, et qu’il condamnait sans

appel à rester des prolétaires et des salariés jusqu’à la mort.

Le salariat, en effet, allait nécessairement faire son apparition sur

l’île Hoste. Quelques exploitations, celles par exemple des quatre

familles dont les Rivière formaient le centre, étaient d’une telle

étendue et d’une telle prospérité, qu’elles eussent suffi à occuper

plusieurs centaines d’ouvriers. L’ouvrage ne manquerait donc pas à ceux

qui préféreraient le travail des champs à celui de la ville.

Pour la deuxième fois, Libéria se dépeupla. Son titre de concession à

peine en poche, chaque titulaire partait avec les siens, bien pourvu

de vivres, dont la provision pourrait,--d’ailleurs, le Kaw-djer

l’affirmait--être ultérieurement renouvelée. Quelques-uns de ceux qui

n’avaient pas été favorisés les imitèrent, et allèrent louer leurs bras

dans la campagne.

Le 10 janvier, la population fut réduite à quatre cents habitants

environ, dont deux cent cinquante hommes en âge de travailler. Les

autres, soit un peu moins de six cents, y compris les femmes et les

enfants, étaient maintenant disséminés dans l’intérieur. Ainsi que le

Kaw-djer avait pu s’en assurer au cours de son voyage, la population

totale n’atteignait plus en effet le millier. Le surplus était mort,

dont près de deux cents dans le seul hiver qui venait de finir. Encore

quelques hécatombes de ce genre, et l’île Hoste redeviendrait un désert.

L’avancement du travail se ressentit de la diminution du nombre des

travailleurs. Le Kaw-djer ne parut pas s’en soucier. On comprit bientôt

sa tranquillité. Quelques jours plus tard, le 17 janvier, un vapeur

mouillait en face du Bourg-Neuf. C’était un grand navire de deux

mille tonneaux. Dès le lendemain son déchargement commençait, et les

Libériens émerveillés virent défiler d’incalculables richesses. Ce fut

d’abord du bétail, des moutons, des chevaux et jusqu’à deux chiens de

berger. Puis, ce fut du matériel agricole: charrues, herses, batteuses,

faneuses; des semences de toute nature; des vivres en quantité

considérable, des voitures et des chariots; des métaux: plomb, fer,

acier, zinc, étain, etc.; du petit outillage: marteaux, scies, burins,

limes, et cent autres; des machines-outils: forge, perceuse, fraiseuse,

tours à bois et à métaux, et beaucoup d’autres choses encore.

En outre, le steamer ne contenait pas que ces objets matériels. Deux

cents hommes, composés par moitié de terrassiers et d’ouvriers de

bâtiment avaient été amenés par lui. Quand le déchargement du navire

fut terminé, ils se joignirent aux colons, et les travaux menés par

quatre cent cinquante bras robustes recommencèrent à avancer rapidement.

En quelques jours la route du Bourg-Neuf fut terminée. Pendant que les

maçons s’occupaient, les uns, de la construction du pont, les autres,

de celle des maisons, on amorça vers l’intérieur une seconde route

qui, divisée en nombreuses branches, serpenterait plus tard entre les

exploitations, et porterait la vie à travers l’île, artères et veines

de ce grand corps jusque-là inerte.

Les Libériens n’étaient pas au bout de leurs surprises. Le 30 janvier,

un second steamer arriva. Il provenait de Buenos-Ayres et apportait

dans ses flancs, outre des objets analogues aux précédents, une

cargaison importante destinée au bazar Rhodes. Il y avait de tout dans

cette cargaison, jusqu’à des futilités: plumes, dentelles, rubans, dont

pourrait désormais se parer la coquetterie des Hosteliennes.

Deux cents nouveaux travailleurs débarquèrent de ce deuxième steamer,

et deux cents encore d’un troisième qui mouilla en rade le 15 février.

A dater de ce jour, on disposa de plus de huit cents bras. Le Kaw-djer

estima ce nombre suffisant pour commencer la réalisation d’un grand

projet. A l’ouest de l’embouchure de la rivière, furent jetées

les premières assises d’une digue, qui, dans un avenir prochain,

transformerait l’anse du Bourg-Neuf en un port vaste et sûr.

Ainsi peu à peu, sous l’effort de ces centaines de bras que dirigeait

une volonté, la ville se bâtissait, se redressait, s’assainissait, se

vivifiait. Ainsi peu à peu, surgissait, du néant, la cité.

III

L’ATTENTAT.

«Ça ne peut pas durer comme ça! s’écria Lewis Dorick, que ses

compagnons approuvèrent d’un geste énergique.

La journée de travail finie, ils se promenaient tous les quatre,

Dorick, les frères Moore et Sirdey, au sud de Libéria, sur les

premières pentes des montagnes détachées de la chaîne centrale de la

presqu’île Hardy, qui allaient plus loin se perdre dans la mer en

formant l’ossature de la pointe de l’Est.

--Non! ça ne peut pas durer comme ça! répéta Lewis Dorick avec une

colère croissante. Nous ne sommes pas des hommes, si nous ne mettons

pas à la raison ce sauvage qui prétend nous faire la loi!

--Il vous traite comme des chiens, renchérit Sirdey. On est moins

que rien... «Faites ci»... «Faites ça», qu’il dit, sans même vous

regarder... On le dégoûte, quoi, ce peau-rouge-là!

--A quel titre nous commande-t-il? interrogea rageusement Dorick. Qui

est-ce qui l’a nommé Gouverneur?

--Pas moi, dit Sirdey.

--Ni moi, dit Fred Moore.

--Ni moi, dit son frère William.

--Ni vous, ni personne, conclut Dorick. Pas si bête, le gaillard!... Il

n’a pas attendu qu’on lui donne la place. Il l’a prise.

--Ça n’est pas légal, protesta doctoralement Fred Moore.

--Légal!... Parbleu! il s’en moque bien! riposta Dorick. Pourquoi

se gênerait-il avec des moutons qui tendent le dos pour qu’on les

tonde?... A-t-il demandé notre avis pour rétablir la propriété? Avant,

on était tous pareils. Maintenant, il y a des riches et des pauvres.

--C’est nous, les pauvres, constata mélancoliquement Sirdey... Il y

a trois jours, ajouta-t-il avec indignation, il m’a annoncé que ma

journée serait réduite de dix _cents_...

--Comme ça?... Sans donner de raisons?...

--Si. Il prétend que je ne travaille pas assez... J’en fais toujours

autant que lui, qui se promène du matin au soir les mains dans les

poches... Dix _cents_ de rabais sur une journée d’un demi-dollar!...

S’il compte sur moi pour les travaux du port, il peut attendre!...

--Tu crèveras de faim, répliqua Dorick d’un ton glacial.

--Misère!... jura Sirdey en serrant les poings.

--Avec moi, dit William Moore, c’est il y a quinze jours qu’il a fait

ses embarras. Il a trouvé que je rouspétais trop fort contre John Rame,

son garde-magasin. Paraît que je dérangeais Monsieur... Si vous aviez

vu ça!... Un empereur!... Faut payer leur camelote et dire encore merci!

--Moi, dit à son tour Fred Moore, c’était la semaine dernière... sous

prétexte que je me battais avec un collègue... On n’a donc plus le

droit maintenant de se battre de bonne amitié?... Non, mais, ce que

ses flics m’ont empoigné!... Un peu plus ils me faisaient coucher au

poste!...

--On est des domestiques, quoi! conclut Sirdey.

--Des esclaves, gronda William Moore.

Ce sujet, ils le traitaient pour la centième fois ce soir-là. C’était

le thème presque exclusif de leurs conversations quotidiennes.

Les naufragés du Jonathan · 第 20 / 36 段