médiocre intérêt les rendait capables du mal, mais ils l’étaient
encore, le cas échéant, de détruire pour détruire, de frapper pour
frapper, de tuer pour le plaisir de tuer! Il n’y avait pas que les
besoins, les passions et l’orgueil pour lancer les hommes les uns
contre les autres; il y avait aussi la folie, cette folie qui existe en
puissance dans toutes les foules, et qui fait qu’ayant une fois goûté
de la violence, elles ne s’arrêtent que saoules de destruction et de
carnage.
C’est par une telle folie--héroïsme ou brigandage, selon
l’occurrence--que le bandit abat sans raison le passant inoffensif,
c’est par elle que les révolutions font des innocents et des coupables
une indistincte hécatombe, comme c’est elle aussi qui enflamme les
armées et gagne les batailles.
Que devenaient, devant de pareils faits, les rêves du Kaw-djer? Si la
liberté intégrale était le bien naturel des hommes, n’était-ce pas à
la condition qu’ils restassent des hommes et qu’ils ne fussent pas
susceptibles de se transformer en bêtes fauves, comme ceux dont il
contemplait les exploits?
Le Kaw-djer n’avait rien répondu à Harry Rhodes. Droit et ferme au
point culminant de la berge, il regarda pendant quelques minutes en
silence. Ses réflexions douloureuses, son visage impassible ne les
trahissait pas.
Et pourtant, quel débat cruel dont son âme était déchirée! Fermer les
yeux à l’évidence et s’entêter égoïstement dans une religion menteuse,
tandis que ces malheureux insensés se massacraient les uns les autres,
ou bien reconnaître l’évidence, obéir à la raison, intervenir dans ce
désordre et les sauver malgré eux, poignant dilemme! Ce que commandait
le bon sens, c’était, hélas! la négation de toute sa vie. Voir brisée
à ses pieds l’idole élevée dans son cœur, reconnaître qu’on a été dupe
d’un mirage, se dire qu’on a bâti sur un mensonge, que rien n’est vrai
de ce qu’on a pensé, et qu’on s’est sacrifié stupidement à une chimère,
quelle faillite!
Tout à coup, hors de la fumée qui recouvrait Libéria, jaillit un
fuyard, puis un autre, puis dix autres, puis cent autres, dont beaucoup
de femmes et d’enfants. Quelques-uns cherchaient à se réfugier dans les
hauteurs de l’Est, mais le plus grand nombre, serrés de près par leurs
adversaires, couraient éperdument dans la direction du Bourg-Neuf. La
dernière de ceux-ci était une femme. Un peu forte, elle ne pouvait
aller vite. Un homme la rejoignit en quelques enjambées, la saisit par
les cheveux, la renversa sur le sol, leva le poing...
Le Kaw-djer se retourna vers Harry Rhodes et dit d’une voix grave:
--J’accepte.»
FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.
TROISIÈME PARTIE.
[Illustration]
I
PREMIÈRES MESURES.
Le Kaw-djer, à la tête des quinze volontaires, traversa la plaine
au pas de course. Il lui suffit de quelques minutes pour atteindre
Libéria.
On se battait encore sur le terre-plein, mais avec moins d’ardeur, et
uniquement par suite de la vitesse acquise, car, déjà, on ne savait
plus très bien pourquoi.
L’arrivée de la petite troupe armée frappa de stupeur les belligérants.
C’était une éventualité qu’ils n’avaient pas prévue. A aucun moment,
les émeutiers n’avaient admis qu’ils pussent avoir à lutter contre
une force supérieure, de taille à mettre le holà à leurs fantaisies
meurtrières. Les combats singuliers en furent subitement arrêtés. Ceux
qui recevaient les coups prirent du champ, ceux qui les donnaient
s’immobilisèrent aux endroits où ils se trouvaient, les uns tout
ahuris de leur inexplicable aventure, les autres l’air un peu égaré,
la respiration haletante, en hommes qui, dans un moment d’aberration,
auraient accompli quelque travail pénible dont ils ne comprendraient
plus la raison. Sans transition, la surexcitation faisait place à la
détente.
Le Kaw-djer s’occupa en premier lieu de combattre l’incendie que
les flammes, rabattues par une légère brise du Sud, risquaient de
communiquer au campement tout entier. L’ancien «palais» de Beauval
était alors plus qu’aux trois quarts consumé. Quelques coups de crosse
suffirent à jeter bas cette construction légère, dont il ne subsista
bientôt plus qu’un tas de débris calcinés d’où s’élevait une fumée âcre.
Cela fait, laissant cinq de ses hommes de garde près de la foule
assagie, il partit avec les dix autres à travers la plaine, afin de
rallier le surplus des émigrants. Il y réussit sans peine. De tous
côtés on revenait vers Libéria, les assaillants, dont la fatigue
avait apaisé la fureur insensée, formant l’avant-garde, et, derrière
eux, les badauds étrillés, qui, encore mal remis de leur terreur, se
rapprochaient craintivement en conservant un prudent intervalle. Quand
ceux-ci aperçurent le Kaw-djer, ils reprirent confiance et pressèrent
le pas, si bien que les uns et les autres arrivèrent confondus à
Libéria.
En moins d’une heure, toute la population fut rassemblée sur le
terre-plein. A voir ses rangs serrés, sa masse homogène, il eût été
impossible de soupçonner que des partis adverses l’eussent jamais
divisée. Sans les nombreuses victimes qui jonchaient le sol, il ne
serait resté aucune trace des troubles qui venaient de finir.
La foule ne montrait pas d’impatience. De la curiosité simplement.
Tout étonnée de l’incompréhensible rafale qui l’avait secouée et
meurtrie, elle regardait placidement le groupe compact des quinze
hommes armés qui lui faisait face, et attendait ce qui allait
s’ensuivre.
Le Kaw-djer s’avança au milieu du terre-plein, et, s’adressant aux
colons dont les regards convergeaient vers lui, il dit d’une voix forte:
«Désormais, c’est moi qui serai votre chef.»
Quel chemin il lui avait fallu parcourir pour en arriver à prononcer
ces quelques mots! Ainsi donc, non seulement il acceptait enfin le
principe d’autorité, non seulement il consentait, en dépit de ses
répugnances, à en être le dépositaire, mais encore, allant d’un
extrême à l’autre, il dépassait les plus absolus autocrates. Il ne
se contentait pas de renoncer à son idéal de liberté, il le foulait
aux pieds. Il ne demandait même pas l’assentiment de ceux dont il se
décrétait le chef. Ce n’était pas une révolution. C’était un coup
d’État.
Un coup d’État d’une étonnante facilité. Quelques secondes de silence
avaient suivi la brève déclaration du Kaw-djer, puis un grand cri
s’éleva de la foule. Applaudissements, vivats, hurras partirent à la
fois en ouragan. On se serrait les mains, on se congratulait, les mères
embrassaient leurs enfants. Ce fut un enthousiasme frénétique.
Ces pauvres gens passaient du découragement à l’espoir. Du moment que
le Kaw-djer prenait leurs affaires en mains, ils étaient sauvés. Il
saurait bien les tirer de leur misère. Comment?... Par quel moyen?...
Personne n’en avait aucune idée, mais là n’était pas la question.
Puisqu’il se chargeait de tout, il n’y avait pas à chercher plus loin.
Quelques-uns, cependant, étaient sombres. Toutefois, si les partisans,
dispersés, noyés dans la foule, de Beauval et de Lewis Dorick ne
poussaient pas de vivats, ils ne se risquaient pas à manifester
autrement que par leur silence. Qu’eussent-ils pu faire de plus? Leur
minorité infime devait compter avec la majorité, depuis que celle-ci
avait un chef. Ce grand corps possédait une tête désormais, et le
cerveau rendait redoutable ces innombrables bras jusqu’ici dédaignés.
Le Kaw-djer étendit la main. Le silence s’établit comme par
enchantement.
«Hosteliens, dit-il, le nécessaire sera fait pour améliorer la
situation, mais j’exige l’obéissance de tous et je compte que personne
ne m’obligera à employer la force. Que chacun de vous rentre chez soi
et attende les instructions qui ne tarderont pas à être données.»
L’énergique laconisme de ce discours eut les plus heureux effets. On
comprit qu’on allait être dirigé, et qu’il suffirait dorénavant de se
laisser conduire. Rien ne pouvait mieux réconforter des malheureux
qui venaient de faire de la liberté une si déplorable expérience et
qui l’eussent volontiers aliénée contre la certitude d’un morceau de
pain. La liberté est un bien immense, mais qu’on ne peut goûter qu’à la
condition de vivre. Et vivre, à cela se réduisaient pour l’instant les
aspirations de ce peuple en détresse.
On obéit avec célérité, sans faire entendre le plus léger murmure. La
place se vida, et tous, jusqu’à Lewis Dorick, se conformant aux ordres
reçus, s’enfermèrent dans les maisons ou sous les tentes.
Le Kaw-djer suivit des yeux la foule qui s’écoulait, et ses lèvres
eurent un imperceptible pli d’amertume. S’il lui était resté des
illusions, elles se fussent envolées. L’homme, décidément, ne haïssait
pas la contrainte autant qu’il se l’était imaginé. Tant de veulerie--de
lâcheté presque!--ne s’accordait pas avec l’exercice d’une liberté sans
limite.
Une centaine de colons n’avaient pas suivi les autres. Le Kaw-djer se
tourna en fronçant les sourcils vers ce groupe indocile. Aussitôt, un
de ceux qui le composaient s’avança en avant de ses compagnons et prit
la parole en leur nom. S’ils n’allaient pas, eux aussi, s’enfermer
dans leurs demeures, c’est qu’ils n’en avaient pas. Chassés de leurs
fermes envahies par une horde de pillards, ils venaient d’arriver à la
côte, ceux-là depuis quelques jours, ceux-ci de la veille, et ils ne
possédaient plus d’autre abri que le ciel.
Le Kaw-djer, les ayant assurés qu’il serait promptement statué sur leur
sort, les invita à dresser les tentes qui existaient encore en réserve,
puis, tandis qu’ils se mettaient en devoir d’obéir, il s’occupa sans
plus tarder des victimes de l’émeute.
[Illustration: On alla de porte en porte donner à chacun sa ration...
(Page 238.)]
Il y en avait sur le terre-plein même et dans la campagne environnante.
On partit à la recherche de ces dernières, et bientôt toutes furent
ramenées au campement. Vérification faite, les troubles coûtaient la
vie à douze colons, en y comprenant les trois pillards qui avaient
trouvé la mort dans l’assaut de la ferme des Rivière. En général, il
n’y avait pas lieu de beaucoup regretter les défunts. Un d’entre eux
seulement, un des émigrants revenus de l’intérieur au cours de l’hiver,
devait être compté dans la portion saine du peuple hostelien. Quant
aux autres, ils appartenaient aux clans de Beauval et de Dorick, et
le parti du travail et de l’ordre ne pouvait qu’être fortifié par leur
disparition.
Les dommages les plus sérieux avaient été soufferts, en effet, par les
émeutiers eux-mêmes, acharnés dans l’attaque comme dans la défense.
Parmi les curieux inoffensifs qu’ils avaient assaillis avec tant de
sauvagerie après l’incendie du «palais», tout se réduisait, hormis le
colon assassiné, à des blessures: contusions, fractures, voire quelques
coups de couteau, qui fort heureusement ne mettaient en danger la vie
de personne.
C’était de la besogne pour le Kaw-djer. Il n’en fut pas effrayé. Ce
n’est pas en aveugle qu’il avait pris en charge l’existence d’un
millier d’êtres humains, et, quelle que fût la grandeur de la tâche,
elle ne serait pas au-dessus de son courage.
Les blessés examinés, pansés quand il y avait lieu, et enfin dirigés
sur leurs demeures habituelles, le terre-plein fut complètement vide. Y
laissant cinq hommes en surveillance, le Kaw-djer reprit, avec les dix
autres, le chemin du Bourg-Neuf. Là-bas, un autre devoir l’appelait;
là-bas, il y avait Halg, mourant, mort peut-être...
Halg était dans le même état, et les soins intelligents ne lui
manquaient pas. Graziella et sa mère étaient accourues rejoindre
Karroly au chevet du blessé, et l’on pouvait compter sur le dévouement
de telles gardes-malades. Élevée à une rude école, la jeune fille y
avait appris à commander à sa douleur. Elle montra au Kaw-djer un
visage tranquille et répondit avec calme à ses questions. Halg, ainsi
qu’elle le lui dit, n’avait que peu de fièvre, mais il ne sortait de
sa continuelle somnolence que pour pousser de temps à autre quelques
faibles gémissements. Une mousse sanguinolente coulait toujours
entre ses lèvres pâlies. Toutefois, elle était moins abondante et sa
coloration moins prononcée. Il y avait là un symptôme favorable.
Pendant ce temps, les dix hommes qui avaient accompagné le Kaw-djer
s’étaient chargés de vivres prélevés sur la réserve du Bourg-Neuf. Sans
s’accorder un instant de repos, on repartit pour Libéria, où on alla de
porte en porte donner à chacun sa ration. La répartition terminée, le
Kaw-djer distribua la garde pour la nuit, puis, s’enroulant dans une
couverture, il s’étendit sur le sol et chercha le sommeil.
Il ne put le trouver. En dépit de sa lassitude physique, son cerveau
s’obstinait à élaborer la pensée.
A quelques pas, les deux hommes de veille gardaient une immobilité de
statue. Rien ne troublait le silence. Les yeux ouverts dans l’ombre, le
Kaw-djer rêva.
Que faisait-il là?... Pourquoi avait-il permis que sa conscience fût
violentée par les faits et qu’une telle souffrance lui fut imposée?...
S’il vivait auparavant dans l’erreur, du moins y vivait-il heureux...
Heureux! qui l’empêchait de l’être encore? il lui suffirait de vouloir.
Que fallait-il pour cela? Moins que rien. Se lever, fuir, demander
l’oubli de cette cruelle aventure à l’ivresse des courses vagabondes
qui, si longtemps, lui avaient donné le bonheur...
Hélas! maintenant, lui rendraient-elles ses illusions détruites? Et
quelle serait sa vie, avec le remords de tant de vies immolées à la
gloire d’un faux dieu?... Non, cette foule qu’il avait prise en charge,
il en était comptable vis-à-vis de lui-même. Il ne serait quitte envers
elle que lorsque, d’étape en étape, il l’aurait conduite jusqu’au port.
Soit! Mais quelle route choisir?... N’était-il pas trop tard?...
Avait-il le pouvoir, un homme quel qu’il fût avait-il le pouvoir de
faire remonter la pente à ce peuple, que ses tares, ses vices, son
infériorité intellectuelle et morale semblaient vouer d’avance à un
inévitable anéantissement?
Froidement, le Kaw-djer évalua le poids du fardeau qu’il entreprenait
de porter. Il fit le tour de son devoir et chercha les meilleurs moyens
de l’accomplir. Empêcher ces pauvres gens de mourir de faim?... Oui,
cela d’abord. Mais c’était peu de chose en regard de l’ensemble de
l’œuvre. Vivre, ce n’est pas seulement satisfaire aux besoins matériels
des organes, c’est aussi, plus encore peut-être, être conscient de la
dignité humaine; c’est ne compter que sur soi et se donner aux autres;
c’est être fort; c’est être bon. Après avoir sauvé de la mort ces
vivants, il resterait à faire, de ces vivants, des hommes.
Étaient-ils capables, ces dégénérés, de s’élever à un tel idéal? Tous,
non assurément, mais quelques-uns peut-être, si on leur montrait
l’étoile qu’ils n’avaient pas su voir dans le ciel, si on les
conduisait au but en les tenant par la main.
Ainsi, dans la nuit, songeait le Kaw-djer. Ainsi, l’une après l’autre,
ses dernières résistances furent renversées, ses dernières révoltes
vaincues, et peu à peu s’élabora dans son esprit le plan directeur
auquel il allait désormais conformer tous ses actes.
L’aube le trouva debout et revenant déjà du Bourg-Neuf, où il avait eu
la joie de constater que l’état de Halg avait une légère tendance à
s’améliorer. Aussitôt de retour à Libéria, il entra dans son rôle de
chef.
Son premier acte fut de nature à étonner ceux-là mêmes qui le
touchaient de plus près. Il commença par battre le rappel des vingt
ou vingt-cinq ouvriers maçons et des menuisiers faisant partie du
personnel de la colonie, puis, leur ayant adjoint une vingtaine de
colons choisis parmi ceux auxquels était familier le maniement de la
pelle et de la pioche, il distribua à chacun sa besogne. En un point
qu’il indiqua, des tranchées devaient être ouvertes, en vue de recevoir
les murailles de l’une des maisons démontables qui serait édifiée à cet
endroit. La maison une fois en place, les maçons en consolideraient
les parois au moyen de contre-murs et la diviseraient par des cloisons
selon un plan qui fut séance tenante tracé sur le sol. Ces instructions
données, tandis qu’on se mettait à l’œuvre sous la direction du
charpentier Hobard promu aux fonctions de contremaître, le Kaw-djer
s’éloigna avec dix hommes d’escorte.
A quelques pas s’élevait la plus vaste des maisons démontables. Là
demeuraient cinq personnes. En compagnie des frères Moore, de Sirdey et
de Kennedy, Lewis Dorick y avait élu domicile. C’est là que le Kaw-djer
se rendit en droite ligne.
Au moment où il entra, les cinq hommes étaient engagés dans une
discussion véhémente. En l’apercevant, ils se levèrent brusquement.
«Que venez-vous faire ici? demanda Lewis Dorick d’un ton rude.
Du seuil, le Kaw-djer répondit froidement:
--La colonie hostelienne a besoin de cette maison.
--Besoin de cette maison!... répéta Lewis Dorick qui n’en pouvait
croire, comme on dit, ses oreilles. Pourquoi faire?
--Pour y loger ses services. Je vous invite à la quitter sur-le-champ.
--Comment donc!... approuva ironiquement Dorick. Où irons-nous?
--Où il vous plaira. Il ne vous est pas interdit de vous en bâtir une
autre.
--Vraiment!... Et en attendant?
--Des tentes seront mises à votre disposition.
--Et moi, je mets la porte à la vôtre, s’écria Dorick rouge de colère.
Le Kaw-djer s’effaça, démasquant son escorte armée qui était restée au
dehors.
--Dans ce cas, dit-il posément, je serai dans la nécessité d’employer
la force.
Lewis Dorick comprit d’un coup d’œil que toute résistance était
impossible. Il battit en retraite.
--C’est bon, grommela-t-il. On s’en va... Le temps seulement de réunir
ce qui nous appartient, car on nous permettra bien, je suppose,
d’emporter...
--Rien, interrompit le Kaw-djer. Ce qui vous est personnel vous sera
remis par mes soins. Le reste est la propriété de la colonie.
C’en était trop. Dans sa rage, Dorick en oublia la prudence.
--C’est ce que nous verrons!» s’écria-t-il en portant la main à sa
ceinture.
Le couteau n’était pas hors de sa gaine qu’il lui était arraché. Les
frères Moore s’élancèrent à la rescousse. Saisi à la gorge par le
Kaw-djer, le plus grand fut renversé sur le sol. Au même instant, les
gardes du nouveau chef faisaient irruption dans la pièce. Ils n’eurent
pas à intervenir. Les cinq émigrants, tenus en respect, renonçaient à
la lutte. Ils sortirent sans opposer une plus longue résistance.
Le bruit de l’altercation avait attiré un certain nombre de curieux. On
se pressait devant la porte. Les vaincus durent se frayer un passage
dans ce populaire, dont ils étaient jadis si redoutés. Le vent avait
tourné. On les accabla de huées.
Le Kaw-djer, aidé de ses compagnons, procéda rapidement à une visite
minutieuse de la maison dont il venait de prendre possession. Ainsi
qu’il l’avait promis, tout ce qui pouvait être considéré comme la
propriété personnelle des précédents occupants fut mis de côté pour
être ultérieurement rendu aux ayants-droit. Mais, en dehors de
cette catégorie d’objets, il fit d’intéressantes trouvailles. L’une
des pièces, la plus reculée, avait été transformée en véritable
garde-manger. Là s’amoncelait une importante réserve de vivres.
Conserves, légumes secs, corned-beef, thé et café, les provisions
étaient aussi abondantes qu’intelligemment choisies. Par quel moyen
Lewis Dorick et ses acolytes se les étaient-ils procurées? Quel que fût
ce moyen, ils n’avaient jamais eu à souffrir de la disette générale, ce
qui ne les avait pas empêchés, d’ailleurs, de crier plus fort que les
autres et d’être les fauteurs des troubles dans lesquels avait sombré
le pouvoir de Beauval.
Le Kaw-djer fit transporter ces vivres sur le terre-plein, où ils
furent déposés sous la protection des fusils, puis des ouvriers
réquisitionnés à cet effet, et auxquels le serrurier Lawson fut adjoint
à titre de contremaître, commencèrent le démontage de la maison.
Pendant que ce travail se poursuivait, le Kaw-djer, accompagné de
quelques hommes d’escorte, entreprit, par tout le campement, une série
de visites domiciliaires qui fut continuée sans interruption jusqu’à
son complet achèvement. Maisons et tentes furent fouillées de fond en
comble. Le produit de ces investigations, qui occupèrent la majeure
partie de la journée, fut d’une richesse inespérée. Chez tous les
émigrants se rattachant plus ou moins étroitement à Lewis Dorick ou à
Ferdinand Beauval, et aussi chez quelques autres qui avaient réussi à
se constituer une réserve en se privant aux jours d’abondance relative,
on découvrit des cachettes analogues à celle qu’on avait déjà trouvée.
Pour échapper aux soupçons sans doute, leurs possesseurs ne s’étaient
pas montrés les derniers à se plaindre, lorsque la famine était venue.
Le Kaw-djer en reconnut plus d’un, parmi eux, qui avaient imploré
son aide et qui avaient accepté sans scrupule sa part des vivres
prélevés sur ceux du Bourg-Neuf. Se voyant dépistés, ils étaient fort
embarrassés maintenant, bien que le Kaw-djer ne manifestât par aucun
signe les sentiments que leur ruse pouvait lui faire éprouver.
Elle était cependant de nature à lui ouvrir de profondes perspectives
sur les lois inflexibles qui gouvernent le monde. En fermant l’oreille
aux cris de détresse que la faim arrachait à leurs compagnons de
misère, en y mêlant hypocritement les leurs afin d’éviter le partage
de ce qu’ils réservaient pour eux-mêmes, ces hommes avaient démontré
une fois de plus l’instinct de féroce égoïsme qui tend uniquement à la
conservation de l’individu. En vérité, leur conduite eût été la même
s’ils eussent été, non des créatures raisonnables et sensibles, mais de
simples agrégats de substance matérielle contraints d’obéir aveuglément
aux fatalités physiologiques de la cellule initiale dont ils étaient
sortis.
Mais le Kaw-djer n’avait plus besoin, pour être convaincu, de cette
démonstration supplémentaire et qui ne serait malheureusement pas la
dernière. Si son rêve en s’écroulant n’avait laissé qu’un vide affreux
dans son cœur, il ne songeait pas à le réédifier. L’éloquente brutalité
des choses lui avait prouvé son erreur. Il comprenait qu’en imaginant
des systèmes il avait fait œuvre de philosophe, non de savant, et qu’il
avait ainsi péché contre l’esprit scientifique qui, s’interdisant
les spéculations hasardeuses, s’attache à l’expérience et à l’examen
purement objectif des faits. Or, les vertus et les vices de l’humanité,
ses grandeurs et ses faiblesses, sa diversité prodigieuse, sont des
faits qu’il faut savoir reconnaître et avec lesquels il faut compter.
Et, d’ailleurs, quelle faute de raisonnement n’avait-il pas commise
en condamnant en bloc tous les chefs, sous prétexte qu’ils ne sont
pas impeccables et que la perfection originelle des hommes les rend
inutiles! Ces puissants, envers lesquels il s’était montré si sévère,
ne sont-ils pas des hommes comme les autres? Pourquoi auraient-ils le
privilège d’être imparfaits? De leur imperfection, n’aurait-il pas dû,
au contraire, logiquement conclure à celle de tous, et n’aurait-il pas
dû reconnaître, par suite, la nécessité des lois et de ceux qui ont
mission de les appliquer?
Sa formule fameuse s’effritait, tombait en poussière. «Ni Dieu, ni
maître», avait-il proclamé, et il avait dû confesser la nécessité
d’un maître. De la deuxième partie de la proposition il ne subsistait
rien, et sa destruction ébranlait la solidité de la première. Certes,
il n’en était pas à remplacer sa négation par une affirmation. Mais,
du moins, il connaissait la noble hésitation du savant qui, devant
les problèmes dont la solution est actuellement impossible, s’arrête
au seuil de l’inconnaissable et juge contraire à l’essence même de
la science de décréter sans preuves qu’il n’y a dans l’univers rien
d’autre que de la matière et que tout est soumis à ses lois. Il
comprenait qu’en de telles questions une prudente expectative est de
mise, et que, si chacun est libre de jeter son explication personnelle
du mystère universel dans la bataille des hypothèses, toute affirmation
catégorique ne peut être que présomption ou sottise.
De toutes les trouvailles, la plus remarquable fut faite dans la
bicoque que l’Irlandais Patterson occupait avec Long, seul survivant de
ses deux compagnons. On y était entré par acquit de conscience. Elle
était si petite qu’il semblait difficile qu’une cachette de quelque
importance pût y être ménagée. Mais Patterson avait remédié par son
industrie à l’exiguïté du local, en y creusant une manière de cave que
dissimulait un plancher grossier.