Un matin, notamment, comme il arrivait au campement, on l’appela près

d’une masse informe d’où un râle s’élevait. C’était un homme, en effet,

que cette masse informe à force d’énormité, un homme que le sort avait

catalogué sous le nom de Fritz Gross dans la liste infinie des passants

de la terre.

Un quart d’heure plus tôt, au moment où, au sortir du sommeil, il

s’exposait au froid du dehors, le musicien avait été foudroyé. Il

avait fallu se mettre à dix pour le traîner jusqu’au coin dans lequel

il agonisait. Au visage violacé, à la respiration courte et rauque du

malade, le Kaw-djer diagnostiqua une congestion pulmonaire, et un bref

examen le convainquit qu’aucune médication ne pourrait l’enrayer dans

cet organisme ravagé par l’alcool.

L’événement vérifia son pronostic. Quand il revint, Fritz Gross n’était

plus de ce monde. Son grand corps déjà froid gisait à même le sol,

saisi par l’immobilité éternelle, et ses yeux étaient désormais fermés

aux choses d’ici-bas.

Mais une particularité attira l’attention du Kaw-djer. Un instant de

lucidité avait traversé, sans doute, l’agonie du défunt, lui rendant

pendant la durée d’un éclair la conscience du génie qui allait périr

avec lui et, peut-être aussi, du mauvais usage qu’il en avait fait.

Avant d’expirer, il avait pensé à dire adieu à la seule chose qu’il eût

aimée sur la terre. En tâtonnant, il avait cherché son violon, afin de

pouvoir étreindre, au moment du grand départ, l’instrument merveilleux

qui reposait maintenant sur son cœur, abandonné par la main défaillante

qui l’y avait placé.

Le Kaw-djer prit ce violon d’où tant de chants divins s’étaient envolés

et qui n’appartenait plus désormais à personne, puis, de retour au

Bourg-Neuf, il se dirigea vers la maison occupée par Hartlepool et les

deux mousses.

«Sand!... appela-t-il, en ouvrant la porte.

L’enfant accourut.

--Je t’avais promis un violon, mon garçon, dit le Kaw-djer. Le voici.

Sand, tout pâle de surprise et de joie, prit l’instrument d’une main

tremblante.

--Et c’est un violon qui sait la musique! ajouta le Kaw-djer, car c’est

celui de Fritz Gross.

--Alors..., balbutia Sand, M. Gross... veut bien...

--Il est mort, expliqua le Kaw-djer.

--Ça fait un ivrogne de moins,» déclara froidement Hartlepool.

Telle fut l’oraison funèbre de Fritz Gross.

Quelques jours après, un autre décès, celui de Lazare Ceroni, toucha

plus directement le Kaw-djer. La disparition du père de Graziella

ne pouvait, en effet, que favoriser l’accomplissement des rêves de

Halg. Tullia n’appela à son aide que lorsqu’il était trop tard pour

intervenir avec quelque chance de succès. Dans son ignorance, elle

avait laissé la maladie se développer librement, sans concevoir

d’inquiétudes plus vives que de coutume. Savoir que celui à qui elle

avait tout sacrifié était irrémédiablement perdu fut pour elle un

véritable coup de foudre.

D’ailleurs, l’intervention du Kaw-djer, eût-elle été moins tardive,

fût pareillement restée inefficace. Le mal de Lazare Ceroni était

de ceux qui ne pardonnent pas. Juste conséquence de sa longue

intempérance, la phtisie galopante allait l’emporter en huit jours.

[Illustration: «Je t’avais promis un violon, mon garçon, le voici.»

(Page 202.)]

Quand tout fut terminé, quand le mort fut rendu à la terre, le Kaw-djer

n’abandonna pas la malheureuse Tullia. Prostrée, accablée, elle

semblait à son tour sur le bord de la tombe. Des années et des années

au milieu des pires douleurs, elle n’avait vécu que pour aimer, aimer

malgré tout celui qui l’abandonnait à mi-côte du calvaire de la vie. Le

ressort qui l’avait soutenue étant maintenant brisé, elle s’affaissait,

lasse de son inutile effort.

Le Kaw-djer emmena la pauvre femme au Bourg-Neuf, près de Graziella.

S’il existait un remède capable de guérir ce cœur déchiré, l’amour

maternel accomplirait le miracle.

Inerte, à demi-inconsciente, Tullia se laissa conduire et, chargée de

ses humbles richesses, quitta docilement sa maison.

Dans cet état de profond anéantissement, comment eût-elle aperçu Sirk,

qu’elle croisa au moment d’atteindre le ponceau réunissant les deux

rives?

Le Kaw-djer ne l’aperçut pas davantage. Ignorants de la rencontre, tout

deux passèrent en silence.

Mais Sirk les avait vus, lui, et s’était arrêté sur place, le

visage pâli par une soudaine fureur. Lazare Ceroni mort, Graziella

réfugiée au Bourg-Neuf, Tullia allant s’y fixer à son tour, c’était,

il le comprenait, la ruine définitive de ses projets si âprement

poursuivis. Longtemps, il suivit des yeux cet homme et cette femme qui

s’éloignaient côte à côte. Si le Kaw-djer s’était retourné, il aurait

surpris ce regard et peut-être, malgré son courage, eût-il alors connu

la peur.

X

DU SANG.

Le défilé de ceux qui venaient se réfugier à Libéria dura

interminablement. Pendant tout l’hiver, il en arriva chaque jour. L’île

Hoste semblait être un réservoir inépuisable, et on eût dit vraiment

qu’elle rendait plus de misérables qu’elle n’en avait reçu. Ce fut au

début de juillet que le flot atteignit son maximum, puis il se ralentit

de jour en jour, pour cesser définitivement le 29 septembre.

Ce jour-là, on vit encore un émigrant descendre des hauteurs et se

traîner péniblement jusqu’au campement. A demi-nu, d’une maigreur de

squelette, il était dans un état lamentable. Il s’affaissa en arrivant

aux premières maisons.

Pareille aventure était trop ordinaire pour qu’on s’émût outre mesure.

On releva le malheureux, on le réconforta, et l’on ne s’occupa plus de

lui.

La source, à partir de ce moment, fut tarie. Qu’en fallait-il inférer?

Que ceux dont on était sans nouvelles avaient eu meilleure fortune, ou

bien qu’ils étaient morts?

Plus de sept cent cinquante colons étaient alors revenus à la côte,

au dernier degré, pour la plupart, de la dégradation physique et de

l’affaissement moral. Ces organismes affaiblis offraient aux maladies

le meilleur des terrains, et le Kaw-djer se surmenait à lutter contre

elles. A mesure que l’hiver avançait, les décès se multipliaient.

C’était une véritable hécatombe. Hommes, femmes et enfants, jeunes et

vieux, la mort les frappait tous indistinctement.

Mais elle avait beau supprimer tant de bouches voraces, il en restait

trop encore pour que les provisions du _Ribarto_ fussent suffisantes.

Quand Beauval s’était résolu, bien tardivement déjà, à rationner ses

administrés, il ne pouvait prévoir que leur nombre augmenterait dans

de telles proportions et, lorsqu’il connut son erreur et voulut la

réparer, il n’était plus temps. Le mal était fait. Le 25 septembre, le

magasin des provisions distribua ses derniers biscuits, et la foule

épouvantée vit se lever le hideux spectre de la faim.

Par la faim, la faim qui déchire les entrailles, la faim qui ronge,

et tord, et vrille, telle était la mort dont allaient cruellement,

lentement,--si lentement!--périr les naufragés du _Jonathan_!

Sa première victime fut Blaker. Il mourut le troisième jour dans des

souffrances atroces, malgré les soins du Kaw-djer que l’on prévint

trop tard. Celui-ci n’était plus, cette fois, en droit d’incriminer

Patterson, victime lui-même de la famine, et qui subissait le sort de

tous.

Les jours qui suivirent, de quoi vécurent les colons? Qui pourrait le

dire? Ceux qui avaient eu la prudence de constituer des réserves de

vivres les entamèrent. Mais les autres?...

Le Kaw-djer ne sut où donner de la tête pendant cette sinistre période.

Non seulement il lui fallait accourir au chevet des malades, mais

aussi venir en aide aux affamés. On le suppliait, on s’accrochait à

ses vêtements, les mères tendaient vers lui leurs enfants. Il vivait

au milieu d’un affreux concert d’imprécations, de prières et de

plaintes. Nul ne l’implorait en vain. Généreusement, il distribuait

les provisions accumulées sur la rive gauche, s’oubliant lui-même, ne

voulant pas se dire que le danger dont il reculait l’échéance pour les

autres le menacerait fatalement à son tour.

Cela ne pouvait tarder cependant. Le poisson salé, le gibier fumé,

les légumes secs, tout diminuait rapidement. Que cette situation

se prolongeât un mois, et, comme ceux de Libéria, les habitants du

Bourg-Neuf auraient faim.

Le péril était si évident que, dans l’entourage du Kaw-djer, on

commençait à lui opposer quelque résistance. On refusait de se

dessaisir des vivres. Il lui fallait longtemps discuter avant de les

obtenir, et l’on ne cédait que de guerre lasse et plus difficilement

de jour en jour.

Harry Rhodes essaya de représenter à son ami l’inutilité de son

sacrifice. Qu’espérait-il? Il était évidemment impossible que la faible

quantité de vivres existant sur la rive gauche suffît à sauver toute la

population de l’île. Que ferait-on quand ils seraient épuisés? Et quel

intérêt y avait-il à reculer, au détriment de ceux qui avaient fait

preuve de courage et de prévoyance, une catastrophe dans tous les cas

inévitable et prochaine?

Harry Rhodes ne put rien obtenir. Le Kaw-djer n’essaya même pas de lui

répondre. Devant une telle détresse, on n’avait que faire d’arguments

et il s’interdisait de réfléchir. Laisser de sang-froid périr toute

une multitude, voilà ce qui était impossible. Partager avec elle

jusqu’à la dernière miette, quoi qu’il en dût résulter, voilà ce qui

était impérieusement nécessaire. Après?... Après, on verrait. Quand on

n’aurait plus rien, on partirait, on irait plus loin, on chercherait

un autre lieu d’établissement, où, comme au Bourg-Neuf, on vivrait

de chasse et de pêche, et l’on s’éloignerait du campement que peu de

jours suffiraient alors à transformer en effroyable charnier. Mais du

moins on aurait fait tout ce qui était au pouvoir des hommes, et l’on

n’aurait pas eu l’affreux courage de condamner délibérément à mort un

si grand nombre d’autres hommes.

Sur la proposition d’Harry Rhodes, on examina l’opportunité de

distribuer aux émigrants les quarante-huit fusils cachés par

Hartlepool. Avec ces armes à feu, peut-être réussiraient-ils à vivre

de leur chasse. Cette proposition fut repoussée. Dans cette saison,

le gibier était très rare, et des fusils, entre les mains de paysans

inexpérimentés, seraient d’un bien faible secours pour assurer

l’alimentation d’une si nombreuse population. En revanche, ils seraient

susceptibles de créer de graves dangers. A certains signes précurseurs,

gestes brutaux, regards farouches, altercations fréquentes, il était

facile de reconnaître que la violence fermentait dans les couches

profondes de la foule. Les colons ne cherchaient plus à dissimuler la

haine qu’ils éprouvaient les uns pour les autres. Ils s’accusaient

réciproquement de leur échec, et chacun attribuait à son voisin la

responsabilité de l’état de choses actuel.

Toutefois, il en était un qu’on s’accordait à maudire unanimement, et

celui-là, c’était Ferdinand Beauval qui avait imprudemment assumé la

mission redoutable de gouverner ses semblables.

Bien que son incapacité éclatante justifiât amplement la rancune des

émigrants, on le supportait encore. Livrée à elle-même, une foule,

tourbillon confus de volontés qui se neutralisent, est incapable

d’agir. Son inertie rend sa patience infinie, et, quels que soient

ses griefs, elle s’arrête interdite au moment de toucher au chef,

comme saisie d’un religieux effroi devant son prestige qu’elle seule

pourtant a créé. Il en était ainsi une fois de plus, et peut-être les

colons de l’île Hoste n’eussent-ils manifesté leur colère que par des

conciliabules privés et de platoniques menaces en sourdine, s’il ne

s’était trouvé un des leurs pour les entraîner à l’exprimer par des

actes.

C’est une chose merveilleuse que, dans cette situation terrible, le

fantôme de pouvoir détenu par Beauval ait pu exciter des convoitises.

Pauvre pouvoir qui consistait à être le maître nominal d’une multitude

d’affamés!

Il en fut ainsi cependant.

En présence d’une si poignante réalité, Lewis Dorick n’estima pas

négligeable cette apparence d’autorité, et peut-être n’avait-il pas

tort après tout. Le bon sens populaire n’emploie-t-il pas, pour

désigner la puissance politique, l’expression vulgaire, mais expressive

et pittoresque, d’_assiette au beurre_? Dans la plus déshéritée des

sociétés, la première place assure, en effet, à son possesseur des

avantages relatifs. Beauval en savait quelque chose, lui qui en était

encore à connaître les souffrances de ses compagnons d’infortune. Ces

avantages, Dorick entendait les assurer à lui-même et à ses amis.

Jusqu’alors, il avait impatiemment supporté la grandeur de son rival.

Jugeant l’occasion favorable, il entreprit une campagne, à laquelle le

malheur public donnait une base solide. Les sujets de juste critique

n’étaient que trop nombreux. Il n’avait que l’embarras du choix.

Peut-être aurait-il été fort embarrassé, si on lui avait demandé ce

qu’il eût fait à la place de son adversaire. Mais, personne ne lui

posant cette indiscrète question, il n’avait pas le souci d’y répondre.

[Illustration: Plus d’un colon fut soumis a la torture... (Page 212.)]

Beauval n’était pas sans discerner le travail de son concurrent.

Souvent, de la fenêtre de la demeure décorée par lui du nom pompeux

de Palais du Gouvernement, il regardait tout songeur passer la foule,

de jour en jour plus nombreuse à mesure que l’approche du printemps

adoucissait la température. Aux regards qu’on lançait de son côté, aux

poings qu’on brandissait parfois dans sa direction, il comprenait que

la campagne de Dorick portait ses fruits et, peu enclin à descendre du

pavois, il élaborait des plans de défense.

Certes, il ne pouvait nier l’état de délabrement de la colonie, mais

il en accusait les circonstances et, en particulier, le climat. Son

imperturbable confiance en lui-même n’en était aucunement diminuée.

S’il n’avait rien fait, parbleu, c’est qu’il n’y avait rien à faire, et

un autre n’en eût pas fait davantage.

Ce n’est pas uniquement par orgueil que Beauval se cramponnait à sa

fonction. Malgré tout, dans les circonstances présentes, il avait perdu

beaucoup de ses illusions sur le lustre qu’il en recevait. Il songeait

aussi, avec inquiétude et complaisance à la fois, à l’abondante réserve

de vivres qu’il était parvenu à mettre à l’abri. En aurait-il été

ainsi, s’il n’avait pas été le chef? En serait-il encore ainsi, s’il ne

l’était plus?

C’est donc pour défendre sa vie, en même temps que sa place, qu’il se

jeta ardemment dans la lutte. Très habilement, il ne contesta aucun des

griefs énumérés par Dorick. Sur ce terrain il eût été vaincu d’avance.

Il les accentua au contraire. De tous les mécontents, ce fut lui le

plus ardent.

Par exemple, les deux adversaires différèrent, d’avis sur le remède

qu’il convenait d’appliquer. Tandis que Dorick prônait un changement

de gouvernement, Beauval conseillait l’union et faisait remonter à

d’autres la responsabilité des malheurs qui accablaient la colonie.

Les auteurs responsables de ces malheurs, qui étaient-ils? Nuls autres,

d’après lui, que le petit nombre d’émigrants qui n’avaient pas été

dans la nécessité de se réfugier à la côte au cours de l’hiver. Le

raisonnement de Beauval était simple. Puisqu’on ne les avait pas revus,

c’est qu’ils avaient réussi. Ils possédaient, par conséquent, des

vivres, et ces vivres, on avait le droit de les confisquer au profit de

tous.

Ces excitations trouvèrent de l’écho dans une population réduite au

désespoir, et on leur obéit sans attendre. D’abord, on battit la

campagne dans les environs de Libéria, puis, en vue d’expéditions

plus lointaines, des bandes se formèrent, augmentèrent rapidement

d’importance, et enfin, le 15 octobre, ce fut une véritable armée de

plus de deux cents hommes qui, sous la conduite des frères Moore, se

rua à la conquête du pain.

Pendant cinq jours, cette troupe parcourut l’île en tous sens. Qu’y

faisait-elle? On le devinait en voyant affluer ses victimes, affolées

de la catastrophe imprévue qui avait annihilé leurs efforts. L’un

après l’autre, ils couraient au Gouverneur et lui demandaient justice.

Mais celui-ci les renvoyait rudement en leur reprochant leur honteux

égoïsme. Eh quoi! ils auraient consenti à se gorger tandis que leurs

frères mouraient de faim? Ahuris, les malheureux battaient en retraite,

et Beauval triomphait. Leurs plaintes lui prouvaient que la piste

indiquée par lui était bonne. Il ne s’était pas trompé. Ainsi qu’il

l’avait affirmé au petit bonheur, ceux qui n’étaient pas revenus

pendant l’hiver avaient vécu dans l’abondance.

Maintenant, en tous cas, leur sort était pareil à celui des autres.

Leur patient travail était rendu inutile et ils se trouvaient aussi

pauvres et démunis que ceux qui avaient consommé leur ruine. Non

seulement on était passé chez eux en trombe et l’on avait fait main

basse sur tout ce qui pouvait se mettre sous la dent, mais encore on

s’était livré à ces excès dont les foules, dussent-elles être les

premières à en pâtir, sont assez volontiers coutumières. Les champs

ensemencés avaient été piétinés, les basses-cours saccagées et vidées

de leur dernier habitant.

Bien maigre cependant était le butin des pillards. La réussite de ceux

qu’ils rançonnaient était en somme très relative. Avoir réussi, cela

voulait dire simplement que ces colons plus courageux, plus habiles

ou moins malchanceux que leurs compagnons, avaient assuré vaille que

vaille leur subsistance, mais non pas qu’ils fussent devenus riches par

miracle. On ne découvrait donc rien dans ces pauvres fermes.

De là, parmi ceux qui sillonnaient la campagne, grande désillusion, qui

se traduisait souvent par des actes de véritable sauvagerie.

Plus d’un colon fut soumis à la torture, afin qu’il dévoilât la

cachette dans laquelle on l’accusait de dissimuler des vivres

imaginaires. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, l’île

Hoste, comme jadis la France, avait sa Jacquerie.

Le cinquième jour après son départ, la bande des pillards se heurta aux

palissades qui limitaient les enclos de la famille Rivière et des trois

autres familles, leurs voisines. Depuis qu’on s’était mis en route, on

n’avait cessé de penser à ces exploitations, les plus anciennes et les

plus prospères de la colonie, et l’on se promettait merveille de leur

pillage.

Il fallut déchanter.

Attenantes les unes aux autres, les quatre fermes, bâties sur les côtés

d’un vaste quadrilatère, constituaient, dans leur ensemble, une sorte

de citadelle, et une citadelle inexpugnable, car, seuls de tous les

colons, ses défenseurs étaient armés. Ils reçurent à coups de fusils

les assaillants, qui eurent, à la première décharge, sept hommes tués

ou blessés. Les autres n’en demandèrent pas davantage et s’enfuirent en

tumulte.

Cette escarmouche calma sur-le-champ l’ardeur des pillards. Ceux-ci

reprirent aussitôt la route de Libéria, qu’ils atteignirent à la nuit

tombante. Le bruit de leurs imprécations furieuses les y précéda

et annonça leur arrivée. On s’avança à leur rencontre, en prêtant

l’oreille à cette clameur venue de la campagne assombrie.

Tout d’abord, l’éloignement ne permettant pas de comprendre ce qu’ils

criaient ainsi, on crut à des chants de joie et de victoire, Mais les

mots, bientôt, se précisèrent, et l’on se regarda effarés.

«Trahison!... Trahison!...» criaient-ils.

Trahison!... Ceux qui n’avaient pas quitté Libéria furent saisis de

crainte, et, plus que tous les autres, Beauval trembla. Il pressentit

un malheur dont, quel qu’il fût, on le rendrait responsable, et, sans

savoir au juste quel danger le menaçait, il courut s’enfermer dans le

«Palais».

Il achevait à peine de s’y verrouiller que le bruyant cortège faisait

halte à sa porte.

Que lui voulait-on? Que signifiaient ces blessés et ces morts qu’on

déposait sur le sol du terre-plein ménagé devant sa demeure? De quel

drame étaient-ils les victimes? Pourquoi cette multitude en rumeur?

Pendant que Beauval s’efforçait vainement de percer ce mystère, un

autre drame se jouait, qui allait désoler les habitants du Bourg-Neuf

et frapper le Kaw-djer en plein cœur.

Celui-ci n’était pas sans connaître les troubles qui agitaient la

population de Libéria. En circulant dans le campement, il apprenait

nécessairement tout ce qui s’y passait. Il ignorait néanmoins

l’existence de la bande de pillards, partie avant son arrivée et

revenue après son départ pour la rive gauche. Si la diminution du

nombre des émigrants, durant ces quelques jours, avait, en effet,

attiré son attention, il n’avait pu qu’en être étonné, sans en

discerner la cause.

Troublé cependant par une sourde inquiétude, il était sorti, ce

soir-là, après le coucher du soleil et, avec ses compagnons habituels,

Harry Rhodes, Hartlepool, Halg et Karroly, il s’était avancé jusqu’au

bord de la rivière. La rive gauche dominant de quelques mètres la rive

droite, il eût, de ce point, aperçu Libéria, pendant le jour. Mais, à

cette heure, le campement disparaissait dans l’obscurité. Seules, une

rumeur lointaine et une vague lueur en indiquaient l’emplacement.

Les cinq promeneurs, assis sur la berge, le chien Zol à leurs pieds,

contemplaient la nuit en silence, quand une voix s’éleva de l’autre

côté de la rivière.

«Kaw-djer!... appelait un homme haletant, comme s’il eût été essoufflé

par une course rapide.

--Présent!... répondit le Kaw-djer.

Une ombre traversa le ponceau et s’approcha du groupe. On reconnut

Sirdey, l’ancien cuisinier du _Jonathan_.

--On a besoin de vous là-bas, dit-il en s’adressant au Kaw-djer.

--Qu’y a-t-il? demanda celui-ci en se levant.

--Des morts et des blessés.

--Des blessés!... Des morts!... qu’est-il donc arrivé?

--On est allé en bande chez les Rivière... Paraît qu’ils ont des

fusils... Et voilà!

--Les malheureux!...

--Bilan: trois morts et quatre blessés. Les morts ne demandent rien,

mais peut-être que les blessés...

--J’y vais,» interrompit le Kaw-djer, qui se mit en marche, tandis que

Halg courait chercher la trousse des instruments de chirurgie.

Chemin faisant, le Kaw-djer interrogeait, mais Sirdey ne pouvait le

renseigner. Il ne savait rien. Lui, il n’avait pas accompagné la bande

et il n’en connaissait les aventures que par ouï-dire. Personne,

d’ailleurs, ne l’avait envoyé. Voyant qu’on rapportait sept corps

inertes, il avait cru bien faire en accourant prévenir le Kaw-djer.

«Vous avez très bien fait,» approuva celui-ci.

En compagnie de Karroly, d’Hartlepool et d’Harry Rhodes, il avait

franchi le ponceau et s’était avancé d’une centaine de mètres sur la

rive droite, quand, en se retournant, il aperçut Halg, qui revenait

avec la trousse. Le jeune Indien, qui traversait à son tour la rivière,

rattraperait sans peine ses amis. Le Kaw-djer se remit en marche à pas

pressés.

Trois minutes plus tard un cri d’agonie l’arrêtait sur place. On eût

dit la voix de Halg!... Le cœur étreint d’une affreuse angoisse, il se

hâta de rebrousser chemin. Si grand était son trouble que Sirdey put,

sans être vu, lui fausser compagnie et s’éloigner du côté de Libéria de

toute la vitesse de ses jambes, et qu’il ne distingua pas davantage une

ombre qui s’enfuyait dans la même direction après avoir fait un grand

crochet vers l’amont.

Mais si vite que le Kaw-djer courût, Zol courait plus vite encore. En

deux bonds, le chien eut disparu dans l’ombre. Quelques instants plus

tard, il donnait de la voix. A ses aboiements plaintifs succédèrent des

grondements furieux qui allèrent bientôt en s’affaiblissant, comme si

l’animal eût pris chasse et se fût lancé sur une piste.

Puis, tout à coup, un nouveau cri d’agonie s’éleva dans la nuit.

Ce deuxième cri, le Kaw-djer ne l’entendit pas. Il venait d’arriver à

l’endroit d’où le premier était parti, et là, à ses pieds, il venait

d’apercevoir Halg, le visage contre le sol, couché au milieu d’une mare

de sang, un large coutelas fiché jusqu’au manche entre les deux épaules.

Les naufragés du Jonathan · 第 16 / 36 段