En compagnie de quatre autres colons, Sirk, mollement couché sur la

grève, attendait son retour comme de coutume. Les cinq hommes se

levèrent quand la _Wel-Kiej_ eut jeté l’ancre et s’avancèrent à la

rencontre de Halg.

«Nous avons encore été guignards aujourd’hui, camarade, dit l’un des

émigrants. Heureusement que tu es là! Sans ça, il nous faudrait nous

serrer le ventre.

Les quémandeurs ne se fatiguaient pas l’imagination. Chaque jour, leur

demande était formulée en termes à peu près identiques, et, chaque

jour, Halg répondait brièvement: «A votre service!» Mais, cette fois,

la réponse fut différente.

--Impossible, aujourd’hui, répliqua Halg.

Les solliciteurs furent grandement étonnés.

--Impossible?... répéta l’un d’eux.

--Voyez plutôt, dit Halg. Un seul poisson, et pas bien gros, voilà tout

ce que je rapporte.

--On s’en contentera, affirma un émigrant, qui daigna faire contre

mauvaise fortune bon cœur.

--Et moi?... objecta Halg.

--Toi!... s’écrièrent cinq voix qui exprimèrent à l’unisson la plus

profonde surprise.

En vérité, il ne manquait pas d’aplomb, le jeune sauvage! Croyait-il

compter pour quelque chose, en regard des cinq «civilisés» qui lui

faisaient l’honneur de le mettre à contribution?

--Eh! dis donc, le mal blanchi, s’écria un des colons, tu as encore une

façon de comprendre la fraternité!... c’est-il donc que tu aurais le

toupet de nous le refuser, ton méchant poisson?

Halg garda le silence. Appuyé sur les principes énoncés par le

Kaw-djer, il était sûr de son bon droit. «Assurer sa propre subsistance

d’abord, puis...». D’abord, avait dit le Kaw-djer. Cet unique poisson

étant de toute évidence insuffisant au repas du soir, il était par

conséquent fondé à se refuser au partage.

--Ah bien! elle est verte, celle-là!... s’écria l’ouvrier indigné de ce

qu’il considérait comme la preuve du plus choquant égoïsme.

--Pas tant de phrases, intervint Sirk d’un ton provocant. Si le

moricaud refuse son poisson, prenons-le!

Puis, se tournant vers Halg:

--Une fois?... deux fois?... trois fois?...

Halg, sans répondre, se mit en défense.

--En avant, les garçons! commanda Sirk.

Assailli par cinq hommes à la fois, Halg fut renversé. Le poisson lui

fut arraché.

--Kaw-djer!... appela-t-il en tombant.

A cet appel, le Kaw-djer et Karroly sortirent de la maison. Ils

aperçurent Halg soutenant cette bataille inégale et coururent à son

secours.

Les agresseurs n’attendirent pas leur intervention. Ils détalèrent

à toutes jambes et repassèrent la rivière, en emportant le poisson

conquis de vive force. Halg se releva aussitôt, un peu meurtri, mais,

au demeurant, sans blessure.

--Qu’est-il donc arrivé? demanda le Kaw-djer.

Halg lui raconta l’incident, tandis que le Kaw-djer l’écoutait les

sourcils froncés. C’était une nouvelle preuve de la méchanceté humaine

qui venait saper ses théories optimistes. Combien en faudrait-il avant

qu’il se rendît, avant qu’il consentît à voir l’homme tel qu’il est?

Si loin qu’il poussât l’altruisme, il ne put donner tort à son pupille,

dont le bon droit s’imposait d’une façon si éclatante. Tout au plus, se

risqua-t-il à faire entendre que l’importance du litige ne justifiait

pas une pareille défense. Mais Halg, cette fois, ne se laissa pas

convaincre.

--Ce n’est pas pour le poisson, s’écria-t-il, encore tout échauffé de

la lutte. Je ne peux pas, cependant, être l’esclave de ces gens-là!

--Évidemment... évidemment, reconnut le Kaw-djer d’un ton conciliant.

Oui, il y avait cela aussi--l’amour-propre--pour semer la discorde

parmi les hommes. Ce n’est pas seulement la satisfaction de leurs

besoins matériels qui cause les batailles. Ils ont des besoins moraux,

aussi impérieux, plus impérieux peut-être, et, au premier rang de

tous, l’orgueil, qui a contribué pour sa bonne part à ensanglanter

la terre. Le Kaw-djer était-il en droit de nier la furieuse violence

de l’orgueil, lui dont l’âme indomptable n’avait jamais pu subir la

contrainte?

Cependant, Halg continuait à exhaler sa colère.

--Moi!... disait-il, céder à Sirk!...»

Encore cela, nos passions, pour armer les uns contre les autres ceux

que le Kaw-djer s’obstinait à considérer comme des frères!

Celui-ci ne releva pas le cri de révolte du jeune Indien. Apaisant Halg

du geste, il s’éloigna silencieusement.

Mais il ne renonçait pas à défendre son rêve contre l’assaut des faits.

Tout en marchant, il cherchait et trouvait des excuses aux agresseurs.

Que ceux-ci fussent coupables, cela ne faisait pas question, mais ces

pauvres gens, tristes produits de la civilisation atroce du Vieux

Monde, ne pouvaient connaître d’autres arguments que la force lorsque

leur vie même était en jeu.

Or, n’étaient-ils pas dans une situation de ce genre? Quelles que

fussent leur légèreté et leur imprévoyance, ils devaient être frappés

par la croissante pénurie des vivres, dont la plus grande partie avait

été emportée dans l’intérieur. Aucun apport ne venant en renouveler

le stock, il était possible de fixer le jour où ils seraient épuisés.

Dès lors, quoi de plus naturel que ces malheureux voulussent retarder

par tous les moyens l’inévitable échéance, et obéissent à l’instinct

primordial de tout organisme vivant qui tend à reculer _per fas et

nefas_ le terme de la destruction nécessaire?

Sirk et ses acolytes s’étaient-ils rendu compte de l’état des

ressources de la colonie, ou bien avaient-ils simplement cédé à la

brutalité de leur nature? Quoi qu’il en soit, les craintes du Kaw-djer

n’étaient point vaines. Il fallait être aveugle pour ne pas voir que

le plus terrible des dangers, la faim, menaçait la colonie naissante.

Que se passait-il dans l’intérieur de l’île? On l’ignorait. Mais,

en mettant tout au mieux, ce n’était pas avant l’été suivant que

l’abondance de la récolte permettrait d’en transporter une partie à la

côte. C’était donc toute une année à attendre, alors qu’il restait à

peine deux mois de vivres.

Sur la rive gauche, la situation était moins défavorable. Là, sous

l’influence du Kaw-djer, on s’était rationné dès le début, et l’on

s’ingéniait à économiser la réserve, voire à l’augmenter par le

jardinage et la pêche. Par contre, l’indifférence de la soixantaine

d’émigrants de la rive droite était remarquable. Que deviendraient

ces malheureux? Allaient-ils, à trois cents ans de distance, jouer

l’effroyable tragédie d’un nouveau Port Famine?

On était en droit de le craindre, et l’aventure menaçait véritablement

de se terminer ainsi, quand une chance de salut fut offerte aux colons

imprévoyants.

Le Chili n’avait pas oublié sa promesse de venir en aide à la nation

naissante. Vers le milieu de février, un navire battant pavillon

chilien mouilla en face du campement. Ce navire, le _Ribarto_,

transport à voiles de sept à huit cents tonneaux, sous les ordres

du commandant José Fuentès, apportait à l’île Hoste des vivres, des

graines de semaille, des animaux de ferme et des instruments aratoires,

cargaison du plus haut prix et de nature à assurer le succès des

colons, si elle était judicieusement employée.

Dès que l’ancre fut au fond, le commandant Fuentès se fit conduire

à terre et se mit en rapport avec le Gouverneur de l’île. Ferdinand

Beauval s’étant audacieusement présenté en cette qualité--à bon droit,

d’ailleurs, puisque personne d’autre que lui ne revendiquait ce

titre--le déchargement du _Ribarto_ fut entrepris sur l’heure.

Pendant que ce travail s’accomplissait, le commandant Fuentès s’occupa

d’une autre mission dont il était chargé.

«Monsieur le Gouverneur, dit-il à Beauval, mon Gouvernement croit

savoir qu’un personnage connu sous le nom de Kaw-djer se serait fixé

sur l’île Hoste. Le fait est-il exact?

Beauval ayant répondu affirmativement, le commandant reprit:

--Nos renseignements ne nous ont donc pas trompés. Oserai-je vous

demander quel homme est ce Kaw-djer?

--Un révolutionnaire, répondit Beauval avec une candeur dont il n’avait

même pas conscience.

--Un révolutionnaire!... Qu’entendez-vous par ce mot, monsieur le

Gouverneur?

--Pour moi comme pour tout le monde, expliqua Beauval, un

révolutionnaire est un homme qui s’insurge contre les lois et refuse de

se soumettre aux autorités régulièrement instituées.

--Le Kaw-djer vous aurait-il donc créé des difficultés?

--J’ai fort à faire avec lui, dit Beauval d’un air important. C’est

ce qu’on appelle une forte tête... Mais je le materai, affirma-t-il

énergiquement.

Le commandant du navire chilien semblait très intéressé. Après un

instant de réflexion, il demanda:

--Serait-il possible de voir ce Kaw-djer, sur lequel s’est portée à

plusieurs reprises l’attention de mon Gouvernement?

--Rien de plus facile, répondit Beauval... Et tenez! précisément, le

voici qui vient de notre côté.»

Ce disant, Beauval montrait de la main le Kaw-djer en train de

traverser la rivière sur le ponceau. Le commandant se porta à sa

rencontre.

«Un mot, Monsieur, s’il vous plaît, dit-il en soulevant légèrement sa

casquette galonnée.

Le Kaw-djer s’arrêta.

--Je vous écoute, répondit-il dans le plus pur espagnol.

Mais le commandant ne parla pas tout de suite. Les yeux fixes, la

bouche entr’ouverte, il dévisageait le Kaw-djer avec une stupéfaction

qu’il ne cherchait pas à dissimuler.

--Eh bien?... fit celui-ci impatienté.

--Veuillez m’excuser, Monsieur, dit enfin le commandant. En vous

voyant, il m’a semblé vous reconnaître, comme si nous nous étions déjà

rencontrés autrefois.

--C’est peu probable, répliqua le Kaw-djer dont les lèvres esquissèrent

un sourire ironique.

--Cependant...

Le commandant s’interrompit et, se frappant le front:

--J’y suis!... s’écria-t-il. Vous avez raison. Je ne vous ai jamais

vu, en effet. Mais vous ressemblez à un portrait qui a été répandu par

millions d’exemplaires, au point qu’il me paraît impossible que ce

portrait ne soit pas le vôtre.

A mesure qu’il parlait, une sorte de trouble respectueux assourdissait

progressivement la voix, modifiait l’attitude du commandant. Quand il

se tut, il avait sa casquette à la main.

--Vous faites erreur, Monsieur, dit froidement le Kaw-djer,

--Je jurerais, pourtant...

--A quelle époque remonterait le portrait en question? interrompit le

Kaw-djer.

--A une dizaine d’années environ.

Le Kaw-djer n’hésita pas à dénaturer quelque peu la vérité.

--Il y a plus de vingt ans, répliqua-t-il, que j’ai quitté ce que vous

appelez le monde. Ce n’est donc pas moi que ce portrait représente.

D’ailleurs, pourriez-vous me reconnaître?... Il y a vingt ans, j’étais

jeune. Et maintenant!...

--Quel âge avez-vous donc? interrogea étourdiment le commandant.

Sa curiosité, surexcitée par l’étrange mystère qu’il pressentait et

qu’il se croyait sur le point d’élucider, ne lui laissant pas le temps

de la réflexion, la question était partie toute seule. A peine l’eut-il

formulée qu’il en comprit l’incorrection,

--Vous ai-je demandé le vôtre? riposta le Kaw-djer d’un ton froid.

Le commandant se mordit les lèvres.

--Je présume, reprit le Kaw-djer, que vous ne m’avez pas abordé pour

que nous causions photographie. Venons au fait, je vous prie.

--Soit!... acquiesça le commandant.

D’un geste sec, il remit sa casquette galonnée.

--Mon Gouvernement, dit-il, en adoptant de nouveau le ton officiel, m’a

chargé de m’enquérir de vos intentions.

--Mes intentions?... répéta le Kaw-djer surpris. A quel sujet?

--Au sujet de votre résidence.

--Que lui importe?

--Il lui importe beaucoup.

--Bah!...

--C’est ainsi. Mon Gouvernement n’est pas sans connaître votre

influence sur les indigènes de l’archipel, et il n’a cessé de tenir

cette influence en sérieuse considération.

--Trop aimable!... dit ironiquement le Kaw-djer.

--Tant que la Magellanie est demeurée _res nullius_, poursuivit le

commandant, il n’y avait qu’à rester dans l’expectative. Mais la

situation a changé de face depuis le partage. Après l’annexion...

[Illustration: «Je vous écoute,» répondit le Kaw-djer. (Page 179.)]

--La spoliation, rectifia le Kaw-djer entre ses dents.

--Vous dites?...

--Rien. Continuez, je vous prie.

--Après l’annexion, reprit le commandant, mon Gouvernement, soucieux

d’asseoir solidement son autorité dans l’archipel, a dû se demander

quelle attitude il convenait d’adopter à votre égard. Cette attitude

dépendra forcément de la vôtre. Ma mission consiste donc à m’enquérir

de vos projets. Je vous apporte un traité d’alliance...

--Ou une déclaration de guerre?

--Précisément. Votre influence, que nous ne contestons pas, nous

sera-t-elle hostile, ou la mettrez-vous au service de notre œuvre de

civilisation? Serez-vous notre allié ou notre adversaire? A vous d’en

décider.

--Ni l’un, ni l’autre, dit le Kaw-djer. Un indifférent.

Le commandant hocha la tête d’un air de doute.

--Étant donné votre situation particulière dans l’archipel, dit-il, la

neutralité me paraît d’une application difficile.

--Très facile, au contraire, répliqua le Kaw-djer, pour cette

excellente raison que j’ai quitté la Magellanie sans esprit de retour.

--Vous avez quitté?... Ici, cependant...

--Ici, je suis sur l’île Hoste, terre libre, et je suis résolu à ne pas

retourner dans la partie de l’archipel qui ne l’est plus.

--Vous comptez, par conséquent, vous fixer sur l’île Hoste?

Le Kaw-djer approuva du geste.

--Cela simplifie les choses, en effet, dit le commandant avec

satisfaction. Je puis donc emporter l’assurance que mon Gouvernement ne

vous aura pas contre lui?

--Dites à votre Gouvernement que je l’ignore,» répondit le Kaw-djer,

qui souleva son bonnet et reprit sa marche.

Un instant, le commandant le suivit des yeux. Malgré l’affirmation de

son interlocuteur, il n’était pas convaincu que la ressemblance qu’il

avait cru découvrir fût imaginaire, et cette ressemblance devait avoir,

d’une manière ou d’une autre, quelque chose d’extraordinaire pour le

troubler aussi profondément.

«C’est étrange,» murmurait-il à demi-voix, tandis que, sans tourner la

tête, le Kaw-djer s’éloignait d’un pas tranquille.

Le commandant n’eut plus l’occasion de vérifier le bien-fondé de ses

soupçons, car le Kaw-djer ne se prêta pas à une seconde entrevue. Comme

s’il eût redouté de donner prétexte à une investigation quelconque dans

sa vie passée, il disparut le soir du même jour et partit pour une de

ses randonnées coutumières à travers l’île.

Le commandant dut donc se borner à effectuer le déchargement de son

navire, travail qui fut accompli en une semaine.

En dehors de la cargaison généreusement envoyée par le Chili au profit

commun de la nouvelle colonie, le _Ribarto_ apportait également toute

une pacotille pour le compte particulier de l’un des colons, qui

n’était autre qu’Harry Rhodes.

Incapable de s’adonner à des travaux agricoles auxquels son éducation

ne l’avait en aucune façon préparé, Harry Rhodes avait eu l’idée de

se transformer en commerçant importateur. C’est pourquoi, au moment

de la proclamation d’indépendance, alors qu’on était en droit de

prévoir pour la nation naissante une heureuse destinée, il avait

chargé le commandant de l’aviso de lui expédier cette pacotille quand

il en trouverait l’occasion. Celui-ci s’étant fidèlement acquitté

de cette mission, le _Ribarto_ transportait d’ordre et pour compte

d’Harry Rhodes une infinité d’objets divers, de médiocre importance

isolément, mais ayant tous cette qualité d’être de première nécessité.

Fil, aiguilles, épingles, allumettes, chaussures, vêtements, plumes,

crayons, papier à lettres, tabac, et mille autres objets, constituaient

cette pacotille, véritable assortiment de bazar.

Certes, le projet d’Harry Rhodes était des plus raisonnables, ses choix

des plus judicieux. Néanmoins, du train dont allaient les choses, il

était à craindre que son assortiment ne lui restât pour compte. Rien

n’indiquait qu’un courant de transaction dût jamais s’établir parmi

les Hosteliens, qui, en l’absence de toute règle commune endiguant,

limitant, solidarisant les égoïsmes individuels, n’étaient autre chose

qu’un agrégat fortuit de solitaires.

Harry Rhodes, à en juger par la tournure des événements, considérait

désormais l’échec de son entreprise comme si probable, qu’il fut tenté

de laisser sa pacotille sur le _Ribarto_, d’y prendre lui-même passage

et de quitter un pays dont il ne semblait pas qu’il y eût rien à

espérer.

Mais où serait-il allé, encombré de ces marchandises hétéroclites, si

précieuses dans une région presque sauvage, et qui deviendraient sans

valeur dans les contrées où elles abondent? Toutes réflexions faites,

il se résolut à patienter encore. Il n’était pas à supposer que ce

bâtiment fût le dernier qui aborderait dans ces parages. L’occasion

se retrouverait donc de quitter l’île Hoste, si la situation ne

s’améliorait pas.

Le déchargement de sa cargaison terminé, le _Ribarto_ leva l’ancre et

reprit la mer. Quelques heures plus tard, comme s’il n’eût attendu que

le départ du navire, le Kaw-djer revenait à la côte.

L’existence antérieure recommença, les uns jardinant ou pêchant, le

Kaw-djer poursuivant la série de ses chasses, la plupart ne faisant

rien et se laissant vivre avec une sérénité que justifiait dans une

certaine mesure l’augmentation du stock de provisions. La population

étant réduite à moins de cent âmes, en y comprenant le Bourg-Neuf, nom

donné d’un consentement général à l’agglomération groupée autour du

Kaw-djer, il y avait des vivres pour au moins dix-huit mois. Pourquoi,

dès lors, se serait-on inquiété?

Quant à Beauval, il régnait. A vrai dire, c’était à la manière d’un roi

fainéant, et, s’il régnait, il ne gouvernait pas. D’ailleurs, à son

estime, les choses allaient très bien ainsi. Dès les premiers jours de

sa nomination, il avait, par décret, baptisé le campement, qui, promu

au rang de capitale officielle de l’île Hoste, portait depuis le nom de

Libéria; après cet effort, il s’était reposé.

Le don généreux du Gouvernement chilien lui fournit l’occasion de faire

un deuxième acte d’autorité, dont l’important objet fut l’organisation

des plaisirs de son peuple. Sur son ordre, tandis que la moitié des

boissons alcooliques apportées par le _Ribarto_ était mise en réserve,

l’autre moitié fut distribuée aux colons. Le résultat de cette largesse

ne se fit pas attendre. Beaucoup perdirent immédiatement la raison, et

Lazare Ceroni plus que tous les autres. Tullia et sa fille eurent ainsi

à subir de nouveau d’abominables scènes, dont les éclats se perdirent

dans le grondement de la kermesse qui, pour la seconde fois, secouait

tout le campement.

On buvait. On jouait. On dansait aussi, aux sons du violon de Fritz

Gross, que l’alcool avait ressuscité. Les plus sobres faisaient cercle

autour du génial musicien. Le Kaw-djer lui-même ne dédaigna pas de

passer la rivière, attiré par ces chants merveilleux, plus merveilleux

encore d’être uniques dans ces lointaines régions. Quelques habitants

du Bourg-Neuf l’accompagnaient alors, Harry Rhodes et sa famille qui

goûtaient vivement le charme de cette musique, Halg et Karroly, pour

qui elle était une véritable révélation et qui bayaient littéralement

d’admiration. Quant à Dick et Sand, ils ne manquaient aucune audition

et se précipitaient sur la rive droite dès que le violon se faisait

entendre.

A vrai dire, Dick n’allait y chercher qu’une nouvelle occasion de jeu.

Il sautait et dansait à perdre haleine, en respectant plus ou moins la

mesure. Mais il n’en était pas de même de son camarade. Comme lors des

précédentes auditions, Sand se plaçait au premier rang, et là, les yeux

agrandis, la bouche entr’ouverte, frissonnant d’une profonde émotion,

il écoutait de toutes ses forces, sans perdre une note, jusqu’au moment

où la dernière s’envolait dans l’espace.

Son attitude recueillie finit par frapper le Kaw-djer.

«Tu aimes donc ça, la musique, mon garçon? lui demanda-t-il un jour.

--Oh!... Monsieur!... soupira Sand.

Il ajouta d’un air extasié:

--Jouer... jouer du violon, comme M. Gross!...

--Vraiment!... fit le Kaw-djer, amusé par l’ardeur du petit garçon,

ça t’amuserait tant que ça?... Eh bien! mais on pourra peut-être te

satisfaire.

Sand le regarda d’un air incrédule.

--Pourquoi pas? reprit le Kaw-djer. A la première occasion, je

m’occuperai de te faire venir un violon.

--Vrai, Monsieur?... dit Sand les yeux brillants de bonheur.

--Je te le promets, mon garçon, affirma le Kaw-djer. Par exemple, il te

faudra patienter!»

Sans pousser la passion musicale au même point que le jeune mousse, les

autres émigrants semblaient prendre plaisir à ces concerts. C’était une

distraction qui interrompait la monotonie de leur existence.

Cet indéniable succès de Fritz Gross donna une idée à Ferdinand

Beauval. Deux fois par semaine régulièrement, une ration fut prélevée

au profit du musicien sur la réserve de liqueurs alcooliques, et, deux

fois par semaine, Libéria eut par conséquent son concert, à l’exemple

de tant d’autres villes plus policées.

Le baptême de la capitale et l’organisation de ses plaisirs suffirent à

épuiser les facultés organisatrices de Ferdinand Beauval. Au surplus,

il avait tendance, en constatant la satisfaction générale, à s’admirer

complaisamment dans son œuvre. Des souvenirs classiques s’évoquaient

dans sa mémoire. _Panem et circences_, demandaient les Romains. Lui,

Beauval, n’avait-il pas satisfait à cette antique revendication? Le

pain, le _Ribarto_ l’avait assuré, et les récoltes futures feraient

le reste. Les plaisirs, le violon de Fritz Gross les représentait, en

admettant que tout ne fût pas plaisir dans ce farniente perpétuel, au

milieu duquel s’écoulait l’existence de la fraction de la colonie qui

avait le bonheur de vivre sous l’autorité immédiate du Gouverneur.

Le mois de février, puis le mois de mars s’écoulèrent, sans que fût

troublé l’optimisme de celui-ci. Quelques discussions, voire quelques

rixes troublaient bien parfois la paix de Libéria. Mais c’étaient

là des incidents sans importance sur lesquels Beauval estimait très

politique de fermer les yeux.

Les derniers jours du mois de mars amenèrent malheureusement la fin de

sa quiétude. Le premier incident qui la troubla et fut comme le prélude

des dramatiques péripéties qui n’allaient pas tarder à se dérouler,

n’avait par lui-même aucune importance. Il ne s’agissait encore que

d’une altercation, mais cette altercation, en raison de son caractère

et de ses conséquences, ne parut pas à Beauval devoir comporter une

solution pacifique, et il jugea nécessaire de sortir de son habile

effacement. Mal lui en prit, d’ailleurs, et son intervention eut un

résultat sur lequel il ne comptait guère.

Halg fut, à son corps défendant, le héros de cet incident.

Après la bataille inégale qu’il avait été obligé de soutenir contre

Sirk et les quatre émigrants qui accompagnaient celui-ci, plusieurs

semaines s’étaient écoulées sans qu’il revît son rival. Par crainte

probablement d’une intervention plus efficace du Kaw-djer, ses

agresseurs avaient, depuis lors, cessé de prétendre au produit de

sa pêche. Bientôt, d’ailleurs, l’arrivée du _Ribarto_ mit tout le

monde d’accord. Qu’importaient quelques poissons de plus ou de moins,

maintenant que les provisions étaient devenues si abondantes qu’on

pouvait à bon droit les considérer comme inépuisables?

Malheureusement, la cargaison du _Ribarto_ n’était pas exclusivement

formée de denrées alimentaires. Le navire contenait aussi une certaine

quantité d’alcool, et, Beauval ayant commis l’imprudence de le

distribuer, le pernicieux breuvage avait aussitôt porté le trouble dans

le campement.

Chez les Ceroni, les choses prirent tout particulièrement une mauvaise

tournure. Les drames incessants qu’y provoqua l’ivresse de Lazare

Ceroni eurent pour conséquence d’accentuer l’aversion que Sirk et

Halg éprouvaient l’un pour l’autre. Alors que le second s’érigeait en

défenseur de Tullia et de sa fille, le premier semblait flatter le

vice du misérable époux et du père indigne. Cette attitude de Sirk

emplissait de colère le cœur du jeune Indien, qui ne pouvait pardonner

à son rival les larmes de Graziella.

Les naufragés du Jonathan · 第 14 / 36 段