les poissons inutiles à leur consommation du jour. Par ce moyen, ils
s’assuraient, du moins, contre le risque de mourir de faim.
Alléchés par leurs succès, quelques émigrants ouvriers réussirent,
avec l’aide des charpentiers, à fabriquer deux petites embarcations et
lancèrent à leur tour lignes et filets.
Mais pêcher est un métier comme un autre. Qui veut l’exercer avec
fruit doit l’avoir appris par la pratique. Les amateurs en firent
l’expérience. Tandis que les filets de Karroly et de son fils,
d’Hartlepool et de ses marins, crevaient sous le poids des poissons,
les leurs remontaient vides le plus souvent. Ils ne pouvaient guère
compter sur ce moyen pour se constituer une réserve. Tout au plus
réussissaient-ils à varier parfois leur ordinaire quotidien. Encore
arrivait-il que ce modeste résultat ne fût pas atteint et qu’ils
revinssent bredouilles, pour employer ce terme consacré.
Un jour où leurs efforts avaient eu cette fortune, le canot de ces
apprentis pêcheurs croisa la _Wel-Kiej_ qui rentrait au mouillage
sous la conduite de Halg et de Karroly. Sur le pont de la chaloupe
s’étalaient, bien rangés les uns près des autres, une vingtaine de
poissons, dont quelques-uns de belle taille. Cette vue excita la
convoitise des pêcheurs malheureux.
«Eh!... l’Indien!... appela l’un des ouvriers formant l’équipage du
canot.
Karroly laissa porter.
--Que voulez-vous? demanda-t-il, quand la _Wel-Kiej_ se fut rapprochée.
--Vous n’avez pas honte d’avoir un chargement pareil pour vous tout
seuls, quand il y a de pauvres diables obligés de se serrer le ventre?
interrogea plaisamment le même ouvrier.
Karroly se mit à rire. Il était trop pénétré des principes altruistes
du Kaw-djer pour hésiter sur la réponse. Ce qui était à lui était aux
autres. Partager, quand on a plus que le nécessaire, avec celui qui ne
l’a pas, rien de plus naturel.
--Attrape!... dit-il.
--Envoyez!...
La moitié des poissons, lancés à la volée, passèrent de la _Wel-Kiej_
au canot.
--Merci, camarade!...«s’écrièrent d’une même voix les ouvriers en se
remettant aux avirons.
Bien qu’il eût reconnu Sirk parmi les quémandeurs, Halg ne s’était pas
opposé à cet acte de générosité. Sirk n’était pas seul, et, d’ailleurs,
on ne doit refuser à personne, fût-ce à un ennemi, tant qu’on peut
faire autrement. L’élève du Kaw-djer faisait, on le voit, honneur à son
maître.
Tandis qu’une partie des colons s’efforçaient d’utiliser ainsi leur
temps, d’autres vivaient dans la plus complète oisiveté. Pour les uns,
un tel abandon de soi n’avait rien que de normal. Qu’eussent pu faire
Fritz Gross et John Rame, le premier réduit à un véritable gâtisme par
l’abus des boissons alcooliques, le second aussi ignorant qu’un petit
enfant des réalités de la vie?
Kennedy et Sirdey n’avaient pas ces excuses, et pourtant ils ne
travaillaient pas davantage. Se fiant à leur expérience de l’hiver
précédent, ils étaient restés sur l’île Hoste avec la perspective d’y
vivre dans l’oisiveté aux dépens d’autrui, et ils entendaient n’en
pas avoir le démenti. Pour le moment, tout se passait conformément à
leurs désirs. Ils n’en demandaient pas davantage et laissaient le temps
couler sans s’inquiéter de l’avenir.
Désœuvrés étaient également Dorick et Beauval. Mal préparés tous deux
par leurs occupations antérieures aux conditions très spéciales de
leur vie présente, ils étaient fort désorientés. Sur une île vierge,
au milieu d’une nature rude et sauvage, les connaissances d’un ancien
avocat et d’un ex-professeur de littérature et d’histoire sont d’un
bien faible secours.
Ni l’un ni l’autre n’avait prévu ce qui était arrivé. L’exode, logique
pourtant, de la grande majorité de leurs compagnons, les avait surpris
comme une catastrophe et bouleversait leurs projets, d’ailleurs assez
confus. Cette exode coûtait à Dorick sa clientèle de trembleurs,
à Beauval un public, c’est-à-dire cet ensemble d’êtres que les
politiciens de profession désignent parfois, sans avoir conscience du
cynisme involontaire de l’expression, sous le nom plaisant de «matière
électorale».
Après deux mois de découragement, Beauval commença cependant à se
ressaisir. S’il avait manqué d’esprit de décision, si les choses,
échappant à sa direction, s’étaient réglées d’elles-mêmes sans qu’il
eût à intervenir, cela ne voulait pas dire que tout fût perdu. Ce
qui n’avait pas été fait pouvait l’être encore. Les Hosteliens ayant
négligé de se donner un chef, la place était toujours libre. Il n’y
avait qu’à la prendre.
La pénurie d’électeurs n’était pas un obstacle au succès. Au contraire,
la campagne serait plus facile à mener dans cette population
clairsemée. Quant aux autres colons, il n’y avait pas lieu de s’occuper
de leur avis. Disséminés sur toute la surface de l’île, sans lien entre
eux, ils ne pouvaient se concerter en vue d’une action commune. Si,
plus tard, ils revenaient au campement, ce ne serait jamais que par
petits groupes, et ces isolés, y trouvant un gouvernement en fonctions,
seraient bien obligés de s’incliner devant le fait accompli.
Ce projet à peine formé, Beauval en pressa la réalisation. Quelques
jours lui suffirent pour constater qu’il existait à l’état latent trois
partis en présence, outre celui des neutres et des indifférents: l’un
dont il pouvait à bon droit se considérer comme le chef, un deuxième
enclin à suivre les suggestions de Lewis Dorick, le troisième subissant
l’influence du Kaw-djer. Après mûr examen, ces trois partis lui
parurent disposer de forces sensiblement égales.
Ceci établi, Beauval commença la campagne, et son éloquence entraînante
eut tôt fait de détourner une demi-douzaine de voix à son profit. Il
procéda immédiatement à un simulacre d’élection. Deux tours de scrutin
furent nécessaires, à cause des abstentions, dont le grand nombre
s’expliquait par l’ignorance où l’on était généralement du grave
événement qui s’accomplissait. Finalement, près de trente suffrages se
portèrent sur son nom.
Élu par ce tour d’escamotage, et prenant son élection au sérieux,
Beauval n’avait plus à s’inquiéter de l’avenir. Ce ne serait pas la
peine d’être le chef, si ce titre ne conférait pas le droit de vivre
aux frais des électeurs.
Mais d’autres soucis l’accablèrent. Le plus vulgaire bon sens lui
disait que le premier devoir d’un gouverneur est de gouverner. Or, cela
ne lui paraissait plus si facile, à l’usage, qu’il se l’était imaginé
jusqu’ici.
Assurément, Lewis Dorick, à sa place, eût été moins embarrassé. L’école
communiste, dont il se réclamait, est simpliste. Il est clair que
sa formule: «Tout en commun», quelque sentiment qu’on ait sur ses
conséquences matérielles et morales, serait du moins d’application
aisée, soit qu’on l’impose par des lois rigoureuses qu’on peut imaginer
sans trop de peine, soit que les intéressés s’y prêtent docilement.
Et, en vérité, les Hosteliens n’eussent peut-être pas si mal fait d’en
tenter l’expérience. En nombre restreint, isolés du reste du monde, ils
étaient dans les meilleures conditions pour la mener à bonne fin, et
peut-être, dans cette situation spéciale, eussent-ils réussi, par la
vertu de la formule communiste, à s’assurer le strict nécessaire et à
réaliser l’égalité parfaite, à charge de procéder au nivellement, non
par l’élévation des humbles, mais par l’abaissement des plus grands.
Malheureusement, Ferdinand Beauval ne professait pas le communisme,
mais le collectivisme, dont l’organisation, si elle n’était pas, selon
toute vraisemblance, au-dessus des forces humaines, nécessiterait un
mécanisme infiniment plus compliqué et plus délicat.
Cette doctrine, d’ailleurs, serait-elle réalisable? Nul ne le sait. Si
le mouvement socialiste, qui s’est affirmé pendant la seconde moitié
du XIXe siècle, n’a pas été inutile, s’il a eu ce résultat bienfaisant
d’exciter la pitié générale en appelant l’attention sur la misère
humaine, d’orienter les esprits vers la recherche des moyens propres à
l’atténuer, de susciter des initiatives généreuses et de provoquer des
lois qui ne sont pas toutes mauvaises, ce résultat n’a pu être obtenu
qu’en conservant intact l’ordre social qu’il prétendait détruire. S’il
a trouvé un terrain solide dans la critique, hélas! trop aisée, de ce
qui existe, le socialisme s’est toujours montré d’une rare impuissance
dans l’élaboration d’un plan de reconstitution. Tous ceux qui se sont
attaqués à cette seconde partie du problème n’ont enfanté que des
projets d’une effrayante puérilité.
Le mauvais côté de la situation de Ferdinand Beauval, c’est précisément
qu’il n’avait rien à critiquer, ni à détruire, puisque rien n’existait
sur l’île Hoste, et qu’il se trouvait dans la nécessité de construire.
A cet égard, les précédents manquaient.
Le socialisme n’est pas, en effet, une science écrite. Il ne forme pas
un corps de doctrine complet. C’est un destructeur, il ne crée pas.
Beauval, obligé par conséquent d’inventer, constatait qu’il est très
difficile d’improviser de toutes pièces un ordre social quelconque, et
comprenait que, si les hommes ont marché à tâtons vers un perpétuel
devenir, en se contentant de rendre la vie supportable par des
transactions réciproques, c’est qu’ils n’ont pas pu faire autrement.
Toutefois, il avait un fil directeur. Il n’est pas d’école socialiste
qui ne réclame la suppression de la concurrence par la socialisation
des moyens de production. C’est un minimum de revendications
commun à toutes les sectes, et c’est en particulier le _credo_ des
collectivistes. Beauval n’avait qu’à s’y conformer.
Par malheur, si un tel principe a au moins une apparence de raison
d’être dans une société ancienne où l’effort séculaire a accumulé des
organismes de production compliqués et puissants, il n’existait rien
de tel sur l’île Hoste. Les véritables instruments de production,
c’étaient les bras et le courage des colons, à moins que, transformant
alors le collectivisme en communisme pur et simple, on ne voulût
considérer comme tels les instruments aratoires, les bois, les champs
et les prairies! C’est pourquoi Beauval était en proie à une cruelle
perplexité.
Pendant qu’il agitait en lui-même ces graves problèmes, son élection
avait de curieuses conséquences. Le campement, déjà si désert, se
vidait davantage encore. On émigrait.
Le premier, Harry Rhodes en donna l’exemple. Peu rassuré par la
tournure que prenaient les événements, il franchit la rivière, le jour
même où fut satisfaite l’ambition de Beauval. Sa maison transportée par
morceaux, il la fit réédifier sur la rive gauche par quelques maçons,
qui la rendirent, comme ils l’avaient fait pour celle du Kaw-djer, plus
confortable et plus solide. Harry Rhodes, différent en cela de son
ami, paya équitablement les ouvriers, et ceux-ci furent à la fois très
satisfaits de recevoir ce salaire, et très troublés de ne savoir qu’en
faire.
L’exemple de la famille Rhodes fut imité. Successivement, Smith,
Wright, Lawson, Fock, plus les deux charpentiers Hobard et Charley
et deux autres ouvriers passèrent la rivière et vinrent établir leur
demeure sur la rive gauche. Un bourg rival du premier se créait ainsi
autour du Kaw-djer sur cette rive où s’étaient déjà fixés Hartlepool
et quatre des marins, bourg qui, trois mois après la proclamation
d’indépendance, comptait déjà vingt et un habitants, dont deux enfants,
Dick et Sand, et deux femmes, Clary Rhodes et sa mère.
La vie s’écoulait paisiblement dans ce rudiment de village, où rien
n’altérait la bonne entente générale. Il fallut que Beauval traversât
la rivière pour y faire naître le premier incident.
Ce jour-là, Halg était en sérieuse conversation avec le Kaw-djer. En
présence d’Harry Rhodes, il sollicitait un conseil sur la conduite à
tenir avec quelques-uns des colons de l’autre rive. Il s’agissait de
ces pêcheurs maladroits qui, une première fois, avaient fait appel à
la générosité des deux Fuégiens. Mis en goût par le succès de leur
requête, ils l’avaient renouvelée à intervalles de plus en plus
rapprochés, et, maintenant, il ne s’écoulait guère de jour que Halg ne
vît une partie de sa pêche passer dans leurs mains. Ils ne se gênaient
même plus. Du moment qu’on avait la bonté de travailler pour eux, ils
jugeaient sans doute inutile de prendre la moindre peine. Ils restaient
donc à terre et attendaient tranquillement le retour de la chaloupe
pour réclamer, comme un dû, leur part du butin.
Halg commençait à s’irriter d’un tel sans-gêne, d’autant plus que son
ennemi Sirk faisait partie de cette bande de fainéants. Avant de leur
opposer un refus, il avait voulu, toutefois, solliciter l’avis du
Kaw-djer. Disciple docile, il entendait se conformer à la pensée du
maître.
Ses deux amis et lui assis sur la grève, l’infini de la mer devant eux,
il raconta les faits en détail. La réponse du Kaw-djer fut nette.
«Regarde cet espace immense, Halg, dit-il avec une sereine douceur, et
qu’il t’apprenne une plus large philosophie. Quelle folie! Être une
poussière impalpable perdue dans un monstrueux univers, et s’agiter
pour quelques poissons!... Les hommes n’ont qu’un devoir, mon enfant,
et c’est en même temps une nécessité s’ils veulent vaincre et durer:
s’aimer et s’aider les uns les autres. Ceux dont tu me parles ont, à
coup sûr, manqué à ce devoir, mais est-ce une raison pour les imiter?
La règle est simple: assurer d’abord ta propre subsistance, puis, cette
condition remplie, assurer celle du plus grand nombre possible de tes
semblables. Que t’importe qu’ils abusent? C’est tant pis pour eux, non
pour toi.»
Halg avait écouté avec respect cet exposé de principes. Il allait
peut-être y répondre, quand le chien Zol, couché aux pieds des trois
causeurs, gronda sourdement. Presque aussitôt, une voix s’éleva à
quelques pas derrière eux.
«Kaw-djer! appelait-on.
Le Kaw-djer retourna la tête.
--Monsieur Beauval!... dit-il.
--Lui-même... J’ai à vous parler, Kaw-djer.
--Je vous écoute.
[Illustration: Le Kaw-djer retourna la tête. (Page 168.)]
Beauval, toutefois, ne parla pas tout de suite. La vérité est qu’il
était fort embarrassé. Il avait, cependant, préparé son discours, mais,
en se trouvant en face du Kaw-djer dont la froide gravité intimidait
étrangement, il ne se rappelait plus ses phrases pompeuses et il
prenait conscience de l’énormité, de l’incommensurable sottise de sa
démarche.
A force de rêver au principe fondamental de la doctrine socialiste,
Beauval avait fini par découvrir qu’il existait sur l’île Hoste des
«instruments de production», auxquels cette doctrine pouvait, à la
rigueur, être applicable. Les embarcations, et, plus que toutes
les autres, la _Wel-Kiej_, n’étaient-elles pas des «instruments de
production»? N’en était-il pas un, ce fusil du Kaw-djer, qui gisait
précisément sur le sable devant celui-ci? Cet unique fusil excitait
notamment la convoitise de Beauval. Quelle supériorité il assurait
à son propriétaire! Dès lors, quoi de plus naturel, quoi de plus
légitime, que cette supériorité fût assurée au Gouverneur, c’est-à-dire
à celui qui personnifiait l’intérêt collectif?
--Kaw-djer, dit enfin Beauval, vous savez ou vous ne savez pas que j’ai
été, il y a quelque temps, élu Gouverneur de l’île Hoste.
Le Kaw-djer, souriant ironiquement dans sa barbe, ne répondit que par
un geste d’indifférence.
--Il m’est apparu, reprit Beauval, que le premier de mes devoirs,
dans les circonstances présentes, était de mettre au service de la
collectivité les avantages particuliers qui peuvent se trouver dans la
possession de quelques-uns de ses membres.
Beauval fit une pause, attendant une approbation. Le Kaw-djer
persistant dans son silence, il poursuivit:
--En ce qui vous concerne, Kaw-djer, vous possédez, il n’y a même que
vous qui possédiez un fusil et une chaloupe. Ce fusil est la seule arme
à feu de la colonie, cette chaloupe y est la seule embarcation sérieuse
permettant d’entreprendre un voyage de quelque durée...
--Et vous seriez désireux de vous les approprier, conclut le Kaw-djer.
--Je proteste contre le mot, s’écria Beauval avec un geste de
réunion publique. Élu sur un programme collectiviste, je me borne à
l’appliquer. Ma démarche ne tend à rien qui ressemble à une spoliation.
Il ne s’agit pas de confisquer, mais, ce qui est fort différent, de
socialiser ces instruments de production.
--Venez les prendre, dit tranquillement le Kaw-djer. Beauval recula
d’un pas. Zol fit entendre un grognement de mauvais augure.
--Dois-je comprendre, demanda-t-il, que vous refusez de vous conformer
aux décisions de l’autorité régulière de la colonie?
Une flamme de colère s’alluma dans les yeux du Kaw-djer. Ramassant son
fusil, il se leva. Puis, frappant la crosse contre le sol:
--En voilà assez de cette comédie, signifia-t-il durement. J’ai dit:
Venez les prendre.»
Excité par l’attitude de son maître, Zol montra les dents. Beauval,
intimidé, tant par cette manifestation hostile, que par le ton résolu
et la carrure herculéenne de son interlocuteur, jugea préférable de
ne pas insister. Prudemment, il battit en retraite, en mâchonnant de
confuses paroles, dont le sens général était que le cas serait soumis
au Conseil, lequel arrêterait telles mesures qu’il appartiendrait.
Sans l’écouter, le Kaw-djer lui avait tourné le dos et laissait son
regard errer de nouveau sur la mer. L’incident comportait une leçon,
toutefois, et cette leçon, Harry Rhodes voulut la mettre en évidence.
«Que pensez-vous de la démarche de Beauval? demanda-t-il.
--Que voulez-vous que j’en pense? répondit le Kaw-djer. Que peuvent me
faire les faits et gestes de ce fantoche?
--Fantoche, soit! riposta Harry Rhodes. Mais Gouverneur en même temps.
--Nommé par lui-même, alors, car il n’y a pas soixante colons au
campement.
--Une voix suffît quand personne n’en a davantage.
Le Kaw-djer haussa les épaules.
--Je vous demande pardon à l’avance de ce que je vais vous dire, reprit
Harry Rhodes, mais, en vérité, n’éprouvez-vous pas quelques regrets, je
dirai plus, quelques remords?
--Moi?...
--Vous. Seul de tous les colons, vous avez l’expérience de ce pays
que vous habitez depuis de longues années et dont vous connaissez les
ressources et les périls; seul, vous possédez l’intelligence, l’énergie
et l’autorité nécessaires pour vous imposer à cette population
ignorante et faible, et vous êtes resté spectateur indifférent et
inerte! Au lieu de grouper les bonnes volontés éparses, vous avez
laissé tous ces malheureux se disperser sans méthode et sans lien.
Que vous le vouliez ou non, vous êtes responsable des misères qui les
attendent.
--Responsable!... protesta le Kaw-djer. Mais quel devoir m’incombait
que je n’aie rempli?
--L’assistance que le fort doit au faible.
--Ne l’ai-je pas donnée?... N’ai-je pas sauvé le _Jonathan_?...
Quelqu’un peut-il prétendre que je lui aie refusé un secours ou un
conseil?...
--Il fallait faire plus encore, affirma Harry Rhodes avec énergie.
Qu’il le veuille ou non, tout homme supérieur aux autres a charge
d’âmes. Il fallait diriger les événements au lieu de les subir,
défendre contre lui-même ce peuple désarmé et le guider...
--En lui volant sa liberté! interrompit amèrement le Kaw-djer.
--Pourquoi pas? répliqua Harry Rhodes. Si la persuasion suffit pour les
bons, il est des hommes qui ne cèdent qu’à la contrainte: à la loi qui
ordonne, à la force qui oblige.
--Jamais! s’écria le Kaw-djer avec violence.
Après une pause, il reprit d’une voix plus tranquille:
--Il faut conclure. Une fois pour toutes, mon ami, sachez que je suis
l’ennemi irréconciliable de tout gouvernement, quel qu’il soit. J’ai
employé ma vie entière à réfléchir sur ce problème et je pense qu’il
n’y a pas de circonstance où l’on soit en droit d’attenter à la liberté
de son semblable. Toute loi, prescription ou défense, édictée en vue
du soi-disant intérêt de la masse au détriment des individus, est une
duperie. Que l’individu se développe au contraire dans la plénitude
de sa liberté, et la masse jouira d’un bonheur total fait de tous
les bonheurs particuliers. A cette conviction, qui est la base de ma
vie, et qu’il n’était pas en mon pouvoir, si grand fût-il, de faire
triompher dans les sociétés pourries du Vieux Monde, j’ai sacrifié
beaucoup, plus que la plupart des hommes n’auraient eu--et pour
cause!--la possibilité de le faire, et je suis venu ici, en Magellanie,
pour vivre et mourir libre sur un sol libre. Mes convictions n’ont pas
changé depuis. Je sais que la liberté a ses inconvénients, mais ils
s’atténueront d’eux-mêmes par l’usage, et ils sont moindres en tous cas
que ceux des lois qui ont la folle prétention de les supprimer. Les
événements de ces derniers mois m’ont attristé. Ils n’ont pas modifié
mes idées. J’étais, je suis, je serai de ceux qu’on catalogue sous le
nom infâmant d’_anarchistes_. Comme eux, j’ai pour devise: Ni Dieu,
ni maître. Que ceci soit dit entre nous une fois pour toutes, et ne
revenons jamais sur ce sujet.»
Ainsi donc, si l’expérience avait ébranlé sa croyance, le Kaw-djer n’en
voulait pas convenir. Loin d’en rien abandonner, il s’y raccrochait,
comme celui qui se noie se cramponne à une touffe d’herbe, lorsque tout
autre appui lui manque, bien qu’il en connaisse la fragilité.
Harry Rhodes avait écouté avec attention cette profession de foi,
débitée d’un ton ferme qui n’admettait pas de réplique. Pour toute
réponse il soupira tristement.
VIII
HALG ET SIRK.
Le Kaw-djer plaçait la liberté au-dessus de tous les biens de ce monde,
il était aussi attentif à respecter celle d’autrui que jaloux de
sauvegarder la sienne, et pourtant, telle était l’autorité émanant de
sa personne, qu’on lui obéissait comme au plus despotique des maîtres.
C’est en vain qu’il évitait de prononcer une parole qui ressemblât à un
ordre, on tenait pour tel le moindre de ses conseils, et presque tous
s’y conformaient avec docilité.
On n’avait édifié des maisons sur la rive gauche de la rivière que
parce qu’il s’y trouvait déjà. Inquiété par l’anarchie initiale de
la colonie, plus inquiété encore par l’ombre de gouvernement qui
s’était ensuite emparé du pouvoir, on s’était instinctivement réfugié
autour d’un homme dont s’imposaient la force physique, l’ampleur
intellectuelle et l’élévation morale.
Plus on touchait le Kaw-djer de près, plus on subissait son influence.
Hartlepool et ses quatre marins le regardaient délibérément comme
leur chef, et chez Harry Rhodes, plus capable de pénétrer les secrets
ressorts de ses actes, le dévouement se magnifiait jusqu’à mériter le
nom d’amitié.
Pour Halg et pour Karroly, ce dévouement devenait un véritable
fétichisme. Le Kaw-djer recevait d’eux un démenti à sa formule
exclusive de toute divinité, car il était un dieu pour ses deux
compagnons: le père, dont il avait transformé la vie matérielle, le
fils, dont il avait créé la vie psychique et qu’il avait tiré de l’état
de demi-animalité où croupissent les peuplades fuégiennes. La moindre
de ses paroles était une loi pour eux et possédait à leurs yeux le
caractère d’une vérité révélée.
Il n’y a donc pas lieu d’être surpris si Halg, malgré sa vive
répugnance à se laisser exploiter par un ennemi, conforma sa conduite
aux maximes de celui qu’il considérait comme son maître. Sirk et
ses acolytes purent impunément faire montre d’un cynisme croissant,
Halg, quelle que fût sa rage intérieure, ne se crut pas en droit de
leur refuser le produit de sa pêche, tant que furent réalisées les
conditions précisées par le Kaw-djer.
Mais il arriva enfin que les règles édictées par celui-ci durent
logiquement conduire à des conclusions différentes. Être habile
pêcheur, avoir grandi sur l’eau depuis ses premiers ans, cela
ne garantit pas contre un échec accidentel. Halg en fit un jour
l’expérience. Ce jour-là, il eut beau lancer lignes et filets, et
fouiller la mer en tous sens, il dut se contenter, de guerre lasse,
d’une unique pièce de médiocre taille.