quoi nourrir la colonie entière pendant huit jours. Cet incroyable amas
de provisions de toute nature prenait une signification tragique, quand
on évoquait le souvenir du malheureux Blaker, mort de faim au milieu de
ces richesses, et le Kaw-djer ressentit comme un sentiment d’effroi, en
songeant à ce que devait être, pour avoir laissé le drame s’accomplir,
l’âme ténébreuse de Patterson.
L’Irlandais, d’ailleurs, n’avait aucunement figure de coupable. Il
se montra arrogant, au contraire, et protesta avec énergie contre la
spoliation dont il était victime. Le Kaw-djer, faisant en vain preuve
de longanimité, eut beau lui expliquer la nécessité où chacun était
de contribuer au salut commun, Patterson ne voulut rien entendre. La
menace d’employer la force n’eut pas un meilleur succès. On ne réussit
pas à l’intimider comme Lewis Dorick. Que lui importait l’escorte du
nouveau chef? L’avare eût défendu son bien contre une armée. Or, elles
étaient à lui, elles étaient son bien, ces provisions accumulées au
prix de privations sans nombre. Ce n’est pas dans l’intérêt général,
mais dans le sien propre, qu’il se les était imposées. S’il était
inévitable qu’il fût dépouillé, encore fallait-il lui verser en argent
l’équivalent de ce qu’on lui prenait.
Une pareille argumentation eût fait rire autrefois le Kaw-djer. Elle le
faisait réfléchir aujourd’hui. Après tout, Patterson avait raison. Si
l’on voulait rendre confiance aux Hosteliens désemparés, il convenait
de remettre en honneur les règles qu’ils avaient coutume de voir
universellement respectées. Or, la première de toutes ces règles
consacrées par le consentement unanime des peuples de la terre, c’est
le droit de propriété.
[Illustration: Il y avait là de quoi nourrir la colonie pendant huit
jours. (Page 244.)]
C’est pourquoi le Kaw-djer écouta avec patience le plaidoyer de
Patterson, et c’est pourquoi il l’assura qu’il ne s’agissait nullement
de spoliation, tout ce qui était réquisitionné dans l’intérêt général
devant être payé à son juste prix par la communauté. L’avare aussitôt
cessa de protester, mais ce fut pour se mettre à gémir. Toutes les
marchandises étaient si rares et, partant, si chères à l’île Hoste!...
La moindre des choses y acquérait une incroyable valeur!... Avant
d’avoir la paix, le Kaw-djer dut longuement discuter l’importance de
la somme à payer. Par exemple, quand on fut d’accord, Patterson aida
lui-même au déménagement.
Vers six heures du soir, toutes les provisions retrouvées étaient
enfin déposées sur le terre-plein. Elles y formaient un amoncellement
respectable. Les ayant évaluées d’un coup d’œil, et leur ajoutant
par la pensée les réserves du Bourg-Neuf, le Kaw-djer estima qu’un
rationnement sévère les ferait durer près de deux mois.
On procéda immédiatement à la première distribution. Les émigrants
défilèrent, et chacun d’eux reçut pour lui-même et pour sa famille
la part qui lui était attribuée. Ils ouvraient de grands yeux en
découvrant une telle accumulation de richesses, alors qu’ils se
croyaient à la veille de mourir de faim. Cela tenait du miracle, un
miracle dont le Kaw-djer eût été l’auteur.
La distribution terminée, celui-ci retourna au Bourg-Neuf en compagnie
d’Harry Rhodes, et tous deux se rendirent auprès de Halg. Ainsi qu’ils
eurent la joie de le constater, l’amélioration persistait dans l’état
du blessé, que continuaient à veiller Tullia et Graziella.
Tranquillisé de ce côté, le Kaw-djer reprit avec une froide obstination
l’exécution du plan qu’il s’était tracé pendant sa longue insomnie de
la nuit précédente. Il se tourna vers Harry Rhodes et dit d’une voix
grave:
«L’heure est venue de parler, monsieur Rhodes. Suivez-moi, je vous
prie.»
L’expression sévère, douloureuse même, de son visage frappa Harry
Rhodes qui obéit en silence. Tous deux disparurent dans la chambre du
Kaw-djer, dont la porte fut soigneusement verrouillée.
La porte se rouvrit une heure plus tard, sans que rien eût transpiré de
ce qui s’était dit au cours de cette entrevue. Le Kaw-djer avait son
air habituel, plus glacé encore peut-être, mais Harry Rhodes semblait
transfiguré par la joie. Devant son hôte, qui l’avait reconduit
jusqu’au seuil de la maison, il s’inclina avec une sorte de déférence,
avant de serrer chaleureusement la main que celui-ci lui tendait,
puis, au moment de le quitter:
«Comptez sur moi, dit-il.
--J’y compte,» répondit le Kaw-djer qui suivit des yeux son ami
s’éloignant dans la nuit.
Quand Harry Rhodes eut disparu, ce fut au tour de Karroly.
Il le prit à l’écart et lui donna ses instructions que l’Indien écouta
avec son respect habituel; puis, infatigable, il traversa une dernière
fois la plaine et alla, comme la veille, chercher le sommeil sur le
terre-plein de Libéria.
Ce fut lui qui, dès l’aube, donna le signal du réveil. Bientôt, tous
les colons convoqués par lui étaient réunis sur la place.
«Hosteliens, dit-il au milieu d’un profond silence, il va vous être
fait, pour la dernière fois, une distribution de vivres. Dorénavant
les vivres seront vendus, à des prix que j’établirai, au profit de
l’État. L’argent ne manquant à personne, nul ne risque de mourir de
faim. D’ailleurs, la colonie a besoin de bras. Tous ceux d’entre vous
qui se présenteront seront employés et payés. A partir de ce moment, le
travail est la loi.»
On ne saurait contenter tout le monde, et il n’est pas douteux que ce
bref discours déplût cruellement à quelques-uns; mais il galvanisa
littéralement par contre la majorité des auditeurs. Leurs fronts se
relevèrent, leurs torses se redressèrent, comme si une force nouvelle
leur eût été infusée. Ils sortaient donc enfin de leur inaction! On
avait besoin d’eux. Ils allaient servir à quelque chose. Ils n’étaient
plus inutiles. Ils acquéraient à la fois la certitude du travail et de
la vie.
Un immense «hourra!» sortit de leurs poitrines, et, vers le Kaw-djer,
les bras se tendirent, muscles durcis, prêts à l’action.
Au même instant, comme une réponse à la foule, un faible cri d’appel
retentit dans le lointain.
Le Kaw-djer se retourna et, sur la mer, il aperçut la _Wel-Kiej_ dont
Karroly tenait la barre; Harry Rhodes, debout à l’avant, agitait la
main en geste d’adieu, tandis que la chaloupe, toutes voiles dehors,
s’éloignait dans le soleil.
II
LA CITÉ NAISSANTE.
Immédiatement, le Kaw-djer organisa le travail. De tous ceux qui les
offrirent, et ce fut, il faut le dire, l’immense majorité des colons,
les bras furent acceptés. Divisés par équipes sous l’autorité de
contremaîtres, les uns amorcèrent une route charretière qui réunirait
Libéria au Bourg-Neuf, les autres furent affectés au transfert des
maisons démontables jusqu’ici édifiées au hasard et qu’il s’agissait de
disposer d’une manière plus logique. Le Kaw-djer indiqua les nouveaux
emplacements, ceux-là parallèlement, ceux-ci à l’opposé de l’ancienne
demeure de Dorick, laquelle commençait déjà à s’élever à peu près à
l’endroit occupé antérieurement par le «palais» de Beauval.
Une difficulté se révéla tout de suite. Pour ces divers travaux, on
manquait d’outils. Les émigrants qui, pour une cause ou une autre,
avaient dû abandonner leurs exploitations de l’intérieur, ne s’étaient
pas mis en peine de rapporter ceux qu’ils y avaient emportés. Force
leur fut d’aller les rechercher, si bien que le premier travail de la
majeure partie des travailleurs fut précisément de se procurer des
outils de travail.
Il leur fallut refaire une fois de plus le chemin si péniblement
parcouru lorsqu’ils étaient venus se réfugier à Libéria. Mais les
circonstances n’étaient plus les mêmes, et il leur parut infiniment
moins pénible. Le printemps avait remplacé l’hiver, ils ne manquaient
plus de vivres, et la certitude de gagner leur vie au retour leur
faisait un cœur joyeux. En une dizaine de jours, les derniers
étaient rentrés. Les chantiers battirent alors leur plein. La
route s’allongea à vue d’œil. Les maisons se groupèrent peu à peu
harmonieusement, entourées de vastes espaces qui seraient dans l’avenir
des jardins, et séparées par de larges rues, qui donnaient à Libéria
des airs de ville au lieu de son aspect de campement provisoire. En
même temps, on procédait à l’enlèvement des détritus et des immondices
que l’incurie des habitants avait laissés s’amonceler.
[Illustration: Les chantiers battirent alors leur plein. (Page 248.)]
Commencée la première, l’ancienne maison de Dorick fut également la
première à être à peu près habitable. Il n’avait pas fallu beaucoup de
temps pour démonter cette construction légère et pour la réédifier à
son nouvel emplacement, bien qu’on l’eût notablement agrandie. Certes
elle n’était pas terminée, mais ses parois, encastrées dans le sol,
étaient debout et le toit était en place, de même que les cloisons
séparatives de l’intérieur. Pour s’installer dans la maison, il n’était
pas nécessaire d’attendre l’achèvement des contre-murs extérieurs.
Ce fut le 7 novembre que le Kaw-djer en prit possession. Le plan en
était des plus simples. Au centre, un entrepôt dans lequel fut déposé
le stock de provisions, et, autour de cet entrepôt, une série de pièces
communiquant entre elles. Ces pièces s’ouvraient sur les façades Nord,
Est et Ouest; une seule, au Sud, sans issue à l’extérieur, était
commandée par les autres.
Des inscriptions, tracées en lettres peintes sur des panneaux de bois,
indiquaient la destination de ces diverses salles. _Gouvernement_,
_Tribunal_, _Police_, disaient respectivement les inscriptions du
Nord, de l’Ouest et de l’Est. Quant au dernier de ces locaux rien n’en
révélait l’usage, mais le bruit courut bientôt que là se trouverait la
_Prison_.
Ainsi donc, le Kaw-djer ne s’en reposait plus uniquement sur la sagesse
de ses semblables, et, pour que l’Autorité fût solidement assise,
il la fondait sur ce trépied: la Justice, au sens social du mot, la
Force et le Châtiment. Sa longue et stérile révolte n’aboutissait qu’à
appliquer, jusque dans ce qu’elles ont de plus absolu, les règles hors
desquelles l’imperfection humaine depuis l’origine des temps, rendu
toute civilisation et tout progrès impossibles.
Mais des locaux, des inscriptions précisant l’usage qu’on en devait
faire, tout cela n’était en somme qu’un squelette d’administration. Il
fallait des fonctionnaires pour exercer les fonctions. Le Kaw-djer
les désigna sans tarder. Hartlepool fut placé à la tête de la police
portée à quarante hommes choisis, après une sélection rigoureuse,
exclusivement parmi les gens mariés. Quant au Tribunal, le Kaw-djer,
tout en s’en réservant personnellement la présidence, en confia le
service courant à Ferdinand Beauval.
Assurément, la seconde de ces désignations avait de quoi étonner.
Pourtant, ce n’était pas la première de ce genre. Quelques jours
auparavant, le Kaw-djer en avait fait une autre au moins aussi
surprenante.
Le paiement des salaires et la vente des rations représentaient
maintenant une besogne absorbante. L’échange du travail et des
vivres, bien que l’opération fût simplifiée par l’intermédiaire de
l’argent, exigeait une véritable comptabilité, et cette comptabilité
un comptable. Le Kaw-djer nomma en cette qualité ce John Rame, à qui
une existence de plaisirs avait coûté à la fois santé et fortune.
Quel but avait poursuivi ce dégénéré en participant à une entreprise
de colonisation? Sans doute, il ne le savait pas lui-même, et il
avait obéi à des rêves imprécis de vie facile dans un pays vague et
chimérique. La réalité, infiniment plus rude, lui avait donné les
hivers de l’île Hoste, et c’était miracle que cet être débile y eût
résisté. Poussé par la nécessité, il avait vainement essayé, depuis
l’établissement du nouveau régime, de se mêler aux terrassiers occupés
à la construction de la route. Dès le soir du premier jour, il avait
dû y renoncer, surmené, brisé de fatigue, ses blanches mains déchirées
par les quartiers de roc. Il fut trop heureux d’accepter l’emploi que
le Kaw-djer lui attribuait et par lequel son insignifiante personnalité
fut rapidement absorbée. Il se rétrécit encore, s’identifia à ses
colonnes de chiffres, disparut dans sa fonction comme dans un tombeau.
On ne devait plus entendre parler de lui.
Savoir utiliser pour la grandeur de l’État jusqu’à la plus infime des
forces sociales dont il dispose est peut-être la qualité maîtresse d’un
conducteur d’hommes. Devant l’impossibilité de tout faire par soi-même,
il lui faut nécessairement s’entourer de collaborateurs, et c’est dans
leur choix que se manifeste avec le plus d’évidence le génie du chef.
Pour singuliers qu’ils fussent, ceux du Kaw-djer étaient les meilleurs
qu’il pût faire dans la situation où le sort le plaçait. Il n’avait
qu’un but: obtenir de chacun le maximum de rendement au profit de la
collectivité. Or, Beauval, malgré son incapacité à d’autres égards,
n’en restait pas moins un avocat de valeur. Il était donc, plus
que tout autre, qualifié pour assurer le cours de la justice, la
surveillance du maître devant au besoin tenir en bride ses fantaisies.
Quant à John Rame, c’était le plus inutile des colons. Il y avait lieu
d’admirer qu’on eût réussi à tirer quelque chose de ce chiffon sans
énergie ni vouloir, qui n’était bon à rien.
Pendant que l’administration de l’État hostelien s’organisait de cette
manière, le Kaw-djer déployait une activité prodigieuse.
Il avait définitivement quitté le Bourg-Neuf. Ses instruments, livres,
médicaments transportés au «Gouvernement»,--ainsi qu’on désignait
déjà l’ancienne maison de Lewis Dorick--il y prenait chaque jour
quelques heures de sommeil. Le reste du temps, il était partout à la
fois. Il encourageait les travailleurs, résolvait les difficultés au
fur et à mesure qu’elles se présentaient, maintenait avec calme et
fermeté le bon ordre et la concorde. Nul ne se fût avisé d’élever une
contestation, d’entamer une dispute en sa présence. Il n’avait qu’à
paraître pour que le travail s’activât, pour que les muscles rendissent
leur maximum de force.
Certes, dans ce peuple misérable qu’il avait entrepris de conduire
vers de meilleures destinées, la plupart ignoraient de quel drame
sa conscience avait été le théâtre, et, l’eussent-ils connu, ils
n’étaient pas assez psychologues et manquaient par trop d’idéalité pour
soupçonner seulement quels ravages y avait fait un conflit de pures
abstractions si différent de leurs soucis matériels. Du moins, il leur
suffirait de regarder leur chef pour comprendre qu’une douleur secrète
le dévorait. Si le Kaw-djer n’avait jamais été un homme expansif, il
semblait maintenant de marbre. Son visage impassible ne souriait plus,
ses lèvres ne s’entr’ouvraient que pour dire l’indispensable avec le
minimum de mots. Autant peut-être à cause de son aspect qu’en raison
de sa vigueur herculéenne et de la force armée dont il disposait, il
apparaissait redoutable. Mais, si on le craignait, on admirait en
même temps son intelligence et son énergie, et on l’aimait pour la
bonté qu’on sentait vivante sous son attitude glaciale, pour tous les
services qu’on avait reçus de lui et qu’on en recevait encore.
La multiplicité de ses occupations n’épuisait pas, en effet, l’activité
du Kaw-djer, et le chef n’avait pas fait tort au médecin. Pas un jour
il ne manquait d’aller voir les malades et les blessés de l’émeute. Il
avait, d’ailleurs, de moins en moins à faire. Sous la triple influence
de la saison plus clémente, de la paix morale et du travail, la santé
publique s’améliorait rapidement.
De tous les malades et blessés, Halg était, bien entendu, le plus cher
à son cœur. Quelque temps qu’il fît, quelle que fût sa fatigue, il
passait matin et soir au chevet du jeune Indien, d’où Graziella et sa
mère ne s’éloignaient pas. Il avait le bonheur de constater un mieux
progressif. On fut bientôt certain que la blessure du poumon commençait
à se fermer. Le 15 novembre, Halg put enfin quitter le lit sur lequel
il gisait depuis près d’un mois.
Ce jour-là, le Kaw-djer se rendit à la maison habitée par la famille
Rhodes.
«Bonjour, madame Rhodes!... Bonjour, les enfants! dit-il en entrant.
--Bonjour, Kaw-djer! lui répondit-on à l’unisson.
Dans cette atmosphère si cordiale, il perdait toujours un peu de sa
froideur. Edward et Clary se pressèrent contre lui. Paternellement il
embrassa la jeune fille et caressa la joue du jeune garçon.
--Enfin, vous voici, Kaw-djer!... s’écria Mme Rhodes. Je vous croyais
mort.
--J’ai eu beaucoup à faire, madame Rhodes.
--Je le sais, Kaw-djer. Je le sais, approuva Mme Rhodes. C’est égal,
je suis contente de vous voir... J’espère que vous allez me donner des
nouvelles de mon mari.
--Votre mari est parti, madame Rhodes. Voilà tout ce que je peux vous
dire.
--Grand merci du renseignement!... Reste à savoir quand il doit revenir.
--Pas de si tôt, madame Rhodes. Votre veuvage est loin d’être fini.
Mme Rhodes soupira tristement.
--Il ne faut pas être triste, madame Rhodes, reprit le Kaw-djer. Tout
s’arrangera avec un peu de patience... D’ailleurs, je vous apporte de
l’occupation, c’est-à-dire de la distraction. Vous allez déménager,
madame Rhodes.
--Déménager!...
--Oui... Pour aller vous fixer à Libéria.
--A Libéria.!... Qu’irais-je y faire, Seigneur?
--Du commerce, madame Rhodes. Vous serez tout simplement la plus
notable commerçante du pays, d’abord--et c’est une raison!--parce qu’il
n’y en pas d’autres, et aussi, je l’espère bien, parce que vos affaires
vont étonnamment prospérer.
--Commerçante!... Mes affaires?... répéta Mme Rhodes étonnée. Quelles
affaires, Kaw-djer?
--Celles du bazar Harry Rhodes. Vous n’avez pas oublié, je suppose,
que vous possédez une pacotille magnifique? Le moment est venu de
l’utiliser.
--Comment!., objecta Mme Rhodes, vous voulez que, toute seule... sans
mon mari...
--Vos enfants vous aideront, interrompit le Kaw-djer. Ils sont en âge
de travailler, et tout le monde travaille ici. Je ne veux pas d’oisifs
sur l’île Hoste.
La voix du Kaw-djer s’était faite plus sérieuse. Sous l’ami qui
conseillait perçait le chef qui allait ordonner.
--Tullia Ceroni et sa fille, reprit-il, vous donneront aussi un coup
de main, quand Halg sera complètement guéri... D’autre part, vous
n’avez pas le droit de laisser plus longtemps inutilisés des objets
susceptibles d’accroître le bien-être de tous.
--Mais ces objets représentent presque toute notre fortune, objecta Mme
Rhodes qui paraissait fort émue. Que dira mon mari, quand il apprendra
que je les ai risqués dans un pays si troublé, où la sécurité...
--Est parfaite, madame Rhodes, termina le Kaw-djer, parfaite, vous
pouvez m’en croire. Il n’y a pas de pays plus sûr.
--Mais enfin, que voulez-vous que j’en fasse, de toutes ces
marchandises? demanda Mme Rhodes,
--Vous les vendrez.
--A qui?
--Aux acheteurs.
--Il y en a donc, et ils ont donc de l’argent?
--En doutez-vous? Vous savez bien que tout le monde en avait au départ.
Maintenant on en gagne.
--On gagne de l’argent à l’île Hoste!...
--Parfaitement. En travaillant pour la colonie qui emploie et qui paye.
--La colonie a donc de l’argent, elle aussi?... Voilà du nouveau, par
exemple!
--La colonie n’a pas d’argent, expliqua le Kaw-djer, mais elle s’en
procure en vendant les vivres qu’elle est seule à posséder. Vous devez
en savoir quelque chose, puisqu’il vous faut payer les vôtres.
--C’est vrai, reconnut Mme Rhodes. Mais s’il ne s’agit que d’un
échange, si les colons sont obligés de rendre pour se nourrir ce qu’ils
ont gagné par leur travail, je ne vois pas très bien comment ils
deviendront mes clients.
--Soyez tranquille, madame Rhodes. Les prix ont été établis par moi, et
ils sont tels que les colons peuvent faire de petites économies.
--Alors, qui donne la différence?
--C’est moi, madame Rhodes.
--Vous êtes donc bien riche, Kaw-djer?
--Il paraît.
Mme Rhodes regarda son interlocuteur d’un air ébahi. Celui-ci ne sembla
pas s’en apercevoir.
--Je considère comme très important, madame Rhodes, reprit-il avec
fermeté, que votre magasin soit ouvert à bref délai.
--Comme il vous plaira, Kaw-djer,» accorda Mme Rhodes sans enthousiasme.
Cinq jours plus tard, le Kaw-djer était obéi. Quand, le 20 novembre,
Karroly revint avec la _Wel-Kiej_, il trouva le bazar Rhodes en plein
fonctionnement.
Karroly revenait seul, après avoir débarqué M. Rhodes à Punta-Arenas;
il ne put répondre autre chose aux questions anxieuses de Mme Rhodes,
qui demanda tout aussi vainement des explications au Kaw-djer. Celui-ci
se contenta de l’assurer qu’elle ne devait concevoir aucune inquiétude,
mais simplement s’armer de patience, l’absence de M. Rhodes devant se
prolonger assez longtemps encore.
Quant à Karroly, il était émerveillé de ce qu’il voyait. Quel
changement en moins d’un mois! Libéria n’était plus reconnaissable.
A peine si quelques rares maisons étaient encore à leurs anciennes
places. La plupart étaient maintenant groupées autour de celle qu’on
désignait sous le nom de Gouvernement. Les plus voisines abritaient
les quarante ménages, dont les chefs, armés aux dépens de la réserve
de fusils, constituaient la police de la colonie. Les huit fusils
sans emploi avaient été déposés dans le poste situé entre le logis
du Kaw-djer et celui d’Hartlepool, et que plusieurs hommes gardaient
jour et nuit. Quant à la provision de poudre, on l’avait mise à l’abri
dans l’entrepôt ménagé au centre de l’immeuble et sans aucune issue à
l’extérieur.
Un peu plus loin, s’ouvrait le bazar Rhodes. Ce bazar surtout
émerveillait Karroly. Aucun des magasins de Punta-Arenas, seule ville
que l’Indien eût jamais vue, n’en égalait à ses yeux la splendeur.
Au delà, vers l’Est et vers l’Ouest, le travail se poursuivait.
On aplanissait le sol destiné à recevoir les dernières maisons
démontables et, plus loin, de tous les côtés, on travaillait également.
Déjà d’autres maisons, celles-ci en bois, celles-là en maçonnerie,
commençaient à s’élever hors de terre.
Entre les maisons disposées selon un plan rigoureux qui ne laissait
aucune place aux fantaisies individuelles, de véritables rues se
croisaient à angles droits, suffisamment larges pour permettre le
passage simultané de quatre véhicules. A vrai dire, ces rues étaient
bien encore quelque peu boueuses et ravinées, mais le piétinement des
colons en durcissait le sol de jour en jour.
La route commencée dans la direction du Bourg-Neuf avait traversé la
plaine marécageuse et rejoignait déjà obliquement la rivière. Sur
les berges s’amoncelaient une multitude de pierres, en vue de la
construction d’un pont plus solide que le ponceau existant.
Le Bourg-Neuf était à peu près déserté. A l’exception de quatre marins
du _Jonathan_ et de trois autres colons résolus à gagner leur vie en
pêchant, ses anciens habitants l’avaient quitté pour Libéria, où les
appelaient leurs occupations. Du Bourg-Neuf devenu ainsi exclusivement
un port de pêche, les embarcations partaient chaque matin pour y
rentrer aux approches du soir, chargées de poissons qui trouvaient
aisément preneurs.
Toutefois, malgré la diminution de sa population, aucune des maisons du
faubourg n’avait été abattue. Ainsi l’avait décidé le Kaw-djer. Celle
de Karroly était donc toujours debout, et l’Indien eut la joie d’y
trouver Halg presque entièrement guéri.
Ce lui fut, par contre, un grand chagrin d’y rentrer sans le Kaw-djer,
dont la nouvelle existence le séparait à jamais. Finie, cette vie
commune de tant d’années!... Comme il était changé!... En revoyant son
fidèle Indien, à peine avait-il esquissé un sourire, à peine avait-il
consenti à interrompre quelques minutes sa dévorante activité.
Ce jour-là, comme tous les autres jours, le Kaw-djer, après une matinée
consacrée aux divers travaux en cours, examina la situation de la
colonie, tant au point de vue financier qu’au point de vue de l’état du
stock des vivres, puis il retourna sur le chantier de la route.