Karroly s’était jeté sur son fils. Le Kaw-djer l’écarta rudement. Ce

n’était pas l’heure de se lamenter, mais d’agir. Ramassant sa trousse,

tombée à côté du jeune garçon, il fendit d’un seul coup, de haut en

bas, le vêtement de celui-ci. Puis, avec d’infinies précautions, l’arme

homicide fut retirée de son fourreau de chair, et la blessure apparut

à nu. Elle était terrible. La lame, pénétrant entre les omoplates,

avait traversé la poitrine presque de part en part. En admettant que,

par miracle, la moelle épinière ne fût pas intéressée, le poumon était

nécessairement perforé. Halg, livide, les yeux clos, respirait à peine,

et une mousse sanglante coulait de ses lèvres.

En quelques minutes, le Kaw-djer, ayant découpé en lanières sa blouse

de peau de guanaque, eut fait un pansement provisoire, puis, sur un

signe de lui, Karroly, Hartlepool et Harry Rhodes se mirent en devoir

de transporter le blessé.

A ce moment, l’attention du Kaw-djer fut enfin attirée par les

grondements de Zol. Évidemment le chien était aux prises avec quelque

ennemi. Tandis que le triste cortège se mettait en marche, il s’avança

dans la direction du bruit, dont la source ne paraissait pas très

éloignée.

Cent pas plus loin, un horrible spectacle frappait sa vue. Sur le sol,

un corps, celui de Sirk, ainsi qu’il le reconnut à la lumière de la

lune, était étendu, la gorge ouverte par une affreuse blessure. Des

carotides tranchées net le sang giclait à flots. Cette blessure, ce

n’était pas une arme qui l’avait faite. Elle était l’œuvre de Zol, qui

s’acharnait encore, ivre de rage, à l’agrandir.

Le Kaw-djer fit lâcher prise au chien, puis s’agenouilla dans la boue

sanglante près de l’homme.

Tous soins étaient inutiles, Sirk était mort.

Le Kaw-djer, songeur, considérait le cadavre qui ouvrait dans la nuit

des yeux déjà vitreux. Le drame se reconstituait aisément. Pendant

qu’il suivait Sirdey, complice peut-être du crime projeté, Sirk, à

l’affût, avait bondi sur Halg qui revenait en courant et l’avait

assassiné par derrière. Puis, tandis qu’on s’empressait autour du

blessé, Zol s’était lancé sur les traces du coupable, dont le châtiment

avait suivi de près le crime.

Quelques minutes avaient suffi pour que le drame déroulât ses

foudroyantes péripéties. Les deux acteurs gisaient abattus, l’un mort,

l’autre mourant.

La pensée du Kaw-djer se reporta sur Halg. Le groupe des trois hommes

qui soutenaient le corps inerte du jeune Indien commençait à s’effacer

dans la nuit. Il soupira profondément. Cet enfant représentait tout

ce qu’il aimait sur la terre. Avec lui disparaîtrait sa plus forte,

presque son unique raison de vivre.

Au moment de s’éloigner, il laissa tomber un dernier regard sur le

mort. La flaque ne s’était pas élargie. A mesure que jaillissait le

flot ralenti du sang, il disparaissait dans la terre qui l’absorbait

avidement. Depuis l’origine des âges elle a coutume de s’en abreuver,

et ce n’est pas un fait d’importance que des gouttes de plus ou de

moins dans l’intarissable pluie rouge.

[Illustration: Sur le sol, un corps, celui de Sirk... (Page 216.)]

Jusqu’ici, cependant, l’île Hoste avait échappé à la loi commune.

Inhabitée, elle était ainsi restée pure. Mais des hommes étaient venus

peupler ses déserts, et aussitôt le sang des hommes avait coulé.

C’était la première fois peut-être qu’elle en était souillée...

Ce ne devait pas être la dernière.

XI

UN CHEF.

Quand Halg, toujours privé de sentiment, eut été déposé sur son lit,

le Kaw-djer changea son pansement de fortune contre un autre moins

sommaire. Les paupières du blessé battirent, ses lèvres s’agitèrent,

un peu de rose colora ses joues livides, puis, après quelques faibles

gémissements, il passa de l’anéantissement de la syncope à celui du

sommeil.

Survivrait-il à sa terrible blessure? La science humaine ne pouvait

l’affirmer. En somme, la situation était grave, mais non désespérée,

et il n’était pas absolument impossible que la plaie du poumon se

cicatrisât.

Après avoir donné tous les soins que son affection et son expérience

lui dictèrent, le Kaw-djer recommanda pour Halg le calme le plus

complet et la plus rigoureuse immobilité, et courut à Libéria, où

d’autres avaient peut-être besoin de lui.

Le malheur personnel qui venait de l’accabler laissait intact son

admirable instinct de dévouement et d’altruisme. Le drame rapide qui

déchirait son cœur ne lui faisait pas oublier ces morts et ces blessés,

qui, d’après l’ancien cuisinier du _Jonathan_, attendaient du secours

à Libéria. Y avait-il réellement des blessés et des morts, et Sirdey

n’avait-il pas menti? Dans le doute, il fallait se rendre compte par

soi-même de la vérité des choses.

Il était à ce moment près de dix heures du soir. La lune, dans son

premier quartier, commençait à décliner vers le couchant, et du

firmament obscurci de l’orient tombait inépuisablement la cendre

impalpable de l’ombre. Dans la nuit grandissante, une vague lueur

continuait à rougeoyer au loin. Libéria ne dormait pas encore.

Le Kaw-djer se mit en marche à grands pas. A travers la campagne

silencieuse, une rumeur, d’abord légère, puis de plus en plus violente

à mesure qu’il approchait, parvenait jusqu’à lui.

En vingt minutes il eut atteint le campement. Passant rapidement entre

les maisons noires, il allait déboucher sur l’espace laissé libre

devant la maison du Gouverneur, quand un spectacle étrange et du plus

intense pittoresque l’arrêta un instant.

Éclairée par un cercle de torches fuligineuses, la population entière

de Libéria semblait s’être donné rendez-vous sur le terre-plein. Tout

le monde était là, hommes, femmes, enfants, divisés en trois groupes

distincts. Le plus important de beaucoup au point de vue du nombre

était massé juste en face du Kaw-djer. Ce groupe, qui comprenait la

totalité des enfants et des femmes, demeurait silencieux et semblait

composé en somme des spectateurs des deux autres. De ceux-ci, l’un se

tenait rangé en bataille devant le palais du Gouvernement, comme s’il

eût voulu en défendre l’entrée, tandis que l’autre avait pris position

de l’autre côté de la place.

Non, Sirdey n’avait pas menti. Au milieu du terre-plein, sept corps

s’allongeaient, en effet. Des blessés ou des morts? A cette distance,

le Kaw-djer n’en pouvait rien savoir, la flamme mouvante des torches

leur prêtant à tous les mêmes apparences de vie.

A en juger par leur attitude, il paraissait impossible de mettre en

doute l’hostilité réciproque des deux groupes les moins nombreux.

Cependant, de part et d’autre des corps déposés sur le sol, il semblait

exister une zone neutre que nul des partis adverses ne se hasardait

à franchir. Ceux qu’on était en droit, selon toute apparence, de

considérer comme les assaillants n’esquissaient aucun geste d’attaque,

et les défenseurs de Beauval n’avaient pas l’occasion de montrer leur

courage. La bataille n’était pas engagée. On n’en était encore qu’aux

paroles, mais, par exemple, on ne s’en faisait pas faute. Par-dessus

les blessés ou les morts, on poursuivait une discussion fiévreuse; on

échangeait, en guise de balles, des paroles qui, tantôt s’amenuisaient

en arguments, et tantôt s’enflaient jusqu’à l’invective.

On fit silence, quand le Kaw-djer pénétra dans le cercle de lumière.

Sans s’occuper de ceux qui l’entouraient, il alla droit aux corps

étendus et se pencha sur l’un d’eux. Celui-ci n’étant plus qu’un

cadavre, il passa aussitôt au suivant, puis à tous les autres,

entr’ouvrant les vêtements quand il y avait lieu et procédant

rapidement à des pansements sommaires. Ce qu’avait annoncé Sirdey était

exact. Il y avait bien, en effet, trois morts et quatre blessés.

[Illustration: Les trois groupes s’étaient peu a peu fondus en un

seul... (Page 223.)]

Quand tout fut terminé, le Kaw-djer regarda autour de lui et, malgré

sa tristesse, il ne put s’empêcher de sourire en se voyant entouré

d’un millier de visages qui exprimaient la plus respectueuse et

la plus puérile curiosité. Pour mieux l’éclairer, les porteurs de

torches s’étaient rapprochés. Les trois groupes, suivant le mouvement,

s’étaient peu à peu fondus en un seul dont il formait le centre, et

dans lequel le silence était devenu profond.

Le Kaw-djer demanda qu’on vînt à son aide. Personne ne faisant mine de

bouger, il désigna par leur nom ceux dont il réclamait le concours.

Ce fut alors très différent. Sans la moindre hésitation, l’émigrant

désigné sortait de la foule à l’appel de son nom et se conformait avec

zèle aux instructions qui lui étaient données.

En quelques minutes, morts et blessés furent enlevés et transportés

dans leurs demeures respectives, sous la conduite du Kaw-djer, dont

le rôle n’était pas terminé. Il lui restait à visiter successivement

les quatre blessés, à procéder à l’extraction des projectiles et aux

pansements définitifs, avant de regagner le Bourg-Neuf.

Tout en parachevant de cette manière son œuvre de dévouement, il

s’informait des causes du massacre. Il apprit ainsi la rentrée en scène

de Lewis Dorick, l’animosité de la foule à l’égard de Ferdinand Beauval

et le dérivatif imaginé par celui-ci, les razzias faites dans les

environs du campement et enfin la tentative de pillage dont il pouvait

constater _de visu_ le piteux résultat.

Piteux, il ne pouvait l’être, en effet, davantage. Repoussés à coups

de fusils, comme il a été dit, par les quatre familles solidement

retranchées dans leur enclos, les pillards avaient battu en retraite,

ne rapportant, en fait de butin, que leurs camarades tués ou blessés.

Combien le retour avait été différent de l’aller! Ils étaient partis

à grand bruit, s’excitant les uns les autres, grisés d’une sorte de

joie féroce, au milieu d’un concert d’exclamations, de lazzi brutaux,

de vociférations, de menaces contre ceux qu’on se disposait à mettre

à rançon. Ils revenaient en silence, l’oreille basse, n’ayant gagné

dans l’aventure que des horions. Les bouches étaient muettes, les cœurs

amers, les yeux sombres. L’excitation sauvage du départ avait fait

place à une sourde fureur, qui ne demandait qu’un prétexte pour éclater.

Ils s’estimaient dupes. De qui? Ils ne savaient trop. Pas de leur

sottise, ni de leurs illusions, dans tous les cas. Selon la coutume

universelle, ils eussent accusé la terre entière avant de s’accuser

eux-mêmes.

Ils connaissaient bien, pour l’avoir éprouvé trop souvent, ce sentiment

d’amertume et de honte qui succède à l’avortement des entreprises de

violence. Avant d’être jetés sur l’île Hoste, ils avaient compté parmi

les prolétaires des deux mondes, et plus d’une fois ils s’étaient

laissé prendre aux discours vibrants des rhéteurs. Ils avaient pratiqué

la grève, digne et calme pendant les premiers jours, quand les bourses

sont encore pleines, mais que la misère menaçante rend impatiente et

fébrile, et qui devient furieuse enfin, quand les marmots crient devant

la huche vide. C’est alors, qu’on voit rouge, qu’on se rue en trombe,

et qu’on tue et qu’on meurt pour revenir... Victorieux parfois, il est

vrai, mais plus souvent vaincu, c’est-à-dire dans une condition pire,

l’échec ayant démontré la faiblesse de ceux qui voulaient triompher par

la force.

Eh bien! ce retour à travers les champs saccagés, c’était tout à fait

le dernier acte d’une grève qui finit mal. L’état des âmes était

pareil. Les pauvres diables s’estimaient joués et ils enrageaient de

leur sottise. Les chefs, Beauval, Dorick, où étaient-ils?... Parbleu!

loin des coups. C’était toujours et partout la même chose. Des renards

et des corbeaux. Des exploiteurs et des exploités.

Mais la grève, quand elle est sanglante, l’émeute, les révolutions ont

leur rituel que les acteurs de ce drame savaient par cœur pour s’y être

plus d’une fois scrupuleusement conformés. Il est d’usage que, dans ces

convulsions, où l’homme, oubliant qu’il est un être pensant, emploie

comme arguments la violence et le meurtre, les victimes deviennent des

drapeaux.

Drapeaux donc étaient devenues celles que rapportait la bande des

pillards, et c’est pourquoi on les avait étendues sous les yeux

de Ferdinand Beauval qui, détenant le pouvoir, était par essence

responsable de tous les maux. Mais, là, on s’était heurté à ses

partisans, et l’on avait commencé par s’injurier copieusement avant

d’en arriver aux coups.

[Illustration: «Et ceci encore!» ajouta Harry Rhodes. (Page 227.)]

L’heure des coups, d’ailleurs, n’avait pas encore sonné. Un protocole

inflexible indiquait nettement la marche à suivre. Quand on aurait

suffisamment discouru, quand les gosiers seraient fatigués de crier,

on rentrerait chez soi, puis, le lendemain, pour que tout fût accompli

conformément aux rites, on ferait aux morts de solennelles funérailles.

C’est alors seulement que les désordres seraient à craindre.

L’intervention du Kaw-djer avait brusqué les choses. Grâce à lui, les

colères avaient fait trêve, et l’on s’était souvenu qu’il n’y avait pas

là que des morts, mais aussi des blessés auxquels des soins rapides

étaient peut-être susceptibles de conserver la vie.

Le terre-plein était désert, quand il le traversa pour retourner au

Bourg-Neuf. Avec sa mobilité coutumière, la foule, toujours prête à

s’enflammer soudainement, s’était soudainement apaisée. Les maisons

étaient closes. On dormait.

Tout en cheminant dans la nuit, le Kaw-djer pensait à ce qu’il avait

appris. Aux noms de Dorick et de Beauval, il avait simplement haussé

les épaules, mais la randonnée des pillards à travers la campagne lui

semblait mériter plus sérieuse considération. Ces déprédations, ces

vols, ces actes de barbarie étaient du plus fâcheux augure. La colonie,

déjà si compromise, était perdue sans retour, si les colons entraient

en lutte ouverte les uns contre les autres.

Que devenaient, au contact des faits, les théories sur lesquelles le

généreux illuminé avait édifié sa vie? Le résultat était là, certain,

tangible, incontestable. Livrés à eux-mêmes, ces hommes s’étaient

montrés incapables de vivre, et ils allaient mourir de faim, troupeau

imbécile qui ne saurait pas trouver sa pâture sans un berger pour la

lui donner. Quant à leur être moral, la qualité n’en excédait pas celle

de leur sens pratique. L’abondance, la médiocrité et la misère, les

brûlures du soleil et les morsures du froid, tout avait été prétexte

pour que se révélassent les tares indélébiles des âmes. Ingratitude

et égoïsme, abus de la force et lâcheté, intempérance, imprévoyance

et paresse, voilà de quoi étaient pétris un trop grand nombre de ces

hommes, dont l’intérêt, à défaut de plus noble mobile, eût dû faire

une seule volonté aux mille cerveaux. Et voici qu’on arrivait aux

dernières lignes de cette lamentable aventure! Dix-huit mois avaient

suffi pour qu’elle commençât et se conclût. Comme si la nature eût

regretté son œuvre et reconnu son erreur, elle rejetait ces hommes qui

s’abandonnaient eux-mêmes. La mort les frappait sans relâche. L’un

après l’autre, ils disparaissaient; l’un après l’autre, ils étaient

repris par la terre, creuset où tout s’élabore et se transforme, qui,

continuant le cycle éternel, referait de leur substance d’autres êtres,

hélas! sans doute, pareils à eux.

Encore estimaient-ils que la grande faucheuse n’allait pas assez vite

en besogne, puisqu’ils l’aidaient de leurs propres mains. Là-bas, d’où

le Kaw-djer venait, des blessés et des morts. Ici, où il passait, le

cadavre de Sirk. Au Bourg-Neuf, la poitrine trouée d’un enfant, par qui

son cœur désenchanté avait réappris la douceur d’aimer. De tous côtés,

du sang.

Avant d’aller chercher le sommeil, le Kaw-djer s’approcha du chevet de

Halg. La situation était la même, ni meilleure, ni pire. Une hémorragie

soudaine était toujours à craindre et, pendant plusieurs jours, ce

danger resterait redoutable.

Brisé par la fatigue, il se réveilla tard le lendemain. Le soleil

était déjà haut sur l’horizon, quand il sortit de sa maison, après une

visite à Halg, dont l’état demeurait stationnaire. La brume s’était

levée. Il faisait beau. Hâtant le pas, afin de rattraper le temps

perdu, le Kaw-djer se mit en route, comme chaque jour, pour Libéria,

où l’appelaient ses malades ordinaires, en nombre, il est vrai,

décroissant depuis le commencement du printemps, et les quatre blessés

de la veille.

Mais il se heurta à une barrière humaine dressée en travers du

ponceau. A l’exception de Halg et de Karroly, elle comprenait toute

la population masculine du Bourg-Neuf. Il y avait là quinze hommes

et, circonstance singulière, quinze hommes armés de fusils, qui

paraissaient le guetter. Ce n’étaient point des soldats, et pourtant

leur attitude avait quelque chose de militaire. Calmes, sévères même,

ils demeuraient l’arme au pied, comme dans l’attente des ordres d’un

chef.

Harry Rhodes, à quelques pas en avant d’eux, arrêta du geste le

Kaw-djer. Celui-ci fit halte, et dénombra la petite troupe d’un regard

étonné.

«Kaw-djer, dit Harry Rhodes, non sans une sorte de solennité, depuis

longtemps je vous conjure de venir au secours de la malheureuse

population de l’île Hoste, en acceptant de vous placer à sa tête. Une

dernière fois, je renouvelle ma prière.

Le Kaw-djer, sans répondre, ferma les yeux, comme pour mieux voir en

lui-même. Harry Rhodes poursuivit:

--Les derniers événements ont dû vous faire réfléchir. Nous, en tous

cas, nous sommes fixés. C’est pourquoi, cette nuit, Hartlepool, moi

et quelques autres, nous sommes allés reprendre ces quinze fusils

qui ont été distribués aux hommes du Bourg-Neuf. Nous sommes armés

maintenant et maîtres par conséquent d’imposer nos volontés. Or, les

choses en sont arrivées à un point qu’une plus longue patience serait

un véritable crime. Il faut agir. Mon parti est pris. Si vous persistez

dans votre refus, je me mettrai moi-même à la tête de ces braves gens.

Malheureusement, je n’ai, ni votre influence, ni votre autorité. On ne

m’écoutera pas, et le sang coulera. A vous, au contraire, on obéira

sans murmure. Décidez.

--Qu’y a-t-il donc de nouveau? demanda le Kaw-djer avec son calme

habituel.

--Ceci, répondît Harry Rhodes, en étendant la main vers la maison où

Halg agonisait.

Le Kaw-djer tressaillit.

--Et ceci encore, ajouta Harry Rhodes, en l’entraînant de quelques pas

vers l’amont.

Tous deux gravirent la berge qui, en cet endroit, dominait la rive

droite. Libéria et la plaine marécageuse qui les en séparait apparurent

à leurs regards.

Dès les premières heures du matin, on s’était, au campement, réveillé

avec la fièvre. Il s’agissait de compléter l’œuvre de la veille, en

procédant aux funérailles solennelles des trois morts. La perspective

de cette cérémonie mettait tout le monde en ébullition. Pour les

camarades des victimes, il s’agissait d’une manifestation; pour les

partisans de Beauval, d’un danger; pour les autres, d’un spectacle.

La population tout entière, à l’exception du seul Beauval, qui avait

jugé plus sage de se tenir enfermé, suivit donc les trois cercueils.

On ne négligea pas de faire passer le cortège devant la maison du

Gouverneur, ni de s’arrêter sur le terre-plein, ce dont Lewis Dorick

profita pour débiter une violente diatribe. Puis on se remit en marche.

Sur les tombes, Dorick, prenant de nouveau la parole, prononça, pour la

centième fois, un trop facile réquisitoire contre l’administration de

la colonie. A l’entendre, l’imprévoyance, l’incapacité, les principes

rétrogrades de son titulaire avaient causé tous les malheurs. Le moment

était venu de renverser cet incapable et de nommer à sa place un autre

chef.

Le succès de Dorick fut éclatant. On lui répondit par un tonnerre

de cris. D’abord, ce furent des «Vive Dorick!» puis on hurla «Au

palais!... Au palais!...» et une centaine d’hommes s’ébranlèrent,

en martelant le sol de leurs pieds lourds. Ils étaient chauffés à

point. Leurs yeux étincelaient, leurs poings vers le ciel se tendaient

menaçants, et les bouches grandes ouvertes par des clameurs de haine

faisaient dans les visages des trous noirs.

Bientôt le mouvement s’accéléra. Ils pressèrent le pas, puis coururent,

et enfin, se poussant, se bousculant, ils dévalèrent comme un torrent.

Un obstacle brisa leur élan. Ceux qui, ayant part aux avantages du

pouvoir, redoutaient que le détenteur n’en fût changé, s’étaient

constitués ses défenseurs. Poings contre poings, poitrines contre

poitrines, les deux bandes se heurtèrent, et les coups commencèrent à

pleuvoir.

Toutefois, le parti de Beauval, visiblement le plus faible, dut

reculer. Pas à pas, mètre à mètre, il fut refoulé jusqu’au Palais,

Sur le terre-plein, la bataille reprit plus ardente. Longtemps elle

demeura indécise. De temps à autre, un combattant, forcé de se retirer

de la lutte, allait s’abattre dans quelque coin. Des mâchoires furent

brisées, des côtes enfoncées, des membres cassés.

Plus on frappait, plus on s’exaspérait. Le moment vint où les couteaux

sortirent tout seuls de leurs gaines. Une fois de plus, le sang coula.

Après une résistance héroïque, les défenseurs de Beauval furent

enfin débordés, et les assaillants, ayant tout balayé devant eux, se

ruèrent en désordre dans l’intérieur du Palais. Avec des hurlements

de sauvages, ils le parcoururent de haut en bas. S’ils avaient trouvé

Beauval, celui-ci eût été inévitablement écharpé. Par bonheur, il fut

impossible de le découvrir. Beauval avait disparu. En voyant de quelle

manière tournaient les choses, il avait déguerpi à temps, et, en ce

moment, il fuyait à toutes jambes dans la direction du Bourg-Neuf.

L’inutilité de leurs recherches porta au paroxysme la rage des

vainqueurs. Il est de l’essence même de la foule de perdre toute mesure

dans le bien comme dans le mal. A défaut d’autre victime, on s’en prit

aux choses. La demeure de Beauval fut pillée de fond en comble. Son

misérable mobilier, ses papiers, ses objets personnels, tout fut jeté

pêle-mêle par les fenêtres, et amoncelé en un tas auquel on mit le feu.

Quelques instants plus tard,--fut-ce par inadvertance? fut-ce par la

volonté de l’un des émeutiers?--le Palais lui-même flambait à son tour.

Chassés par la fumée, les envahisseurs se précipitèrent au dehors.

Alors, ils n’étaient plus des hommes. Ivres de cris, de saccage

et de meurtre, ils n’avaient plus de pensée ni de but. Rien qu’un

irrésistible besoin de frapper, d’assommer, de détruire et de tuer.

Sur le terre-plein stationnait, comme au spectacle, la foule des

enfants, des femmes et des indifférents, éternels badauds à qui on

ne cesse de rendre les coups qu’ils n’ont pas donnés. Ils formaient,

en somme, le gros de la population, mais, en dépit de leur nombre,

ils étaient trop pacifiques pour être redoutables. La bande de Lewis

Dorick, maintenant grossie de ses anciens adversaires qui jugeaient

opportun de se ranger du côté du plus fort, se rua sur cette multitude

inoffensive, cognant des pieds et des poings.

Ce fut une fuite éperdue. Hommes, femmes et enfants se répandirent

dans la plaine, poursuivis par ces énergumènes qui eussent été bien

embarrassés de donner la raison de leur sauvage fureur.

Du haut de la berge qu’il venait de gravir avec Harry Rhodes, le

Kaw-djer, en regardant du côté du campement, n’aperçut qu’un nuage

de fumée, dont les lourdes volutes allaient rouler jusqu’à la mer.

Les maisons disparaissaient dans ce nuage, d’où s’élevaient des cris

confus: appels, jurons, exclamations de douleur et d’angoisse. Un

seul être vivant, un homme, se montrait dans la plaine, au delà de la

rivière. Il courait de toutes ses forces, bien que personne ne fût à sa

poursuite. Sans ralentir son allure, cet homme atteignit le ponceau,

le franchit, et vint tomber, hors d’haleine, en arrière de la petite

troupe armée. On reconnut alors Ferdinand Beauval.

Voilà ce que vit d’abord le Kaw-djer. Dans sa simplicité, le tableau

était éloquent, et il en comprit sur-le-champ la signification: Beauval

honteusement chassé, contraint à la fuite, et l’émeute semant dans

Libéria l’incendie et la mort.

Quel sens avait tout cela? Qu’on se fût débarrassé de Beauval, rien

de mieux. Mais pourquoi cette dévastation, dont les auteurs seraient

les premières victimes? Pourquoi cette tuerie, dont les cris lointains

disaient la sauvage fureur?

Les naufragés du Jonathan · 第 17 / 36 段