contenait, en effet, soixante rifles, quelques barils de poudre, des
balles, du plomb et des cartouches, afin que les émigrants pussent
chasser la grosse bête et se défendre au besoin des attaques de leurs
voisins à la baie de Lagoa. Personne n’avait pensé à ce matériel
guerrier, personne, si ce n’est Hartlepool. Profitant du désordre
général, il l’avait mis prudemment hors d’atteinte. Peut-être aurait-il
eu quelque peine à trouver une cachette convenable, si Dick ne lui
avait indiqué le chapelet de grottes traversant de part en part le
massif de la pointe de l’Est. Aidé par Harry Rhodes et par les deux
mousses, il avait, en plusieurs voyages, transporté pendant la première
nuit de fêtes les armes et les munitions dans la grotte supérieure, où
on les avait profondément enterrées. Depuis lors, Hartlepool se sentait
plus tranquille. Le Kaw-djer approuva sa prudence.
--Vous avez bien fait, Hartlepool, déclara-t-il. Mieux vaut, en somme,
laisser aux choses le temps de se tasser. Dans ce pays, d’ailleurs, nos
compagnons n’auraient que faire d’armes à feu.
--Ils n’en ont pas, affirma le maître d’équipage. A bord du _Jonathan_,
les règlements étaient formels. Les émigrants ont été fouillés, eux et
leurs colis, en embarquant, et toutes les armes à feu ont été saisies.
Personne n’en possède en dehors de celles que nous avons cachées, et
celles-ci, on ne les trouvera pas. Par conséquent...
Hartlepool s’interrompit brusquement. Il paraissait soucieux.
--Mille diables!... s’écria-t-il. Il y en a, au contraire. Nous avons
trouvé seulement quarante-huit fusils au lieu de soixante. Je croyais
à une erreur. Mais, ça me revient maintenant, les douze manquants ont
été emportés par les Rivière, les Ivanoff, les Gimelli et les Gordon.
Heureusement que ce sont des gens sérieux, et qu’il n’y a rien à
craindre d’eux!
--Il existe d’autres dangers que les armes, fit observer Harry Rhodes.
L’alcool par exemple. En ce moment, on s’embrasse, mais il n’en
sera pas toujours de même. Déjà, Lazare Ceroni a recommencé à faire
des siennes. En votre absence, j’ai été obligé d’intervenir. Sans
Hartlepool et moi, je crois que, cette fois, il assommait décidément sa
victime,
--Cet homme est un monstre, dit le Kaw-djer,
--Comme tous les ivrognes, ni plus ni moins... N’importe, il est
heureux pour les deux femmes que Halg soit de retour... Au fait!
comment va-t-il, notre jeune sauvage?
--Aussi bien que peut aller un garçon dans son état d’esprit.
Inutile de vous dire que ce n’est pas de gaîté de cœur qu’il nous a
accompagnés, son père et moi. J’ai dû faire acte d’autorité et engager
ma parole que nous reviendrions ici. Puisque cette famille reste avec
les autres sur l’île Hoste, cela simplifie évidemment les choses. Ce
qui les complique, par exemple, ce sont les déplorables habitudes de
Lazare Ceroni. Espérons qu’il s’amendera quand la provision d’alcool
sera épuisée.»
Pendant qu’on s’occupait ainsi de lui, Halg, laissant la _Wel-Kiej_ à
la garde de son père, s’était empressé d’aller retrouver Graziella.
Quelle joie ils eurent de se revoir! Puis la joie fit place à la
tristesse. Graziella raconta au jeune Indien les épreuves que
Ceroni imposait de nouveau à sa femme et à sa fille. A ces misères
s’ajoutaient, pour cette dernière, la recherche cauteleuse de
Patterson, et surtout la poursuite brutale de Sirk. Elle ne pouvait
faire un pas au dehors sans être exposée à subir l’insolence de ce
triste individu. Halg l’écoutait, tout frémissant d’indignation.
Dans un coin de la tente, Lazare Ceroni, cuvant sa dernière ivresse,
ronflait à poings fermés. Il n’y avait pas d’illusion à se faire. A
peine réveillé, il retomberait dans son vice et retournerait se mêler à
la fête générale, dont la fin ne semblait pas devoir être prochaine.
Toutefois, elle tendait déjà à changer de caractère. L’excitation
devenait moins innocente et moins puérile. Sur certains visages
passaient des lueurs mauvaises. L’alcool faisait son œuvre. La
dépression qu’il laissait après lui ne pouvait être combattue que par
des doses plus fortes, et, peu à peu, la griserie légère du début
faisait place à une ivresse pesante, qui deviendrait une ivresse
furieuse, lorsque la ration augmenterait encore.
Quelques-uns, sentant le danger, commençaient à se retirer de la
ronde. Aussitôt leur bon sens reprenait ses droits et le problème de
l’existence sur l’île Hoste s’imposait à leur attention.
Problème ardu, mais non pas insoluble. Par son étendue voisine de
deux cents kilomètres carrés, par ses terres en majeure partie
cultivables, par ses forêts et ses pâturages, l’île aurait pu nourrir
une population beaucoup plus importante. Mais c’était à la condition
qu’on ne s’éternisât pas à la baie Scotchwell et qu’on se répandît à
travers le pays. Les instruments de culture ne manquaient pas, non plus
que les graines de semaille, les plants, ni, en général, le matériel
indispensable à tout établissement agricole. En immense majorité, les
émigrants étaient, d’autre part, rompus aux travaux des champs. Rien de
plus naturel, pour eux, que de s’y livrer dans leur pays d’adoption,
comme ils s’y livraient dans leur pays d’origine. Au début, les animaux
domestiques ne seraient évidemment pas assez nombreux, mais, peu à
peu, grâce à l’entremise du Gouvernement chilien, il en viendrait de
la Patagonie, des pampas argentines, des vastes plaines de la Terre de
Feu et enfin des Falkland, où l’on fait en grand l’élevage des moutons.
Rien ne s’opposait donc, en principe, au succès de cette tentative de
colonisation, pourvu que les colons s’occupassent activement de la
faire réussir.
Un petit nombre d’entre eux avaient vu nettement cette nécessité du
travail et de l’action dès la proclamation de l’indépendance. Ceux-ci,
et, le premier de tous, Patterson, étaient revenus, la distribution
de l’alcool terminée, à la cargaison du _Jonathan_, et avaient fait
parmi les objets qui la composaient une sélection judicieuse, chacun en
vue du projet le plus conforme à ses goûts, l’un la culture, l’autre
l’élevage, le troisième l’exploitation forestière. Puis, s’attelant à
des chariots improvisés, ils étaient partis à la recherche d’un terrain
propice.
Patterson, au contraire, resta au bord de la rivière. Aidé par Long
et par Blaker, qui, malgré l’expérience faite, persistait à demeurer
avec lui, il s’occupa d’abord de clore le domaine dont il s’était,
dès l’origine, assuré la propriété à titre de premier occupant. Peu à
peu, une palissade formée de pieux solides entoura l’enclos sur trois
côtés, le quatrième étant limité par la rivière. En même temps, le
sol intérieur fut défoncé et reçut des semis de légumes. Patterson
s’adonnait à la culture maraîchère.
Après deux jours de réjouissance, quelques émigrants, estimant avoir
suffisamment célébré l’indépendance, commencèrent à se ressaisir.
Ils s’avisèrent alors que plusieurs de leurs compagnons ne s’étaient
pas laissé détourner par l’attrait du plaisir du soin de leurs
véritables intérêts, et à leur tour ils rendirent visite à la réserve
du _Jonathan_. Les richesses étaient encore abondantes, et, tant
en matériel qu’en provisions, il leur fut aisé de se procurer le
nécessaire, voire le superflu. Leur choix fait, leurs moyens de
transport créés, ils s’éloignèrent sur les traces de leurs devanciers.
Les jours suivants, cet exemple eut des imitateurs de plus en plus
nombreux, si bien que, le temps s’écoulant, la troupe joyeuse diminua
progressivement, tandis que de nouvelles caravanes s’ébranlaient,
en marche vers l’intérieur de l’île. Les uns à la suite des autres,
presque tous les colons quittèrent ainsi peu à peu les rivages de la
baie Scotchwell, qui poussant une charrette informe, qui chargé comme
un mulet, ceux-ci tout seuls, ceux-là traînant femme et marmaille à
leur suite.
Le stock provenant du _Jonathan_ diminuant à mesure qu’on y puisait à
pleines mains, le choix, pour les derniers venus, fut singulièrement
restreint. Si les retardataires trouvèrent des provisions en abondance,
la difficulté du transport ayant limité la quantité que chacun avait pu
en emporter, il n’en fut pas de même pour le matériel agricole. Plus
de trois cents colons durent se passer de tout animal de ferme ou de
basse-cour, et beaucoup n’eurent, en fait d’instruments aratoires, que
le rebut de ceux qui les avaient précédés.
Il leur fallait s’en contenter pourtant, puisqu’il ne restait pas
autre chose, et, tout en jalousant la riche moisson faite par les plus
diligents, les moins bien partagés se résignèrent, et, vaille que
vaille, se mirent à leur tour en route vers l’inconnu.
Ces émigrants, les plus mal armés au point de vue de l’outillage,
furent aussi ceux à qui le plus dur exode fut imposé. En vain
s’éloignaient-ils vers le Nord et vers l’Ouest, ils trouvaient la
place prise par ceux qui étaient partis avant eux. Quelques-uns,
particulièrement malchanceux, furent obligés, pour découvrir un
emplacement favorable, de pousser jusqu’à la presqu’île Dumas, en
contournant la profonde indentation désignée sous le nom de Ponsonby
Sound, à plus de cent kilomètres de la baie Scotchwell, qui devait être
malgré tout considérée comme le principal établissement de la colonie,
comme sa capitale en quelque sorte.
Six semaines après le départ de l’aviso, cette capitale avait perdu la
plus grande partie de sa population. Presque tous les colons capables
de manier la bêche et la pioche l’ayant délaissée, elle comptait tout
juste quatre-vingt-un habitants, que leurs occupations antérieures
plaçaient en général en état d’infériorité manifeste dans leurs
présentes conditions de vie.
Sauf une dizaine de paysans, retenus temporairement à la côte par
des raisons de santé, et dont un seul, marié, était accompagné de sa
femme et de ses trois enfants, ce résidu de la foule dispersée était
exclusivement formé des colons d’origine urbaine. Il comprenait John
Rame et la famille Rhodes, Beauval, Dorick et Fritz Gross, les cinq
marins, dont Kennedy, le cuisinier, les deux mousses et le maître
d’équipage du _Jonathan_, Patterson, Long et Blaker, la totalité des
quarante-trois ouvriers ou soi-disant tels, qui, de tous, se montraient
les plus réfractaires aux travaux des champs, parmi lesquels Lazare
Ceroni et sa famille, et enfin le Kaw-djer avec ses deux compagnons,
Halg et Karroly.
Ces derniers n’avaient pas quitté la rive gauche de la rivière, à
l’embouchure de laquelle la _Wel-Kiej_ était mouillée, au fond d’une
crique bien abritée des mauvais temps du large. Rien n’était modifié à
leur vie antérieure. Le seul changement qu’ils lui apportèrent, fut de
remplacer par une habitation solide l’ajoupa primitive qui leur avait
assuré jusqu’ici un insuffisant abri. Maintenant qu’il n’était plus
question de quitter l’île Hoste, il convenait de s’installer d’une
manière moins rudimentaire que par le passé.
Le Kaw-djer avait, en effet, signifié à Karroly sa volonté de ne plus
retourner à l’Ile Neuve. Puisqu’il existait encore une terre libre, il
y vivrait jusqu’à son dernier jour. Halg fut ravi de cette décision
qui cadrait si bien avec ses désirs. Quant à Karroly, il se conforma
comme de coutume à la volonté de celui qu’il considérait comme son
maître, sans faire aucune objection, bien que sa nouvelle résidence dût
grandement diminuer les occasions de pilotage.
Cet inconvénient n’avait pas échappé au Kaw-djer, mais il en acceptait
les conséquences. Sur l’île Hoste, on vivrait uniquement de chasse et
de pêche, voilà tout, et, si cette ressource était, à l’usage, reconnue
insuffisante, il serait temps alors d’aviser à d’autres expédients.
Décidé, en tous cas, à ne rien devoir qu’à lui-même, il refusa de
prendre sa part de provisions.
Il ne poussa pas le renoncement, cependant, jusqu’à dédaigner les
maisons démontables, que le départ de leurs habitants avaient rendues
libres en grand nombre. L’une de ces maisons, transportée par fractions
sur la rive gauche, y fut réédifiée, puis renforcée par des contre-murs
qui furent bâtis en peu de jours. Quelques-uns des ouvriers avaient
offert spontanément leur concours au Kaw-djer qui l’accepta sans
façon. Le travail terminé, ces braves gens ne songèrent pas à réclamer
de salaire, et leur abstention était trop conforme aux principes du
Kaw-djer pour que celui-ci pût avoir la pensée de leur en offrir un.
La maison terminée, Halg et Karroly embarquèrent sur la _Wel-Kiej_
et se rendirent à l’Ile Neuve, d’où ils rapportèrent, trois semaines
plus tard, les objets mobiliers contenus dans l’ancienne demeure. Un
pilotage, trouvé en route par Karroly, avait prolongé leur absence
et permis en même temps à l’Indien de se procurer des vivres et des
munitions en quantité suffisante pour la prochaine saison d’hiver.
Après leur retour, la vie prit son cours régulier. Karroly et son
fils se consacrèrent à la pêche, et s’occupèrent de fabriquer le sel
nécessaire pour conserver l’excédent de leur butin quotidien. Pendant
ce temps, le Kaw-djer sillonnait l’île au hasard de ses chasses.
A la faveur de ses courses incessantes, il gardait le contact avec
les colons. Presque tous reçurent successivement sa visite. Il put
constater que, dès le début, des différences sensibles s’affirmaient
entre eux. Que ces différences provinssent d’une inégalité native dans
le courage, la chance ou les capacités des travailleurs, le succès des
uns et l’échec des autres se dessinaient déjà clairement.
Les exploitations des quatre familles qui s’étaient mises au travail
les premières figuraient en tête des plus brillantes. A cela, rien
d’étonnant, puisqu’elles étaient les plus anciennes. La scierie des
Rivière était en plein fonctionnement, et les planches déjà débitées
eussent assuré le chargement de deux ou trois navires d’un respectable
tonnage.
Germain Rivière reçut le Kaw-djer avec de grandes démonstrations
d’amitié et profita de sa visite pour s’enquérir des événements du
bourg, tout en se plaignant de n’avoir pas été appelé à participer
à l’élection du Gouvernement de la colonie. Quelle organisation la
majorité avait-elle adoptée? Qui avait-on désigné pour chef?
Sa déception fut grande d’apprendre qu’il ne s’était absolument rien
passé, que les émigrants étaient partis les uns après les autres, sans
même discuter l’opportunité d’établir un gouvernement quelconque, et
plus grande encore de constater que son interlocuteur, pour qui il
éprouvait autant de respect que de reconnaissance, semblait approuver
une aussi déraisonnable conduite. Il montra au Kaw-djer les tas de
planches élevés en bon ordre le long de la rivière,
«Et mon bois? interrogea-t-il en manière d’objection. Comment ferai-je
pour le vendre?
--Pourquoi, répliqua le Kaw-djer, ceux qui n’en auront point le
profit se chargeraient-ils de le vendre à votre place? Je ne suis pas
inquiet, d’ailleurs, et je suis certain que vous vous tirerez fort bien
d’affaire tout seul.
--Il se peut, reconnut Germain Rivière. N’empêche que ma peine
serait de beaucoup diminuée, si, moyennant une faible contribution,
quelques-uns se chargeaient de satisfaire aux besoins généraux de la
colonie. La vie ne sera pas drôle, si l’on ne divise pas un peu le
travail, si chacun ne pense qu’à soi et se trouve par contre dans
l’obligation de se procurer lui-même tout ce qui lui est nécessaire. Un
échange de services réciproques rendrait, à mon avis, l’existence plus
douce.
--Vous avez donc tant de besoins? demanda le Kaw-djer en souriant.
Mais Germain Rivière paraissait soucieux et préoccupé.
--Il est naturel, dit-il, que l’on veuille avoir la récompense de
son travail. Si l’île Hoste ne peut me l’offrir, si elle demeure
aussi dénuée de ressources, je la quitterai--et je ne serai pas le
seul!--quand j’aurai mis de côté de quoi vivre dans un pays plus
agréable. Pour y arriver, je saurai, ainsi que vous le dites, me tirer
d’affaire, et d’autres sauront évidemment se débrouiller comme moi.
Mais ceux qui n’en seront pas capables resteront sur le carreau.
--Vous êtes ambitieux, monsieur Rivière! s’écria le Kaw-djer.
--Si je ne l’étais pas, je ne me donnerais pas tant de mal, riposta
Germain Rivière.
--Est-il bien utile de s’en donner tant?
--Très utile. Sans nos efforts à tous, le monde serait comme aux
premiers âges, et le progrès ne serait qu’un mot.
--Un progrès, dit amèrement le Kaw-djer, qui ne s’obtient qu’au
bénéfice de quelques-uns...
--Les plus courageux et les plus sages!
--Et au détriment du plus grand nombre.
--Les plus paresseux et les plus lâches. Ceux-ci sont des vaincus dans
tous les cas. Bien gouvernés, ils seront peut-être misérables. Livrés à
eux-mêmes, ils mourront de leur misère.
--Il ne faut cependant pas tant de choses pour vivre!
--Trop encore, si l’on est faible, ou malade, ou stupide. Ceux qui sont
dans ce cas auront toujours des maîtres. A défaut de lois, après tout
bénignes, il leur faudra subir la tyrannie des plus forts.»
Le Kaw-djer secoua la tête d’un air mal convaincu. Il connaissait
cette antienne. L’imperfection humaine, l’inégalité native, ce sont
les excuses éternellement invoquées pour justifier la contrainte et
l’oppression, alors qu’on crée ainsi au contraire, en prétendant les
atténuer, des maux qui, dans l’état de nature, ne sont aucunement
inéluctables.
Il était troublé pourtant. Le souvenir de la conduite de Lewis Dorick
et de sa bande au cours de l’hivernage, leur exploitation éhontée des
émigrants les plus faibles, donnaient une force singulière à ce que lui
disait un homme dont il était obligé d’estimer le caractère.
Chez les voisins de Germain Rivière, l’impression qu’il recueillit
fut identique. Les Gimelli et les Ivanoff avaient ensemencé plusieurs
hectares de froment et de seigle. Les jeunes pousses verdissaient
déjà la terre et promettaient une magnifique récolte pour le mois de
février. Les Gordon, par contre, étaient moins avancés. Leurs vastes
prairies, soigneusement closes de barrières, étaient encore à peu près
désertes. Mais ils avaient la certitude d’un accroissement prochain du
nombre de leurs animaux. Ce jour venu, ils auraient en abondance le
lait et le beurre, comme ils avaient déjà les œufs.
Le Kaw-djer, dans l’intervalle de ses chasses, Halg et Karroly, dans
l’intervalle de leurs pêches, consacrèrent quelques journées à cultiver
un petit jardin autour de leur demeure, afin d’assurer complètement
leurs moyens d’existence sans dépendre de personne.
C’était une vie animée que la leur. Certes, ils ne bénéficiaient pas
des douceurs qu’on se procure si aisément dans les contrées plus
avancées en civilisation. Mais le Kaw-djer ne regrettait pas ces
douceurs, en songeant au prix dont elles sont payées. Il ne désirait
rien de plus que ce qu’il avait présentement et s’estimait heureux.
_A fortiori_ en était-il ainsi pour ses deux compagnons, qui n’avaient
pas connu d’autres horizons que ceux de la Magellanie. Karroly n’avait
jamais rêvé une existence aussi douce et, pour Halg, le bonheur parfait
consistait à passer près de Graziella tous les instants qu’il ne
consacrait pas au travail.
[Illustration: Germain Rivière montra les tas de planches élevés en bon
ordre. (Page 158.)]
La famille Ceroni, également installée dans une maison délaissée
par les premiers occupants, commençait à se remettre des drames qui
l’avaient si longtemps troublée et dont l’ère paraissait enfin close.
Lazare Ceroni avait, en effet, cessé de s’enivrer, pour cette raison
péremptoire qu’il n’existait plus une seule goutte d’alcool sur toute
la surface de l’île Hoste. Il était donc obligé de se tenir tranquille,
mais sa santé paraissait gravement compromise par les derniers excès
auxquels il s’était livré. Presque toujours assis devant sa maison, il
se chauffait au soleil, en regardant à ses pieds d’un air morne, les
mains agitées d’un tremblement continuel.
Tullia, avec sa patience inaltérable et sa douceur, avait essayé
vainement de combattre cette torpeur qui la remplissait d’inquiétude.
Tous ses efforts avaient échoué, et elle ne conservait plus d’espoir
que dans la prolongation d’habitudes devenues par la force des choses
plus conformes à l’hygiène.
Halg, qui raisonnait autrement que la malheureuse femme, trouvait
l’existence infiniment plus agréable depuis le début de cette période
de paix. D’autre part, pour lui qui rapportait tout à Graziella, les
événements semblaient prendre une tournure favorable. Non seulement
Lazare Ceroni, dont il avait longtemps redouté l’hostilité, ne comptait
plus, mais encore un de ses rivaux, le plus à craindre, l’Irlandais
Patterson, s’était définitivement retiré de la lice. On ne le voyait
plus. Il n’importunait plus de sa présence Graziella et sa mère. Il
avait compris sans doute que l’état de son allié lui enlevait tout
espoir.
Par contre, il en était un autre qui ne désarmait pas. Sirk devenait de
jour en jour plus audacieux. Avec Graziella, il en arrivait à la menace
directe et commençait à s’attaquer, bien qu’avec plus de prudence,
à Halg lui-même. Vers la fin du mois de décembre, le jeune homme,
en croisant le triste personnage, l’entendit proférer des paroles
injurieuses qui étaient indubitablement à son adresse. Quelques jours
plus tard, il regagnait la rive gauche de la rivière, quand, partie de
l’abri d’une maison, une pierre lancée avec violence passa à quelques
centimètres de son visage.
De cette agression, dont il avait reconnu l’auteur, Halg, imbu des
idées du Kaw-djer, ne chercha pas à tirer vengeance. Il ne releva pas,
davantage, les jours suivants, les provocations incessantes de son
adversaire. Mais Sirk, enhardi par l’impunité, ne devait pas tarder à
le pousser à bout et à le mettre dans l’obligation de se défendre.
Si Lazare Ceroni, sauvé de l’ennui par son abrutissement, ne souffrait
pas de son inaction, il n’en était pas de même des autres ouvriers, ses
camarades. Ceux-ci ne savaient que faire de leur temps, et, d’autre
part, les plus réfléchis d’entre eux ne laissaient pas de concevoir des
inquiétudes d’avenir. Être restés à l’île Hoste, c’était fort bien.
Encore fallait-il s’arranger de manière à y vivre. Après avoir taillé,
il fallait coudre. Certes, ils ne manquaient de rien actuellement, mais
qu’arriverait-il quand les provisions seraient épuisées?
Tant pour parer au danger futur que pour se défendre contre l’ennui
immédiat, presque tous s’ingéniaient. Réalisant un rêve longtemps
caressé, certains s’étaient improvisés entrepreneurs, chacun dans
sa profession. Au-dessus de plusieurs portes, on apercevait des
enseignes annonçant que la maison abritait un serrurier, un maçon, un
menuisier, voire un cordonnier ou un tailleur. Malheureusement, les
clients manquaient à ces industriels. Quand bien même, d’ailleurs,
leurs échoppes eussent été mieux achalandées, qu’auraient-ils fait de
l’argent gagné? Il leur eût été impossible de l’utiliser d’aucune façon
et, particulièrement, de l’échanger contre des denrées alimentaires,
dont l’utilité, dans les circonstances présentes, primait celle de tout
autre objet.
C’est pourquoi plus avisés peut-être étaient ceux qui, renonçant à
exercer leur profession habituelle, limitaient leur talent à rechercher
tout simplement leur nourriture. La chasse leur étant interdite par
l’absence d’armes à feu, la culture par leur ignorance absolue de la
terre, ils ne pouvaient espérer la trouver qu’en pêchant. Ils pêchaient
donc, suivant, en cela, l’exemple qui leur était donné par quelques
colons.
Outre le Kaw-djer et ses deux compagnons, Hartlepool et quatre des
marins du _Jonathan_ s’étaient, en effet, consacrés dès les premiers
jours à la pêche. A eux cinq, ils avaient entrepris la construction
d’une chaloupe de même taille que la _Wel-Kiej_, et, en attendant
qu’elle fût terminée, ils sillonnaient la mer sur de légères pirogues
rapidement établies à la mode fuégienne.