son intimité avec Ferdinand Beauval, Sirk, reprenant pour son compte
la méthode de Patterson, parvint à renouveler la provision de Lazare
Ceroni, dont il espérait capter ainsi la bienveillance.
Le procédé, qui avait réussi une première fois, réussissait une
seconde. L’ivrogne prenait ouvertement parti pour celui qui favorisait
sa déplorable passion et se déclarait son allié. Bientôt il n’appela
plus Sirk autrement que son gendre, en jurant qu’il saurait briser la
résistance de Graziella.
La jeune fille évitait de mettre Halg au courant de la contrainte
contre laquelle il lui fallait lutter, mais celui-ci la devinait en
partie, et, conscient du jeu de Sirk, sa haine croissait de jour en
jour.
Les choses en étaient là, quand, dans la matinée du 29 mars, Halg,
au moment où il venait de traverser le ponceau pour se rendre sur la
rive droite, aperçut, à cent mètres de lui, Graziella, qui, échevelée,
courant à perdre haleine, semblait fuir quelque danger redoutable.
Elle fuyait, en effet, et un redoutable danger, car, à cinquante pas
derrière elle, Sirk la poursuivait de toute la vitesse de ses jambes.
«Halg!... Halg!... A moi!...» appela Graziella, dès qu’elle vit le
jeune Indien.
Celui-ci, s’élançant à son secours, barra la route au poursuivant.
Mais Sirk dédaignait un si frêle adversaire. Après un court arrêt, il
reprit son élan et, poussant un sourd ricanement, se précipita tête
baissée.
L’événement lui prouva bientôt sa présomption. Si Halg était jeune, il
devait à sa vie sauvage une adresse de singe et des muscles d’acier.
Quand l’ennemi fut à portée, ses deux bras se détendirent ensemble
comme des ressorts, et ses deux poings l’atteignirent à la fois au
visage et à la poitrine. Sirk, assommé, s’écroula.
Les jeunes gens s’empressèrent de battre en retraite et de rechercher
un refuge sur la rive gauche, poursuivis par les vociférations du
vaincu, qui, ayant péniblement retrouvé le souffle, les couvrait des
plus effroyables menaces.
Sans lui répondre, Halg et Graziella allèrent en droite ligne trouver
le Kaw-djer que la jeune fille aborda en suppliante.
L’existence était devenue intolérable pour elle sur l’autre rive.
Autant qu’elle l’avait pu, elle avait caché ses misères, mais celles-ci
en arrivaient à un point où mieux valait tout dire. Ce matin même, Sirk
s’était enhardi jusqu’à la violence. Il l’avait malmenée, frappée,
malgré l’intervention de l’impuissante Tullia, tandis que Lazare
Ceroni--chose affreuse à dire!--semblait au contraire l’encourager.
Graziella avait enfin réussi à prendre la fuite, mais nul ne sait
quelle aurait été la fin de l’aventure, si Halg n’en avait pas brusqué
le dénouement.
Le Kaw-djer avait écouté ce récit avec son calme habituel.
«Et maintenant, demanda-t-il, que comptez-vous faire, mon enfant?
--Rester près de vous!... s’écria Graziella. Accordez-moi votre
protection, je vous en supplie!
--Elle vous est assurée, affirma le Kaw-djer. Quant à rester ici,
cela vous regarde; chacun est libre de soi-même. Tout au plus me
permettrai-je de vous donner un conseil pour le choix de votre demeure.
Si vous m’en croyez, vous demanderez l’hospitalité à la famille Rhodes,
qui vous l’accordera certainement à ma prière.»
Cette sage solution ne se heurta, en effet, à aucune difficulté.
La fugitive fut reçue à bras ouverts par la famille Rhodes, et
spécialement par Clary, heureuse d’avoir une compagne de son âge.
Un souci torturait, cependant, le cœur de Graziella. Qu’allait devenir
sa mère dans l’enfer où elle l’avait abandonnée? Le Kaw-djer la
rassura. Sur l’heure, il irait inviter Tullia à rejoindre sa fille.
[Illustration: Les jeunes gens s’empressèrent de battre en retraite...
(Page 188.)]
Disons tout de suite qu’il devait échouer dans sa charitable
mission. Tout en approuvant le départ de Graziella et en
s’applaudissant de la savoir en sûreté sur l’autre rive sous la
protection d’une famille honorable, Tullia se refusa obstinément à
quitter son mari. La tâche qu’elle avait accepté d’accomplir, elle
l’accomplirait jusqu’au bout. Cette tâche, c’était d’accompagner sur la
route de la vie, quoiqu’elle en dût souffrir, et dût-elle en mourir,
cet homme qui, en ce moment même, cuvait, masse inerte, sa première
ivresse de la journée.
En rapportant cette réponse, à laquelle il s’attendait, d’ailleurs, le
Kaw-djer trouva, près de Graziella, Ferdinand Beauval, soutenant contre
Harry Rhodes une discussion qui commençait à tourner à l’aigre.
«Qu’y a-t-il? demanda le Kaw-djer.
--Il y a, répondit Harry Rhodes irrité, que Monsieur se permet de
venir réclamer jusque chez moi Graziella, qu’il prétend ramener à son
délicieux père.
--En quoi les affaires de la famille Ceroni regardent-elles M. Beauval?
interrogea le Kaw-djer d’un ton où grondait un commencement d’orage.
--Tout ce qui se passe dans la colonie regarde le Gouverneur, expliqua
Beauval, en s’efforçant de se hausser, par l’attitude et l’accent, à la
dignité qui convenait à cette fonction.
--Or, le Gouverneur?...
--C’est moi.
--Ah! Ah!... fit le Kaw-djer.
--J’ai été saisi d’une plainte... commença Beauval sans relever la
menaçante ironie de l’interruption.
--Par Sirk! dit Halg, qui n’ignorait pas les accointances des deux
personnages.
--Nullement, rectifia Beauval, par le père, par Lazare Ceroni, lui-même.
--Bah!... objecta le Kaw-djer. C’est donc que Lazare Ceroni parle en
dormant?... Car il dort. Il ronfle même en ce moment.
--Vos railleries n’empêcheront pas qu’un crime ait été commis sur le
territoire de la colonie, répliqua Beauval d’un ton rogue.
--Un crime?... Voyez-vous ça!...
--Oui, un crime. Une jeune fille encore mineure a été arrachée à sa
famille. Un tel acte est qualifié crime dans la loi de tous les pays.
--Il y a donc des lois à l’île Hoste? demanda le Kaw-djer, dont
les yeux, à ce mot de loi, eurent des éclairs inquiétants. De qui
émanent-elles donc, ces lois?
--De moi, répondit Beauval d’un air superbe, de moi qui représente les
colons et qui, à ce titre, ai droit à l’obéissance de tous.
--Comment avez-vous dit?... s’écria le Kaw-djer. Obéissance, je
crois?... Parbleu, voici ma réponse: Sur l’île Hoste, terre libre, nul
ne doit obéissance à personne. Libre, Graziella est venue ici, et libre
elle y restera, si telle est sa volonté...
--Mais... tenta de placer Beauval.
--Il n’y a pas de mais. Qui se risquera à parler d’obéissance me
trouvera contre lui.
--C’est ce que nous verrons, riposta Beauval. Respect est dû à la loi,
et dussé-je recourir à la force...
--La force!... s’écria le Kaw-djer. Essayez-en donc! En attendant
je vous conseille de ne pas lasser ma patience et de regagner votre
capitale, si vous désirez n’y pas être reconduit trop vite.
L’aspect du Kaw-djer était si peu rassurant, que Beauval jugea prudent
de ne pas insister; il battit en retraite, suivi à vingt pas par le
Kaw-djer, Harry Rhodes, Hartlepool et Karroly.
Quand il fut en sûreté de l’autre côté de la rivière, il se retourna
menaçant:
--Nous nous reverrons!» cria-t-il.
Si peu redoutable que fût la colère de Beauval, il y avait lieu
pourtant d’en tenir compte dans une certaine mesure. L’orgueil meurtri
peut donner du cœur au plus lâche, et il n’était pas impossible qu’il
se risquât, avec la complicité de ses clients ordinaires, à quelque
coup de main, en profitant de l’obscurité de la nuit.
Heureusement, il était facile de parer à ce danger. Beauval, en se
retournant de nouveau cent pas plus loin, put voir Hartlepool et
Karroly en train d’enlever le tablier du ponceau qui reliait les
deux rives. La flottille étant tout entière à l’ancre dans l’anse du
Bourg-Neuf, les communications étaient ainsi coupées avec Libéria, et
une surprise devenait irréalisable.
En comprenant à quel travail se livraient ses adversaires, Beauval,
furieux, montra le poing.
Le Kaw-djer se contenta de hausser les épaules, et, l’une après
l’autre, les planches du tablier continuèrent à tomber. Bientôt, il ne
subsista que les madriers formant les piles, contre lesquels bruissait
l’eau de la rivière séparant désormais les deux campements adverses.
Ainsi se manifestait une fois de plus la nature combative des humains.
En acceptant dans leur cœur la possibilité d’un recours à la guerre,
en y préludant, de la manière que l’usage a consacrée, par la rupture
des relations diplomatiques, ces habitants de deux hameaux perdus aux
confins du monde habitable prouvaient que les citoyens des grands
empires ne sont pas les seuls à mériter le nom d’hommes.
IX
LE DEUXIÈME HIVER.
Lorsque le mois d’avril ramena l’hiver avec lui, aucun fait nouveau de
quelque importance n’avait jalonné la vie poignante et monotone des
habitants de Libéria. Tant que la température fut clémente, ils se
laissèrent vivre sans souci de l’avenir, et les troubles atmosphériques
dont s’accompagne l’équinoxe les surprirent en plein rêve. Par exemple,
aux premiers souffles des bourrasques hivernales, Libéria parut se
dépeupler. De même que l’année précédente, on se calfeutra au fond des
maisons closes.
Au Bourg-Neuf, l’existence n’était pas beaucoup plus active,
les travaux de plein air, et notamment la pêche, étant devenus
impraticables. Dès le début du mauvais temps, le poisson avait fui
dans le Nord vers les eaux moins froides du détroit de Magellan. Les
pêcheurs laissaient donc à l’ancre leurs barques inutiles. Qu’en
eussent-ils fait d’ailleurs au milieu des eaux soulevées par le vent?
Après la tempête, ce fut la neige. Puis un rayon de soleil, amenant le
dégel, transforma le sol en marécage. Puis ce fut la neige encore.
Dans tous les cas, quand bien même le tablier du ponceau fût resté
en place, les communications eussent été malaisées entre la capitale
et son faubourg, et Beauval eût été bien empêché de mettre ses
menaces à exécution. Mais ne les avait-il pas oubliées? Depuis qu’on
l’avait si vertement expulsé de la rive gauche, elles étaient restées
lettre morte, et désormais de plus graves et plus pressants soucis
l’accablaient, au regard desquels le souvenir de l’injure reçue devait
singulièrement décroître d’importance.
Réduite à presque rien après la proclamation de l’indépendance, la
population de Libéria avait maintenant tendance à s’accroître. Ceux
des émigrants partis dans l’intérieur de l’île qui, pour un motif ou
pour un autre, n’avaient pas réussi dans leurs essais de colonisation,
refluaient vers la côte à l’approche de la mauvaise saison, et ils y
apportaient avec eux des germes de misère et de troubles que Beauval
n’avait pas prévus.
Ce n’est pas qu’il fût menacé personnellement. Ainsi qu’il l’avait
supposé avec raison, on acceptait sans difficulté le fait accompli.
Personne ne manifestait la moindre surprise de le trouver promu à
la dignité de Gouverneur. Ces pauvres gens avaient, de naissance,
l’habitude d’être les inférieurs de tout le monde, et rien ne leur
semblait plus normal qu’un de leurs semblables s’attribuât le droit
de les régenter. Il y a d’inéluctables nécessités contre lesquelles
il serait fou de s’insurger. Qu’ils fussent petits et qu’il existât
des grands, qu’on les commandât et qu’ils obéissent, cela était dans
l’ordre naturel des choses.
Par exemple, la puissance du maître n’allait pas sans des obligations
symétriques. A celui qui s’élevait au-dessus de tous incombait le
devoir d’assurer la vie de tous. Pour eux l’humble docilité, mais à
la condition que leur pitance fût assurée. A lui l’éclat du pouvoir,
mais à la condition qu’il prit toutes les initiatives, qu’il assumât
toutes les responsabilités, que la foule, malléable tant qu’elle est
satisfaite, saurait bien rendre effectives, du jour où les ventres
crieraient famine.
Or, l’accroissement inattendu des bouches à nourrir tendait à rendre
cette échéance plus prochaine.
Ce fut le 15 avril qu’on vit revenir le premier de ces émigrants
qui se reconnaissaient vaincus dans leur lutte contre la nature. Il
apparut vers la fin du jour, traînant avec lui sa femme et ses quatre
enfants. Triste caravane! La femme, hâve, amaigrie, vêtue d’une jupe
en lambeaux, les enfants, deux filles et deux garçons, dont le dernier
avait cinq ans à peine, s’accrochant, presque nus, à la robe de leur
mère. En avant, le père, marchant seul, l’air las et découragé.
On s’empressa autour d’eux. On les accabla de questions.
L’homme, tout ragaillardi de se retrouver parmi d’autres hommes,
raconta brièvement son histoire. Parti l’un des derniers, il avait
dû longtemps cheminer avant de rencontrer de la terre sans maître.
C’est seulement dans la deuxième quinzaine de décembre qu’il y était
parvenu et qu’il s’était mis à l’œuvre. En premier lieu, il avait bâti
sa demeure. Très mal outillé, livré à ses seules forces, il avait eu
grand mal à mener son entreprise à bonne fin, d’autant plus que son
ignorance de la construction lui fit commettre plusieurs erreurs qui se
traduisirent par une augmentation de la durée du travail.
Après six semaines d’efforts ininterrompus, ayant enfin terminé une
grossière cabane, il avait entrepris le défrichement. Malheureusement,
sa mauvaise étoile l’avait conduit sur un sol lourd et sillonné d’un
inextricable réseau de racines dans lequel la pioche et la bêche
avaient peine à se frayer passage. Malgré son labeur acharné, la
surface préparée pour l’ensemencement était insignifiante, lorsque
l’hiver fit son apparition.
Toute culture étant ainsi arrêtée net, dans un moment où il ne pouvait
encore espérer la moindre récolte, et les vivres, d’autre part,
commençant à lui manquer, il avait dû se résigner à abandonner sur
place ses quelques outils et ses inutiles semences, et à refaire en
sens inverse le long chemin parcouru quatre mois plus tôt d’un cœur
joyeux. Dix jours durant, sa famille et lui s’étaient traînés à travers
l’île, se terrant sous la neige pendant les tourmentes, marchant avec
de la boue jusqu’aux genoux quand la température devenait plus douce,
pour arriver finalement à la côte, harassés, épuisés, affamés.
Beauval s’occupa de soulager ces pauvres gens. Par ses soins, une des
maisons démontables leur fut attribuée, et on leur donna des vivres sur
lesquels ils se jetèrent goulûment. Cela fait, il considéra l’incident
comme résolu de satisfaisante façon.
Les jours suivants le détrompèrent. Il ne s’en passait plus que l’un
ou l’autre des émigrants partis au printemps ne regagnât la côte,
ceux-ci seuls, ceux-là ramenant avec eux femmes et enfants, mais tous
pareillement déguenillés et pareillement affamés.
Certaines familles revenaient moins nombreuses qu’elles n’étaient
parties. Où étaient les manquants? Morts sans doute. Et sans doute,
aussi, la théorie lamentable des survivants continuait à s’égrener
à travers l’île, tous convergeant vers le même point: Libéria, où
leur flux ininterrompu ne tarderait pas à poser le plus effrayant des
problèmes.
[Illustration: Sur l’autre berge, une centaine d’hommes... (Page 199.)]
Vers le 15 juin, plus de trois cents colons étaient venus grossir
la population de la capitale. Jusque-là, Beauval avait pu suffire à
la tâche. Chacun, grâce à lui, avait trouvé refuge dans les maisons
démontables où l’on s’entassait comme autrefois. Mais quelques-unes
de ces maisons ayant été transportées sur la rive gauche où elles
formaient désormais le Bourg-Neuf, d’autres ayant été détruites avec
imprévoyance, certaines ayant été réunies en une seule plus vaste que
Beauval appelait pompeusement son «Palais», la place alors commença à
manquer, et il fallut de nouveau recourir aux tentes.
Mais la question des vivres dominait toutes les autres. Cette multitude
de bouches avides diminuaient rapidement les provisions apportées par
le _Ribarto_. Alors qu’on pensait avoir la vie assurée pour une année
et plus, on ne pourrait même pas, du train dont allaient les choses,
atteindre le printemps. Beauval eut la sagesse de le comprendre et,
faisant enfin acte de chef, rendit un décret par lequel il rationnait
sévèrement la population croissante.
Il fut débordé. On ne tenait aucun compte d’un décret qu’on savait
être dénué de sanction. Afin de le faire respecter, force lui fut de
recruter parmi ses plus chauds partisans une vingtaine de volontaires
qui montèrent la garde autour des provisions, comme l’avaient jadis
montée l’équipage du _Jonathan_. Cette mesure excita des murmures, mais
Beauval fut obéi.
Celui-ci croyait en avoir fini avec les difficultés de la situation
ou du moins avoir reculé les mauvais jours autant que cela était
humainement possible, quand d’autres catastrophes fondirent sur Libéria.
Tous ces vaincus, qui refluaient vers la mer, y revenaient moralement
déprimés, affaiblis physiquement tant par le climat que par les
privations et les fatigues de la route. Ce qui devait arriver arriva.
Une violente épidémie se déclara. La maladie et la mort firent rage
dans cette population débilitée.
L’excès de leur détresse ramena vers le Kaw-djer la pensée de ces
malheureux. Jusqu’au milieu du mois de juin, ils ne s’étaient pas
inquiétés de son absence. On oublie facilement des bienfaits passés,
qu’on ne s’estime pas dans le cas de recevoir dans l’avenir. Mais la
misère où ils étaient réduits les fit songer à celui qui tant de fois
déjà les avait secourus. Pourquoi les abandonnait-il, à cette heure
où tant de maux les accablaient? Quels que fussent les motifs de la
scission survenue entre le campement principal et son annexe, combien
ces motifs leur paraissaient légers en regard de leurs souffrances! Et
peu à peu, plus nombreux de jour en jour, les regards se tendirent vers
le Bourg-Neuf, dont les toits perçaient la neige sur l’autre rive.
Un jour,--on était alors au 10 juillet,--le Kaw-djer occupait son
temps, une brume épaisse le retenant chez lui, à réparer une de ses
blouses en peau de guanaque, quand il crut entendre une voix qui le
hélait au loin. Il prêta l’oreille. Un instant plus tard, un nouvel
appel parvenait jusqu’à lui.
Le Kaw-djer sortit sur le seuil de sa maison.
Il faisait ce jour-là un temps de dégel. Sous l’influence d’une humide
brise de l’Ouest, la neige avait fondu. Devant lui, c’était un lac
de boue, au-dessus duquel traînaient des vapeurs, brumailles en bas,
en haut nuages, qui, les uns après les autres, se déversaient en
cataractes sur le sol détrempé. Impuissant à percer le brouillard, le
regard à cent pas ne distinguait plus rien. Au delà, tout disparaissait
dans un mystère. On n’apercevait même pas la mer, qui, abritée par la
côte, battait le rivage de vagues paresseuses et comme alanguies par la
tristesse générale des choses.
«Kaw-djer!...» appela la voix dans la brume.
Presque étouffée par l’éloignement, cette voix, venue du côté de la
rivière, arrivait au Kaw-djer comme une plainte.
Celui-ci se hâta et bientôt il atteignit la rive. Spectacle pitoyable!
Sur l’autre berge, séparés de lui par l’eau rapide que la destruction
du pont rendait infranchissable, une centaine d’hommes se traînaient.
Des hommes? Des spectres plutôt, ces êtres décharnés, en haillons. Dès
qu’ils aperçurent celui qui incarnait leur espoir, ils se redressèrent
à la fois et, d’un même mouvement, tendirent vers lui leurs bras
suppliants.
«Kaw-djer!... appelaient-ils à l’unisson. Kaw-djer!...»
Celui dont ils réclamaient ainsi le secours frémit dans tout son être.
Quelle catastrophe s’était donc abattue sur Libéria pour que ses
habitants fussent réduits à un si affreux dénuement?
Le Kaw-djer, ayant du geste encouragé ces malheureux, appela à son
aide. En moins d’une heure, Halg, Hartlepool et Karroly eurent rétabli
le tablier du ponceau et il passa sur la rive droite. Aussitôt un
cercle de visages anxieux l’entoura. Leur aspect eût troublé le cœur le
plus dur. Quelles fièvres brûlaient dans ces yeux caves! Mais une sorte
de joie les illuminait maintenant. Le bienfaiteur, le sauveur était
là. Et les pauvres hères entouraient le Kaw-djer, ils se pressaient
contre lui, ils touchaient ses vêtements, tandis que dans les gorges
contractées gloussaient comme des rires de confiance et de joie.
Le Kaw-djer ému regardait, écoutait en silence. Ils lui disaient leur
misère. Ceux-ci, venus là pour eux-mêmes, lui expliquaient le mal qui
les tenaillait, ceux-là imploraient pour le salut d’êtres chers, femmes
ou enfants, qui agonisaient au même instant à Libéria.
Le Kaw-djer prêta patiemment l’oreille aux plaintes, car il savait
qu’une bonté compatissante est le plus puissant des remèdes, puis il
leur répondit collectivement. Chacun devait rentrer chez soi. Il irait
voir tout le monde. Personne ne serait oublié.
On lui obéit avec empressement. Dociles comme de petits enfants, tous
reprirent la route du campement.
Les réconfortant, les soutenant de la parole et du geste, trouvant pour
chacun le mot qu’il fallait, le Kaw-djer les accompagna et s’engagea
avec eux entre les demeures éparses. Quel changement depuis qu’on les
avait édifiées! Tout trahissait le désordre et l’incurie. Une année
avait suffi pour transformer en maisons vétustes ces constructions
fragiles qui s’effritaient déjà. Quelques-unes semblaient inhabitées.
La plupart, en tous cas, étaient closes, et rien, sauf les amas
d’immondices qui les entouraient, ne révélait qu’elles fussent
habitées. Cependant, sur le pas des portes, apparaissaient de rares
colons, que l’expression sombre des visages disait accablés par l’ennui
et par le découragement.
Le Kaw-djer passa devant le «palais» du Gouvernement, où, pour le
suivre des yeux, Beauval entr’ouvrit une fenêtre. D’ailleurs, celui-ci
ne donna pas autrement signe de vie. Quelle que fût sa rancune, il
comprenait sans doute que ce n’était pas le moment de la satisfaire.
Personne n’eût toléré un acte d’hostilité contre celui dont on
attendait le salut.
Au surplus, Beauval, dans son for intérieur, n’était pas loin de
s’applaudir de cette intervention du Kaw-djer. Lui aussi, il en
attendait quelque secours. Gouverner est agréable et facile quand les
jours heureux succèdent aux jours heureux. Mais il en allait maintenant
d’autre sorte, et le chef d’un peuple de moribonds ne pouvait trouver
mauvais qu’un autre l’aidât bénévolement à soutenir le poids d’une
autorité devenue bien lourde, mais qu’il se réservait _in petto_
de reconquérir dans son intégralité, lorsque les destins seraient
favorables.
Nul ne s’opposa donc à ce que le Kaw-djer accomplît sa mission
charitable, et son œuvre de dévouement ne rencontra aucun obstacle.
Quelle vie fut la sienne à partir de ce jour! Dès les premières heures
du matin, par tous les temps, il passait la rivière et se rendait
du Bourg-Neuf à Libéria. Là, jusqu’au soir, il allait de maison en
maison, se penchait sur les grabats sordides, respirait les haleines
enfiévrées, distribuait sans se lasser soins médicaux et paroles
d’espoir ou de consolation.
La mort avait beau s’acharner à frapper, sa clientèle de miséreux n’en
était pas diminuée. De nouveaux émigrants, revenant de l’intérieur,
bouchaient perpétuellement les vides. Sans cesse, il en arrivait, dans
un état d’épuisement d’autant plus accentué que ceux-ci avaient résisté
plus longtemps.
Quels que fussent sa science et son dévouement, le Kaw-djer ne pouvait
dominer la fatalité des choses. En vain, il luttait pied à pied contre
la tombe avide, les décès se multipliaient dans Libéria décimée.
Il vivait au milieu des tristesses. Femmes et maris à jamais séparés,
mères pleurant leurs enfants morts, autour de lui ce n’était que
gémissements et que larmes. Rien ne lassait son courage. Quand le
médecin devait se déclarer vaincu, le rôle du consolateur commençait.
Parfois aussi, et c’était alors plus triste encore peut-être, nul
n’avait besoin de ses consolations, et le défunt, solitaire jusque dans
la mort, ne laissait derrière lui personne qui le pleurât. Cela n’était
point rare, dans cette réunion d’émigrants, épaves dispersées par les
houles de la vie.