Comme le Kaw-djer, Hartlepool et ses matelots conservaient dans du sel

les poissons inutiles à leur consommation du jour. Par ce moyen, ils

s’assuraient, du moins, contre le risque de mourir de faim.

Alléchés par leurs succès, quelques émigrants ouvriers réussirent,

avec l’aide des charpentiers, à fabriquer deux petites embarcations et

lancèrent à leur tour lignes et filets.

Mais pêcher est un métier comme un autre. Qui veut l’exercer avec

fruit doit l’avoir appris par la pratique. Les amateurs en firent

l’expérience. Tandis que les filets de Karroly et de son fils,

d’Hartlepool et de ses marins, crevaient sous le poids des poissons,

les leurs remontaient vides le plus souvent. Ils ne pouvaient guère

compter sur ce moyen pour se constituer une réserve. Tout au plus

réussissaient-ils à varier parfois leur ordinaire quotidien. Encore

arrivait-il que ce modeste résultat ne fût pas atteint et qu’ils

revinssent bredouilles, pour employer ce terme consacré.

Un jour où leurs efforts avaient eu cette fortune, le canot de ces

apprentis pêcheurs croisa la _Wel-Kiej_ qui rentrait au mouillage

sous la conduite de Halg et de Karroly. Sur le pont de la chaloupe

s’étalaient, bien rangés les uns près des autres, une vingtaine de

poissons, dont quelques-uns de belle taille. Cette vue excita la

convoitise des pêcheurs malheureux.

«Eh!... l’Indien!... appela l’un des ouvriers formant l’équipage du

canot.

Karroly laissa porter.

--Que voulez-vous? demanda-t-il, quand la _Wel-Kiej_ se fut rapprochée.

--Vous n’avez pas honte d’avoir un chargement pareil pour vous tout

seuls, quand il y a de pauvres diables obligés de se serrer le ventre?

interrogea plaisamment le même ouvrier.

Karroly se mit à rire. Il était trop pénétré des principes altruistes

du Kaw-djer pour hésiter sur la réponse. Ce qui était à lui était aux

autres. Partager, quand on a plus que le nécessaire, avec celui qui ne

l’a pas, rien de plus naturel.

--Attrape!... dit-il.

--Envoyez!...

La moitié des poissons, lancés à la volée, passèrent de la _Wel-Kiej_

au canot.

--Merci, camarade!...«s’écrièrent d’une même voix les ouvriers en se

remettant aux avirons.

Bien qu’il eût reconnu Sirk parmi les quémandeurs, Halg ne s’était pas

opposé à cet acte de générosité. Sirk n’était pas seul, et, d’ailleurs,

on ne doit refuser à personne, fût-ce à un ennemi, tant qu’on peut

faire autrement. L’élève du Kaw-djer faisait, on le voit, honneur à son

maître.

Tandis qu’une partie des colons s’efforçaient d’utiliser ainsi leur

temps, d’autres vivaient dans la plus complète oisiveté. Pour les uns,

un tel abandon de soi n’avait rien que de normal. Qu’eussent pu faire

Fritz Gross et John Rame, le premier réduit à un véritable gâtisme par

l’abus des boissons alcooliques, le second aussi ignorant qu’un petit

enfant des réalités de la vie?

Kennedy et Sirdey n’avaient pas ces excuses, et pourtant ils ne

travaillaient pas davantage. Se fiant à leur expérience de l’hiver

précédent, ils étaient restés sur l’île Hoste avec la perspective d’y

vivre dans l’oisiveté aux dépens d’autrui, et ils entendaient n’en

pas avoir le démenti. Pour le moment, tout se passait conformément à

leurs désirs. Ils n’en demandaient pas davantage et laissaient le temps

couler sans s’inquiéter de l’avenir.

Désœuvrés étaient également Dorick et Beauval. Mal préparés tous deux

par leurs occupations antérieures aux conditions très spéciales de

leur vie présente, ils étaient fort désorientés. Sur une île vierge,

au milieu d’une nature rude et sauvage, les connaissances d’un ancien

avocat et d’un ex-professeur de littérature et d’histoire sont d’un

bien faible secours.

Ni l’un ni l’autre n’avait prévu ce qui était arrivé. L’exode, logique

pourtant, de la grande majorité de leurs compagnons, les avait surpris

comme une catastrophe et bouleversait leurs projets, d’ailleurs assez

confus. Cette exode coûtait à Dorick sa clientèle de trembleurs,

à Beauval un public, c’est-à-dire cet ensemble d’êtres que les

politiciens de profession désignent parfois, sans avoir conscience du

cynisme involontaire de l’expression, sous le nom plaisant de «matière

électorale».

Après deux mois de découragement, Beauval commença cependant à se

ressaisir. S’il avait manqué d’esprit de décision, si les choses,

échappant à sa direction, s’étaient réglées d’elles-mêmes sans qu’il

eût à intervenir, cela ne voulait pas dire que tout fût perdu. Ce

qui n’avait pas été fait pouvait l’être encore. Les Hosteliens ayant

négligé de se donner un chef, la place était toujours libre. Il n’y

avait qu’à la prendre.

La pénurie d’électeurs n’était pas un obstacle au succès. Au contraire,

la campagne serait plus facile à mener dans cette population

clairsemée. Quant aux autres colons, il n’y avait pas lieu de s’occuper

de leur avis. Disséminés sur toute la surface de l’île, sans lien entre

eux, ils ne pouvaient se concerter en vue d’une action commune. Si,

plus tard, ils revenaient au campement, ce ne serait jamais que par

petits groupes, et ces isolés, y trouvant un gouvernement en fonctions,

seraient bien obligés de s’incliner devant le fait accompli.

Ce projet à peine formé, Beauval en pressa la réalisation. Quelques

jours lui suffirent pour constater qu’il existait à l’état latent trois

partis en présence, outre celui des neutres et des indifférents: l’un

dont il pouvait à bon droit se considérer comme le chef, un deuxième

enclin à suivre les suggestions de Lewis Dorick, le troisième subissant

l’influence du Kaw-djer. Après mûr examen, ces trois partis lui

parurent disposer de forces sensiblement égales.

Ceci établi, Beauval commença la campagne, et son éloquence entraînante

eut tôt fait de détourner une demi-douzaine de voix à son profit. Il

procéda immédiatement à un simulacre d’élection. Deux tours de scrutin

furent nécessaires, à cause des abstentions, dont le grand nombre

s’expliquait par l’ignorance où l’on était généralement du grave

événement qui s’accomplissait. Finalement, près de trente suffrages se

portèrent sur son nom.

Élu par ce tour d’escamotage, et prenant son élection au sérieux,

Beauval n’avait plus à s’inquiéter de l’avenir. Ce ne serait pas la

peine d’être le chef, si ce titre ne conférait pas le droit de vivre

aux frais des électeurs.

Mais d’autres soucis l’accablèrent. Le plus vulgaire bon sens lui

disait que le premier devoir d’un gouverneur est de gouverner. Or, cela

ne lui paraissait plus si facile, à l’usage, qu’il se l’était imaginé

jusqu’ici.

Assurément, Lewis Dorick, à sa place, eût été moins embarrassé. L’école

communiste, dont il se réclamait, est simpliste. Il est clair que

sa formule: «Tout en commun», quelque sentiment qu’on ait sur ses

conséquences matérielles et morales, serait du moins d’application

aisée, soit qu’on l’impose par des lois rigoureuses qu’on peut imaginer

sans trop de peine, soit que les intéressés s’y prêtent docilement.

Et, en vérité, les Hosteliens n’eussent peut-être pas si mal fait d’en

tenter l’expérience. En nombre restreint, isolés du reste du monde, ils

étaient dans les meilleures conditions pour la mener à bonne fin, et

peut-être, dans cette situation spéciale, eussent-ils réussi, par la

vertu de la formule communiste, à s’assurer le strict nécessaire et à

réaliser l’égalité parfaite, à charge de procéder au nivellement, non

par l’élévation des humbles, mais par l’abaissement des plus grands.

Malheureusement, Ferdinand Beauval ne professait pas le communisme,

mais le collectivisme, dont l’organisation, si elle n’était pas, selon

toute vraisemblance, au-dessus des forces humaines, nécessiterait un

mécanisme infiniment plus compliqué et plus délicat.

Cette doctrine, d’ailleurs, serait-elle réalisable? Nul ne le sait. Si

le mouvement socialiste, qui s’est affirmé pendant la seconde moitié

du XIXe siècle, n’a pas été inutile, s’il a eu ce résultat bienfaisant

d’exciter la pitié générale en appelant l’attention sur la misère

humaine, d’orienter les esprits vers la recherche des moyens propres à

l’atténuer, de susciter des initiatives généreuses et de provoquer des

lois qui ne sont pas toutes mauvaises, ce résultat n’a pu être obtenu

qu’en conservant intact l’ordre social qu’il prétendait détruire. S’il

a trouvé un terrain solide dans la critique, hélas! trop aisée, de ce

qui existe, le socialisme s’est toujours montré d’une rare impuissance

dans l’élaboration d’un plan de reconstitution. Tous ceux qui se sont

attaqués à cette seconde partie du problème n’ont enfanté que des

projets d’une effrayante puérilité.

Le mauvais côté de la situation de Ferdinand Beauval, c’est précisément

qu’il n’avait rien à critiquer, ni à détruire, puisque rien n’existait

sur l’île Hoste, et qu’il se trouvait dans la nécessité de construire.

A cet égard, les précédents manquaient.

Le socialisme n’est pas, en effet, une science écrite. Il ne forme pas

un corps de doctrine complet. C’est un destructeur, il ne crée pas.

Beauval, obligé par conséquent d’inventer, constatait qu’il est très

difficile d’improviser de toutes pièces un ordre social quelconque, et

comprenait que, si les hommes ont marché à tâtons vers un perpétuel

devenir, en se contentant de rendre la vie supportable par des

transactions réciproques, c’est qu’ils n’ont pas pu faire autrement.

Toutefois, il avait un fil directeur. Il n’est pas d’école socialiste

qui ne réclame la suppression de la concurrence par la socialisation

des moyens de production. C’est un minimum de revendications

commun à toutes les sectes, et c’est en particulier le _credo_ des

collectivistes. Beauval n’avait qu’à s’y conformer.

Par malheur, si un tel principe a au moins une apparence de raison

d’être dans une société ancienne où l’effort séculaire a accumulé des

organismes de production compliqués et puissants, il n’existait rien

de tel sur l’île Hoste. Les véritables instruments de production,

c’étaient les bras et le courage des colons, à moins que, transformant

alors le collectivisme en communisme pur et simple, on ne voulût

considérer comme tels les instruments aratoires, les bois, les champs

et les prairies! C’est pourquoi Beauval était en proie à une cruelle

perplexité.

Pendant qu’il agitait en lui-même ces graves problèmes, son élection

avait de curieuses conséquences. Le campement, déjà si désert, se

vidait davantage encore. On émigrait.

Le premier, Harry Rhodes en donna l’exemple. Peu rassuré par la

tournure que prenaient les événements, il franchit la rivière, le jour

même où fut satisfaite l’ambition de Beauval. Sa maison transportée par

morceaux, il la fit réédifier sur la rive gauche par quelques maçons,

qui la rendirent, comme ils l’avaient fait pour celle du Kaw-djer, plus

confortable et plus solide. Harry Rhodes, différent en cela de son

ami, paya équitablement les ouvriers, et ceux-ci furent à la fois très

satisfaits de recevoir ce salaire, et très troublés de ne savoir qu’en

faire.

L’exemple de la famille Rhodes fut imité. Successivement, Smith,

Wright, Lawson, Fock, plus les deux charpentiers Hobard et Charley

et deux autres ouvriers passèrent la rivière et vinrent établir leur

demeure sur la rive gauche. Un bourg rival du premier se créait ainsi

autour du Kaw-djer sur cette rive où s’étaient déjà fixés Hartlepool

et quatre des marins, bourg qui, trois mois après la proclamation

d’indépendance, comptait déjà vingt et un habitants, dont deux enfants,

Dick et Sand, et deux femmes, Clary Rhodes et sa mère.

La vie s’écoulait paisiblement dans ce rudiment de village, où rien

n’altérait la bonne entente générale. Il fallut que Beauval traversât

la rivière pour y faire naître le premier incident.

Ce jour-là, Halg était en sérieuse conversation avec le Kaw-djer. En

présence d’Harry Rhodes, il sollicitait un conseil sur la conduite à

tenir avec quelques-uns des colons de l’autre rive. Il s’agissait de

ces pêcheurs maladroits qui, une première fois, avaient fait appel à

la générosité des deux Fuégiens. Mis en goût par le succès de leur

requête, ils l’avaient renouvelée à intervalles de plus en plus

rapprochés, et, maintenant, il ne s’écoulait guère de jour que Halg ne

vît une partie de sa pêche passer dans leurs mains. Ils ne se gênaient

même plus. Du moment qu’on avait la bonté de travailler pour eux, ils

jugeaient sans doute inutile de prendre la moindre peine. Ils restaient

donc à terre et attendaient tranquillement le retour de la chaloupe

pour réclamer, comme un dû, leur part du butin.

Halg commençait à s’irriter d’un tel sans-gêne, d’autant plus que son

ennemi Sirk faisait partie de cette bande de fainéants. Avant de leur

opposer un refus, il avait voulu, toutefois, solliciter l’avis du

Kaw-djer. Disciple docile, il entendait se conformer à la pensée du

maître.

Ses deux amis et lui assis sur la grève, l’infini de la mer devant eux,

il raconta les faits en détail. La réponse du Kaw-djer fut nette.

«Regarde cet espace immense, Halg, dit-il avec une sereine douceur, et

qu’il t’apprenne une plus large philosophie. Quelle folie! Être une

poussière impalpable perdue dans un monstrueux univers, et s’agiter

pour quelques poissons!... Les hommes n’ont qu’un devoir, mon enfant,

et c’est en même temps une nécessité s’ils veulent vaincre et durer:

s’aimer et s’aider les uns les autres. Ceux dont tu me parles ont, à

coup sûr, manqué à ce devoir, mais est-ce une raison pour les imiter?

La règle est simple: assurer d’abord ta propre subsistance, puis, cette

condition remplie, assurer celle du plus grand nombre possible de tes

semblables. Que t’importe qu’ils abusent? C’est tant pis pour eux, non

pour toi.»

Halg avait écouté avec respect cet exposé de principes. Il allait

peut-être y répondre, quand le chien Zol, couché aux pieds des trois

causeurs, gronda sourdement. Presque aussitôt, une voix s’éleva à

quelques pas derrière eux.

«Kaw-djer! appelait-on.

Le Kaw-djer retourna la tête.

--Monsieur Beauval!... dit-il.

--Lui-même... J’ai à vous parler, Kaw-djer.

--Je vous écoute.

[Illustration: Le Kaw-djer retourna la tête. (Page 168.)]

Beauval, toutefois, ne parla pas tout de suite. La vérité est qu’il

était fort embarrassé. Il avait, cependant, préparé son discours, mais,

en se trouvant en face du Kaw-djer dont la froide gravité intimidait

étrangement, il ne se rappelait plus ses phrases pompeuses et il

prenait conscience de l’énormité, de l’incommensurable sottise de sa

démarche.

A force de rêver au principe fondamental de la doctrine socialiste,

Beauval avait fini par découvrir qu’il existait sur l’île Hoste des

«instruments de production», auxquels cette doctrine pouvait, à la

rigueur, être applicable. Les embarcations, et, plus que toutes

les autres, la _Wel-Kiej_, n’étaient-elles pas des «instruments de

production»? N’en était-il pas un, ce fusil du Kaw-djer, qui gisait

précisément sur le sable devant celui-ci? Cet unique fusil excitait

notamment la convoitise de Beauval. Quelle supériorité il assurait

à son propriétaire! Dès lors, quoi de plus naturel, quoi de plus

légitime, que cette supériorité fût assurée au Gouverneur, c’est-à-dire

à celui qui personnifiait l’intérêt collectif?

--Kaw-djer, dit enfin Beauval, vous savez ou vous ne savez pas que j’ai

été, il y a quelque temps, élu Gouverneur de l’île Hoste.

Le Kaw-djer, souriant ironiquement dans sa barbe, ne répondit que par

un geste d’indifférence.

--Il m’est apparu, reprit Beauval, que le premier de mes devoirs,

dans les circonstances présentes, était de mettre au service de la

collectivité les avantages particuliers qui peuvent se trouver dans la

possession de quelques-uns de ses membres.

Beauval fit une pause, attendant une approbation. Le Kaw-djer

persistant dans son silence, il poursuivit:

--En ce qui vous concerne, Kaw-djer, vous possédez, il n’y a même que

vous qui possédiez un fusil et une chaloupe. Ce fusil est la seule arme

à feu de la colonie, cette chaloupe y est la seule embarcation sérieuse

permettant d’entreprendre un voyage de quelque durée...

--Et vous seriez désireux de vous les approprier, conclut le Kaw-djer.

--Je proteste contre le mot, s’écria Beauval avec un geste de

réunion publique. Élu sur un programme collectiviste, je me borne à

l’appliquer. Ma démarche ne tend à rien qui ressemble à une spoliation.

Il ne s’agit pas de confisquer, mais, ce qui est fort différent, de

socialiser ces instruments de production.

--Venez les prendre, dit tranquillement le Kaw-djer. Beauval recula

d’un pas. Zol fit entendre un grognement de mauvais augure.

--Dois-je comprendre, demanda-t-il, que vous refusez de vous conformer

aux décisions de l’autorité régulière de la colonie?

Une flamme de colère s’alluma dans les yeux du Kaw-djer. Ramassant son

fusil, il se leva. Puis, frappant la crosse contre le sol:

--En voilà assez de cette comédie, signifia-t-il durement. J’ai dit:

Venez les prendre.»

Excité par l’attitude de son maître, Zol montra les dents. Beauval,

intimidé, tant par cette manifestation hostile, que par le ton résolu

et la carrure herculéenne de son interlocuteur, jugea préférable de

ne pas insister. Prudemment, il battit en retraite, en mâchonnant de

confuses paroles, dont le sens général était que le cas serait soumis

au Conseil, lequel arrêterait telles mesures qu’il appartiendrait.

Sans l’écouter, le Kaw-djer lui avait tourné le dos et laissait son

regard errer de nouveau sur la mer. L’incident comportait une leçon,

toutefois, et cette leçon, Harry Rhodes voulut la mettre en évidence.

«Que pensez-vous de la démarche de Beauval? demanda-t-il.

--Que voulez-vous que j’en pense? répondit le Kaw-djer. Que peuvent me

faire les faits et gestes de ce fantoche?

--Fantoche, soit! riposta Harry Rhodes. Mais Gouverneur en même temps.

--Nommé par lui-même, alors, car il n’y a pas soixante colons au

campement.

--Une voix suffît quand personne n’en a davantage.

Le Kaw-djer haussa les épaules.

--Je vous demande pardon à l’avance de ce que je vais vous dire, reprit

Harry Rhodes, mais, en vérité, n’éprouvez-vous pas quelques regrets, je

dirai plus, quelques remords?

--Moi?...

--Vous. Seul de tous les colons, vous avez l’expérience de ce pays

que vous habitez depuis de longues années et dont vous connaissez les

ressources et les périls; seul, vous possédez l’intelligence, l’énergie

et l’autorité nécessaires pour vous imposer à cette population

ignorante et faible, et vous êtes resté spectateur indifférent et

inerte! Au lieu de grouper les bonnes volontés éparses, vous avez

laissé tous ces malheureux se disperser sans méthode et sans lien.

Que vous le vouliez ou non, vous êtes responsable des misères qui les

attendent.

--Responsable!... protesta le Kaw-djer. Mais quel devoir m’incombait

que je n’aie rempli?

--L’assistance que le fort doit au faible.

--Ne l’ai-je pas donnée?... N’ai-je pas sauvé le _Jonathan_?...

Quelqu’un peut-il prétendre que je lui aie refusé un secours ou un

conseil?...

--Il fallait faire plus encore, affirma Harry Rhodes avec énergie.

Qu’il le veuille ou non, tout homme supérieur aux autres a charge

d’âmes. Il fallait diriger les événements au lieu de les subir,

défendre contre lui-même ce peuple désarmé et le guider...

--En lui volant sa liberté! interrompit amèrement le Kaw-djer.

--Pourquoi pas? répliqua Harry Rhodes. Si la persuasion suffit pour les

bons, il est des hommes qui ne cèdent qu’à la contrainte: à la loi qui

ordonne, à la force qui oblige.

--Jamais! s’écria le Kaw-djer avec violence.

Après une pause, il reprit d’une voix plus tranquille:

--Il faut conclure. Une fois pour toutes, mon ami, sachez que je suis

l’ennemi irréconciliable de tout gouvernement, quel qu’il soit. J’ai

employé ma vie entière à réfléchir sur ce problème et je pense qu’il

n’y a pas de circonstance où l’on soit en droit d’attenter à la liberté

de son semblable. Toute loi, prescription ou défense, édictée en vue

du soi-disant intérêt de la masse au détriment des individus, est une

duperie. Que l’individu se développe au contraire dans la plénitude

de sa liberté, et la masse jouira d’un bonheur total fait de tous

les bonheurs particuliers. A cette conviction, qui est la base de ma

vie, et qu’il n’était pas en mon pouvoir, si grand fût-il, de faire

triompher dans les sociétés pourries du Vieux Monde, j’ai sacrifié

beaucoup, plus que la plupart des hommes n’auraient eu--et pour

cause!--la possibilité de le faire, et je suis venu ici, en Magellanie,

pour vivre et mourir libre sur un sol libre. Mes convictions n’ont pas

changé depuis. Je sais que la liberté a ses inconvénients, mais ils

s’atténueront d’eux-mêmes par l’usage, et ils sont moindres en tous cas

que ceux des lois qui ont la folle prétention de les supprimer. Les

événements de ces derniers mois m’ont attristé. Ils n’ont pas modifié

mes idées. J’étais, je suis, je serai de ceux qu’on catalogue sous le

nom infâmant d’_anarchistes_. Comme eux, j’ai pour devise: Ni Dieu,

ni maître. Que ceci soit dit entre nous une fois pour toutes, et ne

revenons jamais sur ce sujet.»

Ainsi donc, si l’expérience avait ébranlé sa croyance, le Kaw-djer n’en

voulait pas convenir. Loin d’en rien abandonner, il s’y raccrochait,

comme celui qui se noie se cramponne à une touffe d’herbe, lorsque tout

autre appui lui manque, bien qu’il en connaisse la fragilité.

Harry Rhodes avait écouté avec attention cette profession de foi,

débitée d’un ton ferme qui n’admettait pas de réplique. Pour toute

réponse il soupira tristement.

VIII

HALG ET SIRK.

Le Kaw-djer plaçait la liberté au-dessus de tous les biens de ce monde,

il était aussi attentif à respecter celle d’autrui que jaloux de

sauvegarder la sienne, et pourtant, telle était l’autorité émanant de

sa personne, qu’on lui obéissait comme au plus despotique des maîtres.

C’est en vain qu’il évitait de prononcer une parole qui ressemblât à un

ordre, on tenait pour tel le moindre de ses conseils, et presque tous

s’y conformaient avec docilité.

On n’avait édifié des maisons sur la rive gauche de la rivière que

parce qu’il s’y trouvait déjà. Inquiété par l’anarchie initiale de

la colonie, plus inquiété encore par l’ombre de gouvernement qui

s’était ensuite emparé du pouvoir, on s’était instinctivement réfugié

autour d’un homme dont s’imposaient la force physique, l’ampleur

intellectuelle et l’élévation morale.

Plus on touchait le Kaw-djer de près, plus on subissait son influence.

Hartlepool et ses quatre marins le regardaient délibérément comme

leur chef, et chez Harry Rhodes, plus capable de pénétrer les secrets

ressorts de ses actes, le dévouement se magnifiait jusqu’à mériter le

nom d’amitié.

Pour Halg et pour Karroly, ce dévouement devenait un véritable

fétichisme. Le Kaw-djer recevait d’eux un démenti à sa formule

exclusive de toute divinité, car il était un dieu pour ses deux

compagnons: le père, dont il avait transformé la vie matérielle, le

fils, dont il avait créé la vie psychique et qu’il avait tiré de l’état

de demi-animalité où croupissent les peuplades fuégiennes. La moindre

de ses paroles était une loi pour eux et possédait à leurs yeux le

caractère d’une vérité révélée.

Il n’y a donc pas lieu d’être surpris si Halg, malgré sa vive

répugnance à se laisser exploiter par un ennemi, conforma sa conduite

aux maximes de celui qu’il considérait comme son maître. Sirk et

ses acolytes purent impunément faire montre d’un cynisme croissant,

Halg, quelle que fût sa rage intérieure, ne se crut pas en droit de

leur refuser le produit de sa pêche, tant que furent réalisées les

conditions précisées par le Kaw-djer.

Mais il arriva enfin que les règles édictées par celui-ci durent

logiquement conduire à des conclusions différentes. Être habile

pêcheur, avoir grandi sur l’eau depuis ses premiers ans, cela

ne garantit pas contre un échec accidentel. Halg en fit un jour

l’expérience. Ce jour-là, il eut beau lancer lignes et filets, et

fouiller la mer en tous sens, il dut se contenter, de guerre lasse,

d’une unique pièce de médiocre taille.

Les naufragés du Jonathan · 第 13 / 36 段