d’une masse informe d’où un râle s’élevait. C’était un homme, en effet,
que cette masse informe à force d’énormité, un homme que le sort avait
catalogué sous le nom de Fritz Gross dans la liste infinie des passants
de la terre.
Un quart d’heure plus tôt, au moment où, au sortir du sommeil, il
s’exposait au froid du dehors, le musicien avait été foudroyé. Il
avait fallu se mettre à dix pour le traîner jusqu’au coin dans lequel
il agonisait. Au visage violacé, à la respiration courte et rauque du
malade, le Kaw-djer diagnostiqua une congestion pulmonaire, et un bref
examen le convainquit qu’aucune médication ne pourrait l’enrayer dans
cet organisme ravagé par l’alcool.
L’événement vérifia son pronostic. Quand il revint, Fritz Gross n’était
plus de ce monde. Son grand corps déjà froid gisait à même le sol,
saisi par l’immobilité éternelle, et ses yeux étaient désormais fermés
aux choses d’ici-bas.
Mais une particularité attira l’attention du Kaw-djer. Un instant de
lucidité avait traversé, sans doute, l’agonie du défunt, lui rendant
pendant la durée d’un éclair la conscience du génie qui allait périr
avec lui et, peut-être aussi, du mauvais usage qu’il en avait fait.
Avant d’expirer, il avait pensé à dire adieu à la seule chose qu’il eût
aimée sur la terre. En tâtonnant, il avait cherché son violon, afin de
pouvoir étreindre, au moment du grand départ, l’instrument merveilleux
qui reposait maintenant sur son cœur, abandonné par la main défaillante
qui l’y avait placé.
Le Kaw-djer prit ce violon d’où tant de chants divins s’étaient envolés
et qui n’appartenait plus désormais à personne, puis, de retour au
Bourg-Neuf, il se dirigea vers la maison occupée par Hartlepool et les
deux mousses.
«Sand!... appela-t-il, en ouvrant la porte.
L’enfant accourut.
--Je t’avais promis un violon, mon garçon, dit le Kaw-djer. Le voici.
Sand, tout pâle de surprise et de joie, prit l’instrument d’une main
tremblante.
--Et c’est un violon qui sait la musique! ajouta le Kaw-djer, car c’est
celui de Fritz Gross.
--Alors..., balbutia Sand, M. Gross... veut bien...
--Il est mort, expliqua le Kaw-djer.
--Ça fait un ivrogne de moins,» déclara froidement Hartlepool.
Telle fut l’oraison funèbre de Fritz Gross.
Quelques jours après, un autre décès, celui de Lazare Ceroni, toucha
plus directement le Kaw-djer. La disparition du père de Graziella
ne pouvait, en effet, que favoriser l’accomplissement des rêves de
Halg. Tullia n’appela à son aide que lorsqu’il était trop tard pour
intervenir avec quelque chance de succès. Dans son ignorance, elle
avait laissé la maladie se développer librement, sans concevoir
d’inquiétudes plus vives que de coutume. Savoir que celui à qui elle
avait tout sacrifié était irrémédiablement perdu fut pour elle un
véritable coup de foudre.
D’ailleurs, l’intervention du Kaw-djer, eût-elle été moins tardive,
fût pareillement restée inefficace. Le mal de Lazare Ceroni était
de ceux qui ne pardonnent pas. Juste conséquence de sa longue
intempérance, la phtisie galopante allait l’emporter en huit jours.
[Illustration: «Je t’avais promis un violon, mon garçon, le voici.»
(Page 202.)]
Quand tout fut terminé, quand le mort fut rendu à la terre, le Kaw-djer
n’abandonna pas la malheureuse Tullia. Prostrée, accablée, elle
semblait à son tour sur le bord de la tombe. Des années et des années
au milieu des pires douleurs, elle n’avait vécu que pour aimer, aimer
malgré tout celui qui l’abandonnait à mi-côte du calvaire de la vie. Le
ressort qui l’avait soutenue étant maintenant brisé, elle s’affaissait,
lasse de son inutile effort.
Le Kaw-djer emmena la pauvre femme au Bourg-Neuf, près de Graziella.
S’il existait un remède capable de guérir ce cœur déchiré, l’amour
maternel accomplirait le miracle.
Inerte, à demi-inconsciente, Tullia se laissa conduire et, chargée de
ses humbles richesses, quitta docilement sa maison.
Dans cet état de profond anéantissement, comment eût-elle aperçu Sirk,
qu’elle croisa au moment d’atteindre le ponceau réunissant les deux
rives?
Le Kaw-djer ne l’aperçut pas davantage. Ignorants de la rencontre, tout
deux passèrent en silence.
Mais Sirk les avait vus, lui, et s’était arrêté sur place, le
visage pâli par une soudaine fureur. Lazare Ceroni mort, Graziella
réfugiée au Bourg-Neuf, Tullia allant s’y fixer à son tour, c’était,
il le comprenait, la ruine définitive de ses projets si âprement
poursuivis. Longtemps, il suivit des yeux cet homme et cette femme qui
s’éloignaient côte à côte. Si le Kaw-djer s’était retourné, il aurait
surpris ce regard et peut-être, malgré son courage, eût-il alors connu
la peur.
X
DU SANG.
Le défilé de ceux qui venaient se réfugier à Libéria dura
interminablement. Pendant tout l’hiver, il en arriva chaque jour. L’île
Hoste semblait être un réservoir inépuisable, et on eût dit vraiment
qu’elle rendait plus de misérables qu’elle n’en avait reçu. Ce fut au
début de juillet que le flot atteignit son maximum, puis il se ralentit
de jour en jour, pour cesser définitivement le 29 septembre.
Ce jour-là, on vit encore un émigrant descendre des hauteurs et se
traîner péniblement jusqu’au campement. A demi-nu, d’une maigreur de
squelette, il était dans un état lamentable. Il s’affaissa en arrivant
aux premières maisons.
Pareille aventure était trop ordinaire pour qu’on s’émût outre mesure.
On releva le malheureux, on le réconforta, et l’on ne s’occupa plus de
lui.
La source, à partir de ce moment, fut tarie. Qu’en fallait-il inférer?
Que ceux dont on était sans nouvelles avaient eu meilleure fortune, ou
bien qu’ils étaient morts?
Plus de sept cent cinquante colons étaient alors revenus à la côte,
au dernier degré, pour la plupart, de la dégradation physique et de
l’affaissement moral. Ces organismes affaiblis offraient aux maladies
le meilleur des terrains, et le Kaw-djer se surmenait à lutter contre
elles. A mesure que l’hiver avançait, les décès se multipliaient.
C’était une véritable hécatombe. Hommes, femmes et enfants, jeunes et
vieux, la mort les frappait tous indistinctement.
Mais elle avait beau supprimer tant de bouches voraces, il en restait
trop encore pour que les provisions du _Ribarto_ fussent suffisantes.
Quand Beauval s’était résolu, bien tardivement déjà, à rationner ses
administrés, il ne pouvait prévoir que leur nombre augmenterait dans
de telles proportions et, lorsqu’il connut son erreur et voulut la
réparer, il n’était plus temps. Le mal était fait. Le 25 septembre, le
magasin des provisions distribua ses derniers biscuits, et la foule
épouvantée vit se lever le hideux spectre de la faim.
Par la faim, la faim qui déchire les entrailles, la faim qui ronge,
et tord, et vrille, telle était la mort dont allaient cruellement,
lentement,--si lentement!--périr les naufragés du _Jonathan_!
Sa première victime fut Blaker. Il mourut le troisième jour dans des
souffrances atroces, malgré les soins du Kaw-djer que l’on prévint
trop tard. Celui-ci n’était plus, cette fois, en droit d’incriminer
Patterson, victime lui-même de la famine, et qui subissait le sort de
tous.
Les jours qui suivirent, de quoi vécurent les colons? Qui pourrait le
dire? Ceux qui avaient eu la prudence de constituer des réserves de
vivres les entamèrent. Mais les autres?...
Le Kaw-djer ne sut où donner de la tête pendant cette sinistre période.
Non seulement il lui fallait accourir au chevet des malades, mais
aussi venir en aide aux affamés. On le suppliait, on s’accrochait à
ses vêtements, les mères tendaient vers lui leurs enfants. Il vivait
au milieu d’un affreux concert d’imprécations, de prières et de
plaintes. Nul ne l’implorait en vain. Généreusement, il distribuait
les provisions accumulées sur la rive gauche, s’oubliant lui-même, ne
voulant pas se dire que le danger dont il reculait l’échéance pour les
autres le menacerait fatalement à son tour.
Cela ne pouvait tarder cependant. Le poisson salé, le gibier fumé,
les légumes secs, tout diminuait rapidement. Que cette situation
se prolongeât un mois, et, comme ceux de Libéria, les habitants du
Bourg-Neuf auraient faim.
Le péril était si évident que, dans l’entourage du Kaw-djer, on
commençait à lui opposer quelque résistance. On refusait de se
dessaisir des vivres. Il lui fallait longtemps discuter avant de les
obtenir, et l’on ne cédait que de guerre lasse et plus difficilement
de jour en jour.
Harry Rhodes essaya de représenter à son ami l’inutilité de son
sacrifice. Qu’espérait-il? Il était évidemment impossible que la faible
quantité de vivres existant sur la rive gauche suffît à sauver toute la
population de l’île. Que ferait-on quand ils seraient épuisés? Et quel
intérêt y avait-il à reculer, au détriment de ceux qui avaient fait
preuve de courage et de prévoyance, une catastrophe dans tous les cas
inévitable et prochaine?
Harry Rhodes ne put rien obtenir. Le Kaw-djer n’essaya même pas de lui
répondre. Devant une telle détresse, on n’avait que faire d’arguments
et il s’interdisait de réfléchir. Laisser de sang-froid périr toute
une multitude, voilà ce qui était impossible. Partager avec elle
jusqu’à la dernière miette, quoi qu’il en dût résulter, voilà ce qui
était impérieusement nécessaire. Après?... Après, on verrait. Quand on
n’aurait plus rien, on partirait, on irait plus loin, on chercherait
un autre lieu d’établissement, où, comme au Bourg-Neuf, on vivrait
de chasse et de pêche, et l’on s’éloignerait du campement que peu de
jours suffiraient alors à transformer en effroyable charnier. Mais du
moins on aurait fait tout ce qui était au pouvoir des hommes, et l’on
n’aurait pas eu l’affreux courage de condamner délibérément à mort un
si grand nombre d’autres hommes.
Sur la proposition d’Harry Rhodes, on examina l’opportunité de
distribuer aux émigrants les quarante-huit fusils cachés par
Hartlepool. Avec ces armes à feu, peut-être réussiraient-ils à vivre
de leur chasse. Cette proposition fut repoussée. Dans cette saison,
le gibier était très rare, et des fusils, entre les mains de paysans
inexpérimentés, seraient d’un bien faible secours pour assurer
l’alimentation d’une si nombreuse population. En revanche, ils seraient
susceptibles de créer de graves dangers. A certains signes précurseurs,
gestes brutaux, regards farouches, altercations fréquentes, il était
facile de reconnaître que la violence fermentait dans les couches
profondes de la foule. Les colons ne cherchaient plus à dissimuler la
haine qu’ils éprouvaient les uns pour les autres. Ils s’accusaient
réciproquement de leur échec, et chacun attribuait à son voisin la
responsabilité de l’état de choses actuel.
Toutefois, il en était un qu’on s’accordait à maudire unanimement, et
celui-là, c’était Ferdinand Beauval qui avait imprudemment assumé la
mission redoutable de gouverner ses semblables.
Bien que son incapacité éclatante justifiât amplement la rancune des
émigrants, on le supportait encore. Livrée à elle-même, une foule,
tourbillon confus de volontés qui se neutralisent, est incapable
d’agir. Son inertie rend sa patience infinie, et, quels que soient
ses griefs, elle s’arrête interdite au moment de toucher au chef,
comme saisie d’un religieux effroi devant son prestige qu’elle seule
pourtant a créé. Il en était ainsi une fois de plus, et peut-être les
colons de l’île Hoste n’eussent-ils manifesté leur colère que par des
conciliabules privés et de platoniques menaces en sourdine, s’il ne
s’était trouvé un des leurs pour les entraîner à l’exprimer par des
actes.
C’est une chose merveilleuse que, dans cette situation terrible, le
fantôme de pouvoir détenu par Beauval ait pu exciter des convoitises.
Pauvre pouvoir qui consistait à être le maître nominal d’une multitude
d’affamés!
Il en fut ainsi cependant.
En présence d’une si poignante réalité, Lewis Dorick n’estima pas
négligeable cette apparence d’autorité, et peut-être n’avait-il pas
tort après tout. Le bon sens populaire n’emploie-t-il pas, pour
désigner la puissance politique, l’expression vulgaire, mais expressive
et pittoresque, d’_assiette au beurre_? Dans la plus déshéritée des
sociétés, la première place assure, en effet, à son possesseur des
avantages relatifs. Beauval en savait quelque chose, lui qui en était
encore à connaître les souffrances de ses compagnons d’infortune. Ces
avantages, Dorick entendait les assurer à lui-même et à ses amis.
Jusqu’alors, il avait impatiemment supporté la grandeur de son rival.
Jugeant l’occasion favorable, il entreprit une campagne, à laquelle le
malheur public donnait une base solide. Les sujets de juste critique
n’étaient que trop nombreux. Il n’avait que l’embarras du choix.
Peut-être aurait-il été fort embarrassé, si on lui avait demandé ce
qu’il eût fait à la place de son adversaire. Mais, personne ne lui
posant cette indiscrète question, il n’avait pas le souci d’y répondre.
[Illustration: Plus d’un colon fut soumis a la torture... (Page 212.)]
Beauval n’était pas sans discerner le travail de son concurrent.
Souvent, de la fenêtre de la demeure décorée par lui du nom pompeux
de Palais du Gouvernement, il regardait tout songeur passer la foule,
de jour en jour plus nombreuse à mesure que l’approche du printemps
adoucissait la température. Aux regards qu’on lançait de son côté, aux
poings qu’on brandissait parfois dans sa direction, il comprenait que
la campagne de Dorick portait ses fruits et, peu enclin à descendre du
pavois, il élaborait des plans de défense.
Certes, il ne pouvait nier l’état de délabrement de la colonie, mais
il en accusait les circonstances et, en particulier, le climat. Son
imperturbable confiance en lui-même n’en était aucunement diminuée.
S’il n’avait rien fait, parbleu, c’est qu’il n’y avait rien à faire, et
un autre n’en eût pas fait davantage.
Ce n’est pas uniquement par orgueil que Beauval se cramponnait à sa
fonction. Malgré tout, dans les circonstances présentes, il avait perdu
beaucoup de ses illusions sur le lustre qu’il en recevait. Il songeait
aussi, avec inquiétude et complaisance à la fois, à l’abondante réserve
de vivres qu’il était parvenu à mettre à l’abri. En aurait-il été
ainsi, s’il n’avait pas été le chef? En serait-il encore ainsi, s’il ne
l’était plus?
C’est donc pour défendre sa vie, en même temps que sa place, qu’il se
jeta ardemment dans la lutte. Très habilement, il ne contesta aucun des
griefs énumérés par Dorick. Sur ce terrain il eût été vaincu d’avance.
Il les accentua au contraire. De tous les mécontents, ce fut lui le
plus ardent.
Par exemple, les deux adversaires différèrent, d’avis sur le remède
qu’il convenait d’appliquer. Tandis que Dorick prônait un changement
de gouvernement, Beauval conseillait l’union et faisait remonter à
d’autres la responsabilité des malheurs qui accablaient la colonie.
Les auteurs responsables de ces malheurs, qui étaient-ils? Nuls autres,
d’après lui, que le petit nombre d’émigrants qui n’avaient pas été
dans la nécessité de se réfugier à la côte au cours de l’hiver. Le
raisonnement de Beauval était simple. Puisqu’on ne les avait pas revus,
c’est qu’ils avaient réussi. Ils possédaient, par conséquent, des
vivres, et ces vivres, on avait le droit de les confisquer au profit de
tous.
Ces excitations trouvèrent de l’écho dans une population réduite au
désespoir, et on leur obéit sans attendre. D’abord, on battit la
campagne dans les environs de Libéria, puis, en vue d’expéditions
plus lointaines, des bandes se formèrent, augmentèrent rapidement
d’importance, et enfin, le 15 octobre, ce fut une véritable armée de
plus de deux cents hommes qui, sous la conduite des frères Moore, se
rua à la conquête du pain.
Pendant cinq jours, cette troupe parcourut l’île en tous sens. Qu’y
faisait-elle? On le devinait en voyant affluer ses victimes, affolées
de la catastrophe imprévue qui avait annihilé leurs efforts. L’un
après l’autre, ils couraient au Gouverneur et lui demandaient justice.
Mais celui-ci les renvoyait rudement en leur reprochant leur honteux
égoïsme. Eh quoi! ils auraient consenti à se gorger tandis que leurs
frères mouraient de faim? Ahuris, les malheureux battaient en retraite,
et Beauval triomphait. Leurs plaintes lui prouvaient que la piste
indiquée par lui était bonne. Il ne s’était pas trompé. Ainsi qu’il
l’avait affirmé au petit bonheur, ceux qui n’étaient pas revenus
pendant l’hiver avaient vécu dans l’abondance.
Maintenant, en tous cas, leur sort était pareil à celui des autres.
Leur patient travail était rendu inutile et ils se trouvaient aussi
pauvres et démunis que ceux qui avaient consommé leur ruine. Non
seulement on était passé chez eux en trombe et l’on avait fait main
basse sur tout ce qui pouvait se mettre sous la dent, mais encore on
s’était livré à ces excès dont les foules, dussent-elles être les
premières à en pâtir, sont assez volontiers coutumières. Les champs
ensemencés avaient été piétinés, les basses-cours saccagées et vidées
de leur dernier habitant.
Bien maigre cependant était le butin des pillards. La réussite de ceux
qu’ils rançonnaient était en somme très relative. Avoir réussi, cela
voulait dire simplement que ces colons plus courageux, plus habiles
ou moins malchanceux que leurs compagnons, avaient assuré vaille que
vaille leur subsistance, mais non pas qu’ils fussent devenus riches par
miracle. On ne découvrait donc rien dans ces pauvres fermes.
De là, parmi ceux qui sillonnaient la campagne, grande désillusion, qui
se traduisait souvent par des actes de véritable sauvagerie.
Plus d’un colon fut soumis à la torture, afin qu’il dévoilât la
cachette dans laquelle on l’accusait de dissimuler des vivres
imaginaires. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, l’île
Hoste, comme jadis la France, avait sa Jacquerie.
Le cinquième jour après son départ, la bande des pillards se heurta aux
palissades qui limitaient les enclos de la famille Rivière et des trois
autres familles, leurs voisines. Depuis qu’on s’était mis en route, on
n’avait cessé de penser à ces exploitations, les plus anciennes et les
plus prospères de la colonie, et l’on se promettait merveille de leur
pillage.
Il fallut déchanter.
Attenantes les unes aux autres, les quatre fermes, bâties sur les côtés
d’un vaste quadrilatère, constituaient, dans leur ensemble, une sorte
de citadelle, et une citadelle inexpugnable, car, seuls de tous les
colons, ses défenseurs étaient armés. Ils reçurent à coups de fusils
les assaillants, qui eurent, à la première décharge, sept hommes tués
ou blessés. Les autres n’en demandèrent pas davantage et s’enfuirent en
tumulte.
Cette escarmouche calma sur-le-champ l’ardeur des pillards. Ceux-ci
reprirent aussitôt la route de Libéria, qu’ils atteignirent à la nuit
tombante. Le bruit de leurs imprécations furieuses les y précéda
et annonça leur arrivée. On s’avança à leur rencontre, en prêtant
l’oreille à cette clameur venue de la campagne assombrie.
Tout d’abord, l’éloignement ne permettant pas de comprendre ce qu’ils
criaient ainsi, on crut à des chants de joie et de victoire, Mais les
mots, bientôt, se précisèrent, et l’on se regarda effarés.
«Trahison!... Trahison!...» criaient-ils.
Trahison!... Ceux qui n’avaient pas quitté Libéria furent saisis de
crainte, et, plus que tous les autres, Beauval trembla. Il pressentit
un malheur dont, quel qu’il fût, on le rendrait responsable, et, sans
savoir au juste quel danger le menaçait, il courut s’enfermer dans le
«Palais».
Il achevait à peine de s’y verrouiller que le bruyant cortège faisait
halte à sa porte.
Que lui voulait-on? Que signifiaient ces blessés et ces morts qu’on
déposait sur le sol du terre-plein ménagé devant sa demeure? De quel
drame étaient-ils les victimes? Pourquoi cette multitude en rumeur?
Pendant que Beauval s’efforçait vainement de percer ce mystère, un
autre drame se jouait, qui allait désoler les habitants du Bourg-Neuf
et frapper le Kaw-djer en plein cœur.
Celui-ci n’était pas sans connaître les troubles qui agitaient la
population de Libéria. En circulant dans le campement, il apprenait
nécessairement tout ce qui s’y passait. Il ignorait néanmoins
l’existence de la bande de pillards, partie avant son arrivée et
revenue après son départ pour la rive gauche. Si la diminution du
nombre des émigrants, durant ces quelques jours, avait, en effet,
attiré son attention, il n’avait pu qu’en être étonné, sans en
discerner la cause.
Troublé cependant par une sourde inquiétude, il était sorti, ce
soir-là, après le coucher du soleil et, avec ses compagnons habituels,
Harry Rhodes, Hartlepool, Halg et Karroly, il s’était avancé jusqu’au
bord de la rivière. La rive gauche dominant de quelques mètres la rive
droite, il eût, de ce point, aperçu Libéria, pendant le jour. Mais, à
cette heure, le campement disparaissait dans l’obscurité. Seules, une
rumeur lointaine et une vague lueur en indiquaient l’emplacement.
Les cinq promeneurs, assis sur la berge, le chien Zol à leurs pieds,
contemplaient la nuit en silence, quand une voix s’éleva de l’autre
côté de la rivière.
«Kaw-djer!... appelait un homme haletant, comme s’il eût été essoufflé
par une course rapide.
--Présent!... répondit le Kaw-djer.
Une ombre traversa le ponceau et s’approcha du groupe. On reconnut
Sirdey, l’ancien cuisinier du _Jonathan_.
--On a besoin de vous là-bas, dit-il en s’adressant au Kaw-djer.
--Qu’y a-t-il? demanda celui-ci en se levant.
--Des morts et des blessés.
--Des blessés!... Des morts!... qu’est-il donc arrivé?
--On est allé en bande chez les Rivière... Paraît qu’ils ont des
fusils... Et voilà!
--Les malheureux!...
--Bilan: trois morts et quatre blessés. Les morts ne demandent rien,
mais peut-être que les blessés...
--J’y vais,» interrompit le Kaw-djer, qui se mit en marche, tandis que
Halg courait chercher la trousse des instruments de chirurgie.
Chemin faisant, le Kaw-djer interrogeait, mais Sirdey ne pouvait le
renseigner. Il ne savait rien. Lui, il n’avait pas accompagné la bande
et il n’en connaissait les aventures que par ouï-dire. Personne,
d’ailleurs, ne l’avait envoyé. Voyant qu’on rapportait sept corps
inertes, il avait cru bien faire en accourant prévenir le Kaw-djer.
«Vous avez très bien fait,» approuva celui-ci.
En compagnie de Karroly, d’Hartlepool et d’Harry Rhodes, il avait
franchi le ponceau et s’était avancé d’une centaine de mètres sur la
rive droite, quand, en se retournant, il aperçut Halg, qui revenait
avec la trousse. Le jeune Indien, qui traversait à son tour la rivière,
rattraperait sans peine ses amis. Le Kaw-djer se remit en marche à pas
pressés.
Trois minutes plus tard un cri d’agonie l’arrêtait sur place. On eût
dit la voix de Halg!... Le cœur étreint d’une affreuse angoisse, il se
hâta de rebrousser chemin. Si grand était son trouble que Sirdey put,
sans être vu, lui fausser compagnie et s’éloigner du côté de Libéria de
toute la vitesse de ses jambes, et qu’il ne distingua pas davantage une
ombre qui s’enfuyait dans la même direction après avoir fait un grand
crochet vers l’amont.
Mais si vite que le Kaw-djer courût, Zol courait plus vite encore. En
deux bonds, le chien eut disparu dans l’ombre. Quelques instants plus
tard, il donnait de la voix. A ses aboiements plaintifs succédèrent des
grondements furieux qui allèrent bientôt en s’affaiblissant, comme si
l’animal eût pris chasse et se fût lancé sur une piste.
Puis, tout à coup, un nouveau cri d’agonie s’éleva dans la nuit.
Ce deuxième cri, le Kaw-djer ne l’entendit pas. Il venait d’arriver à
l’endroit d’où le premier était parti, et là, à ses pieds, il venait
d’apercevoir Halg, le visage contre le sol, couché au milieu d’une mare
de sang, un large coutelas fiché jusqu’au manche entre les deux épaules.