théoriques. Assurément la République Argentine n’avait plus rien à
réclamer, en dehors de la Terre des États et de la fraction de la
Patagonie et de la Terre de Feu placée sous sa souveraineté. Sur son
propre domaine, le Chili avait toute liberté d’agir au mieux de ses
intérêts. Mais il ne suffit pas d’entrer en possession d’une contrée
et d’empêcher que d’autres nations puissent s’y créer des droits de
premier occupant. Ce qu’il faut, c’est en tirer avantage, en exploitant
les richesses de son sol au point de vue minéral et végétal. Ce
qu’il faut, c’est l’enrichir par l’industrie et le commerce, c’est y
attirer une population, si elle est inhabitée; c’est, en un mot, la
coloniser. L’exemple de ce qui s’était déjà fait sur le littoral du
détroit de Magellan, où Punta-Arenas voyait chaque année s’accroître
son importance commerciale, devait encourager la République du Chili à
tenter une nouvelle expérience, et à provoquer l’exode des émigrants
vers les îles de l’archipel magellanique passées sous sa domination,
afin de vivifier cette région fertile, abandonnée jusqu’alors à de
misérables tribus indiennes.
Et précisément, voici que sur l’île Hoste, située au milieu de ce
labyrinthe des canaux du Sud, un grand navire était venu se jeter à
la côte; voici que plus de mille émigrants de nationalités diverses,
mais appartenant tous à ce trop-plein des grandes villes qui n’hésite
pas à chercher fortune jusque dans les lointaines régions d’outre-mer,
avaient été dans l’obligation de s’y réfugier.
Le Gouvernement chilien se dit avec raison que c’était là une occasion
inespérée de transformer les naufragés du _Jonathan_ en colons de l’île
Hoste. Ce ne fut donc pas un navire de rapatriement qu’il leur envoya,
ce fut un aviso dont le commandant fut chargé de transmettre ses
propositions aux intéressés.
Ces propositions, du caractère le plus inattendu, étaient en même temps
des plus tentantes: la République du Chili offrait de se dessaisir
purement et simplement de l’île Hoste au profit des naufragés du
_Jonathan_, qui en disposeraient à leur gré, non en vertu d’une
concession temporaire, mais en toute propriété, sans aucune condition
ni restriction.
Rien de plus clair, rien de plus net, que cette proposition. On
ajoutera: rien de plus adroit. En renonçant à l’île Hoste, afin d’en
assurer l’immédiate mise en valeur, le Chili attirerait, en effet,
des colons dans les autres îles, Clarence, Dawson, Navarin, Hermitte,
demeurées sous sa domination. Si la nouvelle colonie prospérait, ce
qui était probable, on saurait qu’il n’y a pas lieu de redouter le
climat de la Magellanie, on connaîtrait ses ressources agricoles et
minérales; on ne pourrait plus ignorer que, grâce à ses pâturages et
à ses pêcheries, cet archipel est propice à la création d’entreprises
florissantes, et le cabotage y prendrait une extension de plus en plus
considérable.
Déjà, Punta-Arenas, port franc débarrassé de toute tracasserie
douanière, librement ouvert aux navires des deux continents, avait un
magnifique avenir. En fondant cette station, on s’était assuré, en
somme, la prépondérance sur le détroit de Magellan. Il n’était pas sans
intérêt d’obtenir un résultat analogue dans la partie méridionale de
l’archipel. Pour atteindre plus sûrement ce but, le gouvernement de
Santiago, guidé par un sens politique très fin, s’était décidé à faire
le sacrifice de l’île Hoste, sacrifice d’ailleurs plus apparent que
réel, cette île étant absolument déserte. Non content de l’exempter de
toute contribution, il en abandonnait la propriété, il lui laissait son
entière autonomie, il la distrayait de son domaine. Ce serait la seule
partie de la Magellanie qui aurait une complète indépendance.
Il s’agissait maintenant de savoir si les naufragés du _Jonathan_
accepteraient l’offre qui leur était faite, s’ils consentiraient à
échanger contre l’île Hoste leur concession africaine.
Le Gouvernement entendait résoudre cette question sans aucun retard.
L’aviso avait apporté la proposition, il remporterait la réponse. Le
commandant avait tout pouvoir pour traiter avec les représentants
des émigrants. Mais ses ordres étaient de ne pas rester au mouillage
de l’île Hoste au delà de quinze jours au maximum. Ces quinze jours
écoulés, il repartirait, que le traité fût signé ou non.
Si la réponse était affirmative, la nouvelle République serait
immédiatement mise en possession, et arborerait le pavillon qu’il lui
conviendrait d’adopter.
Si la réponse était négative, le gouvernement aviserait ultérieurement
au moyen de rapatrier les naufragés. Ce n’était pas cet aviso de
quatre cents tonnes, on le comprend, qui pourrait les transporter,
ne fût-ce qu’à Punta-Arenas. On demanderait à la Société américaine
de colonisation d’envoyer un navire de secours, dont la traversée
exigerait un certain temps. Plusieurs semaines s’écouleraient donc
encore, dans ce cas, avant que l’île fût évacuée.
Ainsi qu’on peut se l’imaginer, la proposition du gouvernement de
Santiago produisit un effet extraordinaire.
On ne s’attendait à rien de pareil. Les émigrants, incapables de
prendre une décision dans une si grave occurence, commencèrent par
se regarder les uns les autres avec ahurissement, puis toutes leurs
pensées s’envolèrent à la fois vers celui qu’on estimait le plus
capable de discerner l’intérêt commun. D’un même mouvement, dont
le parfait ensemble prouvait à la fois leur reconnaissance, leur
clairvoyance et leur faiblesse, ils se retournèrent vers l’Ouest,
c’est-à-dire vers le creek à l’embouchure duquel devait se balancer la
_Wel-Kiej_.
Mais la _Wel-Kiej_ avait disparu. Si loin que pussent atteindre les
regards, nul ne l’aperçut à la surface de la mer.
Il y eut un instant de stupeur. Puis des ondulations parcoururent la
foule. Chacun s’agitait, se penchant, cherchant à découvrir celui dans
lequel tous mettaient leur espoir. Il fallut bien enfin se rendre à
l’évidence. Emmenant avec lui Halg et Karroly, le Kaw-djer décidément
était parti.
On fut atterré. Ces pauvres gens avaient pris l’habitude de s’en
remettre du soin de les conduire sur le Kaw-djer, dont ils n’en étaient
plus à connaître l’intelligence et le dévouement. Et voilà qu’il les
abandonnait au moment où se jouait leur destinée! Sa disparition ne
produisit pas moins d’effet que l’apparition du navire dans les eaux de
l’île Hoste.
Harry Rhodes, pour des motifs différents, fut aussi profondément
affligé. Il aurait compris que le Kaw-djer abandonnât l’île Hoste le
jour où les émigrants s’en éloigneraient, mais pourquoi ne pas avoir
attendu jusque-là? On ne rompt pas avec cette brusquerie des liens de
sincère amitié, et l’on ne se quitte pas sans s’être dit adieu.
D’un autre côté, pourquoi ce départ précipité qui ressemblait à
une fuite? Était-ce donc l’arrivée du bâtiment chilien qui l’avait
provoqué?...
Toutes les hypothèses étaient admissibles, étant donné le mystère qui
entourait la vie de cet homme, dont on ne connaissait même pas la
nationalité.
L’absence de leur conseiller ordinaire, au moment où ses conseils
eussent été le plus précieux, désempara les émigrants. Leur foule se
désagrégea peu à peu, si bien que le commandant de l’aviso finit par
demeurer presque seul. L’un après l’autre, afin de n’être pas dans
le cas de participer à une décision quelconque, ils s’éloignaient
discrètement par petits groupes, où l’on échangeait des paroles rares
sur l’offre surprenante dont on venait de recevoir la communication.
Pendant huit jours cette offre fut le sujet de toutes les conversations
particulières. Le sentiment général, c’était la surprise. La
proposition semblait même si étrange que nombre d’émigrants se
refusaient à la prendre au sérieux. Harry Rhodes, sollicité par ses
compagnons, dut aller trouver le commandant pour lui demander des
explications, vérifier les pouvoirs dont il était porteur, s’assurer
par lui-même que l’indépendance de l’île Hoste serait garantie par la
République Chilienne.
Le commandant ne négligea rien pour convaincre les intéressés. Il leur
fit comprendre quels étaient les mobiles du gouvernement et combien il
était avantageux pour des émigrants de se fixer dans une région dont
on leur assurait la possession. Il ne manqua pas de leur rappeler la
prospérité de Punta-Arenas et d’ajouter que le Chili aurait à cœur de
venir en aide à la nouvelle colonie.
«L’acte de donation est prêt, ajouta le commandant. Il n’attend plus
que les signatures.
--Lesquelles? demanda Harry Rhodes.
--Celles des délégués choisis par les émigrants en assemblée générale.»
C’était, en effet, la seule manière de procéder. Plus tard, lorsque
la colonie s’occuperait de son organisation, elle déciderait s’il lui
convenait ou non de nommer un chef. Elle choisirait en toute liberté
le régime qui lui paraîtrait le meilleur, et le Chili n’interviendrait
dans ce choix en aucune façon.
Pour qu’on ne soit pas étonné des suites que cette proposition allait
avoir, il convient de se rendre un compte exact de la situation.
Quels étaient ces passagers que le _Jonathan_ avait pris à San
Francisco et qu’il transportait à la baie de Lagoa? De pauvres gens
que les nécessités de l’existence forçaient à s’expatrier. Que leur
importait, en somme, de s’établir ici ou là, du moment que leur
avenir était assuré, et pourvu que les conditions de l’habitat fussent
également favorables.
Or, depuis qu’ils occupaient l’île Hoste, tout un hiver s’était
écoulé. Ils avaient pu constater par eux-mêmes que le froid n’y était
pas excessif, et ils constataient maintenant que la belle saison s’y
manifestait avec une précocité et une générosité qu’on ne rencontre pas
toujours dans des régions plus voisines de l’équateur.
Au point de vue de la sécurité, la comparaison ne semblait pas
favorable à la baie de Lagoa, voisine des Anglais, de l’Orange et des
populations barbares de la Cafrerie. Assurément, les émigrants avaient
dû, avant de s’embarquer, tenir compte de ces aléas, mais ces aléas
augmentaient d’importance à leurs yeux, à présent qu’une occasion
se présentait de s’établir dans une contrée déserte, loin de ces
voisinages dangereux à des titres divers.
D’autre part, la Société de colonisation n’avait obtenu sa concession
sud-africaine que pour une durée déterminée, et le Gouvernement
portugais n’aliénait pas ses droits au profit des futurs colons.
En Magellanie, au contraire, ceux-ci jouiraient d’une liberté sans
limites, et l’île Hoste, devenue leur propriété, serait élevée au rang
d’État souverain.
Enfin, il y avait cette double considération qu’en demeurant à l’île
Hoste on éviterait un nouveau voyage et que le Gouvernement chilien
s’intéresserait au sort de la colonie. On pourrait compter sur son
assistance. Des relations régulières s’établiraient avec Punta-Arenas.
Des comptoirs se fonderaient sur le littoral du détroit de Magellan et
sur d’autres points de l’archipel. Le commerce se développerait avec
les Falkland, lorsque les pêcheries seraient convenablement organisées.
Et même, dans un temps prochain, la République Argentine ne laisserait
sans doute pas en état d’abandon ses possessions de la Fuégie. Elle
y créerait des bourgades rivales de Punta-Arenas, et la Terre de Feu
aurait sa capitale argentine comme la presqu’île de Brunswick a sa
capitale chilienne[3].
[3] C’est bien ce qui est arrivé, et il existe maintenant une
bourgade argentine, Ushaia, sur le canal du Beagle.]
Tous ces arguments étaient de poids, il faut le reconnaître, et
finirent par l’emporter.
Après de longs conciliabules, il devint manifeste que la majorité des
émigrants tendait à l’acceptation des offres du Gouvernement chilien.
Combien il était regrettable que le Kaw-djer eût précisément quitté
l’île Hoste, lorsqu’on aurait eu si volontiers recours à ses conseils!
Personne n’était mieux qualifié que lui pour indiquer la meilleure
solution. Très probablement il eût été d’avis d’accepter une
proposition qui rendait l’indépendance à l’une des onze grandes îles de
l’archipel magellanique. Harry Rhodes ne doutait pas que le Kaw-djer
n’eût parlé dans ce sens avec cette autorité que lui donnaient tant de
services rendus.
En ce qui le concernait personnellement, il était acquis à cette
solution, et, phénomène qui avait peu de chances de se reproduire
jamais, son opinion était conforme à celle de Ferdinand Beauval. Le
leader socialiste faisait, en effet, une active propagande en faveur
de l’acceptation. Qu’espérait-il donc? Projetait-il de mettre sa
doctrine en pratique? Cette foule inculte, propriétaire indivise, comme
aux premiers âges du monde, d’un territoire dont personne n’était
fondé à réclamer pour lui-même la moindre parcelle, quelle aventure
merveilleuse, quel champ magnifique pour la grande expérience d’un
collectivisme ou même d’un communisme intégral!
Aussi, comme Ferdinand Beauval se multipliait! Comme il allait des
uns aux autres, plaidant sa cause à satiété! Combien d’éloquence il
dépensait sans compter!
Il fallut enfin en venir au vote. Le terme fixé par le gouvernement
chilien approchait, et le commandant de l’aviso pressait la solution de
cette affaire. A la date indiquée, le 30 octobre, il appareillerait, et
le Chili conserverait tous ses droits sur l’île Hoste.
Une assemblée générale fut convoquée pour le 26 octobre. Prirent part
au scrutin définitif, tous les émigrants majeurs, au nombre de huit
cent vingt-quatre, le reste se composant de femmes, d’enfants et de
jeunes gens n’ayant pas atteint vingt et un ans, ou d’absents, tels que
les chefs des familles Gordon, Rivière, Ivanoff et Gimelli.
Le dépouillement du scrutin donna sept cent quatre-vingt-douze
suffrages en faveur de l’acceptation, majorité considérable, on le
voit. Il n’y avait eu que trente-deux opposants, qui voulaient s’en
tenir au projet primitif et se rendre à la baie de Lagoa. Encore
acceptèrent-ils finalement de se soumettre à la décision du plus grand
nombre.
[Illustration: Après de longs conciliabules... (Page 144.)]
On procéda ensuite à l’élection de trois délégués, Ferdinand Beauval
obtint à cette occasion un succès flatteur. Enfin, une de ses campagnes
n’aboutissait pas à un échec et il arrivait aux honneurs. Il fut
désigné par les émigrants qui, obéissant à un instinctif sentiment de
prudence, lui adjoignirent toutefois Harry Rhodes et Hartlepool.
Le traité fut signé le jour même entre ces délégués et le commandant
représentant le Gouvernement chilien, traité dont le texte extrêmement
simple ne contenait que quelques lignes et ne prêtait à aucun équivoque.
Aussitôt le drapeau hostelien--mi-partie blanc et rouge--fut hissé sur
la grève, et l’aviso le salua de vingt et un coups de canon. Pour la
première fois arboré, claquant joyeusement dans la brise, il annonçait
au monde la naissance d’un pays libre.
VII
LA PREMIÈRE ENFANCE D’UN PEUPLE.
Le lendemain, à la première heure, l’aviso quitta son mouillage et
disparut en quelques instants derrière la pointe. Il emmenait dix des
quinze marins survivants du _Jonathan_. Les cinq autres, parmi lesquels
Kennedy, avaient préféré, ainsi que le maître d’équipage Hartlepool et
le cuisinier Sirdey, rester sur l’île en qualité de colons.
Des motifs analogues avaient décidé Kennedy et Sirdey à s’arrêter à ce
parti. Tous deux fort mal vus des capitaines, et par suite trouvant
difficilement des engagements, ils espéraient avoir vie plus facile
et moins précaire dans une société naissante, où les lois, pendant
longtemps tout au moins, manqueraient nécessairement de rigueur. Quant
à leurs camarades, braves gens énergiques et sérieux, mais pauvres
et sans famille, ils escomptaient, comme Hartlepool lui-même, la
possibilité d’être leur maître dans un pays neuf, en devenant, de
marins hauturiers, simples pêcheurs.
La réalisation ou l’échec de leur rêve allait en grande partie dépendre
de l’orientation qui serait donnée au gouvernement de l’île. Quand
l’État est bien administré, les citoyens ont chance de s’enrichir
par leur travail. Tout labeur restera stérile, au contraire, si le
pouvoir central ne sait pas découvrir et appliquer les mesures propres
à grouper en faisceau les efforts individuels. L’organisation de la
colonie était donc d’un intérêt capital.
Pour le moment, tout au moins, les Hosteliens--car tel était le nom
qu’ils avaient adopté d’un consentement unanime--ne s’inquiétaient pas
de résoudre ce problème vital. Ils ne pensaient qu’à se réjouir. Ce mot
magique, la liberté, les avait enivrés. Ils s’en grisaient, comme de
grands enfants, sans chercher à en pénétrer le sens profond, sans se
dire que la liberté est une science qu’il est nécessaire d’apprendre et
que, pour être libres, ce qu’il faut d’abord, c’est vivre.
L’aviso était encore en vue que, dans la foule naguère si houleuse,
tout le monde se félicitait et se congratulait réciproquement. Il
semblait qu’on fût venu à bout d’une œuvre importante et difficile.
L’œuvre commençait à peine cependant.
Il n’est pas de bonne fête populaire qui ne s’accompagne de quelque
bombance. On convint donc unanimement de faire grande chère ce jour-là.
C’est pourquoi, tandis que les ménagères regagnaient fourneaux et
casseroles, les hommes se dirigèrent vers la cargaison du _Jonathan_.
Il va de soi que, depuis la proclamation d’indépendance, cette
cargaison n’était plus surveillée. Les circonstances ayant élevé les
naufragés à la dignité de nation, personne, hors elle-même, n’était
qualifié pour réglementer l’exercice de sa souveraineté. D’ailleurs,
qui eût monté la garde, puisque la plupart des gardiens étaient partis?
On mit gaîment un tonneau en perce, et l’on allait procéder à la
distribution, quand une idée meilleure vint à certains esprits avisés.
Cet alcool, il appartenait en somme à tout le monde. Dès lors, pourquoi
ne pas le répartir jusqu’à la dernière goutte? La motion, en dépit
des timides protestations d’un petit nombre de sages, fut adoptée
avec enthousiasme. La quantité d’alcool approximativement évaluée, on
convint que chaque homme fait aurait droit à une part, et chaque femme
ou enfant à une demi-part. Cette décision fut aussitôt exécutée, et les
chefs de famille reçurent le lot qui leur était attribué, au milieu de
lazzis et de plaisanteries joyeuses.
Dans la soirée, la fête battit son plein. Toutes les rancunes étaient
oubliées. Les diverses nationalités semblaient fondues en une seule.
On fraternisait. On organisa un bal aux sons d’un accordéon de bonne
volonté, et des couples tournèrent au milieu d’un cercle de buveurs.
Parmi ceux-ci, figurait naturellement Lazare Ceroni. Incapable, dès
six heures du soir, de se tenir ferme sur ses jambes, à dix il buvait
toujours. Cela faisait présager une triste fin de fête pour Tullia et
pour Graziella.
Au même instant, dans un coin sombre, à l’écart, il en était un autre
qui se grisait à pleins verres. Mais celui-ci, dans l’abominable
poison, retrouvait pour un moment son âme que le poison avait dégradée.
Soudain, une musique admirable s’éleva, interrompant les danses. Fritz
Gross, saturé d’alcool, avait reconquis son génie. Deux heures durant,
il joua, improvisant au gré de son inspiration, entouré de mille
visages aux yeux écarquillés, aux bouches grandes ouvertes, comme pour
boire le torrent musical dont le prestigieux violon était la source.
De tous les auditeurs de Fritz Gross, le plus attentif et le plus
passionné était un enfant. Ces sons, d’une beauté jusqu’alors inconnue,
étaient pour Sand une véritable révélation. Il découvrait la musique
et pénétrait en tremblant dans ce royaume ignoré. Au centre du cercle,
debout en face du musicien, il regardait, il écoutait, ne vivant plus
que par les oreilles et par les yeux, l’âme enivrée, tout vibrant d’une
émotion poignante et joyeuse.
Quels mots rendraient le pittoresque du spectacle? A terre, un
homme, presque informe dans ses proportions colossales, écroulé, la
tête baissée sur la poitrine, ses yeux fermés ne voyant plus qu’en
lui-même, jouant, jouant sans se lasser, éperdument, à la lumière
incertaine d’une torche fuligineuse qui le faisait ressortir en
vigueur sur un fond d’impénétrable nuit. Devant cet homme, un enfant
en extase, et, autour de ce groupe singulier, une foule silencieuse,
invisible, mais dont, au gré de la brise capricieuse, un éclat de la
torche révélait parfois la présence. Les rayons s’accrochaient alors
à quelque trait saillant. La durée de l’éclair, un nez, un front,
une oreille, apparaissait, comme engendré par l’ombre qui l’effaçait
aussitôt, tandis que s’épandait en larges ondes, planait au-dessus de
cette foule, puis allait mourir dans l’espace obscur le chant grêle et
puissant d’un violon.
Vers minuit, Fritz Gross, épuisé, lâcha l’archet et s’endormit
pesamment. Recueillis, à pas lents, les émigrants regagnèrent alors
leurs demeures.
Le lendemain, il ne restait plus trace de cette émotion fugitive, et
les colons furent repris par l’attrait de plus grossiers plaisirs. La
fête recommença. Tout portait à croire qu’elle se prolongerait jusqu’à
complet épuisement des liqueurs fortes.
C’est au milieu de cette kermesse, que la _Wel-Kiej_ revint à l’île
Hoste, quarante-huit heures après le départ de l’aviso. Nul ne parut
se souvenir qu’elle l’eût quittée pendant deux semaines, et ceux
qu’elle portait reçurent le même accueil que s’ils ne se fussent
jamais absentés. Le Kaw-djer ne comprit rien à ce qu’il voyait. Que
signifiaient ce pavillon inconnu planté sur la grève et la joie
générale qui semblait transporter les émigrants?
Harry Rhodes et Hartlepool le mirent, en quelques mots, au courant
des derniers événements. Le Kaw-djer écouta ce récit avec émotion. Sa
poitrine se dilatait comme si un air plus pur fût arrivé à ses poumons,
son visage était transfiguré. Il existait donc encore une terre libre
dans l’archipel magellanique!
Toutefois il ne rendit pas confidence pour confidence et demeura muet
sur les motifs qui l’avaient déterminé à s’éloigner pendant quinze
jours. A quoi bon? Fût-il parvenu à faire comprendre à Harry Rhodes
pourquoi, résolu à rompre toute relation avec l’univers civilisé, il
était parti en apercevant l’aviso qu’il supposait chargé d’affirmer
l’autorité du Gouvernement chilien, et pourquoi, abrité au fond d’une
baie de la presqu’île Hardy, il avait attendu le départ de cet aviso
avant de revenir au campement?
Trop heureux de le retrouver, ses amis, d’ailleurs, ne l’interrogèrent
pas. Pour Harry Rhodes et Hartlepool, sa présence était un réconfort.
Avoir avec eux cet homme à l’énergie froide, à la vaste intelligence, à
la parfaite bonté, leur rendait une confiance que l’enfantillage dont
faisaient preuve leurs compagnons commençait à ébranler.
«Les malheureux n’ont vu dans leur indépendance, dit Harry Rhodes en
achevant son récit, que le droit de se griser. Ils n’ont pas l’air de
penser à la nécessité de s’organiser et d’installer un gouvernement
quelconque.
--Bah! répliqua le Kaw-djer avec indulgence, ils sont excusables de
se payer du bon temps. Ils en ont eu si peu jusqu’ici! Cet affolement
passera et ils en arriveront d’eux-mêmes aux choses sérieuses... Quant
à constituer un gouvernement, j’avoue que je n’en vois pas l’utilité.
--Il faut bien, pourtant, objecta Harry Rhodes, que quelqu’un se charge
de mettre de l’ordre dans tout ce monde-là.
--Laissez donc! répondit le Kaw-djer. L’ordre se mettra tout seul.
--A en juger par le passé, cependant...
--Le passé n’est pas le présent, interrompit le Kaw-djer. Hier, nos
compagnons se sentaient encore citoyens d’Amérique ou d’Europe.
Maintenant, ils sont des Hosteliens. C’est fort différent.
--Votre avis serait donc?...
--Qu’ils vivent tranquillement à l’île Hoste, puisqu’elle leur
appartient. Ils ont la chance de ne pas avoir de lois. Qu’ils se
gardent d’en faire. A quoi ces lois serviraient-elles? Je suis
convaincu qu’il est de l’essence même de la nature humaine d’ignorer
jusqu’à l’apparence de conflits entre les personnes. Sans les
préjugés, les idées toutes faites résultant de siècles d’esclavage, on
s’arrangerait aisément. La terre s’offre aux hommes. Qu’ils y puisent à
pleines mains, et qu’ils jouissent également et fraternellement de ses
richesses. A quoi bon réglementer cela?
Harry Rhodes ne paraissait pas convaincu de la vérité de ces vues
optimistes. Il ne répondit rien toutefois. Hartlepool prit la parole.
--En attendant que tous ces lascars-là, dit-il, aient donné des preuves
d’une autre fraternité que de la fraternité de la noce, nous avons
toujours confisqué les armes et les munitions.