Ainsi donc, les hommes pouvaient en arriver là! Non seulement le plus

médiocre intérêt les rendait capables du mal, mais ils l’étaient

encore, le cas échéant, de détruire pour détruire, de frapper pour

frapper, de tuer pour le plaisir de tuer! Il n’y avait pas que les

besoins, les passions et l’orgueil pour lancer les hommes les uns

contre les autres; il y avait aussi la folie, cette folie qui existe en

puissance dans toutes les foules, et qui fait qu’ayant une fois goûté

de la violence, elles ne s’arrêtent que saoules de destruction et de

carnage.

C’est par une telle folie--héroïsme ou brigandage, selon

l’occurrence--que le bandit abat sans raison le passant inoffensif,

c’est par elle que les révolutions font des innocents et des coupables

une indistincte hécatombe, comme c’est elle aussi qui enflamme les

armées et gagne les batailles.

Que devenaient, devant de pareils faits, les rêves du Kaw-djer? Si la

liberté intégrale était le bien naturel des hommes, n’était-ce pas à

la condition qu’ils restassent des hommes et qu’ils ne fussent pas

susceptibles de se transformer en bêtes fauves, comme ceux dont il

contemplait les exploits?

Le Kaw-djer n’avait rien répondu à Harry Rhodes. Droit et ferme au

point culminant de la berge, il regarda pendant quelques minutes en

silence. Ses réflexions douloureuses, son visage impassible ne les

trahissait pas.

Et pourtant, quel débat cruel dont son âme était déchirée! Fermer les

yeux à l’évidence et s’entêter égoïstement dans une religion menteuse,

tandis que ces malheureux insensés se massacraient les uns les autres,

ou bien reconnaître l’évidence, obéir à la raison, intervenir dans ce

désordre et les sauver malgré eux, poignant dilemme! Ce que commandait

le bon sens, c’était, hélas! la négation de toute sa vie. Voir brisée

à ses pieds l’idole élevée dans son cœur, reconnaître qu’on a été dupe

d’un mirage, se dire qu’on a bâti sur un mensonge, que rien n’est vrai

de ce qu’on a pensé, et qu’on s’est sacrifié stupidement à une chimère,

quelle faillite!

Tout à coup, hors de la fumée qui recouvrait Libéria, jaillit un

fuyard, puis un autre, puis dix autres, puis cent autres, dont beaucoup

de femmes et d’enfants. Quelques-uns cherchaient à se réfugier dans les

hauteurs de l’Est, mais le plus grand nombre, serrés de près par leurs

adversaires, couraient éperdument dans la direction du Bourg-Neuf. La

dernière de ceux-ci était une femme. Un peu forte, elle ne pouvait

aller vite. Un homme la rejoignit en quelques enjambées, la saisit par

les cheveux, la renversa sur le sol, leva le poing...

Le Kaw-djer se retourna vers Harry Rhodes et dit d’une voix grave:

--J’accepte.»

FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.

TROISIÈME PARTIE.

[Illustration]

I

PREMIÈRES MESURES.

Le Kaw-djer, à la tête des quinze volontaires, traversa la plaine

au pas de course. Il lui suffit de quelques minutes pour atteindre

Libéria.

On se battait encore sur le terre-plein, mais avec moins d’ardeur, et

uniquement par suite de la vitesse acquise, car, déjà, on ne savait

plus très bien pourquoi.

L’arrivée de la petite troupe armée frappa de stupeur les belligérants.

C’était une éventualité qu’ils n’avaient pas prévue. A aucun moment,

les émeutiers n’avaient admis qu’ils pussent avoir à lutter contre

une force supérieure, de taille à mettre le holà à leurs fantaisies

meurtrières. Les combats singuliers en furent subitement arrêtés. Ceux

qui recevaient les coups prirent du champ, ceux qui les donnaient

s’immobilisèrent aux endroits où ils se trouvaient, les uns tout

ahuris de leur inexplicable aventure, les autres l’air un peu égaré,

la respiration haletante, en hommes qui, dans un moment d’aberration,

auraient accompli quelque travail pénible dont ils ne comprendraient

plus la raison. Sans transition, la surexcitation faisait place à la

détente.

Le Kaw-djer s’occupa en premier lieu de combattre l’incendie que

les flammes, rabattues par une légère brise du Sud, risquaient de

communiquer au campement tout entier. L’ancien «palais» de Beauval

était alors plus qu’aux trois quarts consumé. Quelques coups de crosse

suffirent à jeter bas cette construction légère, dont il ne subsista

bientôt plus qu’un tas de débris calcinés d’où s’élevait une fumée âcre.

Cela fait, laissant cinq de ses hommes de garde près de la foule

assagie, il partit avec les dix autres à travers la plaine, afin de

rallier le surplus des émigrants. Il y réussit sans peine. De tous

côtés on revenait vers Libéria, les assaillants, dont la fatigue

avait apaisé la fureur insensée, formant l’avant-garde, et, derrière

eux, les badauds étrillés, qui, encore mal remis de leur terreur, se

rapprochaient craintivement en conservant un prudent intervalle. Quand

ceux-ci aperçurent le Kaw-djer, ils reprirent confiance et pressèrent

le pas, si bien que les uns et les autres arrivèrent confondus à

Libéria.

En moins d’une heure, toute la population fut rassemblée sur le

terre-plein. A voir ses rangs serrés, sa masse homogène, il eût été

impossible de soupçonner que des partis adverses l’eussent jamais

divisée. Sans les nombreuses victimes qui jonchaient le sol, il ne

serait resté aucune trace des troubles qui venaient de finir.

La foule ne montrait pas d’impatience. De la curiosité simplement.

Tout étonnée de l’incompréhensible rafale qui l’avait secouée et

meurtrie, elle regardait placidement le groupe compact des quinze

hommes armés qui lui faisait face, et attendait ce qui allait

s’ensuivre.

Le Kaw-djer s’avança au milieu du terre-plein, et, s’adressant aux

colons dont les regards convergeaient vers lui, il dit d’une voix forte:

«Désormais, c’est moi qui serai votre chef.»

Quel chemin il lui avait fallu parcourir pour en arriver à prononcer

ces quelques mots! Ainsi donc, non seulement il acceptait enfin le

principe d’autorité, non seulement il consentait, en dépit de ses

répugnances, à en être le dépositaire, mais encore, allant d’un

extrême à l’autre, il dépassait les plus absolus autocrates. Il ne

se contentait pas de renoncer à son idéal de liberté, il le foulait

aux pieds. Il ne demandait même pas l’assentiment de ceux dont il se

décrétait le chef. Ce n’était pas une révolution. C’était un coup

d’État.

Un coup d’État d’une étonnante facilité. Quelques secondes de silence

avaient suivi la brève déclaration du Kaw-djer, puis un grand cri

s’éleva de la foule. Applaudissements, vivats, hurras partirent à la

fois en ouragan. On se serrait les mains, on se congratulait, les mères

embrassaient leurs enfants. Ce fut un enthousiasme frénétique.

Ces pauvres gens passaient du découragement à l’espoir. Du moment que

le Kaw-djer prenait leurs affaires en mains, ils étaient sauvés. Il

saurait bien les tirer de leur misère. Comment?... Par quel moyen?...

Personne n’en avait aucune idée, mais là n’était pas la question.

Puisqu’il se chargeait de tout, il n’y avait pas à chercher plus loin.

Quelques-uns, cependant, étaient sombres. Toutefois, si les partisans,

dispersés, noyés dans la foule, de Beauval et de Lewis Dorick ne

poussaient pas de vivats, ils ne se risquaient pas à manifester

autrement que par leur silence. Qu’eussent-ils pu faire de plus? Leur

minorité infime devait compter avec la majorité, depuis que celle-ci

avait un chef. Ce grand corps possédait une tête désormais, et le

cerveau rendait redoutable ces innombrables bras jusqu’ici dédaignés.

Le Kaw-djer étendit la main. Le silence s’établit comme par

enchantement.

«Hosteliens, dit-il, le nécessaire sera fait pour améliorer la

situation, mais j’exige l’obéissance de tous et je compte que personne

ne m’obligera à employer la force. Que chacun de vous rentre chez soi

et attende les instructions qui ne tarderont pas à être données.»

L’énergique laconisme de ce discours eut les plus heureux effets. On

comprit qu’on allait être dirigé, et qu’il suffirait dorénavant de se

laisser conduire. Rien ne pouvait mieux réconforter des malheureux

qui venaient de faire de la liberté une si déplorable expérience et

qui l’eussent volontiers aliénée contre la certitude d’un morceau de

pain. La liberté est un bien immense, mais qu’on ne peut goûter qu’à la

condition de vivre. Et vivre, à cela se réduisaient pour l’instant les

aspirations de ce peuple en détresse.

On obéit avec célérité, sans faire entendre le plus léger murmure. La

place se vida, et tous, jusqu’à Lewis Dorick, se conformant aux ordres

reçus, s’enfermèrent dans les maisons ou sous les tentes.

Le Kaw-djer suivit des yeux la foule qui s’écoulait, et ses lèvres

eurent un imperceptible pli d’amertume. S’il lui était resté des

illusions, elles se fussent envolées. L’homme, décidément, ne haïssait

pas la contrainte autant qu’il se l’était imaginé. Tant de veulerie--de

lâcheté presque!--ne s’accordait pas avec l’exercice d’une liberté sans

limite.

Une centaine de colons n’avaient pas suivi les autres. Le Kaw-djer se

tourna en fronçant les sourcils vers ce groupe indocile. Aussitôt, un

de ceux qui le composaient s’avança en avant de ses compagnons et prit

la parole en leur nom. S’ils n’allaient pas, eux aussi, s’enfermer

dans leurs demeures, c’est qu’ils n’en avaient pas. Chassés de leurs

fermes envahies par une horde de pillards, ils venaient d’arriver à la

côte, ceux-là depuis quelques jours, ceux-ci de la veille, et ils ne

possédaient plus d’autre abri que le ciel.

Le Kaw-djer, les ayant assurés qu’il serait promptement statué sur leur

sort, les invita à dresser les tentes qui existaient encore en réserve,

puis, tandis qu’ils se mettaient en devoir d’obéir, il s’occupa sans

plus tarder des victimes de l’émeute.

[Illustration: On alla de porte en porte donner à chacun sa ration...

(Page 238.)]

Il y en avait sur le terre-plein même et dans la campagne environnante.

On partit à la recherche de ces dernières, et bientôt toutes furent

ramenées au campement. Vérification faite, les troubles coûtaient la

vie à douze colons, en y comprenant les trois pillards qui avaient

trouvé la mort dans l’assaut de la ferme des Rivière. En général, il

n’y avait pas lieu de beaucoup regretter les défunts. Un d’entre eux

seulement, un des émigrants revenus de l’intérieur au cours de l’hiver,

devait être compté dans la portion saine du peuple hostelien. Quant

aux autres, ils appartenaient aux clans de Beauval et de Dorick, et

le parti du travail et de l’ordre ne pouvait qu’être fortifié par leur

disparition.

Les dommages les plus sérieux avaient été soufferts, en effet, par les

émeutiers eux-mêmes, acharnés dans l’attaque comme dans la défense.

Parmi les curieux inoffensifs qu’ils avaient assaillis avec tant de

sauvagerie après l’incendie du «palais», tout se réduisait, hormis le

colon assassiné, à des blessures: contusions, fractures, voire quelques

coups de couteau, qui fort heureusement ne mettaient en danger la vie

de personne.

C’était de la besogne pour le Kaw-djer. Il n’en fut pas effrayé. Ce

n’est pas en aveugle qu’il avait pris en charge l’existence d’un

millier d’êtres humains, et, quelle que fût la grandeur de la tâche,

elle ne serait pas au-dessus de son courage.

Les blessés examinés, pansés quand il y avait lieu, et enfin dirigés

sur leurs demeures habituelles, le terre-plein fut complètement vide. Y

laissant cinq hommes en surveillance, le Kaw-djer reprit, avec les dix

autres, le chemin du Bourg-Neuf. Là-bas, un autre devoir l’appelait;

là-bas, il y avait Halg, mourant, mort peut-être...

Halg était dans le même état, et les soins intelligents ne lui

manquaient pas. Graziella et sa mère étaient accourues rejoindre

Karroly au chevet du blessé, et l’on pouvait compter sur le dévouement

de telles gardes-malades. Élevée à une rude école, la jeune fille y

avait appris à commander à sa douleur. Elle montra au Kaw-djer un

visage tranquille et répondit avec calme à ses questions. Halg, ainsi

qu’elle le lui dit, n’avait que peu de fièvre, mais il ne sortait de

sa continuelle somnolence que pour pousser de temps à autre quelques

faibles gémissements. Une mousse sanguinolente coulait toujours

entre ses lèvres pâlies. Toutefois, elle était moins abondante et sa

coloration moins prononcée. Il y avait là un symptôme favorable.

Pendant ce temps, les dix hommes qui avaient accompagné le Kaw-djer

s’étaient chargés de vivres prélevés sur la réserve du Bourg-Neuf. Sans

s’accorder un instant de repos, on repartit pour Libéria, où on alla de

porte en porte donner à chacun sa ration. La répartition terminée, le

Kaw-djer distribua la garde pour la nuit, puis, s’enroulant dans une

couverture, il s’étendit sur le sol et chercha le sommeil.

Il ne put le trouver. En dépit de sa lassitude physique, son cerveau

s’obstinait à élaborer la pensée.

A quelques pas, les deux hommes de veille gardaient une immobilité de

statue. Rien ne troublait le silence. Les yeux ouverts dans l’ombre, le

Kaw-djer rêva.

Que faisait-il là?... Pourquoi avait-il permis que sa conscience fût

violentée par les faits et qu’une telle souffrance lui fut imposée?...

S’il vivait auparavant dans l’erreur, du moins y vivait-il heureux...

Heureux! qui l’empêchait de l’être encore? il lui suffirait de vouloir.

Que fallait-il pour cela? Moins que rien. Se lever, fuir, demander

l’oubli de cette cruelle aventure à l’ivresse des courses vagabondes

qui, si longtemps, lui avaient donné le bonheur...

Hélas! maintenant, lui rendraient-elles ses illusions détruites? Et

quelle serait sa vie, avec le remords de tant de vies immolées à la

gloire d’un faux dieu?... Non, cette foule qu’il avait prise en charge,

il en était comptable vis-à-vis de lui-même. Il ne serait quitte envers

elle que lorsque, d’étape en étape, il l’aurait conduite jusqu’au port.

Soit! Mais quelle route choisir?... N’était-il pas trop tard?...

Avait-il le pouvoir, un homme quel qu’il fût avait-il le pouvoir de

faire remonter la pente à ce peuple, que ses tares, ses vices, son

infériorité intellectuelle et morale semblaient vouer d’avance à un

inévitable anéantissement?

Froidement, le Kaw-djer évalua le poids du fardeau qu’il entreprenait

de porter. Il fit le tour de son devoir et chercha les meilleurs moyens

de l’accomplir. Empêcher ces pauvres gens de mourir de faim?... Oui,

cela d’abord. Mais c’était peu de chose en regard de l’ensemble de

l’œuvre. Vivre, ce n’est pas seulement satisfaire aux besoins matériels

des organes, c’est aussi, plus encore peut-être, être conscient de la

dignité humaine; c’est ne compter que sur soi et se donner aux autres;

c’est être fort; c’est être bon. Après avoir sauvé de la mort ces

vivants, il resterait à faire, de ces vivants, des hommes.

Étaient-ils capables, ces dégénérés, de s’élever à un tel idéal? Tous,

non assurément, mais quelques-uns peut-être, si on leur montrait

l’étoile qu’ils n’avaient pas su voir dans le ciel, si on les

conduisait au but en les tenant par la main.

Ainsi, dans la nuit, songeait le Kaw-djer. Ainsi, l’une après l’autre,

ses dernières résistances furent renversées, ses dernières révoltes

vaincues, et peu à peu s’élabora dans son esprit le plan directeur

auquel il allait désormais conformer tous ses actes.

L’aube le trouva debout et revenant déjà du Bourg-Neuf, où il avait eu

la joie de constater que l’état de Halg avait une légère tendance à

s’améliorer. Aussitôt de retour à Libéria, il entra dans son rôle de

chef.

Son premier acte fut de nature à étonner ceux-là mêmes qui le

touchaient de plus près. Il commença par battre le rappel des vingt

ou vingt-cinq ouvriers maçons et des menuisiers faisant partie du

personnel de la colonie, puis, leur ayant adjoint une vingtaine de

colons choisis parmi ceux auxquels était familier le maniement de la

pelle et de la pioche, il distribua à chacun sa besogne. En un point

qu’il indiqua, des tranchées devaient être ouvertes, en vue de recevoir

les murailles de l’une des maisons démontables qui serait édifiée à cet

endroit. La maison une fois en place, les maçons en consolideraient

les parois au moyen de contre-murs et la diviseraient par des cloisons

selon un plan qui fut séance tenante tracé sur le sol. Ces instructions

données, tandis qu’on se mettait à l’œuvre sous la direction du

charpentier Hobard promu aux fonctions de contremaître, le Kaw-djer

s’éloigna avec dix hommes d’escorte.

A quelques pas s’élevait la plus vaste des maisons démontables. Là

demeuraient cinq personnes. En compagnie des frères Moore, de Sirdey et

de Kennedy, Lewis Dorick y avait élu domicile. C’est là que le Kaw-djer

se rendit en droite ligne.

Au moment où il entra, les cinq hommes étaient engagés dans une

discussion véhémente. En l’apercevant, ils se levèrent brusquement.

«Que venez-vous faire ici? demanda Lewis Dorick d’un ton rude.

Du seuil, le Kaw-djer répondit froidement:

--La colonie hostelienne a besoin de cette maison.

--Besoin de cette maison!... répéta Lewis Dorick qui n’en pouvait

croire, comme on dit, ses oreilles. Pourquoi faire?

--Pour y loger ses services. Je vous invite à la quitter sur-le-champ.

--Comment donc!... approuva ironiquement Dorick. Où irons-nous?

--Où il vous plaira. Il ne vous est pas interdit de vous en bâtir une

autre.

--Vraiment!... Et en attendant?

--Des tentes seront mises à votre disposition.

--Et moi, je mets la porte à la vôtre, s’écria Dorick rouge de colère.

Le Kaw-djer s’effaça, démasquant son escorte armée qui était restée au

dehors.

--Dans ce cas, dit-il posément, je serai dans la nécessité d’employer

la force.

Lewis Dorick comprit d’un coup d’œil que toute résistance était

impossible. Il battit en retraite.

--C’est bon, grommela-t-il. On s’en va... Le temps seulement de réunir

ce qui nous appartient, car on nous permettra bien, je suppose,

d’emporter...

--Rien, interrompit le Kaw-djer. Ce qui vous est personnel vous sera

remis par mes soins. Le reste est la propriété de la colonie.

C’en était trop. Dans sa rage, Dorick en oublia la prudence.

--C’est ce que nous verrons!» s’écria-t-il en portant la main à sa

ceinture.

Le couteau n’était pas hors de sa gaine qu’il lui était arraché. Les

frères Moore s’élancèrent à la rescousse. Saisi à la gorge par le

Kaw-djer, le plus grand fut renversé sur le sol. Au même instant, les

gardes du nouveau chef faisaient irruption dans la pièce. Ils n’eurent

pas à intervenir. Les cinq émigrants, tenus en respect, renonçaient à

la lutte. Ils sortirent sans opposer une plus longue résistance.

Le bruit de l’altercation avait attiré un certain nombre de curieux. On

se pressait devant la porte. Les vaincus durent se frayer un passage

dans ce populaire, dont ils étaient jadis si redoutés. Le vent avait

tourné. On les accabla de huées.

Le Kaw-djer, aidé de ses compagnons, procéda rapidement à une visite

minutieuse de la maison dont il venait de prendre possession. Ainsi

qu’il l’avait promis, tout ce qui pouvait être considéré comme la

propriété personnelle des précédents occupants fut mis de côté pour

être ultérieurement rendu aux ayants-droit. Mais, en dehors de

cette catégorie d’objets, il fit d’intéressantes trouvailles. L’une

des pièces, la plus reculée, avait été transformée en véritable

garde-manger. Là s’amoncelait une importante réserve de vivres.

Conserves, légumes secs, corned-beef, thé et café, les provisions

étaient aussi abondantes qu’intelligemment choisies. Par quel moyen

Lewis Dorick et ses acolytes se les étaient-ils procurées? Quel que fût

ce moyen, ils n’avaient jamais eu à souffrir de la disette générale, ce

qui ne les avait pas empêchés, d’ailleurs, de crier plus fort que les

autres et d’être les fauteurs des troubles dans lesquels avait sombré

le pouvoir de Beauval.

Le Kaw-djer fit transporter ces vivres sur le terre-plein, où ils

furent déposés sous la protection des fusils, puis des ouvriers

réquisitionnés à cet effet, et auxquels le serrurier Lawson fut adjoint

à titre de contremaître, commencèrent le démontage de la maison.

Pendant que ce travail se poursuivait, le Kaw-djer, accompagné de

quelques hommes d’escorte, entreprit, par tout le campement, une série

de visites domiciliaires qui fut continuée sans interruption jusqu’à

son complet achèvement. Maisons et tentes furent fouillées de fond en

comble. Le produit de ces investigations, qui occupèrent la majeure

partie de la journée, fut d’une richesse inespérée. Chez tous les

émigrants se rattachant plus ou moins étroitement à Lewis Dorick ou à

Ferdinand Beauval, et aussi chez quelques autres qui avaient réussi à

se constituer une réserve en se privant aux jours d’abondance relative,

on découvrit des cachettes analogues à celle qu’on avait déjà trouvée.

Pour échapper aux soupçons sans doute, leurs possesseurs ne s’étaient

pas montrés les derniers à se plaindre, lorsque la famine était venue.

Le Kaw-djer en reconnut plus d’un, parmi eux, qui avaient imploré

son aide et qui avaient accepté sans scrupule sa part des vivres

prélevés sur ceux du Bourg-Neuf. Se voyant dépistés, ils étaient fort

embarrassés maintenant, bien que le Kaw-djer ne manifestât par aucun

signe les sentiments que leur ruse pouvait lui faire éprouver.

Elle était cependant de nature à lui ouvrir de profondes perspectives

sur les lois inflexibles qui gouvernent le monde. En fermant l’oreille

aux cris de détresse que la faim arrachait à leurs compagnons de

misère, en y mêlant hypocritement les leurs afin d’éviter le partage

de ce qu’ils réservaient pour eux-mêmes, ces hommes avaient démontré

une fois de plus l’instinct de féroce égoïsme qui tend uniquement à la

conservation de l’individu. En vérité, leur conduite eût été la même

s’ils eussent été, non des créatures raisonnables et sensibles, mais de

simples agrégats de substance matérielle contraints d’obéir aveuglément

aux fatalités physiologiques de la cellule initiale dont ils étaient

sortis.

Mais le Kaw-djer n’avait plus besoin, pour être convaincu, de cette

démonstration supplémentaire et qui ne serait malheureusement pas la

dernière. Si son rêve en s’écroulant n’avait laissé qu’un vide affreux

dans son cœur, il ne songeait pas à le réédifier. L’éloquente brutalité

des choses lui avait prouvé son erreur. Il comprenait qu’en imaginant

des systèmes il avait fait œuvre de philosophe, non de savant, et qu’il

avait ainsi péché contre l’esprit scientifique qui, s’interdisant

les spéculations hasardeuses, s’attache à l’expérience et à l’examen

purement objectif des faits. Or, les vertus et les vices de l’humanité,

ses grandeurs et ses faiblesses, sa diversité prodigieuse, sont des

faits qu’il faut savoir reconnaître et avec lesquels il faut compter.

Et, d’ailleurs, quelle faute de raisonnement n’avait-il pas commise

en condamnant en bloc tous les chefs, sous prétexte qu’ils ne sont

pas impeccables et que la perfection originelle des hommes les rend

inutiles! Ces puissants, envers lesquels il s’était montré si sévère,

ne sont-ils pas des hommes comme les autres? Pourquoi auraient-ils le

privilège d’être imparfaits? De leur imperfection, n’aurait-il pas dû,

au contraire, logiquement conclure à celle de tous, et n’aurait-il pas

dû reconnaître, par suite, la nécessité des lois et de ceux qui ont

mission de les appliquer?

Sa formule fameuse s’effritait, tombait en poussière. «Ni Dieu, ni

maître», avait-il proclamé, et il avait dû confesser la nécessité

d’un maître. De la deuxième partie de la proposition il ne subsistait

rien, et sa destruction ébranlait la solidité de la première. Certes,

il n’en était pas à remplacer sa négation par une affirmation. Mais,

du moins, il connaissait la noble hésitation du savant qui, devant

les problèmes dont la solution est actuellement impossible, s’arrête

au seuil de l’inconnaissable et juge contraire à l’essence même de

la science de décréter sans preuves qu’il n’y a dans l’univers rien

d’autre que de la matière et que tout est soumis à ses lois. Il

comprenait qu’en de telles questions une prudente expectative est de

mise, et que, si chacun est libre de jeter son explication personnelle

du mystère universel dans la bataille des hypothèses, toute affirmation

catégorique ne peut être que présomption ou sottise.

De toutes les trouvailles, la plus remarquable fut faite dans la

bicoque que l’Irlandais Patterson occupait avec Long, seul survivant de

ses deux compagnons. On y était entré par acquit de conscience. Elle

était si petite qu’il semblait difficile qu’une cachette de quelque

importance pût y être ménagée. Mais Patterson avait remédié par son

industrie à l’exiguïté du local, en y creusant une manière de cave que

dissimulait un plancher grossier.

Les naufragés du Jonathan · 第 18 / 36 段